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Comment Clément XV a fait entrer l'Église au XXIIe siècle

Pour raconter les multiples vies de Mathieu Tremblay (2026-2109), le pape le plus révolutionnaire du dernier millénaire, il fallait toute l'érudition et l'esprit de synthèse de notre meilleur vaticaniste.

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Domenico BartolucciAnthologie des chœurs de la chapelle Sixtine

Le pape Clément XV est mort ce 12 juillet 2109, à l’âge de 83 ans. Il n’aura ainsi pas eu à renoncer au pontificat une fois atteinte la limite d’âge de 85 ans fixée par son prédécesseur Innocent XIV, qui avait d’ailleurs refusé de se l’appliquer à lui-même, au grand scandale de ses nombreux opposants. Premier pape de nationalité québécoise, né sous le pontificat de Léon XIV dix ans avant la déclaration d’indépendance de l’ancienne province canadienne, Mathieu Tremblay, de son nom à l’état-civil, fut également le premier cardinal-diacre permanent à être élu pape, alors que, veuf depuis deux ans, il se préparait seulement à recevoir l’ordination sacerdotale. 

Pour beaucoup de commentateurs, il aura réussi à résorber les deux plus importants clivages qui minaient l’Église catholique depuis des décennies, au prix de nouvelles fractures dont l’ampleur reste encore à évaluer. D’abord le fossé plus que séculaire, ouvert depuis la préparation du Concile Vatican II, entre progressistes et conservateurs  : en convoquant un nouveau concile au palais romain du Latran aussitôt après son élection, refermant symboliquement « l’ère Vatican II », il aura vérifié l’adage selon lequel un concile met 100 ans à être reçu ; ensuite le décalage entre les Églises du Nord, dont le déclin peinait à être enrayé, et celles du Sud, en plein boom démographique, mais confrontées à une concurrence accrue des Églises évangéliques. 

Né dans un des pays historiquement façonnés par le catholicisme, mais devenu l’un des plus sécularisés au monde, Mathieu Tremblay, issu d’une famille incroyante de la classe moyenne, a un parcours emblématique des générations de born again qui, dans les années 2020-2040, ont redécouvert la foi chrétienne dans les structures traditionnelles, sans toutefois parvenir à stopper le mouvement de fond de la sécularisation. Baptisé à 20 ans à la suite d’une expérience spirituelle intense advenue au cours d’un séjour d’études en France, expérience à propos de laquelle il refusera toujours de s’épancher, Mathieu Tremblay se détourne progressivement des études d’ingénierie auxquelles il se destinait, et, deux ans plus tard, il entre au noviciat des jésuites.

Cette première expérience de vie religieuse se révèle non-concluante, et après 18 mois de probation, le jeune novice demande son retour à la vie laïque. Il réussit brillamment le barreau, et devient pour quelques temps avocat d’affaires à Montréal. C’est aussi durant cette période qu’il rencontre son épouse, Emilia, une architecte d’intérieur d’ascendance colombienne, qui lui donnera cinq enfants. Clément XV, qui n’aime rien tant que les séjours prolongés à Castel Gandolfo, en compagnie de ses nombreux petits-enfants, dira souvent en riant qu’il est le premier pape père de famille depuis Paul III Farnèse et Alexandre VI Borgia à la Renaissance – à cette différence près, faut-il le préciser, que ses enfants sont nés d’un mariage béni par l’Église, et non des maîtresses que ces pontifes de la Renaissance entretenaient sous la pourpre…

Dans un jeune pays déjà profondément déstabilisé par les ingérences étrangères, où les multiples crises sociales font craindre à tout moment le basculement dans la guerre civile, Mathieu Tremblay se spécialise dans la restructuration des entreprises par l’IA, qui fait encore miroiter à cette époque le mirage de l’allocation universelle de revenus permise par une productivité presque infinie.

Amassant une belle fortune, devenu aussi influent que controversé sur la scène publique, il se présente à des élections locales sous les couleurs de formations techno-solutionnistes, mais est systématiquement battu, jusqu’au conclave de 2077. Derrière ces apparences peu engageantes, il se montre fidèle à la vie paroissiale et ses activités charitables dans laquelle il s’implique discrètement, développant un véritable don pour l’harmonium, et refusant systématiquement dans les églises la musique artificiellement générée ; à la suite d’un quiproquo avec son évêque auxiliaire, on lui propose l’ordination comme diacre permanent, ce type de ministère étant amené à se multiplier devant la sérieuse pénurie de vocations sacerdotales.

Après s’être assuré de l’accord de sa femme, il est ordonné diacre en 2071, l’année de ses 45 ans. Affecté au service des finances diocésaines de Montréal, structurellement déficitaires, il s’y forge une solide réputation de cost killer et, au bout de trois ans, réussit à dégager un excédent primaire si colossal qu’il parvient aux oreilles de la Curie romaine – dont les bureaux sont alors délocalisés à Mantoue par suite des grandes canicules.

Parmi les rares décisions innovantes du cauteleux Innocent XIV, il faut compter la possibilité d’élever les diacres permanents mariés au cardinalat : aussi Mathieu Tremblay fait-il partie de la première promotion dans l’ordre protocolaire des cardinaux-diacres qui n’est plus composée d’évêques au service de la Curie. Membre de diverses congrégations romaines, il est une voix écoutée dans une papauté où, pour des raisons démographiques, la francophonie a fait son grand retour en force, ce qui ne l’empêche pas d’être moqué pour son accent québécois dans les cercles français plus conservateurs.

Ces années italo-canadiennes sont aussi marquées par le deuil de sa femme, décédée d’un cancer provoqué par son exposition aux polluants durant son enfance : le choc passé, Mathieu Tremblay prend la décision d’être ordonné prêtre, mais formule aussi son intention de quitter la Curie. C’est cette protestation de désintéressement qui, sans doute, contrarie ses projets et, sans qu’il l’ait voulu le moins du monde, prépare son élection. 

Lorsque le conclave de juillet 2077 s’ouvre après la mort d’Innocent XIV, l’Église catholique se trouve alors dans une situation de crise multifactorielle, si bien que son éclatement et, à terme, sa disparition, semblent probables aux observateurs les mieux informés. Il faut se souvenir de l’âpreté des luttes de pouvoir qui avaient miné le pontificat d’Innocent XIV et de ses deux prédécesseurs, Pie XIII et Lin II ; de plus, dans l’attitude à adopter à l’égard de l’Intelligence artificielle générale, rompant avec la voie médiane ouverte par Léon XIV dans Magnifica Humanitas, et tenue par ses successeurs jusque vers la moitié du siècle, l’Église s’était engagée résolument dans une dérive néo-luddite, et de nombreux prélats exhortaient en chaire au saccage des centres de données.

Seule la nomination du jésuite Nicolas Pullicino, expert reconnu du sujet, à la tête de l’Académie pontificale des Sciences, put ramener un semblant de calme. Pullicino se révéla d’ailleurs comme un allié de poids du nouveau pape. Dominée par la faction des « Conservateurs de Chrétienté », la Curie s’était focalisée de manière obsessionnelle sur « le danger de l’expansion islamique », sans comprendre que les sociétés musulmanes elles-mêmes étaient rapidement gagnées par la sécularisation ; dans le même temps, elle était totalement passée à côté de la croissance mondiale fulgurante des Églises évangéliques, qui remontait pourtant à la fin du XXe siècle, ne voyant en elles que des alliées socialement très conservatrices, sans déceler leur colossale force d’attraction auprès des populations du Sud comme des diasporas du Nord.

Homme de prière étranger aux coteries, affligé d’un tic à l’œil gauche qui lui donnait une apparence peu imposante, le cardinal Tremblay finit par apparaître après 32 tours de scrutin comme l’unique candidat de compromis, acceptable pour tous car considéré comme totalement inoffensif, et se laissa convaincre d’accepter le trône de Pierre. Il est rare de pouvoir affirmer qu’un événement se produit pour la première fois dans l’histoire de l’Église. Pourtant, depuis l’Antiquité, on n’avait jamais vu un pape être ordonné prêtre, puis évêque par le cardinal-doyen, aussitôt après son élection.

Si l’émotion rendit son premier discours au balcon de Saint-Pierre peu intelligible, les commentateurs comprirent bientôt pourquoi il avait choisi le nom de Clément XV : c’était en hommage à Clément XIV. Comme son lointain prédécesseur du XVIIIIe siècle, une de ses premières décisions fut de supprimer à nouveau la Compagnie de Jésus, fusionnée avec 21 autres congrégations masculines de moindre importance. Du reste, les rares jésuites restants lui ont su gré de les mettre sur la voie des réformes nécessaires, qu’ils acceptèrent avec l’esprit d’obéissance à l’égard du souverain pontife qu’ils avaient toujours professée. 

Homme de synthèse improbable, aussi amène que déroutant, Clément XV réussit à être à la fois traditionnel en liturgie, et à inaugurer un style de gouvernance résolument synodal. À l’égard des courants traditionalistes, il revient à l’entière liberté de la messe tridentine en latin, qui a eu à nouveau droit de cité jusque dans les grandes basiliques romaines, et qu’il ne dédaigna pas célébrer lui-même à l’occasion. Il revendiquait également un pluralisme qui lui permit également de remettre à l’honneur de nombreux usages locaux, comme les traditions gallicanes en France. Dans ses catéchèses, le pape revenait souvent sur la beauté et le faste propres aux cérémonies catholiques, vectrices d’évangélisation ; aussi les dissidences traditionalistes s’étiolèrent, et bientôt la plupart comptèrent plus d’évêques que de fidèles. Pour ce qui concerne la réception de Vatican II, le pape crea une « Congrégation du Concile » sur le modèle tridentin, chargée de l’interpréter correctement qui, après 26 années d’efforts et de réunions multiples, en publia enfin l’interprétation traditionnelle et définitive.

Liturgiquement traditionnel, Clément XV engage pourtant une refonte totale des structures de gouvernement de l’Église, sans doute la plus importante depuis la Réforme grégorienne au Moyen Âge central. Rompant avec la centralisation romaine, il annonce rapidement le retour universel à la vieille coutume de l’élection des évêques, soit par les chapitres cathédraux, soit par une majorité qualifiée réunissant des représentants du clergé et des fidèles laïcs, le pape se réservant le droit de confirmation et d’institution canonique, et menant tout de même une enquête d’orthodoxie sur les candidats. Poursuivant la féminisation de la Curie, il fit admettre de nombreuses femmes, en particulier des religieuses, au rang des cardinaux, en les faisant participer aux Consistoires généraux qui furent pour lui des instruments de gouvernement ordinaire de l’Église. Seule la porte du conclave leur demeura fermée.

Face aux contestataires conservateurs, Clément XV avait coutume d’invoquer la disproportion séculaire entre un clergé régulier féminin massivement plus nombreux, mais longtemps exclu de toute prise de décision, et un clergé masculin minoritaire qui détenait le monopole du pouvoir. 

L’autre grand chantier du pontificat a été l’œcuménisme, qui avait longtemps semblé au point mort après l’échec cinglant du grand concile de réunion de tous les chrétiens, prévu pour les 2000 ans de la mort du Christ en 2033 – même si Léon XIV avait voulu convoquer un Vatican III quelque temps avant sa mort.

En annonçant trois mois après le début du pontificat un nouveau concile œcuménique qui serait dédié à ce but, Clément XV prit tous les observateurs de court, même si sa préparation fut semée d’embûches : convoqué au palais du Latran, à Rome, explicitement prévu pour être « Latran VI », le concile, à la demande expresse du patriarche de Constantinople, dut être précipitamment délocalisé à Istanbul, où il siégea trois semaines sous le nom de Constantinople V, puis se replia enfin à Chypre en raison de la situation internationale délétère qui menaçait à nouveau les détroits.

Si l’union avec les Églises orthodoxes fut bien formellement signée, et permit notamment l’unité ecclésiale des catholiques avec les orthodoxes roumains et ukrainiens déjà arrimés au monde occidental, sa portée fut amoindrie par le refus constant du patriarcat moscovite et des Églises orthodoxes sous son influence d’y participer ; du reste les éléments chrétiens s’effaçaient progressivement dans les structures ecclésiales du Patriarcat de Moscou, au profit d’un vague syncrétisme ethnique, ce qui ne faisait que refléter la situation démographique d’une Russie où le christianisme n’était plus majoritaire depuis longtemps où les croyances et les rites mongoles avaient désormais pris le dessus dans la liturgie du pouvoir au Kremlin.

Dans les dernières sessions supplémentaires du Concile, de patients efforts permirent également la signature d’un décret d’union entre l’Église catholique et les Églises orientales se réclamant de la succession apostolique, alors en plein mouvement de renouveau à partir de leurs diasporas occidentales. Les franges conservatrices de la Communion anglicane elle-même, spécialement l’Église nigériane devenue une des plus puissantes au monde, ainsi que certains luthériens, se joignirent à ce vaste mouvement de retour à l’unité de l’Église, qui fut interprété comme un succès pour l’Église romaine.

Celle-ci dut pourtant lâcher du lest en matière ecclésiologique, et accepta le retour à la Pentarchie, gouvernement collégial des 5 patriarches majeurs sous présidence du pape, à la fin de l’Antiquité chrétienne. Clément XV lui-même, qui s’était tant impliqué dans la préparation du concile, surprit encore lorsque, après l’avoir présidé pendant ses deux premières sessions, il décida de retourner à Rome et de se faire représenter par des légats devant l’assemblée, arguant que cette direction à distance n’avait pas empêché le succès du concile de Trente. 

Les dernières années du pontificat furent marquées par un certain renfermement du pontife sur lui-même, alors qu’il s’était révélé à l’épreuve du pouvoir un communicant somme toute acceptable et un honnête homme : comme le reconnaissaient les employés du Vatican, Clément XV, miné par une sciatique, devenait de plus en plus taciturne et imprévisible.

Surtout, il suscita l’incompréhension de la Curie en favorisant ostensiblement un jeune prélat néo-zélandais, Paul Harris qu’il investit de responsabilités dans les congrégations romaines qui n’avaient jamais été cumulées à ce point : le cardinal Harris devint simultanément secrétaire d’État, cardinal-doyen, préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi, pour les Églises orientales, pour les évêques, pour le clergé, et président de la commission gouvernementale du Vatican.

Aux yeux de tout le monde, il devenait trop évident que Clément XV désignait clairement son successeur. Mais tous ses plans furent déviés lorsque le cardinal Harris, surmené, quitta toutes ses charges pour entrer dans l’ordre des ermites camaldules. Terrassé par cette annonce, Clément XV, à la santé déjà fragile, n’avait plus que deux mois à vivre.

Dans ces derniers mois, il évoquait souvent, avec une fine ironie dont ses familiers ne le croyaient plus capable, les promesses d’immortalité pour l’espèce humaine qu’il avait entendues durant sa petite enfance de la part des prophètes de la tech : « on dirait même qu’ils sont morts plus rapidement que les autres ! », s’exclamait-il. Ayant subi, au cours de sa vie, l’échec de nombre de ses plans et des succès inespérés, il aimait rappeler que c’est le propre de la Providence – ou du cours de l’histoire humaine–, que de déjouer toute prédiction de l’avenir. 

Flora Mei Bias (2026-2126)

La plus grande architecte du XXIe siècle s'est éteinte aujourd'hui. Nous avons demandé à Stefano Boeri de retracer en quelques lignes l'extrême <em>singularité</em> de sa trajectoire.