Pourquoi Xavier Niel ne veut pas être président ?
Deux heures avec le milliardaire français qui pense pouvoir changer la France sans la gouverner
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© Corentin Fohlen pour le Grand Continent
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On ne peut pas réserver au Café de Flore. Mais comment aurions-nous pu le savoir ? Nous n’allons au Flore qu’en traînant les pieds, lorsque des amis viennent à Paris depuis les États-Unis ou la Chine. C’est-à-dire presque jamais. Ou exactement dans le cas de figure d’aujourd’hui.
Entre Dan Wang.
Né au Yunnan, élevé au Canada, aujourd’hui installé dans le Michigan, fellow à la Hoover Institution, le think tank conservateur de Stanford, Dan Wang est l’auteur de Breakneck, le livre sur la Chine et la rivalité sino-américaine dont tout le monde parle des deux côtés du Pacifique depuis 2025 et qui vient de paraître en français aux éditions Arpa sous le titre La Chine à toute vitesse.
Puisqu’on ne peut pas réserver, nous sommes venus un peu plus tôt. Nous sommes passés rapidement devant la terrasse pleine à craquer où des touristes habillés en parisiens photographient leurs cafés-croissant-bérets, puis nous avons battu en retraite vers le premier étage.
Un garçon nous a rappelés à l’ordre quand nous avons fait semblant de sortir un ordinateur. « On ne travaille pas ici. » Il a posé sur la table deux jus d’orange, un espresso, un café crème et un americano.
« Je passe un moment formidable à Paris. Mais je ne comprends pas qu’il puisse y avoir autant de boutiques de mode et de luxe. Qui achète tout cela ? »
La conversation commence exactement là où nous voulions l’amener.
C’est à peu près la dernière fois de l’après-midi que notre plan fonctionnera. Il était pourtant méticuleusement conçu. L’attirer ici, au Flore, à quelques mètres du Deux Magots. L’exposer à ces deux monuments de la vie intellectuelle parisienne devenus en quelques années les attractions d’un parc à thème, encadrés par les vitrines de Louis Vuitton.
Mais nous ne voulions pas vraiment l’entendre parler de la Chine qui refait ses vitrines à toute vitesse, ni des Américains qui occupent les terrasses comme on tient une tête de pont.
Nous voulions savoir ce que les fantômes de ce lieu lui disaient. Et c’est là que ce plan parfait a commencé à dérailler.
A-t-il lu Sartre, qui écrivait à cent mètres d’ici ?
— Pas vraiment.
Le structuralisme, Lévi-Strauss lui ont-ils servi ?
— Non.
Derrida, Bourdieu ?
— Non, non.
On tente le tout pour le tout. La fameuse French Theory qui a conquis les campus américains ?
— Mouais…
— Foucault, quand même ?
« Ma femme nous rejoindra dans une heure. Foucault est très important pour elle. Moi, j’ai lu un peu de l’Histoire de la sexualité, parce qu’elle m’y a obligé. » Il sourit sans s’excuser. « Pour moi, le français, c’est beaucoup plus la France de mon enfance canadienne. Le roman préféré de ma mère c’est Le Rouge et le Noir. C’est aussi mon roman préféré… J’ai grandi en lisant beaucoup Le Petit Nicolas. » Puis avec un accent scolaire parfaitement assumé il ajoute : « Je parle un français d’écolier. J’ai beaucoup étudié, mais pas vraiment pratiqué. »
Dan Wang a étudié la philosophie, mais il revendique avoir choisi la logique et l’esthétique, Russell et les Britanniques. « Si je voulais trouver une généalogie, ce serait plutôt Adam Smith, quelqu’un qui décrivait simplement un monde en transition. J’étais attiré par ceux qui écrivaient clairement et je m’intéressais moins à la manière continentale de faire de la philosophie. »
Cela lui est resté : « Quand j’ouvre la page idées des journaux en France ou en Allemagne, je trouve très souvent de la théorie assez ennuyeuse et du gauchisme très prévisible. Ce n’est pas contemporain, ce n’est pas frais. Les Britanniques publient des choses que j’ai bien plus souvent envie de lire. »
On lui reproche, dit-il, de ne pas avoir écrit la grande théorie intégrée de l’histoire, de la politique et de la technologie chinoises. « Je pense que c’est une force. Si j’avais écrit ce livre, personne ne le lirait, pas même les experts. »
Pourtant, lui rétorquons-nous, un peu désarçonnés, il cite Tocqueville. Il nous regarde. « Ce n’est pas la même chose. » Ce qu’il partage avec l’auteur De la Démocratie en Amérique c’est surtout une méthode, qui tient pour lui en une phrase. « Lire, puis voyager, voyager, voyager. Aller dans les campagnes pauvres et montagneuses de Chine, puis venir à Paris manger admirablement. » Il nous explique qu’il était récemment à Salzbourg pour écouter la Turangalîla-Symphonie de Messiaen et qu’il s’arrange pour venir au moins six fois par an en Europe.
« Je ne vois pas assez d’intellectuels qui voyagent. Je ne vois pas assez de personnes de la baie de San Francisco qui voyagent. De ce point de vue, c’est le pire segment des élites américaines, ils ne sortent jamais de la baie. »
Dan Wang est un homme de deux mondes, deux mondes rivaux.
Mais il est avant tout un intellectuel voyageur. « L’intégration de l’expérience des gens à la théorie. C’est ma spécialité. Il faut assez de savoir, intégré à beaucoup de monde vu, c’est ce dont on a le plus besoin aujourd’hui. »
On l’interroge : s’il n’aime pas la théorie, a-t-il une théorie du voyage ? Une méthode ? Il n’y pense pas longuement. Il ne voyage jamais sans un livre d’histoire qui sert de clef, de révélateur chimique.
Avant ce séjour parisien, par exemple, il a lu La Fin des terroirs d’Eugen Weber, Peasants into Frenchmen en anglais, le classique de 1976 sur la France profonde dans la longue durée. « Est-ce que les Français le lisent encore ? J’ai trouvé remarquable cette histoire d’un pays à la monarchie ancienne, sophistiquée et hypercentralisée à Paris et qui n’a pourtant pas vraiment contrôlé son propre territoire avant la fin du XIXᵉ siècle. On découvre une paysanne qui n’avait jamais entendu le nom de Napoléon en 1904. Des soldats dans les tranchées de 1914 qui ne savaient pas bien que leurs grands-pères avaient perdu contre la Prusse. L’État français ne voyait pas sa paysannerie. »
Isaiah Berlin divisait les penseurs en deux familles, les renards, qui savent beaucoup de choses, et les hérissons, qui ne savent qu’une seule grande chose. Dan Wang est évidemment un hérisson. Tout chez lui, les lectures, les voyages, les nouilles du Yunnan et les paysans d’Eugen Weber, finit par servir la même obsession, comprendre la rivalité entre Pékin et Washington à partir de ceux qui font les deux pays, leurs élites et leurs ingénieurs.
Ainsi il tire de Weber des interrogations qu’il n’aurait pas dénichées ailleurs pendant son court séjour. « La France m’aide à comprendre la dynamique sino-américaine, parce que la France a été un État d’ingénieurs, comme les États-Unis. Les Français ont évité quelques erreurs majeures des Anglo-Saxons. Ils ont construit des logements, et ils en ont aujourd’hui quelque chose comme quinze millions de plus que le Royaume-Uni, à population égale. La France a le TGV, les centrales nucléaires. »
Puis il ajoute : « Mais quelque chose s’est cassé. La dernière centrale a pris douze ans à construire. C’est dans la tendance mondiale, mais c’est mauvais. C’est très mauvais. »
Nous reviendrons plus tard sur la place qu’occupent la France et l’Europe dans le monde de Dan Wang. Nous voulons d’abord explorer cette intuition. Le voyage est sa forme de vie, car, au fond, par son travail il essaye sans cesse de relier ce que tout le monde sépare.
Oui, le bond technologique et industriel chinois est éblouissant. Il l’a documenté pendant des années depuis Shanghai et Pékin, et ses listes de données sont devenues presque proverbiales. « La Chine installe plus de solaire en un an que les États-Unis dans toute leur histoire. Elle construit deux fois plus de capacités solaires et éoliennes que le reste du monde réuni. Le ciment qu’elle a coulé en deux ans équivaut presque à ce que les États-Unis en ont produit pendant tout le XXe siècle. »
La machine industrielle qui en résulte écrase tout par l’exportation. L’excédent manufacturier chinois a atteint l’an dernier environ mille milliards de dollars, soit un point du PIB mondial, et il ne baisse pas. « La Chine dit à tout le monde : nous avons une qualité presque allemande à des prix chinois, pourquoi ne pas acheter ? Et elle compte sur les consommateurs pour faire pression eux-mêmes contre le protectionnisme. J’entends la chanson protectionniste depuis très longtemps. Il ne s’est toujours rien passé. »
Et pourtant, l’écrivain qui a ouvert une brèche d’enthousiasme pour le modèle chinois dans la Silicon Valley est aujourd’hui moins convaincu. Il prononce une phrase qui résume son revirement : « On ne peut pas manger une voiture électrique. »
L’auteur qui disait que les États-Unis étaient un pays d’avocats et la Chine un pays d’ingénieurs propose désormais une thèse presque symétrique, tout aussi convaincante. « Dans les prochaines années, la Chine va exceller en une chose, elle va continuer à développer la manufacture avancée, soit l’ensemble des technologies de pointe. Mais cela ne suffit pas à décider de toute la partie, les États-Unis ont beaucoup d’autres avantages. Le Parti communiste n’a pas produit de vision de l’épanouissement humain qui soit attirante pour le reste du monde, ni même pour son propre peuple. Les États-Unis, eux, gardent tout le reste. »
Commençons par le volet chinois de son raisonnement. Il semble implacable car il repose sur un raisonnement arithmétique très simple : « Les succès chinois concernent peut-être 10 % de la population. Des milliers de personnes font de la recherche en IA, des dizaines de milliers travaillent sur les semi-conducteurs et des centaines de milliers fabriquent des véhicules électriques. Mais que fait-on des centaines de millions de travailleurs qui ont besoin d’un emploi ? Que fait-on du milliard de personnes qui gravitent autour de ce noyau qui accélère ? L’économie est gelée. »
Les chiffres tombent, un à un. L’immobilier, principale richesse des ménages, est en baisse de 30 %. Les ventes au détail, un indicateur clef de la consommation, ont augmenté de 0,4 % seulement sur un an en août.
Ce blocage est amplifié, à son avis, par une tendance culturelle profonde, le confucianisme et cette machine à classer vieille de treize siècles dont le gaokao est l’héritier direct. « Le problème fondamental des pays d’Asie de l’Est, c’est le système d’examen. Seuls 10 % peuvent être dans les 10 % les meilleurs. Le nombre de places est strictement limité et tout dépend de votre position relative par rapport aux autres. Vous pouvez étudier les mathématiques quinze heures par jour, ce n’est jamais assez, il y aura toujours quelqu’un qui étudiera dix-sept heures. »
Une société où l’effort ne garantit rien finit par s’épuiser. La Chine en est-elle là ? Cette voiture lancée à pleine vitesse est-elle déjà en panne ?
Hormis les secteurs d’élite, la situation lui semble plus critique qu’on ne le dit. Lors de son dernier passage à Shanghai, il a vu des sans-abri aux portes de la ville. « C’est une première. » Cette année, il est aussi retourné dans sa ville natale du Yunnan, dans le sud-ouest montagneux, pour voir ses oncles et ses cousins. « L’économie y est complètement gelée. Il y a un peu de tourisme, des espoirs d’industries nouvelles. Voilà le grand contraste avec la certitude d’il y a quelques années, celle que la Chine allait dépasser les États-Unis. »
Pour décrire la vie qui en résulte, il a forgé un oxymore, « le mécontentement confortable ».
« Vous êtes un habitant de Shanghai, vous ne trouvez pas d’emploi. Bon. Vous vivez chez vos parents, qui possèdent deux, trois ou quatre appartements. Vous avez de quoi manger pour le reste de votre vie. Vous avez d’excellentes nouilles, un meilleur café qu’avant, des parcs, et un air plus respirable. Vous voyez vos amis. Ce n’est pas une vie terrible. »
Et il tend le miroir à l’Europe. « Au plus fort de la crise de la zone euro, nous pensions que la jeunesse italienne devait terriblement souffrir de ne trouver aucun emploi. Shanghai, c’est la même chose. » Il faut peser le paradoxe. La deuxième économie du monde, le géant qui terrorise les industriels allemands, offre à la majorité des siens un quotidien de crise européenne.
C’est de cette considération qu’il tire une thèse déconcertante : « C’est pour cela que le système est soutenable. Au jour le jour, les systèmes autoritaires peuvent durer très longtemps. Cela ressemble à l’Union soviétique, qui a tenu des années après avoir cessé de fonctionner. »
Un chiffre le hante pourtant. « Le taux de fécondité officiel de Shanghai est d’environ 0,6 enfant par famille. Le taux national est de 1,0. C’est le chiffre de la Corée du Sud et du Japon, mais avec un niveau de développement bien inférieur. Le Japon a entamé son déclin démographique en étant déjà riche, et cela compte énormément. La France et les États-Unis sont à 1,6. Entre 1,6 et 1,0, il y a un monde, car ce sont des courbes exponentielles. »
La Chine vieillira avant d’avoir été prospère.
L’affaire est aussi familiale. Dans sa ville natale, Dan Wang a trois jeunes cousines, il nous dit : « Je m’attends à ce qu’aucune des trois n’ait d’enfant. »
Dan Wang a longtemps été classé parmi les China bulls, ces analystes fascinés par la capacité d’exécution chinoise, qu’on accuse aujourd’hui de china maxxing, c’est-à-dire de surestimer systématiquement Pékin pour mieux attaquer les fondements de l’Occident. L’argument a d’ailleurs trouvé son débouché politique, si l’autocratie exécute mieux, pourquoi s’encombrer d’un État de droit, et c’est le raisonnement qu’on entend désormais à Washington même.
L’homme qui sirote son café américain devant nous a changé. Il nous répond, en citant Keynes. « Quand les faits changent, je change d’avis. »
« La Chine me semble beaucoup plus bloquée qu’il y a deux ans, quand j’ai écrit mon livre. J’ai quitté le pays à la fin de la politique zéro-Covid en m’attendant à une correction de trajectoire. Elle n’a pas eu lieu. Le système semble toujours prisonnier de la même mentalité. »
Pourquoi ? La source du blocage a un nom. Interrogé pour savoir si son pessimisme sur le futur de la Chine et du monde vient de Trump ou de Xi Jinping, sa réponse est nette : « Mes révisions viennent de ce que fait Xi. »
L’année prochaine, le président chinois se donnera un nouveau mandat. « Il a 72 ans. Dans cinq ans, il aura l’âge de se présenter à la présidence américaine. » Le trait d’humour passe, puis une certaine gravité revient. « Il pourrait rester jusqu’à la fin des années 2030. C’est trop long. C’est trop pour quiconque. Le problème de la succession dans un système autoritaire est insoluble. Ils ne peuvent pas résoudre ce problème. » Même la purge permanente ne l’impressionne plus comme signal de force. Démanteler le haut commandement militaire, « c’est peut-être une démonstration de puissance et de confiance, c’est peut-être le contraire. C’est sans doute les deux à la fois ». Mais c’est le business as usual d’un système qui soupçonne ses meilleurs éléments dès qu’ils « parlent un peu trop franchement avec les barbares ».
Quant à l’innovation, son diagnostic prend à revers les fantasmes occidentaux. « Ne cherchez pas le coup d’éclat en Chine. C’est de l’innovation incrémentale. Les batteries, c’est un processus où chaque étape doit être parfaite. Où est le vaccin Moderna chinois ? Où est le Viagra chinois ? Ils n’en sont pas encore là. Mais ils s’améliorent année après année, et ils finiront par inventer certaines de ces choses. »
Les deux vérités coexistent. « L’économie et le système politique sont en mauvais état, et en même temps la technologie avance. Pensez à Staline. Il a envoyé ses meilleurs mathématiciens au goulag et a quand même obtenu des avancées techniques et des armes extraordinaires. Le modèle au fond est simple. Plus d’argent pour la science signifie plus de science. Les Chinois augmentent leurs budgets scientifiques. Les États-Unis, eux, coupent ceux des National Institutes of Health. Ça finit par peser. »
Vient alors le cœur de sa conviction, et la partie de la conversation où c’est lui qui nous interroge, carnet mental grand ouvert.
Il faut mesurer à quel point cette conviction est à contre-courant. Nous sommes à quelques jours du triomphe de l’extrême droite en Saxe-Anhalt. De plus en plus de personnes en Occident demandent à fermer les frontières. L’Amérique de Trump expulse, l’Europe durcit sa position, et de Londres à Berlin la question migratoire domine les élections. C’est précisément le moment que choisit Dan Wang pour défendre la thèse inverse. Selon lui, les civilisations qui gagnent sont celles qui absorbent l’étranger, et la question n’est pas de savoir comment arrêter les migrants, mais qui saura en faire des talents.
Au fond, sa théorie des élites s’apparente à une théorie de l’huître. Une élite vivante absorbe l’extérieur, l’incorpore, le transforme en nacre, et se laisse transformer par lui. « Prenez les élites britanniques. Quand une famille était ruinée, on épousait des Américaines de l’Ohio. Les aristocrates britanniques se sont presque suicidés pendant la Première Guerre mondiale, je crois que c’est chez eux que la mortalité des élites a été la plus élevée. Mais elles ont su se renouveler. Et regardez aujourd’hui. Un Premier ministre conservateur d’origine indienne, une cheffe des Tories d’origine nigériane. » Le ressentiment même lui sert de preuve. « Si vous voyez un tel retour de bâton contre les Indo-Américains, c’est parce qu’ils ont si bien réussi dans les affaires et dans la Silicon Valley. C’est un peu comme les Juifs au XXe siècle. »
Puis, se tournant vers nous, il pose la question qui fâche. « Chez les Français, les gens de couleur ne réussissent que dans le football, le sport et le divertissement. Où sont les Arabes, où sont les Noirs, ailleurs ? Et où sont les Chinois dans la société française ? »
Nous évoquons alors Hong Wang, cette mathématicienne passée par Polytechnique avant de partir décrocher sa médaille Fields aux États-Unis. Il veut savoir à quel moment exact de sa carrière elle est partie. Il nous regarde comme un médecin qui découvrirait les symptômes d’une maladie mortelle : « C’est en réalité un grand problème pour la France. »
Nous revenons à la charge. Son pari paraît historiquement fondé mais peut-il survivre à la pression politique de cette mondialisation tardive ? Nous objectons que dans toute démocratie l’immigration est désormais l’un des problèmes politiques centraux, et que le modèle qu’il décrit, celui des élites nourries au talent étranger pendant que les peuples votent contre ou se recroquevillent, ressemble à une machine à fabriquer du backlash.
Il ne nie pas le cycle, par contre il en relativise la portée. « Le robinet s’est déjà ouvert et fermé. Les États-Unis ont complètement arrêté l’immigration à plusieurs reprises dans leur histoire. Mais il y a un historique, celui de l’anglosphère, qui se renouvelle par l’immigration depuis des siècles, et les élites américaines elles-mêmes croient à ce modèle. » Les sondages, ajoute-t-il, montrent que les Américains sont « plus favorables à l’immigration qu’ils ne l’ont jamais été, précisément à cause des politiques de l’administration ». Il note un détail qui l’amuse. « Regardez la composition de Reform UK et du mouvement MAGA, la part de personnes racisées qu’on y trouve. C’est en soi assez intéressant. »
Sa conclusion tient plus de la loi physique que du programme politique. La marée migratoire est si puissante que les partis de droite peuvent appuyer sur le frein, mais ils ne vont pas l’arrêter et pour les pays qui attirent des immigrants de talent, c’est sans doute une bonne chose.
Et c’est là encore que la Chine est perdante.
La Chine, elle, est le coquillage fermé par excellence. « L’Irlande, qui compte six millions d’habitants, accueille un million d’immigrés. La Chine, avec ses 1,4 milliard d’habitants, n’en compte qu’un million. » Le pays qui prétend organiser le siècle attire, en valeur absolue, autant d’étrangers qu’une île de la périphérie atlantique. Pour lui, le verdict est sans appel. « Les gens ne veulent pas vivre en Chine. »
Il n’y a pas de rêve chinois
La Chine propose un modèle logiquement intenable. Aucun empire marchand n’a survécu à la disparition de l’échange. Un empire commercial qui produit tout et qui n’a besoin d’importer rien produit à terme la destruction du commerce.
Ce qui vaut pour les marchandises vaut-il aussi pour les idées ? Vue d’ici, sa culture contemporaine garde quelque chose d’étrange, un empire tourné vers lui-même, ce que l’Amérique, même en crise, n’est jamais.
Dan Wang ne conteste pas ce diagnostic, il l’aggrave même en citant une intuition récente de Branko Milanovic. Où sont les Chinois qui écrivent sur le reste du monde ? « Il y a énormément de Chinois et de Sino-Américains qui écrivent sur les États-Unis, quelques Américains qui écrivent sur la Chine. Mais l’Europe, le Nigeria ou le Brésil vus de Chine ? Ce serait une perspective intéressante. Elle n’existe pas. »
« Les Chinois ne regardent que vers l’intérieur. Ils n’ont pas de vraie vision du monde. Ce qu’ils veulent, c’est soumettre l’adversaire, s’assurer que la mer de Chine méridionale leur appartient, tenir les barbares à distance sur toutes leurs frontières. Réaliser le Céleste Empire. Et la seule chose qu’ils vendent vraiment au monde, c’est de rejoindre l’Empire pour avoir des voitures pas chères. »
Un empire provincial, donc ? « Oui, c’est une bonne définition ».
Mais la puissance matérielle ne produira-t-elle pas un jour une puissance culturelle ? Le soft power chinois, TikTok, les productions culturelles qui commencent à s’exporter, rattraperont-ils un jour la séduction du modèle américain ? Sa réponse fuse : « Bien sûr que non. Ça ne rivalisera jamais. Les Américains ont connu et continuent d’avoir un succès extraordinaire. Hollywood reste sexy. Presque toutes les villes qu’on peut nommer aux États-Unis ont du sex-appeal. Ce n’est pas seulement Los Angeles, New York ou San Francisco. C’est aussi Detroit. L’Amérique a réussi à rendre désirables jusqu’à ses villes mortes. »
Le directeur de cabinet de Churchill expliquait ainsi la victoire de 1945. « Nous avons gagné parce que nos physiciens allemands étaient meilleurs que leurs physiciens allemands. » On pourrait presque transposer cette phrase aujourd’hui. L’Amérique a dominé ce siècle-ci tant que ses ingénieurs chinois étaient meilleurs que les ingénieurs chinois de Pékin.
Rien n’est moins garanti désormais. Il suffit d’ouvrir Kimi, le modèle d’intelligence artificielle du laboratoire pékinois Moonshot, qui rivalise avec les systèmes américains de pointe pour une fraction de leur coût. Les ingénieurs chinois revenus en Chine ne sont plus les seconds couteaux de l’histoire.
Leurs ingénieurs chinois sont-ils meilleurs que nos ingénieurs chinois ?
Wang hésite. Il en tire un constat qui ne le réjouit pas. « Les Américains ont essayé très fort de freiner l’intelligence artificielle chinoise. Ces efforts ont échoué. Ce n’est pas quelque chose dont je suis particulièrement heureux. Les Chinois entraînent des modèles au niveau d’Anthropic pour une fraction du coût. Certains me disent que les utiliser coûte 3 % du prix des modèles américains. Et avec des semi-conducteurs de qualité inférieure. Ce n’est ni de la triche ni du vol. C’est l’infrastructure, l’énergie moins chère, la masse d’ingénieurs, une concurrence totalement impitoyable dans chaque secteur. La Chine pratique le capitalisme plus efficacement que les Américains. »
Si rien n’est moins garanti, n’est-ce pas aussi parce que Donald Trump ruine le mécanisme par l’autre bout ? Wang ne le nie pas. « Il est évident que Trump nuit aux États-Unis de toutes sortes de façons. Il a expulsé des ingénieurs coréens venus construire des usines… » Il allonge la liste. L’immigré indien devenu ennemi public numéro un, « peut-être les Chinois en numéro deux », une élite muée en cour dynastique où l’on pouvait croiser, aux noces de Don Jr, les repris de justice de l’oligarchie russe.
Pourquoi est-il donc si confiant ? N’est-ce pas paradoxal, venant de l’homme qui a signé le livre le plus dur sur l’incapacité américaine à construire d’être désormais si confiant pour les États-Unis ?
On teste une hypothèse au débotté. Breakneck décrivait une Amérique qui finissait à la manière d’Eliot, not with a bang but a whimper, dans un gémissement procédurier plutôt qu’un fracas spectaculaire. C’était l’Amérique de Joe Biden, d’une sénilité cachée, hésitante, honteuse. Trump c’est le contraire. Il a peut-être accéléré le déclin, mais il l’a surtout converti en bang. Et le bruit, chez Wang, est un signe de vie.
C’est peut-être la clef la plus profonde de son optimisme américain, et la plus étrangère aux oreilles européennes. Là où nous ne voyons que du chaos inquiétant, il voit la preuve que tout est encore possible. La démocratie américaine hurle, se déchire, s’insulte, se violente, défait le soir ce qu’elle a voté le matin, et ce vacarme spectaculaire, qui épuise les observateurs, est pour lui le son d’une société qui se bat encore pour son avenir. « Tant que ce n’est pas une guerre civile, c’est une dynamique vivante. Il y a de l’énergie. »
Même la résistance des institutions fait du bruit, et il nous le dit avec une sorte de malin plaisir. La Cour suprême a rendu « des décisions majeures contre des promesses de campagne du président. C’est inédit ». Un pays où le pouvoir est contesté bruyamment est un pays où le pouvoir est encore vivant et contestable. Le contraste absolu, c’est le silence chinois. Son hypothermie avancée.
« Ce n’est peut-être pas très populaire à dire dans ces pages, mais je suis vraiment assez optimiste sur les États-Unis. »
Il nous raconte une autre anecdote, un autre récit de voyage.
Au début de l’année, il a passé une dizaine de jours à Phoenix. C’est là que TSMC, le géant taïwanais des semi-conducteurs, le fabricant des puces les plus avancées du monde, celles sans lesquelles il n’y a ni intelligence artificielle ni missiles ni téléphones, a installé le plus grand chantier industriel de l’histoire américaine récente. Un investissement total de 165 milliards de dollars, des usines qui sortent du sable, et une expansion encore annoncée en juillet. Wang y est allé faire ce qu’il fait toujours, il a ouvert les yeux et il a passé ses journées avec les ingénieurs.
« Les Taïwanais envoient des milliers d’ingénieurs pour apprendre aux Américains à fabriquer des puces. » Il faut comprendre l’étrangeté de la scène. L’île la plus menacée du monde a décidé de délocaliser son savoir-faire le plus précieux chez son protecteur. Ses meilleurs ingénieurs traversent le Pacifique pour former des ouvriers américains dans un pays qui était censé ne plus savoir construire. « Et ces ingénieurs vivent là. Ils font leurs courses à Costco. Les femmes ont beaucoup plus de liberté. Leurs enfants vont à Stanford. Ils sont bien. »
Il s’arrête un instant sur cette image : des familles taïwanaises dans les allées d’un hypermarché de l’Arizona. « Il y a une vision du rêve américain qui est encore vivante. Et je me disais, quel autre pays peut faire ça ? »
La question n’est pas rhétorique. Elle se pose évidemment pour nous. Et nous allons en faire les frais.
Les Chinois ont un nom pour ce qui leur est arrivé entre la guerre de l’Opium et 1949. Le siècle de l’humiliation, cent ans à subir la technologie des autres, à regarder des puissances lointaines redessiner leur économie, ouvrir de force leurs ports, installer leurs comptoirs.
Toute la politique chinoise moderne est bâtie sur un serment : plus jamais ça. Et l’ironie de la conversation qui se tient dans ce café, entre les vitrines de Louis Vuitton et les touristes américains, c’est que la situation est en train de se reproduire, avec l’Europe dans le mauvais rôle.
Dan Wang l’énonce sans cruauté, en énumérant les fronts. « Je vois les Européens mener cette bataille contre l’industrie chinoise et contre les Américains à la fois, et perdre sur tous les fronts. »
À l’est, il y a ce qui reste de l’industrie. « La Chine est aujourd’hui à 95 % de la qualité allemande mais un tiers moins cher. Dans quelques années, elle sera à 120 % de la qualité allemande, toujours moins cher. Que fera alors l’industrie européenne ? » À son avis la question de sa survie n’est plus un tabou impensable, seulement une question de degré. « L’Allemagne peut-elle survivre à la destruction de 30 % de son secteur industriel ? »
À l’ouest, tout le reste. « Les Américains surclassent les entreprises européennes dans l’IA, le logiciel, les services financiers. » Les comptoirs du nouveau siècle ne sont pas des concessions portuaires, mais des modèles de langage, des centres de données, des plateformes et des usines de batteries et l’Europe n’en possède presque aucun.
Et donc ?
L’Europe glisse vers le seul modèle qui reste quand on a perdu l’usine et le logiciel. Rien n’a eu lieu que le lieu. En voyageant à Vienne, la ville de son épouse, il a trouvé le mot qui a fait mouche, « l’économie mausolée… Je voyais tous ces gens en costumes de Mozart ridicules qui vous promènent en calèche. »
Lors de son séjour à Paris, il a observé une chose qu’il nous demande expressément d’intégrer à l’entretien, bien qu’elle soit cruelle, comme le sont souvent les choses exactes qu’on ne veut pas voir. « Ce qui me frappe, et il faut que vous l’écriviez, ce sont les restaurants de Paris. Ce sont des prix que seuls les Américains peuvent vraiment se permettre. »
Quand les prix d’une capitale se calquent sur le pouvoir d’achat de ses visiteurs plutôt que sur celui de ses habitants, peut-on dire que la ville a déjà changé de fonction ?
Il poursuit, encore plus froidement : « Les Européens n’ont d’optimisme que pour le passé. Le Second Empire, les trente glorieuses, les Habsbourg. Les Chinois et les Américains, eux, pensent encore au futur. Ce sont les deux seules grandes puissances qui y pensent. Ils ont ces visions, ils essaient de les mettre en œuvre, imparfaitement, mais ils conservent un sens de l’optimisme quant à l’avenir. »
Est-ce l’heure ?
Nous regardons cet homme de quarante ans, au premier étage du Flore, entre un jus d’orange terminé et les fantômes de tous les maîtres qu’il n’a pas lus, et nous comprenons pourquoi il fallait faire ce café-là.
Dan Wang est intéressant non pas parce qu’il incarne la Chine, ou l’Amérique, mais parce qu’il incarne ce qu’il y a entre les deux. Leur rivalité et donc aussi leur culture commune, impériale, totalisante, ambiguë, limitée, provinciale, irrésistible.
Né dans l’une, citoyen de l’autre, parti deux fois de la première (« la première fois contre mon gré, avec mes parents, la seconde très volontairement, je réclame le pluralisme, je réclame le débat »).
Est-il d’accord avec cela ? Se sent-il l’enfant de leur affrontement, comme d’autres sont les enfants d’un mariage ?
Il y pense un instant. Il cherche une formule qui serve de morale à l’histoire. « La Chine et l’Amérique se battent tant non parce qu’elles sont différentes, mais parce qu’elles se ressemblent. Il faut choisir ses ennemis avec le plus grand soin, parce qu’on finit toujours par les devenir. »
Et là, enfin, on croit le tenir.
Il y a donc un penseur français qu’il a lu, René Girard.
Il l’avoue. La rivalité mimétique, le désir qui se copie, les doubles qui s’affrontent parce qu’ils veulent la même chose, son travail est configuré par ce problème. Mais l’aveu vient avec un refus, car son Girard n’a presque rien du Flore. Le théoricien du désir mimétique, mort en 2015, lui est parvenu par Stanford et la Silicon Valley, qui ont fait de lui leur prophète obscur, et de Peter Thiel son apôtre.
« Il faut choisir un ennemi », insiste-t-il.
« C’est peut-être là, le vrai problème de la France et de l’Europe. Elles n’ont plus d’ennemi, donc plus de futur à lui disputer. » Alors, qui ? On lui demande : la Chine ? Les États-Unis ?
Il rit, d’un rire qui congédie la question. Encore faudrait-il qu’ils s’aperçoivent de la France.
La Russie ? Il nous propose plutôt une autre piste, un peu plus ironique : « Les Allemands sont trop ennuyeux pour qu’on se batte contre eux. Ils ne sont tout simplement pas assez drôles. Pourquoi pas les Britanniques, encore une fois ? »
« Robert Tombs, le grand historien anglais, a écrit un livre intitulé That Sweet Enemy. Le doux ennemi, c’est vous et eux, sept siècles de détestation féconde. »
Il finit son verre d’eau frappé Café de Flore. Dans le reflet de son Apple Watch, juste en face, la marque sans sérif Louis Vuitton.
Reste à savoir si l’on peut trouver autre chose.
Deux heures avec le milliardaire français qui pense pouvoir changer la France sans la gouverner
Avec l’auteur du livre de la rentrée <em>La solitude des professeurs est infinie</em>.