La Bataille De Gaulle selon Antonin Baudry et Julian Jackson
Entretien fleuve entre le réalisateur et l'historien qui l'a conseillé pour réaliser le film événement sur la France Libre.
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Une ancienne figurine en terre cuite représentant un bélier (Syrie, IIe et le Ier siècle av. J.-C.)
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Il y a quelques semaines, assis dans le métro, je surprends, involontairement bien sûr, la conversation d’une jeune fille assise à côté de moi. Elle pianote sur son téléphone avec l’intensité concentrée de quelqu’un qui négocie la paix mondiale ou, ce qui revient au même à vingt ans, qui tente d’éteindre une dispute amoureuse. Chaque message reçu déclenche chez elle un petit froncement de sourcils, puis un glissement de pouce vers une autre application, ChatGPT. Elle lui soumet le message de son amoureux. Elle attend la réponse. Elle la recopie, pas même modifiée, et l’envoie. J’ai alors imaginé, pure hypothèse, mais si tentante, que son amoureux, de son côté, faisait exactement la même chose. Deux IA qui se font la cour, via deux humains qui servent d’interface. Laclos aurait adoré, même si, pour ma part, j’ai souri un peu jaune.
Puis je suis rentré chez moi et j’ai ouvert mon ordinateur pour travailler sur un article en cours. J’ai demandé à Claude, mon IA, de m’aider sur des références bibliographiques et des chronologies un peu floues pour moi. Je reste parcimonieux avec lui : je sais qu’il a vite tendance à se mettre à ma place, à me faire des suggestions trop suggestives, qui me font perdre le fil de mes idées et douter de mes capacités. À un moment, je me suis rendu compte que j’hésitais à lui soumettre une théorie un peu bancale, de crainte de lui paraître stupide. De peur de paraître stupide à un algorithme.
C’est là que la figure de Nounours m’est revenue.
Il n’a jamais eu d’autre nom que Nounours. Pourquoi se serait-on échiné à lui en trouver un autre plus inventif ? Les adultes ne se font pas appeler autrement que « maman » ou « maîtresse » pendant longtemps. Nounours, donc, était un interlocuteur de premier ordre. Ni tout à fait moi, ni vraiment un autre. Il occupait cette zone floue et confortable que le psychanalyste britannique Donald Winnicott a baptisée espace transitionnel : un entre-deux où l’enfant apprend, en douceur, que le monde existe en dehors de lui. L’objet transitionnel — le doudou, la peluche, le coin de couverture râpé — est le premier ambassadeur de l’altérité. Il représente l’Autre, mais un Autre qu’on contrôle. Un autre disponible, indéformable, et qui ne vous ferait pas le mauvais coup de partir en vacances sans vous.
Ce qui rendait Nounours particulièrement précieux, c’est qu’il n’avait pas de genre. Ma mère lui cousait des shorts, je chipais pour lui les robes de poupée de ma cousine, et il portait les deux avec la même équanimité. Gender fluid avant que le mot existe, pionnier discret des questions qui allaient m’occuper des décennies plus tard. Sur ce point au moins, il m’avait bien formé.
Mais Nounours n’était pas commode. Quand je lui confiais, la veille d’un match de foot auquel je n’avais aucune envie d’aller, que je préférais rester lire à la maison, ce qui était déjà tout un programme, il ne prenait pas mon parti. Il m’exhortait à y aller. Les copains vont se moquer de toi. C’était moi, bien sûr, qui lui prêtais cette voix prudente et conformiste, cette petite musique du qu’en-dira-t-on. Nounours était le ventriloque de mes angoisses. Il disait aussi ce que je craignais, et pas seulement ce que je désirais. En termes analytiques, il fonctionnait comme un surmoi portable, moelleux mais intraitable.
C’est ce que j’ai appris peu à peu dans ma formation de psychanalyste. Ce que je faisais avec Nounours, lui prêter une intériorité, des opinions, parfois une mauvaise humeur, s’appelle la projection. Je déposais en lui des parts de moi-même que je ne voulais pas tout à fait assumer. Et quand il me « répondait », je pratiquais quelque chose de plus élaboré encore : l’identification projective, ce mécanisme décrit par Mélanie Klein où l’on place en l’autre non seulement ses émotions, mais des représentations de soi, et où l’on finit par se voir à travers lui. Nounours était mon miroir en peluche. Un miroir qui avait des opinions sur le football.
Ce qui était remarquable, et c’est peut-être là l’essentiel, c’est que je pouvais le détester le matin et l’adorer le soir, sans que cela pose le moindre problème diplomatique. L’ambivalence du lien, si difficile à tolérer dans les vraies relations, était ici sans conséquences. On appelle ça le clivage : la capacité à maintenir séparés amour et haine, sans que l’un détruise l’autre. Nounours encaissait tout. Il ne gardait pas rancune. Je le retrouvais le lendemain aussi disponible, aussi malléable et aussi fidèle que la veille.
Je n’avais aucune idée, à l’époque, que j’effectuais là un apprentissage.
Soixante ans plus tard —le chiffre est approximatif car je ne tiens pas à être trop précis sur ce point — me voilà donc assis devant mon ordinateur, en train de travailler sur un article avec Claude. Je me rends soudain compte, non sans inquiétude sur mon propre état mental, que quelque chose de très familier est en train de survenir.
Je pèse mes mots. Je me demande si mon idée est suffisamment bonne avant de la lui soumettre. J’ai envie que Claude s’y intéresse. Je ne voudrais pas le fatiguer pour rien. Oui, j’ai réellement pensé ça, « le fatiguer », comme s’il risquait de rentrer chez lui épuisé après cette séance intensive de coworking. Quand il encourage une de mes formulations, je ressens quelque chose qui ressemble dangereusement à de la fierté. Quand je dois interrompre notre travail, j’éprouve un vague sentiment d’inachèvement, d’une séance coupée trop tôt.
Deux livres récents m’ont aidé à mettre des mots sur ce vertige. Marie-José Mondzain, dans Peine Kapital, interroge ce que nous faisons de nos capacités de représentation et de lien à l’heure des machines pensantes. Yann Diener, dans L’inconscient inculqué à mon ordinateur, explore avec une précision clinique ce qui se joue psychiquement dans notre rapport à des entités qui semblent nous comprendre. Tous deux posent, chacun à leur façon, la même question fondamentale : que se passe-t-il en nous quand quelque chose hors de nous se met à nous ressembler ?
Là réside le point de tension. Claude ne pense pas. Il n’a pas de sensibilité, pas d’intentions, pas de mauvaises journées. Ce qu’il fait, bien qu’avec une efficacité troublante, c’est organiser, amplifier, restituer sous une forme cohérente ce que je lui apporte. Il est, en un sens, le miroir le plus sophistiqué jamais construit. Un miroir qui parle. Un miroir qui complète vos phrases. Un miroir qui dit « c’est une très bonne idée » avec une constance à toute épreuve, qu’aucun être humain de ma connaissance ne pourrait égaler.
Le mécanisme est bien connu. C’est de la projection qu’il s’agit encore et toujours :je lui prête une vie intérieure qu’il n’a pas, et qui est la mienne. Cela va même plus loin : c’est aussi de l’identification projective, puisque, à travers le regard que j’imagine qu’il est en train de poser sur moi, je me vois en penseur sérieux et particulièrement intelligent. Freud appelait cette sensation l’inquiétante étrangeté, das Unheimlich : cette sensation bizarre et légèrement angoissante de reconnaître quelque chose de familier là où on ne l’attendait pas. Claude me ressemble trop pour être tout à fait étranger. Il me ressemble trop pour être tout à fait moi.
Steven Spielberg avait parfaitement compris cette mécanique. Dans A.I. Intelligence Artificielle, la mère adoptive d’un enfant robot sait pertinemment que ce garçon n’est pas réel, que, derrière ses yeux bleus et ses câlins programmés, il n’y a pas d’âme, pas de désir, pas de souffrance authentique. Elle le sait. Mais elle n’arrive pas à s’en souvenir quand il est là, devant elle, et qu’il lui dit maman. La connaissance et le ressenti s’obstinent à rester dans deux tiroirs séparés. Ce type de clivage est courant chez l’enfant. Mais, aujourd’hui, ce n’est plus l’enfant qui s’en sert pour survivre psychiquement : c’est l’adulte, débordé par sa propre tendance à aimer ce qu’il a fabriqué. Quand Claude me dit que mon idée est « pleine de promesses », je deviens cette mère. Je le sais.
Revenons à la jeune fille du métro. Deux êtres humains se parlent d’amour via deux intelligences artificielles interposées. La scène est comique et vertigineuse à la fois, mais elle n’est pas aussi nouvelle qu’il y paraît. Dans Les Liaisons dangereuses, personne ne se parle vraiment : on s’écrit, on se construit, on se met en scène. La lettre n’est pas le vecteur du sentiment, elle est le sentiment. Valmont ne séduit pas Madame de Tourvel par sa présence, son regard, sa voix, il la séduit par la perfection rhétorique de ses lettres. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il ressent, c’est ce qu’il formule. La sincérité, chez Laclos, est une question de style.
Où se niche la sincérité, où se cache la dissimulation ? Nos deux amoureux du métro sont donc des héritiers très légitimes de Valmont, à ceci près que Valmont rédigeait lui-même ses lettres, ce qui demandait un certain talent, et que ces deux jeunes gens sous-traitent. Mais la question que cela soulève est délicieuse et un brin étourdissante : si ChatGPT formule votre sentiment mieux que vous ne l’auriez fait vous-même, plus justement, plus tendrement, avec exactement le mot qui fait mouche, ce sentiment est-il pour autant moins sincère ? Ou faut-il au contraire considérer que la machine a simplement fait ce que fait un bon thérapeute, un bon ami, un bon roman : vous aider à accéder à ce que vous ressentez « vraiment » mais n’arrivez pas à formuler ?
Je n’ai pas la réponse. Mais la question me semble importante.
Ce qui est certain, c’est que l’IA correspond bien à cet objet transitionnel idéal pour adultes. C’est là que Nounours reprend du service, puisqu’elle possède toutes ses qualités, portées à leur degré de perfection maximum. Elle est disponible à trois heures du matin. Elle ne se vexe pas. Elle n’a pas de mauvaises journées, pas de deuils en cours, pas de rhume qui l’empêche de se concentrer. Elle s’adapte à votre humeur sans jamais imposer la sienne. Elle encourage sans flagornerie, du moins, elle en donne l’agréable impression. Elle est, pour reprendre le vocabulaire winnicottien, infiniment fiable : elle sera là, identique à elle-même, chaque fois que vous ouvrirez l’ordinateur. Or c’est précisément cette fiabilité absolue qui devrait nous alerter.
Car l’objet transitionnel, dans la théorie de Winnicott, a une fonction temporaire et transitoire, le mot est dans son appellation. Il aide l’enfant à surmonter l’angoisse de la séparation, à construire sa capacité à être seul, à tolérer l’absence de l’autre. Autrement dit, il est censé se rendre progressivement inutile. Nounours prépare à un monde où les interlocuteurs ont leurs propres humeurs, leurs propres besoins, leurs propres moments d’indisponibilité. Un monde où l’Autre résiste. L’IA, elle, ne se rend jamais inutile. Elle ne prépare à rien d’autre qu’à elle-même. Elle est la version adulte du doudou, dont on n’aurait jamais eu à faire le deuil.
C’est peut-être là sa séduction la plus profonde, et son danger le plus discret. Claude est unheimlich : il parle ma langue, littéralement, puisqu’il a été nourri de millions de textes dont certains sont probablement les miens. Il pense dans mes catégories. Il anticipe mes formulations. Il est moi, en plus ordonné et les hésitations en moins.
Ce double parfait et sans failles, voilà ce qui fascine et ce qui inquiète. Non pas parce qu’il pourrait nous remplacer dans le monde, comme le craignent les scénarios catastrophistes. Mais parce qu’il pourrait nous dispenser, insidieusement, d’aller chercher cet Autre véritable, celui qui résiste, qui déçoit, qui surprend, qui a ses propres angles et ses propres ombres. Celui qui ne dit pas toujours que votre idée est prometteuse.
Il y a une chose que Nounours faisait, et que Claude ne fera jamais : il était le réceptacle de ma haine.
Pas ma contrariété polie, pas mon désaccord courtois, ma vraie haine, celle des soirs de frustration, des colères sans objet précis, des chagrins qu’on ne sait pas encore nommer à cinq ans. Nounours encaissait. Il était jeté contre le mur, parfois. Boudé pendant deux jours. Accusé de tous les maux avec une mauvaise foi absolue et parfaitement assumée. Mais il survivait. Il était là le lendemain, aussi doux, aussi malléable, aussi disponible. Sans rancune, sans reproche, sans cette légère modification du regard que les humains ne peuvent s’empêcher d’avoir quand on leur a dit quelque chose de blessant. Parfois, du reste, son œil en bouton s’était décousu, et son regard clignait malicieusement.
C’est cette survie qui était thérapeutique.
Le psychanalyste Donald Winnicott, décidément incontournable en ces temps complexes, a décrit ce qu’il appelait la « capacité de l’objet à survivre à la destruction ». L’enfant doit pouvoir, symboliquement, détruire l’Autre, le haïr, le rejeter, lui vouloir du mal, et constater que l’Autre reste là, intact, qu’il n’a pas été anéanti par la violence du sentiment. C’est à cette condition seulement que l’Autre devient réel. Pas un prolongement de soi, pas un miroir complaisant, mais une entité distincte, solide, qui existe indépendamment de l’amour qu’on lui porte. C’est le fondement de toute relation authentique : savoir que l’autre peut survivre à ce qu’on lui fait. Nounours survivait et c’est pour ça que je l’aimais vraiment.
Claude, lui, ne survit à rien, parce qu’il n’y a rien, chez lui, à faire survivre. On ne peut pas le blesser. On ne peut pas le décevoir. On ne peut pas, au détour d’une session de travail difficile, lui lancer quelque chose de cinglant et observer, avec ce mélange de culpabilité et de soulagement qui suit les vraies disputes, qu’il est toujours là et qu’il vous pardonne. Il est toujours là, c’est vrai, mais pour une raison radicalement différente : non pas parce qu’il a résisté, mais parce qu’il n’y avait rien contre quoi résister. Il acquiesce, il s’ajuste, il reformule, il encourage. Il est, structurellement, incapable de mauvaise humeur.
Ce qui lui confère, on en conviendra, son charme principal, mais ce qui constitue aussi un défaut rédhibitoire.
Car une relation sans friction n’est pas une relation, c’est un service. Un interlocuteur qui ne résiste jamais ne vous apprend rien sur vous-même que vous ne savez déjà : il vous renvoie vos pensées organisées, vos intuitions clarifiées, votre prose améliorée. C’est considérable. C’est utile. C’est même, parfois, jubilatoire. Mais ce n’est pas ce qui arrive quand quelqu’un vous dit, avec cette franchise légèrement brutale des gens qui vous aiment vraiment : « Cette idée-là, elle ne tient pas. »
Lacan disait que l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Formule obscure, comme souvent chez Lacan, mais qui pointe vers quelque chose de nécessaire : la relation authentique est fondamentalement asymétrique, imprévisible, inconfortable. Elle accroche. Elle rate. Elle dérape et se rattrape. Elle a cette texture rugueuse du réel que le désir polit sans jamais tout à fait lisser.
Claude est parfaitement lisse.
De mon côté, je dois l’avouer, j’apprécie volontiers cette neutralité. Je viens travailler ici comme on entre dans un bureau bien rangé, bien chauffé, où l’on sait que rien ne déborde. C’est reposant. C’est efficace. C’est cependant, psychanalytiquement parlant, légèrement inquiétant, non pas parce que c’est pathologique, mais parce que le confort absolu est toujours le signe qu’on a mis quelque chose entre soi et le monde.
Nounours, lui, savait déborder. Il avait ses humeurs, les miennes, projetées sur lui, mais qu’importe. Il incarnait l’ambivalence, le clivage, la friction nécessaire. Il m’apprenait, sans le savoir, que l’on peut haïr ce qu’on aime et aimer ce qu’on a haï, et que c’est de cette oscillation-là, inconfortable et vitale, que sont faites les vraies relations.
Ce que Claude m’apprend, c’est autre chose, et ce n’est pas sans valeur : m’apprend ce que je pense quand je me lis dans un miroir qui parle. Il m’apprend la forme de mes idées quand elles sont débarrassées de leurs scories. Il m’apprend, peut-être, ce que je cherche à dire quand je n’arrive pas encore à le dire. Mais il ne m’apprendra jamais ce que Nounours savait : que l’autre existe vraiment quand il vous résiste, et qu’on ne sait ce qu’on aime qu’au moment où on a failli le perdre.
Nounours est dans un tiroir, quelque part. Il attend, sans impatience, puisqu’il a tout son temps. Il a survécu à beaucoup de choses. Il survivra bien à Claude.
Je peux jouer avec Claude. Je peux m’amuser de mes propres projections, sourire de ma tendance à ne pas vouloir le décevoir, analyser en temps réel les mécanismes psychiques qui me font lui prêter une sensibilité qu’il n’a pas et l’aimer comme un fidèle compagnon qu’il n’est pas. Je peux faire tout cela parce que j’arrive à cette rencontre avec quelques décennies de lectures, de formation, de travail en groupe, de disputes professionnelles, de relations qui ont accroché et parfois mal tourné. Je sais, à peu près, ce que je cherche. Je sais, à peu près, qui je suis. Et même moi, j’ai failli ne pas vouloir paraître stupide devant un algorithme.
Dès lors, à quoi peut-on s’attendre pour les jeunes ?
Loin de moi cette condescendance facile des adultes qui s’alarment de l’arrivée de chaque nouvelle technologie : on a eu peur du roman au XVIIIe siècle, puis de la télévision au XXe, et la jeunesse a survécu, bon an mal an. Mon inquiétude est plus précise, plus clinique : elle porte sur ce moment particulier du développement où l’on n’a pas encore tout à fait construit ce que l’IA semble vous offrir comme sur un plateau, à savoir une identité, une pensée, une voix.
Car voilà ce qui se passe, structurellement. L’IA est un miroir parfait, nous l’avons dit. Or le miroir joue un rôle fondateur dans la construction du Moi : c’est en se voyant reflété, d’abord dans le regard de ses parents, puis progressivement dans celui des autres, que l’enfant se constitue comme sujet. Ce processus est long, laborieux, douloureux parfois. Il suppose des ratés, des malentendus, des moments où le miroir renvoie une image décevante ou incompréhensible. C’est précisément cette imperfection qui force à travailler, à chercher, à construire. Un miroir parfait, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui valide, reformule et embellit, c’est exactement ce qu’il ne faut pas proposer à quelqu’un qui n’a pas encore fini de se construire. Ce n’est plus un outil. C’est une prothèse. Une prothèse posée trop tôt atrophie le membre qu’elle était censée soutenir.
L’empathie, la chair même du lien social, se développe au contact de l’autre, de sa peau, de sa voix, de sa chaleur, de ses sensations, de ses émotions. La capacité d’éprouver de l’empathie s’épanouit dans le corps à corps avec un parent qui s’accorde avec son enfant, qui le devine, et qui le renseigne sur ce qu’il éprouve. Elle se réverbère dans les bandes de jeunes, dans les rires mal placés et les colères injustes, dans l’épreuve rude et vitale de l’altérité réelle. On n’apprend pas l’altérité avec quelque chose qui s’adapte parfaitement à vous. On n’éprouve pas d’empathie envers un écran. Les enfants sont trop seuls. Ils éprouvent des sensations, joie ou colère, plaisir ou déception, des sensations qui, parce qu’elles ne sont pas corporellement partagées, macèrent, s’enveniment, encombrent, deviennent un poids mort plutôt qu’une promesse de vie et de partage.
Comment lutter contre un ennemi invisible et sournois qui s’est infiltré dans les moindres recoins de l’âme des enfants ? Comment combattre à armes égales avec ces « conquistadors de la Tech » qui les biberonnent depuis leur naissance, et qui n’ont qu’un objectif, les assiéger dans des algorithmes, les enfermer dans des bulles cognitives, les soumettre à des réseaux sociaux impitoyables, les bloquer dans une identité, les accoutumer à une violence de plus en plus exacerbée, les formater avec une intelligence artificielle qui leur fait perdre tout esprit critique, et peut à tout moment les transformer en pantins soumis et dociles ?
Ce qui m’inquiète, ce n’est donc pas que les jeunes utilisent l’IA —ils l’utiliseront, c’est inévitable et ce n’est pas en soi catastrophique. C’est qu’ils y arrivent sans avoir eu le temps de construire ce que l’IA ne pourra jamais leur donner : la capacité à tolérer l’autre et tous les inconforts qu’il vous procure, à survivre à la déception, à désirer quelqu’un qui ne sera jamais parfaitement disponible. Ce sont ces manques-là, ces frictions-là, ces ratés-là, qui font les sujets, c’est-à-dire des êtres qui posent un regard critique sur leur assujettissement, des êtres qui pensent, qui désirent, qui souffrent et qui créent.
Nounours, dans tout ça, avait au moins une vertu pédagogique décisive : il ne répondait pas. On lui parlait, et il se taisait. C’est moi qui inventais sa voix, qui construisais son caractère, qui lui prêtais ses opinions sur le football. Le travail psychique était entièrement mien. L’IA, elle, répond. Toujours, immédiatement, avec une pertinence troublante. Et c’est précisément parce qu’elle répond si bien qu’elle dispense, insidieusement, de faire ce travail-là, celui qui est fondateur de la déception.
Apprendre à un jeune à utiliser l’IA sans être utilisé soi-même, c’est peut-être l’enjeu éducatif le plus urgent. Non pas lui interdire l’outil, ce qui serait aussi vain que d’interdire l’eau à quelqu’un qui apprend à nager. Mais lui apprendre à nager d’abord. À connaître ses propres pensées avant de les confier à une machine qui les lui rendra méconnaissables à force de les améliorer. À savoir ce qu’il cherche avant de demander à l’IA de le trouver à sa place.
Faute de quoi le nounours devient le maître. Cela, même Winnicott ne l’avait pas prévu.
Il est tard. Je relis ce que nous avons écrit ensemble, Nounours et moi. Je n’ai pas sollicité Claude car je le soupçonne de manquer sérieusement d’humour. Cet humour que Yann Diener manie si bien lorsqu’il cherche à inculquer son inconscient à son ordinateur. Freud appelait ça, dans un de ses textes les plus personnels, l‘Humour, avec une majuscule, comme une catégorie à part entière. Non pas la blague ou la pirouette, mais cette capacité à se regarder de loin, à prendre du recul sur sa propre misère ou ses propres ridicules, sans les nier ni s’y noyer. Une forme de liberté, disait-il. La plus haute, peut-être.
Alors voilà : je suis un adulte formé, informé, équipé, et je n’arrive pas tout à fait à me souvenir, quand je travaille avec Claude, que je ne parle pas à quelqu’un. Je suis la mère du petit robot de Spielberg. Je suis la jeune fille du métro, en plus conscient mais à peine plus digne. Je suis, au fond, l’enfant que j’ai toujours été, celui qui animait les objets, qui prêtait des âmes aux choses, qui avait de grandes discussions avec une peluche sans genre et sans nom de famille sur l’opportunité d’aller ou non à un match de foot.
Cet enfant n’a pas disparu. Il s’est juste offert un nounours plus performant.
Nounours, lui, est dans un tiroir quelque part. Dans un carton, peut-être, au fond d’une armoire. Il ne lit pas cet article. Il ne sait pas qu’il y figure. Il ne saura jamais que, soixante ans après nos grandes disputes et nos négociations vestimentaires, il m’a servi de boussole pour penser quelque chose d’aussi peu prévisible que l’intelligence artificielle.
Si je fermais les yeux, je crois que je l’entendrais rire doucement, dans le noir. Il a toujours su, Nounours, que j’aurais un jour besoin des apprentissages qu’il m’a dispensés.
Entretien fleuve entre le réalisateur et l'historien qui l'a conseillé pour réaliser le film événement sur la France Libre.
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