De la distinction jeteurs / gardeurs
Avant les Ferrari électriques et l'ère des algorithmes, il y avait cette question : de quelles <em>choses</em> faut-il s'entourer pour se reconnaître soi-même ?
En avril 2016, lors d’une interview radio avec Bob Lonsberry sur la station WHAM 1180 de Rochester, on a demandé à Trump de nommer son verset biblique préféré, et il a cité du tac-au-tac le passage : « Œil pour œil, dent pour dent ».
Lisons-le dans le texte : « Ce n’est pas une chose particulièrement gentille, mais vous savez, quand on regarde ce qui arrive à notre pays, je veux dire, vous voyez ce qui se passe avec notre pays, comment les gens profitent de nous, comment ils se moquent de nous et rient de nous et nous rient au nez, et ils prennent nos emplois, ils prennent notre argent, ils prennent la santé de notre pays. Et nous devons être très fermes et nous devons être très forts, et nous pouvons apprendre beaucoup de la Bible, ça je peux vous le dire. »
Au fil des siècles, la loi du talion est devenue l’emblème de la vengeance perpétuelle. Les Évangiles l’opposent à l’esprit de pardon, et Shakespeare l’a immortalisée dans le livre de chair réclamée par Shylock.
Pourtant, telle que la lisent les sages du Talmud, elle dit exactement l’inverse de ce qu’on lui prête.
Pour le comprendre, j’ai interrogé la rabbine Myriam Ackerman. « Ce qui est intéressant, m’explique-t-elle, c’est qu’on a presque fait de la loi du talion une sorte de poncif anti-juif. Elle est devenue l’idée même que le système juif de justice serait fondé sur la vengeance perpétuelle. »
Or il suffit d’ouvrir le traité Bava Kamma pour découvrir que les rabbins refusent absolument cette interprétation.
« On aurait pu penser que ‘œil pour œil’ voulait dire mutilation physique, mais ce n’est pas le cas. Le Talmud dit très vite : il vaut mieux régler cela par de l’argent. Si l’agresseur était déjà borgne, on lui infligerait un dommage plus grand que celui qu’il a causé. Une justice purement mathématique conduirait à des disproportions irréparables. »
Le Talmud distingue alors cinq postes de réparation : la gravité du dommage, la douleur, les frais médicaux, la perte de revenus, et, c’est le plus beau, l’humiliation. On est dans une logique réparatrice, pas vengeresse.
Et la formule elle-même ? « ‘Œil pour œil’ signifie littéralement un œil à la place de l’œil, donc une compensation. Personne, dans la lecture talmudique de Bava Kamma, n’envisage que cela ait pu signifier vendetta ou escalade. Dans une forme primitive, la formule voulait dire : le système prend en charge le châtiment pour que ça s’arrête. »
C’est ici que le talion cesse d’être une malédiction et devient une intuition juridique très moderne : le tort doit être nommé, mesuré, payé, pour ne plus être à payer. Là où la vengeance ouvre indéfiniment le compte, le talion bien compris le solde.
Ce que les rabbins de Babylone avaient compris au IIIe siècle, c’est qu’aucun conflit ne se termine tant qu’il reste un face-à-face : il faut un troisième terme, une instance, une monnaie, une mesure, quelque chose qui ne soit pas un autre œil.
Le plus frappant dans la démarche talmudique, c’est qu’elle est systématique. Chaque fois que la Torah dit quelque chose de violent, les rabbins s’emploient à en désamorcer la lettre. La peine de mort est prescrite sur le papier, mais le Talmud a tellement encadré son application qu’un tribunal qui en prononçait une en sept ans était qualifié de tribunal sanguinaire. « Cette démarche de désamorçage des textes les plus violents devrait peut-être nous inspirer aujourd’hui, dit la rabbine Ackerman. Au lieu de les réutiliser à la lettre, on devrait essayer de désamorcer la charge de violence symbolique qui y demeure. »
Désamorcer. Voilà, le mot. Les sociétés addictes à la guerre ne guérissent pas d’elles-mêmes : elles ont besoin d’un tiers, d’une instance extérieure, d’une mesure qui permette de transformer la dette de sang en dette tout court, une dette qu’on peut, à la fin, déclarer payée. Tant qu’on reste dans la logique du miroir, une roquette pour une roquette, une sanction pour une sanction, une humiliation pour une humiliation, on ne fait que dévisser la prochaine poupée russe.
Ce que les sages de Babylone avaient compris en méditant sur le bœuf qui aurait donné un coup de corne à un autre bœuf, c’est qu’il faut sortir du face-à-face. Quant à savoir qui, aujourd’hui, est prêt à jouer ce rôle, c’est une autre question, et la réponse n’est pas évidente.
L’une d’entre elles est donnée par un humoriste israélien, Yohai Sponder, dans l’un de ses spectacles : les « Babushka Wars », faut-il traduire ? La guerre-poupée russe. Une guerre qui en contient une autre, qui elle-même en contient une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que plus personne ne sache très bien où commence la guerre, où elle finit, ni même s’il existe encore un dehors de la guerre.
La guerre que nous regardons depuis le 7 octobre 2023 n’est pas une guerre, c’est une guerre dans une guerre dans une guerre. Chaque guerre emboîtée prétend être la cause, la justification ou la réparation de la précédente : les frappes contre l’Iran s’expliquent par le 7 octobre, qui s’explique par Gaza, qui s’explique par les intifadas, qui s’expliquent par 1948, et ainsi de suite jusqu’à Abraham négociant son lopin de désert avec les Hittites. Là où Clausewitz voyait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens, Sponder voit la guerre comme la continuation de la guerre précédente par les mêmes moyens, en plus petit. J’ai bien peur que Sponder nous en dise plus sur les conflits actuels que Clausewitz.
Avant les Ferrari électriques et l'ère des algorithmes, il y avait cette question : de quelles <em>choses</em> faut-il s'entourer pour se reconnaître soi-même ?
Là où Philip K. Dick demande « mes souvenirs sont-ils les miens ? », la pensée hassidique répondait déjà avec une question : « ce monde est-il le vrai, ou seulement l’écorce d’un autre ? »