Le tableau repose sur un contraste : au fond, l’épave d’un avion soviétique ; au premier plan, quelques personnes absorbées par leur jeu, sans qu’aucun fasse un geste pour relier le groupe à la machine morte.
L’avion est un objet daté, identifiable et chargé d’histoire. Il représente ici la modernisation industrielle importée, l’alliance avec l’URSS. Il est désormais immobilisé, mais n’a pas été enlevé ; il s’intègre au paysage jusqu’à en devenir un élément ordinaire. Le titre lui-même joue de ce décalage. « Aéroport » annonce un lieu de transit, de mouvement, un signe de prospérité et de développement économique. Or, ce qu’on voit est une épave, un terrain abandonné recouvert de végétation (la nature a repris l’espace après une modernisation ratée) et des gens assis.
On pourrait avoir une lecture mélancolique, mais le vert n’est justement pas celui de l’abandon.
Et c’est là que l’attitude des personnages frappe. Ils ne regardent ni l’avion, ni le paysage, ni le peintre. Leur attention est entièrement accaparée par le jeu ; il y a quelque chose de joyeux et de vivant dans leurs manières et la qualité de la lumière.
Les vêtements disent la même chose : des habits usés et dépareillés, le costume de loisir quelconque de l’homme assis près de la femme à gauche. Et pourtant, aucune gêne dans les postures. Ils occupent leur place avec une aisance totale, ce qui dit quelque chose de la résilience du peuple chinois et de sa capacité à dire : « Je vais m’amuser, peu importe la bêtise que le monde me refile. »
Ce tableau a été peint par Liu Xiaodong en 2010, alors qu’il est déjà riche et célèbre. Nous sommes dans la Rust Belt de la Chine, les images parlent d’un manque — de travail, d’argent, de choses à faire, de presque tout — mais malgré cela, tout baigne dans une bienveillance qui n’est pas de la nostalgie, mais une volonté de comprendre et de voir l’autre. C’est le résultat de son thème déclaré, « comment voir les gens », qui l’oblige à peindre ces personnes telles qu’elles sont au moment où il les regarde. C’est la même discipline qu’il applique ailleurs, en Israël-Palestine ou à la frontière texano-mexicaine.