S01/07
Dimanche 7 juin 2026
Textes

Que peut un corps ? Nicolas Mathieu à Roland-Garros

Le lauréat du prix Goncourt a passé les derniers jours à Roland-Garros en compagnie de Spinoza pour nous livrer cette fascinante méditation sur la terre battue.

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Spinoza à Roland-Garros © Tundra Studio

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Jean-Sébastien BachPassion selon Saint Matthieu

Quand j’étais étudiant, je regardais deux films par jour et je lisais des livres que je ne comprenais pas. La conquête consistait alors à gagner des phrases, c’est-à-dire sur une page opaque, peu à peu, élucider une phrase, une autre, gratter un paragraphe.

C’est comme ça qu’on rencontre des philosophes au-dessus de ses forces, Gilles Deleuze dans mon cas. Et pourtant, deux ou trois phrases resteront. Deleuze quelque part parle de Spinoza et d’une question qu’il serait le premier à poser dans l’histoire de la pensée.

Que peut un corps ?

Ça n’a l’air de rien. Ça a même l’air d’être un peu n’importe quoi. Mais quand on y pense.

Cette année, j’ai obtenu une accréditation pour assister au tournoi de Roland-Garros. Je regarde des matchs, je divague, j’écris sur le tennis. Un rêve.

Et dans les tribunes du Chatrier, il m’arrive de songer à Spinoza et à sa fameuse question : que peut un corps ?

Sinner, le joueur de bowling, chaque geste idéal, chaque fois ou presque : le strike. Sa défaillance de cette année n’y change rien. Vous verrez à Wimbledon. Répétition, variation, constante, mieux que Planck. Alors comment ça marche, un corps, pour accoucher de cette régularité, de cette intensité, comment fait-on pour que chaque balle soit une mission ?

Je les ai regardés, sous le soleil implacable d’une de nos canicules prématurées, deux heures de rang, trois heures, et qui tenaient. Djokovic et ses 40 ans. Les épaules de Loïs Boisson, miracle de technologie purement biologique. Fonseca qui remonte deux sets perdus. Kouamé et ses cinq heures de match contre Adolfo Daniel Vallejo, alors qu’il n’a même pas l’âge de passer le permis. Comment ça peut, jusqu’où ça va ? 

Et les petits gabarits, Corentin Moutet par exemple, le corps n’ira pas au-delà, alors le toucher, la malice sans cesse, le service à la cuillère en traître, pour un point grapillé, l’espièglerie. Ulysse contre le cyclope. Il n’y a pas lieu d’être dualiste ; la ruse reste affaire de corps. La pensée, nécessairement, est physique. 

Giovanni Mpetshi Perricard : service à près de 250 km/h. Un corps sur terre, parce qu’il est grand et qu’il a répété le même geste cent mille fois est devenu capable, armé d’une raquette, de muer l’énergie de son corps en cette énergie cinétique presque pure. Miracle, mystère ? Biomécanique. 

Je me souviens de Thomas Muster immobilisé sur une chaise, une jambe blessée, tendue, et qui continuait l’entraînement : coup droit coup droit coup droit. Quand le corps ne peut plus, il peut encore. Nadal, marathonien. Ce corps d’apparence increvable, en réalité miné, crucifié, boosté aux anti-inflammatoires, deux perforations intestinales. Dolorisme. Un corps, dans notre culture, ça se sacrifie. Que peut un corps ? Souffrir pour la cause. 

Gaël Monfils raconte ça quelque part : face à l’Espagnol génie de la terre battue, à Monte-Carlo, il connaît un jour de grâce comme ça peut arriver. Le Français marche sur l’eau, revers implacable, Nadal dominé, dragée haute, et puis Monfils dont les qualités athlétiques sont pourtant phénoménales, commence à manquer de gaz. En face, un corps impossible est à la manœuvre. Un 6/0 suivra. 

Quand on regarde depuis les tribunes tous ces joueurs, ces joueuses qui poussent des cris et transpirent comme des bêtes, à la vérité, on pense assez peu à Spinoza. Mais on ne cesse pas de se dire que ces gens-là en bavent pour nous, pour répondre à cette drôle de question. La question du corps, de sa limite. Et tandis que je regardais Jodar remonter Carreno Busta, je me suis mis à délirer d’autres questions, pas moins graves : qu’est-ce qu’il faut sacrifier de soi, de sa vie, de sa jeunesse, pour arriver là ? Ça fait quoi de monter dans un classement, des limbes jusqu’au sommet, et soudain trouver sa butée, la ligne qui ne sera jamais franchie ? Qu’est-ce que c’est la joie d’un joueur qui, un jour, sait qu’il est allé tout au bout de ses ressources ? Peut-on penser hors du corps ? 

Dans Du Revers (Métailié, 2026), Luis Torres de la Osa observe qu’on n’a pas encore écrit le roman d’un match en cinq sets. Après deux semaines passées à Roland-Garros, je me dis que c’est exactement l’inverse. Il faudrait précisément voir un match comme un livre. Le lieu d’une pensée par le corps, d’une esthétique, d’un drame, d’une leçon de vie. Ça a l’air d’une pirouette, mais passé un certain stade, une fois qu’on a regardé assez longtemps des échanges, des services et des volées, les gestes ne sont plus si loin des mots. Le jeu, alors, devient langage. On se met à le lire couramment. On devient bilingue. Reste à traduire ce que l’on a entrevu de toute cette beauté.  

Ce que peut notre corps, en dernière instance, c’est muer n’importe quoi en langage. Alors j’attends le grand poème de la finale.