Derrière la merveilleuse exubérance des Jeux d'enfants (de ses cent trente enfants, quatre-vingt-onze jeux et rigoureusement zéro adultes) le peintre flamand a caché un monde qui n’a rien d’innocent.
Un exercice de contemplation
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On pourrait être emporté par le coloris très chatoyant et la joie de vivre de ces enfants en pleine activité. Mais une œuvre de Brueghel se prête toujours à plusieurs interprétations. Pieter Brueghel l’Ancien est un peintre humaniste qui ne peint jamais de manière innocente. On y trouve soit des messages codés, soit une portée moraliste des sujets représentés.
Ce tableau, datant de 1560, mesure 116 × 161 cm et représente au total 230 personnages et 91 jeux. Il correspond à la période de Brueghel où l’on adopte une vision à vol d’oiseau, pas réaliste, très en hauteur, afin d’avoir une vision globale de l’espace. En même temps, différentes saynètes émaillent l’espace pictural tout en préservant des zones de vide pour bien détacher chaque petit groupe et laisser circuler le regard. On peut ainsi prendre le temps de savourer ce tableau extrêmement singulier dans l’œuvre de Brueghel : c’est la première fois qu’un tableau est exclusivement dédié aux enfants. On trouve de petites saynètes avec des enfants dans Le Combat de Carnaval et Carême ou dans les fêtes et kermesses. L’innovation ici est l’espace urbain. On ne sait pas s’il s’agit d’une école ou de l’hôtel de ville. Mais on est dans un espace urbain complètement accaparé par les enfants, sans adultes.
Brueghel se singularise en effet de ses contemporains par l’innovation qu’il apporte à chaque fois dans le traitement d’un sujet. Il est le premier à représenter la neige qui tombe, à mettre en scène des fêtes et des kermesses avec des personnages monumentaux et à peindre la tour de Babel.
Venons-en à la double lecture proposée.
On pourrait penser que ce tableau est simplement une représentation fidèle des jeux d’enfants. Mais il est tout de même étrange d’avoir une ville complètement occupée par les enfants. Il y a au moins un personnage sur lequel il faut s’attarder, tout au gauche du tableau : par la fenêtre, on voit un enfant avec un masque inquiétant. C’est un indice. Chez les peintres flamands, on aime utiliser la fenêtre pour y placer un petit personnage. Le fait qu’il soit masqué interpelle et fonctionne comme un contrepoint de cette représentation.
Le tableau doit être mis en regard de la gravure intitulée L’Âne à l’école, où l’on voit des enfants aux visages d’adultes. L’âne se trouve à l’arrière-plan, accompagné d’une petite maxime indiquant que même s’il va à l’école pour apprendre, cela ne sert à rien, car il est un âne et ne se transformera jamais en cheval. On y trouve de la satire, de l’ironie et une maxime. Il faut poser le même regard sur Les Jeux d’enfants, où de nombreux enfants sont représentés dans des postures d’adultes, pour faire étalage de toute l’innocence des premiers, et lancer un avertissement aux seconds : attention, vous perdez votre âme d’enfant et votre innocence. Chez Brueghel, il y a toujours un message satirique ou moralisateur. Ce n’est pas uniquement pour les enfants. L’imitation du comportement de l’adulte se fait dans une approche quelque peu satirique, notamment des rites.
Regardons par exemple la saynète en partie médiane du tableau, devant le bâtiment civil, tout proche de la barrière en bois, où l’on voit une petite fille dans la posture de la jeune mariée, accompagnée d’un cortège. Cela fait écho au cortège de la mariée que Pieter Brueghel a peint et que ses fils ont repris. C’est un jeu que les enfants continuent d’ailleurs à faire aujourd’hui encore à l’école primaire.
De la même manière, au premier plan à gauche, les personnages en cape bleue font écho au cortège du baptisé.
De même, tout à l’arrière-plan, à droite de l’image, on voit une procession religieuse avec des enfants portant de petits drapés de pèlerinage. Il s’agit d’un bout de papier triangulaire au bout d’un bâton. On est dans le mimétisme des processions et des rites religieux, jusqu’au feu de la Saint-Jean qu’on peut voir au fond de la composition. Les enfants imitent donc les adultes, comme s’ils voulaient grandir plus vite.
La deuxième lecture du tableau se concentre cette fois-ci sur les jeux purement enfantins et toujours collectifs. Vous avez le jeu de cerceau au premier plan, à l’intérieur de la maison, on joue à la poupée, et contre la maison à gauche, vous avez le jeu de colin-maillard avec un personnage peut-être un peu plus âgé, le visage recouvert d’un linge bleu, ainsi que le saute-mouton.
Regardons de plus près l’enfant en train de gonfler un ballon de baudruche, qui se trouve au tout premier plan à droite et qui porte une couronne de papier.
C’est un cas typique chez Brueghel. On pourrait penser qu’il s’amuse simplement à gonfler une vessie de porc. Il porte une couronne de papier qu’on portait à l’Épiphanie, lors de la tradition du tirage des rois. On pourrait donc imaginer qu’il est le roi, mais d’autres enfants portent également cette couronne. Selon les récits, les enfants s’amusaient à remplir ces vessies d’eau et à embêter les croyants qui sortaient de l’église après la messe. On est ici dans une scène où l’on trouve à la fois l’innocence, des jeux simples, de l’humour et des petits clins d’œil eschatologiques. Le tableau est loin d’être innocent et correspond pleinement à l’univers humoristique, satirique et pictural de Brueghel.
On ne sait jamais par où commencer à regarder un tableau de Bruegel, qui fourmille de détails. On se sent comme comprimé entre le premier plan et l’arrière-plan. Brueghel a toujours eu l’intelligence de désolidariser ses petites saynètes en maîtrisant le vide. La meilleure manière d’entrer dans l’œuvre est de s’autoriser le silence et de travailler uniquement sur la vue, sur la déambulation visuelle et sur le jeu des couleurs, sans être perturbé par le tumulte que l’on devine instinctivement de tous les jeux et par les bruits intrinsèques à l’œuvre.
Le silence, en dilatant l’espace et le temps, permet de découvrir tous les charmes de ce tableau.
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