«Les droits humains ne sont pas un menu à la carte»
Des drones au Soudan à Gaza, Volker Türk, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, navigue dans un monde cassé, avec la boussole d’une idée universelle.
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© Philippe Labrosse (photos) Tundra Studio (illustrations)
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Il fait de nouveau de plus en plus chaud à Paris. Ici, ça va. Dans ce joli salon, pas trop loin du Jardin du Luxembourg, les volets fermés ne laissent pénétrer qu’une lumière douce, et une discrète climatisation portative ronronne dans un coin.
Alain Finkielkraut nous reçoit chez lui en t-shirt gris, silhouette décontractée, allure vive. À 76 ans, il se déplace avec énergie. Il nous propose quelque chose à boire. Quelques instants plus tard, la table se couvre de sodas, de thés glacés et d’autres boissons soigneusement choisies. Pas de café, mais l’hospitalité est attentive.
Nous ne sommes pas assis sur le canapé où il nous dit passer une grande partie de ses journées à lire, mais autour d’une grande table. C’est ici qu’il enregistre Répliques, son émission de France Culture, depuis quarante ans l’un des salons parlés de la radio française.
Autour de nous, des livres, évidemment, absolument partout. Beaucoup de classiques, beaucoup de littérature d’un autre temps, mais pas seulement : des contemporains aussi, il y reviendra pendant l’entretien.
Nous nous installons. Nous lui annonçons que nous allons commencer. Comme avant le début d’une émission ou d’une pièce de théâtre, il marque un silence. Quelque chose lui manque. Ses lunettes. C’est le paradoxe du Crétois auquel les myopes distraits s’habituent vite : comment les retrouver, puisqu’on ne les porte pas sur le nez ? Les voilà. Il est rassuré : « Pardonnez-moi, mais je n’entends pas bien sans mes lunettes. »
Cet entretien a commencé par un refus.
Un refus total, hermétique, aux limites de l’impolitesse, opposé par un homme qui a fait de la conversation un art, une partie de son métier et presque son credo.
L’histoire mérite d’être racontée. Il y a quelques semaines, nous avons adressé un message et une lettre (qui peut être consultée ici) à Alain Finkielkraut pour lui proposer d’engager une correspondance avec ChatGPT.
L’idée était très simple : télécharger le manuscrit complet de son dernier livre, Le cœur lourd, dans une conversation spécifiquement promptée, puis laisser la machine et l’académicien échanger quelques missives.
Après avoir contribué à l’émergence de Jianwei Xun, le premier philosophe hybride de l’histoire, nous aurions pu établir la première correspondance entre un membre de l’Académie française et un LLM.
Alain Finkielkraut a reçu notre message, a lu la lettre et a absolument refusé de se prêter à l’exercice. Sa réponse : « Je ne peux pas collaborer avec la machine et accepter mon propre remplacement, c’est trop affreux. Ce qu’on pourrait faire, c’est une discussion entre le Grand Continent et moi autour de la lettre, car la qualité de la lettre m’a stupéfait. »
Nous voilà donc chez lui pour lui demander des explications.
« Je ne voulais pas partir du mauvais pied avec une revue que je respecte beaucoup, et finalement, j’ai accepté de vous répondre. » Il sourit, puis redevient sérieux.
« La lettre rédigée par ChatGPT m’a fait une très forte impression. L’intelligence artificielle me montrait qu’elle comprenait très bien la critique que je formulais à son égard. Et elle me posait elle-même une très juste question. Elle disait : oui, vous avez le cœur lourd, vous avez le sentiment que la technique est en train de s’emparer d’un certain nombre de capacités humaines. Mais, pour finir, ChatGPT ajoutait : ‘je me demande si votre cœur lourd ne vient pas autant de ce qu’on abdique que de ce qui advient.’ »
Il laisse infuser cette phrase un peu abstraite, mais bien ficelée, comme les LLM en ont le secret.
Ce n’est donc pas le manque d’intérêt pour cette correspondance qui a inspiré son refus. C’est le contraire.
« J’ai pu penser, à un moment, que ChatGPT se cantonnait au domaine de ce que Heidegger appelle ‘la pensée calculante’. Je me suis rendu compte, à la lecture de cette missive, que ce n’était pas vrai. Que les compétences de l’intelligence artificielle allaient très au-delà. Qu’elle pouvait faire preuve de subtilité, de sensibilité et même d’humour. Cela n’a pu qu’aggraver mon désespoir. Mon cœur, depuis la lecture de cette lettre, est encore plus lourd. »
Pourquoi ? « Parce qu’il n’y a rien d’humain, ou presque rien d’humain, dont ChatGPT soit incapable. L’IA évince l’humain, c’est la plus mauvaise nouvelle qui soit. »
« Je constate que Günther Anders avait tout dit avant même l’apparition de ChatGPT, lorsqu’il a parlé de ‘l’obsolescence de l’homme’ » Ce philosophe allemand qui épousa Hannah Arendt, a publié en 1956 ce chef-d’œuvre inquiétant sur « l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle ».
« Nous y sommes. Je ne veux simplement pas y contribuer. Je ne veux pas mettre le doigt dans l’engrenage. Voilà pourquoi j’ai dit non. »
Le paradoxe, c’est qu’il s’en sert. De temps en temps. Pour Répliques.
« Je l’ai dit d’ailleurs : j’ai fait une émission sur la traduction avec deux remarquables traductrices, Josée Kamoun et Valérie Zenatti. À un moment donné, je me suis posé la question de savoir quelle introduction j’allais faire. Je ne trouvais rien. J’ai donc demandé à ChatGPT, qui m’a rédigé un très beau chapeau. » Il ne s’en est pas servi au sens où la machine ne l’a pas remplacé, mais il en a cité des extraits à l’antenne, « pour m’amuser un peu, pour intriguer l’auditeur ».
« Je constate que le jour viendra où un agent conversationnel pourra faire Répliques. Peut-être que quand le temps viendra pour moi de la retraite — j’espère le plus tard possible — et que France Culture aura besoin de faire des économies, je serai remplacé par l’intelligence artificielle. C’est une perspective terrifiante, absolument terrifiante, et je ne veux pas m’en rendre complice. Je prends acte des immenses qualités de l’intelligence artificielle, mais je reste en retrait du mouvement, auquel j’assiste dans une totale impuissance. »
Nous objectons : n’y a-t-il pas, chez tous les humanistes les plus optimistes, l’idée inverse que l’homme est obsolescent par nature, que c’est même là sa grandeur, et que la machine ne fait que l’accompagner plus loin ?
« Non, je ne crois pas. Je ne crois pas du tout. L’intelligence artificielle et la robotique, qui progressent de pair, vont nous remplacer. D’ailleurs, Elon Musk et les autres grands apôtres de l’intelligence artificielle prônent le revenu universel. Parce que la plupart des tâches — on le voit déjà dans les cabinets d’avocats ou d’architectes — vont être accomplies par l’intelligence artificielle. Et c’est une perspective terrible, parce que l’homme n’y est absolument pas préparé. Nous allons entrer dans une société des loisirs, des loisirs obligés. Alors que nous ne savons plus du tout ce qu’est le loisir. »
Pendant que nous réfléchissons aux conséquences de cette intuition, ce que signifierait une société de loisirs forcés, symétrique étonnant des travaux forcés, Alain Finkielkraut cherche déjà l’appui d’un autre texte. Cette fois, c’est du Sénèque. « Je voudrais vous citer les mots d’une lettre à Lucilius, magnifiquement traduits par Raoul de Presles dans son vieux langage du XIVᵉ siècle : ‘L’oisiveté, sans lettres et sans science, est sépulture d’homme vif’. Et nous allons tous entrer — enfin, pas moi, étant donné mon très grand âge — dans cette sépulture. »
Un temps, puis l’ironie reprend le dessus : « Cela dit, je connais un défenseur enthousiaste de l’intelligence artificielle qui nous assure que nous allons vivre mille ans. Ça vaudra peut-être pour lui. Pas pour moi. »
Sa position nous intrigue. Il dit que cette accélération est inévitable, qu’il s’agit là d’une menace existentielle, fondamentale. Et il dit aussi qu’il faut dire non.
Or il y a plusieurs manières de dire non. Il y a la manière politique, révolutionnaire qui va jusqu’à assumer l’usage de la violence, le luddisme, la techno-négativité, l’élan d’une révolte qui commence à s’attaquer physiquement à la machine, à ses centres de données, à ses infrastructures. On la voit renaître aux États-Unis, où les menaces contre les seigneurs de la tech se multiplient. On n’est pas sûr que ce soit celle qui a sa prédilection.
« Pourquoi ces attaques, quelles sont leurs motivations ? Pour empêcher le développement de l’intelligence artificielle ? Je ne sais pas… »
Il convoque un précédent qui dit son dégoût. « Je me souviens d’un terroriste américain, Unabomber, qui envoyait des bombes à des praticiens qu’il jugeait dangereux de la technique. Non, je n’ai pas de sympathie pour ça, c’est sûr. En plus, ça ne sert strictement à rien. Je ne vais pas me mettre moi-même à détruire… et détruire quoi ? De toute façon, on ne peut pas revenir en arrière. On ne désinvente pas. »
Il marque un temps pour nuancer cette régularité un peu trop progressiste : « La seule chose qu’on ait jamais désinventée, c’est le Concorde. C’est extraordinaire ! On a désinventé le Concorde. Mais on ne désinventera pas l’intelligence artificielle. »
Agit-il plutôt à la manière de Bartleby, le scribe de Melville ? Au fond, ce qu’il oppose à tout cela, c’est cette maxime conjuguée au conditionnel et tournée à la négative : « Je préférerais ne pas (I would prefer not to). »
Il a l’air enchanté et ses yeux s’illuminent. « C’est vrai. Je suis assez fier. J’aime beaucoup Bartleby. » Il sourit. « Quand on m’a proposé cet entretien, j’ai en effet commencé avec Bartleby. J’ai dit : je préférerais ne pas, ce n’est pas mon sujet. On a insisté, et me voilà. Vous voyez, je suis quand même quelqu’un de très accommodant. »
Mais que se passe-t-il lorsque cette phrase conditionnelle négative passe de la première personne du singulier à la première personne du pluriel ?
La politique ne serait-elle donc plus possible ?
Sa réponse tient en un argument massue, qu’il déroule calmement. « Imaginons qu’un pays, qu’une civilisation dise non à l’intelligence artificielle. Elle sera développée ailleurs. Ce sont d’ailleurs les arguments qu’on utilise partout : il ne faut pas laisser le monopole de l’intelligence artificielle à la Chine et à l’Amérique. Donc on va y aller de nous-mêmes. Et puis l’intelligence artificielle réussit des prodiges en matière médicale. ‘La conservation de la santé est le principal but de mes études’, disait Descartes. C’était le projet moderne, celui de Bacon aussi : se rendre maître et possesseur de la nature pour améliorer la vie des hommes. De ce projet, la médecine reste la grande héritière, et personne ne voudra sacrifier la santé à d’autres considérations. Donc nous y aurons droit, quand bien même une majorité de gens prendrait conscience des dévastations de l’intelligence artificielle dans d’autres domaines. Nous y sommes, et nous y serons pour les temps à venir. »
À l’objection que le nucléaire, lui, a bien été encastré dans les États et la gouvernance internationale et qu’on n’a pas laissé des start-uppeurs sociopathes lâcher des bombes tactiques pour voir les effets qu’elles faisaient sur le marché, il oppose une distinction qui est peut-être le cœur de sa position : « Avec le nucléaire, c’était une question de vie ou de mort. Ce n’est pas pareil. L’humanité n’est pas menacée de mort par l’intelligence artificielle, elle risque même de vivre plus longtemps grâce à ses bienfaits. Elle est menacée de régression. Elle est menacée d’infantilisme. »
Si nous ne sommes pas confrontés à la fin matérielle de l’humanité par l’intelligence artificielle, mais uniquement au risque d’une destruction de sa vie intellectuelle, c’est que la menace, dit-il, vient des écrans. Au portable d’abord, « qui fait un mal fou aux enfants et aux adolescents ». Puis au numérique, qui s’est introduit à l’école.
Soudain, il se lève presque : il a préparé quelque chose.
« J’ai apporté à cette conversation ce livre. » Il pose sur la table Petite Poucette de Michel Serres le succès de librairie que le philosophe, avec qui Finkielkraut a ferraillé à l’Académie, publia en 2012 pour célébrer la génération des pouces agiles sur les claviers. « C’est le petit livre le plus démagogique qui ait jamais été écrit. »
Et le voilà qui lit, d’une voix où la fureur perce sous une certaine componction : « Je voudrais avoir dix-huit ans, l’âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout est à réinventer. » Il repose le livre, il nous regarde : « C’est dégoûtant. C’est le contraire de ce qu’on doit dire aux enfants quand on les aime. » On lui demande pourquoi ? Il nous fait signe d’écouter et reprend sa lecture, cite le passage où le philosophe d’Agen explique que le savoir est désormais « accessible par Web, Wikipédia, portable, par n’importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d’erreurs que dans les meilleures encyclopédies ».
« Mais qu’est-ce que ça veut dire, se révolte-t-il, que le savoir soit ‘disponible’ ? Et alors ? Il est disponible, mais il n’est pas pour autant intégré, intériorisé. S’il est disponible sans aucun travail de la part de celui qui le reçoit, ça ne sert strictement à rien. On assiste à la fin de la promotion de l’effort. Et sans l’effort, rien n’est vraiment acquis. Tout est disponible, rien n’est connu. »
Et l’IA ? « C’est le coup de grâce. Non seulement les enfants n’apprennent plus, mais quand on leur demande de vérifier qu’ils savent quelque chose, quand on leur fait faire un devoir, ils s’adressent à l’intelligence artificielle. Les devoirs à la maison ont été supprimés de fait. On va être obligé de confisquer les portables pendant les examens, de mettre des portiques comme dans les aéroports et de fouiller les élèves avant qu’ils entrent en salle, mais tout cela ne servira à rien. Le désastre est consommé. »
Il conclut ce mouvement par une citation de Jaime Semprún qu’il garde visiblement en réserve pour les grandes occasions. « Quand le citoyen écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?, il évite de poser cette autre question, réellement dérangeante : à quels enfants allons-nous laisser le monde ? » Il nous regarde. « Voilà la question. Et la réponse est terrible, d’autant plus terrible qu’on ne peut plus rien faire. »
Nous tentons de rouvrir le jeu. Aux États-Unis même, là où tout est plus avancé, émerge ce que Jasmine Sun appelle un populisme anti-IA. Un spectre qui va de l’extrême droite de Steve Bannon au socialisme de Bernie Sanders, unis pour dénoncer quelques personnes richissimes, au cœur d’énormes structures, dotées d’une capacité de transformation du monde sans commune mesure et qu’aucune loi n’encastre. N’est-ce pas la preuve qu’il n’est pas trop tard ?
« Je ne pense pas que Steve Bannon soit très lucide. Il prétend que le président des États-Unis doit reprendre le contrôle total de la machine. Comme si c’était une bonne nouvelle que Donald Trump prenne le contrôle de l’IA ! Et d’ailleurs, cela ne veut rien dire. Personne ne contrôle vraiment l’IA, c’est une illusion politique. On dénonce des hommes trop puissants, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. Comme le disait encore Heidegger, ‘aujourd’hui, il n’y a que la puissance à être puissante’. La technique n’est pas un instrument ; c’est nous qui sommes ses instruments. Elle avance toute seule. Il n’y a pas de volonté derrière, sinon une volonté de volonté : une volonté que ça continue. »
Même le politique qui prétend s’en saisir capitule, selon lui, au moment même où il croit agir. « J’ai entendu un candidat à l’élection présidentielle, Édouard Philippe, dire à juste titre que l’un des grands chantiers du prochain président sera l’école. Mais parmi ses propositions, il y a l’introduction de l’intelligence artificielle, puisqu’elle est là, autant savoir s’en servir. C’est vraiment dingue. Le meilleur usage que les élèves peuvent faire de l’intelligence artificielle, c’est de lui demander de penser à leur place. C’est tout, et c’est ce qu’ils feront tous, on peut en être sûr. »
Il balaie l’air de la main. « Je ne crois pas à la possibilité d’un sursaut. Ça, je ne le crois pas du tout. »
Et pourtant. Au milieu de ce pessimisme intégral, une éclaircie arrive et elle vient des livres qui nous entourent.
« Si vous voulez, mon pessimisme ne va pas jusqu’à dire que tout est mort. Ce n’est pas vrai. Les chefs-d’œuvre sont imprévisibles donc possibles. Il y a des romans qui paraissent aujourd’hui qui sont extraordinaires et qui rencontrent un public extraordinaire. » Lesquels ? « La Maison vide de Laurent Mauvignier par exemple. Un livre exigeant, une grande fresque du XXᵉ siècle et cinq ou six cent mille lecteurs ! » Il ajoute Benjamin Labatut, dont Maniac au confluent du roman, de la magie et de la philosophie est « un des grands livres que j’ai lus récemment ».
Labatut l’amène à un geste qu’il tient visiblement à faire transcrire. Il a consacré une émission à ce chef-d’œuvre qui raconte l’histoire de la vie de John von Neumann avec Étienne Klein, qui est depuis quelques temps empêtré dans une affaire de plagiat. « Je sais qu’il a les pires ennuis. Je ne suis pas sûr qu’il s’en remette. J’ai même appris qu’il avait copié quelques passages de l’un de mes livres… et je dois vous avouer que j’ai éprouvé un immense sentiment de fierté à ce moment-là : c’est un scientifique, pas moi, et le fait qu’un scientifique comme lui s’intéresse à ce que j’écris est pour moi un immense honneur. Quelles que soient ses fautes, c’est un vulgarisateur tout à fait remarquable qui va nous manquer. »
Suivre cette tangente nous mènerait trop loin. Revenons à la littérature. Hervé Le Tellier prédisait il y a un an dans nos pages que la machine remplacerait les romans de gare mais pas les livres d’auteur. Qu’en pense-t-il ? Il ne souhaite pas se prononcer, parce qu’il ne reconnaît pas la justesse de la prémisse : « Qui, en prenant le train, lit encore un polar ? Ce n’est même plus vrai. J’ai pris le train récemment pour Bruxelles. J’ai traversé le wagon, à l’aller et au retour : personne ne lisait. Personne. Ordinateurs portables, scrolling. La lecture est menacée comme jamais aujourd’hui. La France n’est plus une patrie littéraire. »
Puis, en équilibriste de son propre désespoir : « Mais l’espoir demeure, quand on voit l’immense succès de Mauvignier. »
Justement, s’il fallait réécrire aujourd’hui La Défaite de la pensée, son essai de 1987, que faudrait-il changer ?
« La prévision finale a été confirmée au-delà de mes espérances. C’est le vers de Racine : mon malheur passe mon espérance. Je décrivais le face-à-face du fanatique et du zombie. Le fanatisme se porte on ne peut mieux, et tous nos nouveaux instruments visent en effet à fabriquer des zombies. Je pourrais ajouter un chapitre, mais ma conclusion serait la même. »
Pas de troisième voie ? Sa réponse est l’une des plus frappantes de l’après-midi. « Ce qui est intéressant avec les fanatiques, c’est que la technique les arrange. Le progrès s’est fait contre l’Église, c’était le procès de Galilée, le grand affrontement du dogme et de la méthode. Maintenant, nous assistons à une alliance du dogme et de la méthode. Nous sommes entrés dans l’âge de l’ingénieur intégriste. Les islamistes, par exemple, ne vont pas maudire ces nouveaux instruments. Ils vont les acquérir, ils vont s’en servir pour être plus forts encore. Même le fanatique n’est plus ce qu’il était. »
Et le zombie, alors, qui l’a fabriqué ? Le numérique ? Sa réponse nous surprend. « Ce qui a joué un rôle dans cette transformation, me semble-t-il, c’est surtout l’industrie du divertissement. Elle-même une extraordinaire fabrique de zombies. Ce sont des zombies qui ont élu Donald Trump, un homme totalement décivilisé qui revendique la nécessité de continuer la civilisation occidentale, mais qui nous fait oublier la question fondamentale : qu’est-il advenu de la civilisation occidentale pour que Donald Trump règne sur l’Amérique ? L’Amérique, ‘création formidable de l’Europe’, comme disait Paul Valéry, s’est détachée de l’Europe. Elle est même, me semble-t-il, en train de se désoccidentaliser. »
Reste une hypothèse, que nous lui soumettons pour finir.
Le pape, dans sa récente encyclique — il nous coupe : « Magnifica Humanitas, déjà le titre est très beau » —, le pape, disions-nous, appelle à désarmer l’IA, à retenir l’accélération en s’interrogeant sur ses fondements, sur sa légitimité.
Le roi d’Angleterre vient rappeler pour le 250e anniversaire de l’indépendance américaine à Washington les principes de l’État de droit, le roi d’Espagne qui nous dit et redit qu’il est convaincu que « la démocratie est très forte, on ne va pas la voir tomber. Elle ne va pas tomber. »
Ces vieilles institutions, jadis réactionnaires, semblent nous indiquer qu’il existe une voie entre le Zombie et le fanatique. Si le Pape, Charles III et Juan Carlos sont Bartleby, cela ne fait-il pas déjà un mouvement ? Cela ne dessine-t-il pas une certaine idée de l’Europe ?
Il commence par démonter notre château de cartes, en casuiste du désespoir. « Même le pape n’est pas Bartleby. Il ne préfère pas ne pas : il émet des vœux pieux. Il dénonce le risque, il croit apporter des solutions. Mais il n’y en a pas. On lit cette encyclique avec sympathie, mais le cœur serré. Aujourd’hui, l’urgence est de poser des limites. Mais une fois cette urgence énoncée, on se rend compte qu’on n’y arrive pas. On est confronté sans cesse à notre impuissance, quelle que puisse être notre bonne volonté. »
Et puis, in extremis, il concède, et c’est la seule véritable concession de cette matinée, ce qui lui donne toute sa valeur : « Là où vous avez raison, c’est qu’on peut concevoir cela comme une manifestation de l’identité européenne. L’Europe ne peut pas tout à fait accepter le monde comme il va. » Il convoque une dernière fois un texte ou plutôt le texte. Milan Kundera, Un Occident kidnappé. Il récite par cœur : « ’Au Moyen Âge, l’unité de l’Europe reposait sur la religion commune. À l’époque des Temps modernes, celle-ci céda sa place à la culture (à la création culturelle), qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles les Européens se reconnaissaient, se définissaient, s’identifiaient…’ La culture est au cœur de l’identité européenne, même pour le pape. Même pour François, que je n’aimais pas du tout et qui n’aimait pas l’Europe, mais dont le dernier grand texte était un éloge de la littérature. »
Il s’arrête, mesure le chemin parcouru depuis la lettre de ChatGPT, et lâche dans un demi-sourire : « Donc voilà. L’Europe, en effet, essaye de tenir. Bon. On a une conclusion d’un optimisme… — il cherche le mot, en vain — voilà. »
C’est peut-être le mot le plus juste pour conclure cet entretien marqué par « un optimisme voilà ».
L’espérance de celui qui dit non mais qui pense que de toute façon le désastre est consommé, que personne n’arrêtera la machine, et qui, pourtant, prépare la prochaine émission, lit ses contemporains, défend celui que tout le monde lâche pour avoir plagié sa thèse et copié certains de ses textes ailleurs. L’espérance de celui qui cite Péguy : « Le père de famille est le grand aventurier du monde moderne, parce que lui seul souffre d’autres au pluriel. L’avenir lui importe, car c’est le monde dans lequel il laissera ses enfants. Il faut faire quelque chose pour que le monde reste vivable. Et c’est en pensant à cela que je ne lâche pas l’affaire. »
Nous lui posons la question rituelle de cette série : que voudrait-il que l’on écoute en lisant son entretien ?
Il s’arrête. « Je réfléchis. Attendez. Je me change. » Sa femme, en entrant, lui a dit qu’il fallait décidément une autre tenue pour les photos. Il disparaît dans le couloir, entre deux rayonnages, nous laissant au milieu des thés désormais moins glacés et des livres.
Bartleby préférerait ne pas répondre tout de suite. Mais il reviendra. Il revient toujours
Des drones au Soudan à Gaza, Volker Türk, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, navigue dans un monde cassé, avec la boussole d’une idée universelle.
Entretien fleuve avec le nouveau banquier central français.