Un café avec le Grand Continent

Kim Stanley Robinson ou la réalité de l'utopie

L'auteur du plus grand livre de science-fiction des dernières années nous explique pourquoi Proust, Trump et un glacier en Alaska l'ont aidé à poursuivre la seule idée qui vaille dans le monde de la catastrophe climatique.

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© Tundra Studio

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Une terrasse aurait sans doute été plus agréable, mais c’est trop tard.

Nous sommes dans la petite salle de réunion d’un hôtel de la Porte d’Orléans, rue du Père Corentin, et Kim Stanley Robinson tient déjà son café à deux mains comme s’il craignait qu’on le lui retire. Il a une heure, peut-être un peu plus. Il doit filer ensuite à la Paris School of Economics, où Thomas Piketty présente son nouveau rapport, aux côtés de Gabriel Zucman. En fin de journée, après une conférence à l’UNESCO, il prendra un train pour Oxford.

Kim Stanley Robinson a l’emploi du temps d’une star, mais le style de vie d’un missionnaire. 

Il n’y a rien de glamour dans ce hall d’hôtel aux fauteuils fatigués. Est-ce un besoin de normalité ?

Le succès mondial de The Ministry for the Future, ce chef-d’œuvre de 500 pages, publié en 2020, traduit en plus de cinquante langues — l’édition française est de 2023 —, en a fait l’un des porte-paroles les plus articulés d’une décennie critique. Il en est bien sûr conscient, même si cela a changé sa vie d’auteur d’une manière imprévue : « Je n’ai écrit aucune fiction depuis la publication du Ministère du futur. Je n’ai pas le temps. Ma femme est chimiste. Elle m’a fait compter sur le calendrier : j’ai réalisé six cents entretiens depuis la sortie du livre. Je veux dire, pensez-y. Six cents. Et j’essaie de les rendre tous nouveaux, tous réels… »

Robinson est en chemise à carreaux, lunettes à monture fine et transparente, et un reflet de la lumière du dehors arrive parfois sur les verres et empêche qu’on voie ses yeux. Ses lèvres bougent à peine quand il ajoute avec une politesse toute américaine « et c’est un privilège pour moi de pouvoir m’exprimer dans vos pages ».

« Il faisait de plus en plus chaud… »

À 73 ans, Kim Stanley Robinson est l’une des figures centrales de la littérature américaine. Formé dans les années 1980 à l’université de San Diego auprès du critique marxiste Fredric Jameson, il consacre sa thèse à Philip K. Dick et publie en 1984 l’une des premières monographies d’envergure, The Novels of Philip K. Dick

En quarante ans de carrière d’écriture et près de vingt romans souvent organisés en trilogies, Robinson avait réussi à s’imposer comme un « grandmaster » auprès du public exigeant de la SF américaine. Et puis Le Ministère du futur est sorti, le monde s’est embrasé au rythme du livre et sa vie a été définitivement bouleversée par la mise en récit d’un changement progressif et potentiellement irréversible qui est à son tour en train de changer notre temps.

Le roman s’ouvre sur ces mots : « Il faisait de plus en plus chaud. » Si vous ne l’avez pas encore lu — curieusement, Robinson est moins lu en France qu’ailleurs en Europe —, nous n’allons pas vous dévoiler le premier chapitre ni la spirale tragique qu’il met en mouvement. Disons simplement que cette scène inaugurale de canicule extrême dans une ville indienne, racontée par un coopérant américain, déclenche une chaîne de conséquences dont l’ampleur ne cesse de croître au fil du récit et qui posent tout simplement la plupart des problèmes et des solutions que nous pouvons anticiper de la transformation climatique du monde.

Disons aussi que cette première phrase paraît désormais caractériser la véritable progression de notre temps. Quand on rencontre Robinson, le pic caniculaire est derrière nous. Mais en six jours, Météo-France a enregistré 292 records de températures maximales dans près de 600 stations à travers le pays. À la pointe Helbronner, sur le massif du Mont-Blanc, à près de 3 500 mètres d’altitude, le thermomètre affichait 10 °C. Et, comme nous le racontait notre envoyé spécial Nicolas Mathieu, les tribunes de Roland-Garros se vidaient sous le soleil écrasant de la semaine dernière.

« J’ai écrit le premier chapitre du Ministère du futur comme un coup de poing en plein visage. » Son public était habitué à le voir comme un optimiste, un utopiste : « Quand ils ont ouvert ce livre et lu cette première phrase et ce premier chapitre, c’était un coup de poing dans le ventre, un coup de poing dans le dos, un coup de poing sur le nez. Beaucoup n’ont pas pu continuer. » 

Il marque un temps. « Je n’ai jamais lu ce chapitre à voix haute devant un public. Je ne le ferai jamais. C’est comme si j’avais fait des expériences de chimie et que je m’étais fait sauter les mains. Il faut le lire seul, et choisir soi-même de continuer. »

Le problème du futur

Kim Stanley Robinson continue : « Ce n’est pas comme si la réalité était normale. La réalité est devenue très, très étrange. »

Nous sommes assis autour d’une table dans une petite pièce éclairée par une unique fenêtre donnant sur la rue. La scène a quelque chose d’un polar des années 1930 filmé à la manière de Twin Peaks

C’est pour cette raison qu’il utilise la science-fiction pour raconter le monde ? Et d’ailleurs, considère-t-il Le Ministère du futur comme de la science-fiction, ou comme autre chose ?

« Comme de la science-fiction. Parce que l’action se déroule dans un futur proche et s’étend sur trente ans. » Il parle vite, avec un débit très américain, plat, sans relances rhétoriques, comme s’il était au tableau. « Avant, on divisait la SF en trois catégories. Le futur lointain — le space opera, où presque tout peut arriver. Le futur proche — une version exagérée du présent. Et la zone intermédiaire, entre 100 et 300 ans. C’est celle qui m’intéresse le plus. »

C’est dans cette catégorie que l’on trouve la climate fiction, un genre à part entière dont Robinson est devenu en quelque sorte le patriarche. La réception du livre, pourtant, l’a surpris. « Les lecteurs de SF le reconnaissent comme un autre roman de SF. Les lecteurs ordinaires le lisent comme un roman avec une touche un peu futuriste. Beaucoup ne le reconnaissent pas du tout comme de la science-fiction. »

Pourquoi ? « Parce que c’est trop réaliste. Tout commence maintenant, on y parle de choses que tout le monde reconnaît. Il n’y a pas de robots, pas d’extraterrestres. » Et il ajoute, presque pour lui-même : « C’est bien que les gens le lisent sans filtres. »

Les antinomies du réel

Cette manière qu’a Robinson de penser l’écriture à partir d’une approche critique systémique, il la doit à son professeur Fredric Jameson. 

Mort en 2024, c’était l’un des plus grands théoriciens marxistes américains du XXᵉ siècle — l’homme qui a forgé l’expression « capitalisme tardif » et théorisé le postmodernisme. Robinson l’a eu pour professeur à San Diego à la fin des années 1970, puis l’a suivi à Duke où Jameson a enseigné jusqu’à sa mort. C’est aussi Jameson qui lui a révélé l’identité du « plus grand écrivain américain vivant » — un certain Philip K. Dick, alors mal payé et méprisé par la critique.

« Plus qu’un mentor Jameson a été un oncle. En cinquante-trois ans de fréquentation étroite, il m’a donné cette carte cognitive, cette orientation idéologique. La carte cognitive, c’était sa façon de parler d’idéologie sans dire idéologie. De la rendre nouvelle, physique. »

Robinson sourit pour la première fois en racontant une anecdote qui dit tout du personnage Jameson. « Après avoir remporté un grand prix universitaire, il a utilisé tout l’argent et il a passé dix ans de sa vie à courir le monde pour voir Wagner. Le Cycle de l’Anneau — quinze heures d’opéra étalées sur quatre soirées. Partout où le Ring se jouait, il prenait l’avion. L’intégralité du Cycle, à chaque fois. Pendant dix ans, il était complètement fou du Ring. »

C’est Jameson qui a lu le manuscrit du Ministère en premier. Sa première réaction était sceptique : « Tu fais quelque chose d’inhabituel. Tu devrais juste raconter l’histoire. »

Le livre adopte une forme singulière. Il alterne de très courts chapitres : scènes romanesques classiques, comptes rendus de réunions de banques centrales, monologues d’atomes de carbone, notices encyclopédiques, conversations anonymes entre activistes. Robinson voulait écrire un roman moderne, tourner la page du postmodernisme pour revenir à la réalité elle-même plutôt qu’à réfléchir sur ses symboles ou ses représentations : il fallait que le lecteur puisse voir simultanément les rouages physiques, économiques et politiques à l’œuvre derrière l’intrigue. « Je lui ai expliqué que j’avais essayé de faire comme Dos Passos dans sa Trilogie américaine, le roman américain préféré de Sartre dans les années 1930. »

Fredric Jameson l’a rappelé dès le lendemain matin. « Il m’a réveillé pour me dire : ‘D’accord, je comprends ce que tu as voulu faire. Mais tu dois prévenir le lecteur dès le deuxième chapitre qu’il y aura une expérimentation formelle. Ne fais pas cinq chapitres conventionnels avant de devenir soudainement bizarre.’ »

C’est de là que vient le mystérieux chapitre deux du Ministère du futur, où le Soleil parle à la première personne : « Je suis un dieu, et je n’en suis pas un. Qu’importe, vous êtes mes créatures… »

« C’est très sartrien, l’envers du tapis. Jameson a été sartrien jusqu’au bout. »

La littérature n’est pas épuisée

Robinson a un genre de calme méthodique qui n’est pas le calme du sage, plutôt celui de l’ingénieur qui sait combien d’énergie reste dans la batterie.

L’Autoroute du Sud, lui disons-nous. Cette nouvelle de Julio Cortázar, l’écrivain argentin installé à Paris dans les années 1950, racontait l’histoire d’un embouteillage monstrueux entre Fontainebleau et la capitale, un dimanche d’été. Plus rien ne bouge pendant des jours. Une micro-société s’organise sur le bitume brûlant, la chaleur tue, on apprend à survivre. Le premier chapitre du Ministère, c’est un peu cela — sans la légèreté.

Il sourit. C’est la première fois qu’il semble surpris d’être surpris. « Je suis effectivement un grand lecteur de Cortázar. Il y a trois ans, je suis venu visiter la Maison argentine de la Cité universitaire à deux pas d’ici, où il a vécu et travaillé pendant un an lorsqu’il était traducteur à l’UNESCO. »

Tout se met en place : l’hôtel, le quartier, ce petit hall qui ressemble à l’antichambre d’un roman sud-américain. Robinson n’a peut-être pas choisi cet endroit par hasard.

« J’aime ses nouvelles. Mais je n’aime pas Marelle. » Il n’est pas aussi important pour lui que García Márquez ou Carpentier, ces géants colombiens et cubains du Boom latino-américain des années 1960. Ou que le Péruvien Mario Vargas Llosa, dont Jameson lui avait mis dans les mains La Guerre de la fin du monde. Ce qui l’intéresse dans ce mouvement, c’est le geste.

« Ils ont détruit l’idée de l’épuisement de la littérature, qui était une réalité dans le monde anglo-saxon. Juste avant la traduction de García Márquez, les écrivains américains en vogue disaient : La littérature est épuisée. On ne fait que raconter de vieilles histoires. Puis Cent ans de solitude est paru en anglais, et boum. Ce concept a été balayé. »

Il poursuit : « La leçon des Latino-Américains, c’est qu’il y a des histoires à raconter. L’histoire est toujours en marche. La fiction fonctionne toujours. »

Et quel est le meilleur roman jamais écrit ? Il réfléchit un instant. « Les candidats ne sont pas aussi nombreux qu’on pourrait le penser. Cent ans de solitude. La Recherche de Proust. Ulysse, mais c’est un peu bizarre, ce sont dix romans regroupés en un seul, et seuls trois ou quatre sont intéressants. Donc je ne suis pas fan de Joyce. Finalement, on en revient toujours à Proust. »

Cela peut paraître surprenant. Pourtant, pour Robinson, Proust demeure absolument central. S’il est si important aujourd’hui, c’est précisément là où il se montre à la fois le plus drôle et le plus pénétrant : dans sa description du snobisme. « C’est exactement ce qui caractérise certains universitaires », poursuit-il. « La science-fiction serait pour le peuple, pour les amateurs de metal, pour les marginaux. »

À ses yeux, cette hiérarchie culturelle est erronée à tous les niveaux. « La science-fiction est en réalité l’avant-garde. Elle est meilleure que le réalisme. Elle est plus audacieuse sur le plan littéraire. »

La SF est géopolitique

Sa thèse sur le genre est forte et il la résume en quelques phrases. « La science-fiction apparaît avec l’industrialisation rapide. Jules Verne et les Anglais victoriens, c’est le début de la révolution industrielle. Puis l’Amérique. Et maintenant, bien sûr, la Chine. »

En Amérique latine, en revanche, peu de SF. « Le réalisme magique, c’est leur cadeau à la littérature. Mais ils voient l’industrialisation depuis la périphérie, donc cela leur apparaît comme de la magie : Oh mon Dieu, le monde s’est rempli de ces choses merveilleuses. Pour le voir comme un processus historique, il faut être au cœur de la zone industrielle. »

Liu Cixin, le grand auteur de science-fiction contemporaine — celui qui a écrit la trilogie du Problème à trois corps, vendue à des dizaines de millions d’exemplaires —, Robinson l’a rencontré à Pékin. « Il me parlait par traducteur même quand il savait l’anglais. C’est un scientifique modeste. Très drôle. Une combinaison du surréalisme de Philip K. Dick et de la vision techno-futuriste d’Arthur C. Clarke », l’auteur britannique de 2001, l’Odyssée de l’espace.

Et il glisse une indication qui mérite d’être notée : la version chinoise originale du Problème à trois corps n’ouvrait pas sur la Révolution culturelle. Ce chapitre — où des étudiants maoïstes lynchent un professeur en pleine séance publique — était enfoui au milieu du livre. Liu Cixin l’avait caché, par précaution. C’est son traducteur anglais Ken Liu qui a rétabli l’ordre que l’auteur voulait. « Dans la littérature chinoise, raconter la Révolution culturelle comme une catastrophe, c’est très rare. Ils savent que c’était une mauvaise chose, mais ils se disent : N’en parlons pas. »

Le problème de la frontière

Robinson regarde son café. Il jette un œil par la fenêtre vers la rue du Père Corentin. Il est sans doute en train de calculer combien de minutes il lui reste avant de devoir partir pour PSE.

Nous glissons, parce qu’il faut bien, la question typiquement américaine de la frontière — ce mythe fondateur des États-Unis selon lequel l’identité du pays se construit par l’expansion vers l’ouest, la conquête de territoires vierges. Trump l’a réactivé dans son discours d’investiture en janvier dernier. Ce que Robinson écrit, par contraste, ne serait-il pas une histoire alternative de la frontière ?

Il se redresse. La voix monte d’un demi-crans, ce qui chez lui équivaut à un éclat. « Je n’aime pas ce concept. Antihistorique. Un concept colonial, fondamentalement vide. »

Il vient de Californie, dit-il, et pendant un temps il y avait ce mème selon lequel la Californie était la limite de l’histoire — on avançait vers l’ouest jusqu’à ne plus pouvoir. « Et après ? On accepte la réalité, ou on envoie son imagination sur Mars ? ». Quand il écrivait sa Trilogie martienne dans les années 1990 — Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue, devenue depuis un classique de la SF —, les vrais croyants disaient ‘Mars est la nouvelle frontière’. « Et ils ignoraient complètement que Mars est morte. Il n’y a pas de bisons à chasser. Il faudrait construire ce monde avant de s’y installer. »

« C’est pourquoi Elon Musk n’a pas compris ma trilogie martienne. Il fait partie de ces personnes qui prennent ces récits de science-fiction au pied de la lettre. »

Il enchaîne, sans transition, sur Trump. « Un imbécile au sens grec, prisonnier de son propre esprit. Il fait toujours le mauvais choix à chaque moment décisif, infailliblement. Il n’y a pratiquement rien de ce qu’il a fait qui témoigne d’un jugement positif. Quelqu’un d’autre a écrit le discours de la frontière. Lui vit dans son petit monde de transactions. Il est peut-être le parfait contre-exemple, son rôle historique pourrait être de susciter une telle répulsion pour ses idées : la suprématie blanche, la frontière, l’Amérique blanche propriétaire de l’Amérique du Nord. »

Ce que Donald Trump apporte au monde 

C’est là que nous ne l’attendions pas. « La méchanceté de Donald Trump est en fait productive. Il a tellement exacerbé la crise par ses erreurs que les gens qui adhèrent encore au principe de réalité savent que la réalité ne disparaît pas quand on fait semblant qu’elle n’existe pas. C’est un peu comme Philip K. Dick : ‘la réalité, c’est que même si on n’y croit pas, elle ne disparaît pas.’ »

Trump accélère la fin de l’Empire américain. « L’Empire d’après-guerre, dont on parlait en termes de soft power, mais qui comptait 800 bases militaires à travers le monde. C’était aussi du hard power. Trump accélère sa fin, comme l’Empire britannique a pris fin, comme l’Empire romain a pris fin. Il vaut mieux ne pas avoir d’empire. »

Nous lui demandons, de quelle autre manière peut-on faire face à la crise climatique ? « La paix de Westphalie, toute cette notion de souveraineté nationale — ce sont des conneries. Nous sommes une seule espèce sur une seule planète. »

Il pointe la France du doigt, gentiment. « Vous êtes paradigmatiques. Le pouvoir centripète de Paris sur la France, du français sur l’occitan, sur le breton. Toutes les nations ont été ainsi, mais la France est un microcosme parfait de la situation planétaire. » Et il glisse, parce que cela lui plaît visiblement de le dire à Paris : « Et puis, à cause de la Révolution, à cause de Hugo, on se tourne vers vous. Il y a un magnifique paragraphe dans Les Misérables qui parle de l’utopie ‘Il y a la mine religieuse, la mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine révolutionnaire. Tel pioche avec l’idée, tel pioche avec le chiffre, tel pioche avec la colère. On s’appelle et l’on se répond d’une catacombe à l’autre. Les utopies cheminent sous terre dans les conduits. Elles s’y ramifient en tous sens. Elles s’y rencontrent parfois, et y fraternisent’… C’est très beau », conclut Robinson.

À quel point c’est grave

Nous voulons encore parler de la fin. La fin du livre, la fin du monde. Pouvons-nous nous en sortir, parce qu’il n’y a pas de destin ? L’espoir est-il encore permis ?

Sa voix descend d’un cran. « J’ai écrit mon livre en 2019. Et tout ce que je montre reste toujours possible. Mais on est de plus en plus proches de la catastrophe. »

Le bon référent pour mesurer la gravité, dit-il, c’est Johan Rockström, le climatologue suédois qui dirige l’Institut de Potsdam pour la recherche sur les conséquences du climat — l’un des plus prestigieux centres scientifiques au monde sur ces questions. « La diplomate Christiana Figueres l’appelle Johan Rockstar », ajoute-t-il en souriant. « Une sorte de scientifique en chef de la planète. » Lors d’un dîner récent, il lui a expliqué la situation.

« On ne va pas devenir Vénus — sur Vénus, l’atmosphère s’est évaporée et la surface est à 460°C. Ce n’est pas ce qui nous attend. C’est physiquement impossible compte tenu de notre distance au Soleil. Ce n’est pas l’espace, c’est le temps. On s’approche du Pliocène. Une planète sans glace. Il y a eu des périodes, il y a environ trois millions d’années, où il n’y avait pas de glace sur cette planète. Le niveau des mers était 70 mètres plus haut. »

Il s’arrête.

« Si nous enclenchons cette série de boucles de rétroaction qui s’accélèrent — la fonte du permafrost qui libère du méthane, ce qui réchauffe encore, ce qui fait fondre plus de glace, et qui réchauffe encore —, il arrivera un moment où, même si toute l’humanité disait ‘D’accord, on a compris, on va arrêter’, nous n’aurons plus la capacité physique de l’arrêter. »

« Ce n’est pas facultatif, ce n’est pas un jeu. C’est le destin de la biosphère et de l’humanité. L’humanité ne disparaîtra pas. Mais la civilisation s’effondrera. Des milliards de gens pourraient mourir. On entrerait dans une guerre de tous contre tous. » Il regarde la table. « Et c’est suffisamment grave pour qu’on en parle en ces termes. »

Il insiste, et c’est cette image qui restera. « Vous pourriez faire exploser toutes les bombes nucléaires de la Terre, ce ne serait qu’un incident mineur dans un processus que nous ne pourrions pas arrêter. Quelle influence avons-nous sur le système ? Combien d’énergie pouvons-nous y injecter ? Nous en sommes effroyablement proches, et les gens n’en parlent pas en ces termes. »

L’utopie est un voyage

Que faut-il faire, donc ?

« Il faut travailler à un document utopique, mais détaillé et pratique. Un plan qui s’apparente vraiment au keynésianisme et à la social-démocratie. Pas trop radical, mais qui mène à des résultats radicaux. » Selon Robinson, c’est ce que Piketty et Gabriel Zucman et le World Inequality Lab sont en train de produire — un plan complet de transition économique et fiscale mondiale qui pourrait être un programme politique. Robinson l’a lu en avant-première.

« Cent trente-six pages. Le résumé fait vingt pages. Cela pourrait immédiatement constituer un programme politique. C’est ce que je réclame : économistes, historiens, donnez-nous une économie. Assez de critiques, ça suffit, l’exercice académique. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un plan et d’une législation. »

Cela fait de lui un utopiste ? Il acquiesce. « Mais l’idée cruciale, c’est celle de H.G. Wells. » Le grand écrivain britannique du tournant du XXᵉ siècle qui a écrit La Machine à explorer le temps et La Guerre des mondes, fut aussi l’un des grands penseurs utopistes de son époque. « Pour lui, l’utopie n’est qu’une direction positive dans l’histoire. C’est dynamique. Ce n’est pas une destination. C’est un voyage. Ce n’est pas un état final parfait — et c’est pour ça que les gens critiquent l’utopie. ‘Oh, l’idéalisme, n’a pas de place dans l’histoire.’ Non, c’est n’importe quoi ! L’utopie n’est qu’une définition d’une des voies que l’histoire pourrait prendre. Il faut dire : ‘Allons dans cette direction’. »

C’est un peu, ajoute-t-il, ce que H.G. Wells a fini par produire avec Bretton Woods — les accords financiers de 1944 qui ont façonné l’ordre économique d’après-guerre. « Bellamy aussi, en Amérique. Looking Backward from the Year 2000, un roman utopique des années 1890. Il y avait deux cents clubs Bellamy. Ils ont obtenu le vote des femmes, le Sénat élu, les progressistes de l’ère Roosevelt. C’était simplement du socialisme transposé en Amérique. »

Un mois sur un glacier en Alaska

N’a-t-il pas peur, comme le soulignent plusieurs économistes libéraux, que des politiques de redistribution trop importantes, finissent par brider l’innovation dont nous avons besoin pour lutter contre la transformation climatique ? 

Il réfléchit et il nous répond : « Prenez les glaciers. » Il fait partie d’un institut pour la gestion des glaciers, créé par des lecteurs du Ministère. Le mois prochain, il vivra — comme dans le roman — une semaine sur un glacier en Alaska, en coopération avec les autochtones qui en exercent le contrôle. « Cette première saison, nous équipons le glacier d’instruments pour observer son mouvement et ce qu’il y a en dessous. Ensuite, peut-être, pomperons-nous l’eau qui se trouve sous lui pour le ralentir. »

L’idée peut sembler folle, mais elle repose sur un précédent naturel : un courant glaciaire en Antarctique s’est arrêté il y a 150 ans car l’eau sous-jacente — celle qui sert de lubrifiant entre la glace et la roche — a été détournée vers un autre bassin versant. « Si cela marche en Alaska, on pourra essayer en Antarctique. Cela nous donnerait peut-être 500 ans. En 500 ans, on pourrait peut-être extraire une grande quantité de dioxyde de carbone de l’atmosphère et terraformer la planète pour la rendre à nouveau habitable. »

Il est plus prudent à propos de l’autre forme de géo-ingénierie qu’il décrit dans le roman : la pulvérisation de particules dans la stratosphère pour réfléchir une partie du rayonnement solaire. Il évoque Stardust, une entreprise israélienne qui veut breveter une formule secrète pour une poussière plus efficace que le dioxyde de soufre. « David Keith n’aime pas cela, et c’est mon principal conseiller dans ce domaine. » Keith, climatologue à Harvard, est le grand nom mondial de cette spécialité controversée. « Sur le ralentissement des glaciers, il n’y a pas d’effets secondaires indésirables. C’est juste un outil parmi d’autres, mais pourrait nous faire peut-être gagner un peu de temps. »

Contre la pureté

Sur la France et le nucléaire, Robinson formule un jugement qui surprendrait sans doute plusieurs lecteurs. « Le mouvement écologiste français a commis une erreur de catégorie. Le nucléaire était une technologie de transition pour les deux prochains siècles ; l’essentiel était qu’il ne brûlait pas de carbone. Aujourd’hui, le solaire et les batteries peuvent faire le travail, donc nous n’avons probablement plus besoin de nouvelles centrales. Mais il n’y a aucune raison d’adopter une attitude moralisatrice à l’égard du nucléaire en tant que tel. »

Puis il déplace aussitôt la discussion vers ce qui l’intéresse davantage que la technologie elle-même : les institutions. « Le nucléaire français a démontré la primauté de l’État sur le capital. Aux États-Unis, le nucléaire était dangereux parce qu’il fallait en tirer un profit, on cherchait donc à réduire les coûts. Lorsque c’était la Marine américaine ou le réseau électrique public français qui s’en chargeaient, la priorité était la sûreté, pas la rentabilité. »

S’agit-il alors de défendre une forme de pureté écologique ? Le mot provoque immédiatement une réaction : « Je déteste l’idée de pureté. ‘Je suis un écologiste pur’, ‘je suis pur ceci ou cela’. La pureté n’a jamais rien apporté de bon, dans quelque domaine que ce soit, parce que ni l’humanité ni le monde ne sont purs. »

Chez Robinson, le salut ne vient jamais de ceux qui ne se salissent jamais les mains. Il vient des bâtisseurs, des négociateurs, de ceux qui travaillent dans les interstices du possible. C’est pourquoi, lorsque nous mentionnons Laurence Tubiana, son visage s’éclaire immédiatement.

« Ah, je l’ai rencontrée. J’ai dîné avec elle il y a deux ou trois ans, ici à Paris. Elle est géniale. C’est l’une des Mary Murphy. »

Mary Murphy est le nom du personnage de la directrice du Ministère pour le futur. « Quand je l’ai écrit, je pensais à plusieurs femmes : Tubiana — l’ambassadrice française pour le climat lors de la COP21 et l’une des architectes de l’Accord de Paris —, Christiana Figueres — qui dirigeait la CCNUCC au moment de cet accord —, Mary Robinson — l’ancienne présidente irlandaise devenue diplomate du climat —, et aussi Christine Lagarde et Angela Merkel. Mais en ce qui concerne spécifiquement le climat et au sein du gouvernement, Tubiana est un modèle décisif. »

Il regarde par la fenêtre. « Au fait, à quelle altitude est Paris par rapport au niveau de la mer ? »

Nous hésitons : « Entre 60 et 80 mètres… »

« Ah, ça va. » Il a l’air soulagé. Par scrupule, nous vérifions sur notre téléphone. L’altitude moyenne de Paris est de 35 mètres. Robinson pose son café. « Oh. Pas assez. Si toute la glace fondait — ce qui n’est pas impossible compte tenu de ce que nous provoquons —, le niveau de la mer monterait de 70 mètres environ. Ce serait un coup fatal pour la civilisation. Pas pour l’humanité comme espèce. Pour la civilisation. »

L’IA, c’est juste de la SF devenue réalité

Avant de partir, il revient sur l’intelligence artificielle : « L’IA, c’est juste de la science-fiction devenue réalité. Mais nous sommes tellement crédules face au test de Turing. » Le test de Turing, du nom du mathématicien britannique Alan Turing qui l’a imaginé en 1950, postule qu’une machine peut être considérée comme intelligente si un humain conversant avec elle ne peut pas la distinguer d’un autre humain. « C’est un seuil très bas. On peut le réussir. Vous voyez une IA, elle vous répond, et vous vous dites : ‘Oh mon Dieu, il y a une conscience là-dedans.’ Non. Elle n’est pas consciente, elle ne va pas conquérir le monde, la singularité n’existe pas. Les mauvaises idées de science-fiction nous ont donné une vision du présent qui est déformée et erronée. »

Et puis, plus bas : « Tout le monde projette ses rêves sur une réalité qui est en effet étrange, intéressante et en pleine mutation. »

Il finit son café d’une gorgée — il était froid depuis vingt minutes — et range son carnet de notes dans une besace en cuir râpé.

Jamais redescendu

Sur le perron, il regarde d’abord dans la direction du réservoir de Montsouris — l’un des cinq grands réservoirs d’eau de Paris, à deux pas de là —, puis dans la direction opposée, vers PSE.

« J’aurais bien aimé qu’on fasse cet entretien au réservoir. De l’eau, des tuyaux, des colonnes. C’est très marxiste, un réservoir. Base et superstructure. La base est cruciale. »

Il sourit pour la troisième fois de l’après-midi. C’est rare. Avec lui, le sourire est une décision, pas un réflexe.

Nous lui demandons, avant qu’il file, ce qu’il faudrait écouter en lisant cet entretien. Il hésite longuement. « Il y en a trop. Il y en a trop. » Puis il se reprend : « Satyagraha de Philip Glass. Pas le philosophe — le compositeur américain. C’est un opéra industriel, répétitif, fou, qui finit par se résoudre en une sorte de paix. La force de paix de Gandhi. Quand j’écrivais Mars la rouge, je l’écoutais trois fois par jour. »

Il l’a écouté mille fois et ne l’a jamais vu sur scène. L’œuvre passait à l’Opéra de Paris au printemps. Il l’a manquée. Il se frappe le front. « J’aurais dû vérifier les dates. C’est là, l’utilité de l’IA, je suppose. On peut chercher où Satyagraha est joué dans le monde, obtenir le programme pour les deux années à venir. »

Il rit une demi-seconde. « J’aurais pu faire comme Jameson avec son Ring. »

Nous restons un moment à le regarder remonter la rue du Père Corentin, la besace en cuir râpé contre la hanche, la silhouette un peu voûtée d’un homme qui marche depuis quarante ans dans la même direction. Il ne se retourne pas.

Paris est à trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. 

Le glacier Thwaites, en Antarctique occidental — qu’on surnomme déjà the Doomsday Glacier (le glacier de l’Apocalypse) —, contient à lui seul de quoi faire monter les océans de soixante-cinq centimètres. Si tout le bassin qui l’entoure venait à céder, ce serait trois mètres. Dans un mois, Robinson sera là-haut quelque part sur un glacier d’Alaska, à mesurer l’eau sous la glace, à essayer de comprendre comment on pourrait pomper, ralentir, gagner du temps.

« Nous sommes dans une culture de science-fiction », disait-il tout à l’heure. 

« Un roman de science-fiction, en quelque sorte. Nous l’écrivons tous ensemble. »