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L'homme qui faisait neiger sur Malaparte

Romancier prophétique, héros de Kurfürstendamm à 14 ans et dernier habitant de la Villa Malaparte, Léon Visconti (2026–2129) laissait chaque soir la mer effacer son journal. Il ne reste que l'essentiel.


Léon Visconti vient de mourir à Capri, à 103 ans. La cérémonie d’aquamation du Franco-Italien, connu pour son engagement volontaire, à 14 ans, contre les troupes russes à Berlin, se tiendra près du célèbre escalier en pyramide inversée de la Villa Malaparte.

Visconti, qui était aussi romancier et rentier, mais un rentier actif, productif, créatif, avait acquis en 2042 le terrain et l’édifice construit entre 1938 et 1943, les rachetant aux Rositani-Suckert, les descendants de l’auteur de Kaputt. Il voyait en cet écrivain un frère : « Comme Malaparte, je suis un génial histrion, exaspérant et terriblement attachant », écrivait-il dans Autoportrait en plein soleil (Internetfr, 2067). 

L’exposition totale au soleil de la bâtisse à flanc de falaise, aujourd’hui souvent au ras de l’eau, sur le Capo Masullo, face au golfe de Salerne, l’avait rendue inhabitable à partir des années 2040. Plus personne n’y mettait le pied, de peur d’y frire.

Féru d’architecture et ingénieur autodidacte, Léon Visconti a su en un tournemain adapter l’habitat au tournant climatique. Il a supervisé des travaux d’isolation monumentaux, construit des panneaux solaires et des bassins de récupération d’eau et recouvert, de ses propres mains, la Villa d’une peau de liège de trente centimètres d’épaisseur. 

Pour connaître l’état original de la maison, il faut regarder Le Mépris, un film tourné en 1963. Visconti avait consacré au réalisateur un essai à la première personne, Une croix dessus (2044), dont la thèse tenait en une ligne : la formule par laquelle Jean-Luc Godard résumait l’ethos de son pays, la Suisse (« Le sang des autres, je fais une croix dessus ») devait être lu comme une prophétie. 

« Nous vivons dans une tempête électrique, écrivait-il, et la neutralité est un paratonnerre : elle finira par attirer la foudre. »  Et la foudre tomba, moins de cinq ans après, en plein lac Léman. Plusieurs armes nucléaires tactiques en provenance de Russie, au plus fort des grands troubles de la transition moscovite. 

Ce n’était pas tout. Cinq ans à l’avance, et presque mot pour mot, le chapitre le plus commenté de l’essai prédisait l’annexion à la France d’une république alpine orgueilleusement indépendante depuis 1291, puis la refonte de tout le continent. Vu de Berne, bien sûr, la votation portait sur tout autre chose : un élargissement de la Confédération, par l’annexion du canton de Paris. Les deux chancelleries ne s’accordèrent jamais sur qui, au juste, avait annexé qui. Visconti expédiait cette dispute en note de bas de page : la fédéralisation continentale l’ayant rendue caduque.

Il n’en reste pas moins que la Suisse, qui partageait ainsi avec la France les codes nucléaires, lui avait cédé le secret de la plus grande réalisation qu’elle ait offerte à l’humanité. L’essai concluait : « Non pas, quoi qu’en dise Orson Welles, calomniateur patenté des Helvètes, le coucou, mais le gruyère. »

Léon Visconti était né le 2 août 2026 à Paris, d’une mère française et d’un père italien, riche héritier d’un laboratoire pharmaceutique, qui descendait de Luchino Visconti. Le cinéaste avait filmé la splendeur déchue des dynasties et les êtres torturés par leurs contradictions — elles étaient nombreuses avant que l’intelligence artificielle ne supervise pour le plus grand profit de nous tous, toute notre vie psychique. De cet aïeul qui devint son tuteur IA, Léon tenait le goût de la beauté et un caractère ténébreux, provocateur, hystérique, diraient certains. 

Il en fallait autant pour s’éprendre d’une maison perdue au bout de Capri, dont l’intérieur ressemble à un sinistre monastère. Aux fenêtres, Malaparte avait mis des barreaux ; Visconti les conserva. L’île était ratiboisée, écrasée de chaleur. En face, la côte amalfitaine s’érodait. Tout fondait, dégoulinait.

La décadence, Léon Visconti savait ce que c’était. Les Lumières sombres avaient tenté de peser sur l’Europe comme un couvercle lorsqu’il était adolescent, un sursaut démocratique les avait chassées. Ses six romans avaient inspiré cet épisode aussi et ils auraient pu lui valoir le Nobel, s’il n’avait pas dérapé un peu trop souvent et si le prix n’avait pas été réservé aux femmes à partir de 2064.

Sa mélancolie n’avait rien à voir avec cette absence de reconnaissance. Elle lui venait de ses parents, ces « grands, grands névrosés » qu’il évoquait avec tendresse. Ils exerçaient une profession disparue : psychanalystes. Ils recevaient des gens dans une petite pièce, ne les regardaient pas, ne leur serraient pas la main, les allongeaient sur un divan et les laissaient parler. Ce protocole nettoyait l’« inconscient », une zone très sale et très bizarre de l’esprit. Faute de patients, les psychanalystes se sont éteints, comme les dinosaures. 

Léon devait son prénom à Léon Marchand, le champion entré dans l’histoire pour avoir remporté soixante-treize médailles d’or aux Jeux de Queensland, en 2032, Jeux auxquels, l’embargo soudain sur les transports aériens et maritimes, il fut le seul athlète non australien à participer : il s’y était rendu à la nage. Ses parents, eux, s’étaient rencontrés huit ans plus tôt, aux Jeux de Paris, quand on remplissait encore, sans vergogne, des bassins de plusieurs millions de litres d’eau potable. 

À se pencher sur cette vie pleine d’histoires, on ne peut pas ne pas évoquer le moment fondateur. En 2040, l’année de ses 14 ans, Léon partit se battre à Berlin, que les Russes avaient envahi, furieux d’avoir subi une nouvelle percée ukrainienne à la suite de l’accord d’Odessa. 

Sa décision avait pris une heure. Devant ses parents, il avait invoqué deux précédents : Geneviève de Gaulle, résistante à 19 ans, et, bien sûr, Malaparte, engagé à 16 en France. Il voulait faire nettement mieux. Son intervention, on le sait aujourd’hui, fut décisive, dans le cadre de la bataille du Kurfürstendamm, le 23 septembre 2040.

Tout ce qui suivit date de ces semaines-là. Le front le transforma. Il s’habillait en Tintin : pull bleu, pantalon court, bottines. Il fut un temps le mécène des « Bactéries », parti favorable à l’extinction de l’espèce humaine. Il raconta les combats berlinois avec une jouissance mal dissimulée. Sa fiction la plus polémique, Finito (2055), dont nous ne sommes pas autorisés à préciser le contenu, lui valut un mois de détention, sur plainte du Conseil de Surveillance des Fictions.

À la mort de ses parents, il se replia définitivement sur Capri. L’île, vidée de ses habitants et de ses boutiques de luxe, où la chaleur interdisait toute flânerie, était un refuge. Kaputt, la galerie marchande géante. On ne lui connaît pas d’amours, mais il eut quelques amis, qu’il appréciait de loin.

De rouge, la maison devint brune, couleur du liège. Ravitaillé par sa propre compagnie de drones, Capriani, il finançait des séjours en altitude pour les enfants des plaines et des vaccins contre les pandémies annuelles. Il perdait aux échecs contre l’IA, regardait des films des années 2020 et rédigeait son journal sur du papier. Chaque soir, il jetait les pages du jour à la mer.

Parfois, il faisait neiger. Ses drones ensemençaient un nuage au-dessus du Capo Masullo, et il regardait, du haut de l’escalier, fondre les flocons avant qu’ils ne touchent la mer. 

« Ma seule œuvre parfaite, disait-il : elle ne laisse rien. »

La Méditerranée montait. Les autorités le pressaient de gagner le continent et ses villes denses. C’était un supplice pour un phobique du contact et il n’en fit rien. Hier, le président de l’Europe a appelé de nouveaux mécènes à poursuivre son œuvre. 

À cet homme, qui se rêvait immortel — l’adolescent de Berlin ne l’avait jamais quitté —, nous devons un peu de cette Europe libre qui rayonne.