Contre les îles
Des vacances désastreuses dans les Cyclades et une conversation impossible avec David Graeber pour assimiler la principale leçon de l'été.
Le 11 juillet au soir, Niska est monté sur scène pour la première fois aux Francofolies de La Rochelle. C’était également ma première venue à ce festival, mais aussi et surtout mon premier concert de ce rappeur : le climat était tropical et des milliers de fans l’attendaient en psalmodiant les paroles de ses chansons. Si vous ne connaissez pas Niska, c’est que c’est un nom que les plus de vingt ans ne doivent pas connaître. Faut-il vous renseigner ? Je me garderai de me prononcer sur ce point pour ne pas passer pour un daron barbant, sachant que mes enfants m’ont, un peu, considéré lorsqu’ils ont appris que j’avais approché Niska backstage. Mais l’essentiel n’est pas là ; je n’ai pas assisté à un concert, mais à une manifestation de ferveur religieuse. Comment l’expliquer ?
Il n’y a pas que les jeunes que cela concerne. Pour les vieux aussi, il s’est passé des choses de même nature cet été. C’est ainsi que The Cure a rempli trois soirs de suite les Arènes de Nîmes, vingt-huit ans après y avoir joué, treize mille personnes chaque nuit dans un amphithéâtre romain du premier siècle, guichets fermés, avant de rejoindre Rock en Seine le 30 août à Saint-Cloud. Les mégaconcerts se succèdent, les stades se réservent un an à l’avance, et l’on paie plus cher pour être debout dans un champ que pour posséder l’intégrale d’un artiste.
Ce que nous achetons n’est donc pas de la musique. C’est le fait d’être là, avec les autres, en même temps. L’explication la plus solide date de 1912 et se trouve dans les Formes élémentaires de la vie religieuse. Durkheim y étudie les rites des Aborigènes d’Australie, mais c’est de nous qu’il parle. Il pose, dans les dernières pages, que « si la vie collective, quand elle atteint un certain degré d’intensité, donne l’éveil à la pensée religieuse, c’est parce qu’elle détermine un état d’effervescence qui change les conditions de l’activité psychique ». Suit une description qu’il faut lire en pensant à La Rochelle en juillet, pendant les Francofolies : « Les énergies vitales sont surexcitées, les passions plus vives, les sensations plus fortes ; il en est même qui ne se produisent qu’à ce moment. L’homme ne se reconnaît pas ; il se sent comme transformé et, par suite, il transforme le milieu qui l’entoure. »
Durkheim va plus loin, et il nous prend de vitesse d’un siècle : « Toute fête, alors même qu’elle est purement laïque par ses origines, a certains caractères de la cérémonie religieuse, car, dans tous les cas, elle a pour effet de rapprocher les individus, de mettre en mouvement les masses et de susciter ainsi un état d’effervescence, parfois même de délire, qui n’est pas sans parenté avec l’état religieux. » Il énumère alors les signes cliniques : « cris, chants, musique, mouvements violents, danses, recherche d’excitants qui remontent le niveau vital ». On ne décrirait pas mieux un festival, et l’on notera que le sociologue avait prévu jusqu’aux excitants.
La conclusion s’impose. La foule n’est pas le prix à payer pour le concert, elle est le concert. Nous ne subissons pas les vingt mille autres, nous venons pour eux. Le mauvais son est le tarif d’entrée d’une expérience qui n’a rien à voir avec le son.
L’affaire semble entendue. Elle ne l’est pas, et il suffit pour s’en convaincre d’aller poser la question à une tradition qui y réfléchit depuis deux mille ans, avec une méfiance que Durkheim n’a jamais eue.
La talmudiste Sophie Goldblum rappelle que le judaïsme a chiffré la chose. Il existe un seuil, et ce seuil est dix. En deçà, certaines paroles ne peuvent pas être prononcées : le kaddish des morts, par exemple. Il y a donc des phrases qu’un homme seul n’a pas le droit de dire. Non qu’il en soit incapable : il n’y a pas droit. Le nombre n’est pas ici un confort, c’est une condition de validité.
Reste à savoir d’où vient ce dix. Les rabbins le tirent d’un même mot, eda, l’assemblée, la communauté, présent dans deux épisodes. Le premier est la révolte de Coré contre Moïse et Aaron. Le second est le retour des explorateurs envoyés en Canaan, qui rapportent sur la Terre une information fausse et démoralisent le peuple. Douze partent, dix mentent : voilà le quorum.
Sophie Goldblum souligne l’étrangeté du procédé. Pour établir le minimum requis par la prière la plus haute, la tradition est allée chercher les deux pires assemblées de la Torah. Comme si le chiffre portait en lui son propre avertissement. Dix, c’est le nombre à partir duquel un groupe existe. C’est aussi, et ce sont les mêmes versets qui le disent, le nombre à partir duquel il devient dangereux.
En sens inverse, un verset des Proverbes (14, 28) fournit la formule qui justifie l’affluence : berov am hadrat melekh, dans la multitude du peuple est la gloire du roi. La nuance est décisive, et Sophie Goldblum y insiste : ce n’est pas notre expérience qui commande. On ne réunit pas la foule parce que nous prierions mieux dans la transe collective. On la réunit parce que le nombre est désiré d’en haut. C’est exactement l’inverse de Durkheim, sur exactement le même fait. Pour le sociologue, la foule fabrique le dieu. Pour les rabbins, le dieu réclame la foule. De ce principe découlent des consignes très concrètes. Pour certaines obligations, la lecture du rouleau d’Esther par exemple, on encourage à se rassembler le plus nombreux possible plutôt qu’à se répartir en petits groupes.
L’islam a fait le même calcul, et dans l’autre sens : le seuil y est minimal, deux hommes suffisant à constituer une assemblée, mais la récompense est chiffrée, la prière en commun valant, dit la tradition prophétique, vingt-sept degrés de plus que la prière solitaire. Et une fois l’an, à La Mecque, la démonstration est portée à son terme : deux millions de personnes tournant autour du même point, vêtues du même drap blanc pour que nul ne se distingue. Le christianisme, lui, a purement et simplement supprimé le seuil : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux », dit l’Évangile de Matthieu.
Il y a un revers, et il est troublant. La prière communautaire, dit la tradition, n’est jamais repoussée. Le nombre couvre. On connaît la formule des jours de jeûne : une assemblée qui n’inclut pas les transgresseurs d’Israël n’est pas une assemblée. Générosité admirable, et dissolution de la responsabilité individuelle. Peu importe ce que vaut chacun si nous sommes nombreux. On mesure ce que cette idée peut avoir de reposant, et ce qu’elle peut avoir d’inquiétant. C’est aussi, exactement, ce que l’on éprouve dans une fosse.
La tradition, cependant, ne s’en tient pas là. Elle place à côté de la synagogue un lieu qui obéit à d’autres règles, la maison d’étude. Sophie Goldblum relève l’asymétrie : la Michna promet que si dix hommes s’assoient et s’occupent de Torah, la Présence réside parmi eux, mais elle ajoute aussitôt qu’elle réside aussi lorsqu’ils ne sont que cinq, que trois, que deux, et même lorsqu’un seul étudie. Pour l’étude, la barre est plus basse que pour la prière. Faut-il en conclure que l’étude importe moins ? On peut soutenir l’inverse, et c’est plus juste : elle est trop importante pour attendre le quorum.
Il y a plus net encore. Certains savoirs ne se transmettent qu’à un ou deux disciples à la fois, les secrets de la création, ceux du char céleste, tout ce qui touche au commencement et à la fin (Michna Haguiga 2, 1). Là, le nombre nuit. La tradition reconnaît qu’une intimité de la relation est nécessaire pour que ce savoir puisse seulement être reçu, et que le collectif n’est pas le régime optimal de toute transmission. Cela devrait suffire à nous rendre prudents devant nos liturgies d’été. On ne comprend pas mieux à cinquante mille. On ressent mieux, ce qui n’est pas la même chose, et la confusion des deux est précisément ce que le festival vend.
Reste le versant noir. Babel : un seul peuple, une seule langue, et c’est cette unité même qui est jugée menaçante, au point que le remède consiste à introduire la division. La foule unanime, dans ce récit, n’est pas une promesse, c’est un symptôme. Et tout tient dans un unique verset de l’Exode (23, 2), que Sophie Goldblum cite : « Tu ne suivras pas la multitude pour faire le mal », une interdiction de suivre la meute.
Durkheim, qui n’était pas naïf, avait posé la même chose dans un autre vocabulaire, à la fin du Formes élémentaires : « Le pur et l’impur ne sont donc pas deux genres séparés, mais deux variétés d’un même genre. Il y a deux sortes de sacré, l’un faste, l’autre néfaste. » Un même objet passe de l’un à l’autre sans changer de nature.
Et il avait décrit, à propos des rites de deuil, ce que devient l’effervescence lorsqu’elle tourne : « Chacun est entraîné par tous ; il se produit comme une panique de tristesse. » Puis vient la phrase qu’il faut avoir lue une fois dans sa vie : « On éprouve le besoin de trouver, à tout prix, une victime sur laquelle puissent se décharger la douleur et la colère collectives. Cette victime, on va naturellement la chercher au dehors ; car un étranger est un sujet minoris resistentiae. » L’étranger convient parce que rien en lui, écrit Durkheim, ne repousse ni ne neutralise les sentiments mauvais et destructifs que l’événement a éveillés.
C’est la même énergie. La foule qui chante et la foule qui cherche un coupable ne sont pas deux foules. C’est pourquoi la méfiance rabbinique à l’égard du nombre, qui pouvait passer pour une coquetterie de casuiste, est en réalité une intuition sociologique de premier ordre, formulée avec deux millénaires d’avance.
Tous les sept ans, il est ordonné de rassembler le peuple entier au Temple de Jérusalem, au terme de l’année sabbatique pour entendre la Torah : les hommes, les femmes, et jusqu’aux tout-petits dont chacun sait qu’ils ne comprendront rien. Pourquoi convoquer ceux qui ne comprendront pas ? Parce que le contenu de la cérémonie, c’est d’y être.
Durkheim laissait, à sa dernière page, une question qu’il croyait de son temps et qui est du nôtre : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés. » Il en tirait un pronostic plutôt qu’un regret : « Un jour viendra où nos sociétés connaîtront à nouveau des heures d’effervescence créatrice au cours desquelles de nouveaux idéaux surgiront. »
Nous n’y sommes pas. Mais chaque été, dans un amphithéâtre romain de Nîmes, sur une esplanade rochelaise face au Vieux-Port, dans le parc de Saint-Cloud, quelques millions de personnes répètent le geste sans le texte.
Elles se rassemblent, elles crient, elles chantent ensemble des phrases qu’elles connaissent par cœur, et elles éprouvent, le temps d’une chanson, ce que Durkheim appelait le passage du profane au sacré.
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