La pilule rouge de Slavoj Žižek
« La bataille doit être gagnée à l’intérieur de cette Matrice : il faut y retourner », à l'ère des néoréactionnaires, l'aggiornamento de la lecture de <em>Matrix</em> par le plus grand philosophe slovène.
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Détail de l'affiche de Roland Garros 1981
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Pamela Druckerman a fait de son expatriation parisienne une matière littéraire, de l’éducation à la française un bestseller mondial, de son investissement tardif dans le tennis un sujet philosophique. Journaliste américaine installée à Paris Downtown depuis plus de vingt ans, elle publiera en 2027 The Monogamy Prize, son livre le plus personnel et, disons, le plus subversif. Subversif pour une Américaine à Paris, et c’est cela, peut-être, le plus intriguant. Pierre Louÿs version pasteurisée — et rien à voir, précisons-le, avec « Stormy Daniels », la call-girl avec qui Donald Trump semble avoir eu une aventure. Pamela Druckerman raconte comment, à quarante-neuf ans, une femme fidèle décide de ne plus l’être. Et ce que cette décision révèle sur le mariage, le désir, le vieillissement, et le prix que nous consentons à payer pour le sentiment d’être raisonnable. Une transposition des affres de Cécile de Volanges en plein XXIe siècle : voilà qui intéressera les Merteuil et autres Valmont majoritaires dans nos contrées et assez rares, outre-atlantique.
Pamela Druckerman est née à Miami, dans une famille juive ashkénaze.Après des études et une carrière de journaliste économique à New York, couvrant l’Amérique latine pour le Wall Street Journal, elle suit son mari britannique à Paris au début des années 2000. De cette expatriation, elle tire d’abord Lust in Translation (2007), enquête comparative sur l’infidélité conjugale dans plusieurs pays, puis Bringing Up Bébé (2012), qui devient un phénomène éditorial mondial en révélant aux parents américains les vertus supposées de l’éducation à la française. Traduit en trente et une langues, le livre installe Pamela Druckerman comme l’observatrice attitrée de la singularité française vue de l’intérieur : ni tout à fait étrangère, ni tout à fait parisienne.
Le « prix de la monogamie », c’est cette récompense imaginaire que Druckerman imagine comme un homme en collants et chapeau pointu venant remettre un ruban sur coussin de velours : « le Nobel de la fidélité, la Croix de guerre de la passion » — après 25 ans d’analyse, je ne juge plus les fantasmes de mes contemporains. À quarante-neuf ans, après près de vingt ans de mariage avec S., journaliste britannique prolixe tandis qu’elle a les pires difficultés à écrire, elle est en bonne voie pour décrocher ce prix. Jusqu’au soir où un ancien contact de Wall Street, de passage à Paris, lui dit — les yeux dans les yeux : « I want to have sex with you. »
Ce que Pamela Druckerman décrit ensuite n’est pas une histoire d’adultère française. Plutôt un thriller américain, entre Octobre rouge et Nimitz, retour vers l’enfer, pour évoquer deux drames intimistes. Qu’est-ce que la fidélité signifie réellement, qu’est-ce que le désir dicte à une quinquagénaire bientôt ménopausée ? Le livre alterne entre la liaison avec le banquier, oui, elle cède, ce n’est pas la Princesse de Clèves mais celle de Miami, les séances chez sa psychanalyste française, une ashkénaze qui préfère demeurer anonyme. On trouve également des conversations avec son mari muni de bouchons d’oreille en silicone, et des escapades à Reykjavik où sa mère vient de se fracturer le col du fémur.
À ce tableau vient s’ajouter, de manière inattendue, le tennis : sport qu’elle découvre tardivement et qui devient la métaphore centrale du livre. La difficulté de progresser, la grâce d’être dans le moment présent, l’impossibilité de tricher avec soi-même, et l’absence de coup droit : à Paris, on n’aime que les coups tordus.
Nous sommes dans un café du 3e arrondissement, en plein cœur du Fucking Zoo où elle et moi habitons, mais pas ensemble. Pamela Druckerman arrive avec un exemplaire de son manuscrit sous le bras : les épreuves viennent d’arriver. Elle commande un citron pressé qui mettra la moitié de l’entretien à arriver.
Pamela DruckermanC’est tout à fait vrai, et c’est fascinant. Le jeu vient du Moyen Âge : il se pratiquait dans les monastères royaux, par des Français, et à la cour. De là, il s’est répandu dans toutes les cours d’Europe. C’était le jeu de paume : on jouait à mains nues, puis avec des raquettes. Ce nom même, « tenis », vient du français. Au XIXe siècle, des entrepreneurs britanniques s’en emparent et en font un sport bourgeois, accessible aux classes moyennes. Ce sont eux qui codifient les règles, fabriquent le matériel, fondent les clubs. Wimbledon était à l’origine un club de croquet : pas de tennis du tout. Ils ont adapté les terrains au tennis et ont organisé le premier tournoi.
Dès le début, hommes et femmes jouaient ensemble. C’était l’un des premiers espaces sportifs où les deux sexes pouvaient se mêler socialement de façon acceptable. Une sorte de permission mondaine.
Ça aussi, c’est une histoire anglaise qui finit en France. Les premiers courts étaient en gazon. Or le gazon mourait sous le soleil à la Côte d’Azur, et en hiver, il disparaît. Les Britanniques qui passaient l’hiver sur la Côte d’Azur ont eu besoin d’une autre surface. Il y avait une fabrique de poteries dans le coin. Ils ont récupéré les tessons cassés, les ont broyés, et en ont fait un court.
La terre battue, c’est une invention de nécessité, faite par des Anglais en vacances dans le Midi.
Petite, oui, et j’ai joué au « tennis team » de mon lycée. Mais très vite, j’ai compris que je n’avais pas le talent de ceux que j’admirais. J’étais correcte. Puis, comme beaucoup de gens, une fois que j’ai eu des enfants, j’ai presque arrêté. Des années ont passé. Et puis, pendant la pandémie, un ami qui adorait le tennis m’a dit qu’il allait faire un stage en France. Sans réfléchir, j’ai dit oui. Même si je n’avais pas beaucoup joué depuis des décennies.
Un choc plutôt. Cinq jours de stage. À la fin, j’étais physiquement détruite, littéralement. Je ne fais pas d’application sportive, pas de yoga ; je lis, c’est à peu près tout. Mais j’ai compris quelque chose d’étrange : retrouver le tennis, c’était comme retrouver un vieil amour d’enfance. La connexion était immédiate. Mon corps avait gardé en mémoire les gestes, les déplacements, le rapport à la surface. Tout était là, en moi, en attente. Et je traversais une sorte de crise, dans mon travail, dans ma vie. Le tennis m’a ouvert une dimension nouvelle à explorer.
J’avais eu un livre très bien reçu, Bringing Up Bébé, et le suivant avait eu un succès… plus normal.
J’étais négative par rapport à mon travail, je tournais en rond. Et l’un de mes entraîneurs m’a dit quelque chose de simple qui m’a beaucoup frappée : ne vous concentrez pas sur vos faiblesses, elles seront toujours là. Concentrez-vous sur vos forces. C’est une évidence. Mais parfois les évidences, il faut vous les dire.
Je crois que le tennis a quelque chose de singulier, qui a à voir, bizarrement, avec les smartphones.
Quand on est sur un court, on est séparé de son téléphone et obligé de se concentrer sur une seule chose : la balle. Si votre attention dévie une seconde, vous perdez le point. C’est l’antidote parfait à la distraction. Vous êtes forcée d’être dans le moment présent. Et ce n’est pas propre à mon niveau : j’ai assisté aux qualifications de Roland-Garros il y a deux semaines, j’écoutais les entraîneurs parler à leurs joueurs pendant le match, et c’était toujours le même mot d’ordre : ce point, ce point, ce point. Même pour les meilleurs au monde, le défi est là, toujours.
Ce qui me frappe, c’est que mes petites luttes de joueuse du dimanche ressemblent, en miniature, à ce qu’il traverse. Il doit lui aussi convoquer quelque chose d’animal à chaque échange, maintenir une confiance absolue dans ses forces point après point, revenir sans cesse au moment présent — et exploiter chaque opportunité, comme il le dit lui-même.
Oui. Il m’a regardée jouer un moment, et il m’a dit : vos coups sont bons, vous vous déplacez bien, mais votre jeu manque de quelque chose de crucial. J’ai demandé quoi. Il a dit : la haine.
Il m’a expliqué que mon jeu était trop passif. Que j’attendais, que je répondais, que je laissais l’autre décider du rythme. Et que j’étais arrivée à un stade — au tennis, et je crois aussi dans ma vie — où j’avais besoin de fixer les termes de la relation. D’être celle qui impose le tempo. C’est une leçon de tennis. C’est aussi autre chose.
C’est exactement cela. Les bons entraîneurs sont de bons psychanalystes : ils voient qui vous êtes à travers votre tennis. Mon entraîneur me disait : vous frappez un bon coup, et ensuite vous restez là à le contempler, et vous ratez le suivant. C’est mon problème au tennis. C’est peut-être mon problème en général.
Qu’alors que les taux réels d’infidélité sont très similaires en France et aux États-Unis, selon les grandes enquêtes nationales, le discours sur cette question varie énormément. En France, l’amour est une excuse en soi. Si vous dites « j’ai trompé mon mari parce que je suis tombée amoureuse », cela suffit presque à clore le débat. L’amour justifie. Aux États-Unis, c’est l’inverse : l’infidélité vous rend moralement indigne. Elle invalide tout. Donc les Américains qui trompent leur conjoint se retrouvent dans une confusion terrible : ils font quelque chose qu’ils veulent vraiment faire, mais qui les transforme, dans leur propre récit, en personnes horribles. Alors beaucoup convertissent la liaison en histoire d’amour, juste pour normaliser la chose.
En France, on peut se raconter une autre histoire : que c’est un épisode, un instant, que ça n’envahit pas le reste. Ce n’est pas forcément plus honnête, mais c’est moins culpabilisant. L’institution conjugale n’est pas forcément remise en question pour autant.
Oui, et c’est un paradoxe absolu. On exige une transparence totale dans les relations intimes, et on vient de réélire l’homme qui ment constamment, compulsivement, mais aussi de façon transparente. Il y a une dissociation complète entre ce qu’on accepte d’un président et ce qu’on accepterait d’un conjoint. Ou peut-être y a-t-il un accord tacite avec le public : vous faites semblant de dire la vérité et nous faisons semblant de vous croire.
Ce qui m’intéressait, c’est ce que cette réflexion révèle, pas la décision en elle-même. La proposition m’a donné à penser. Elle m’a fait comprendre quelque chose que je n’avais pas formulé : que la monogamie est un choix qu’on renouvelle, ou qu’on ne renouvelle pas. Que ce n’est pas un état naturel : c’est un engagement qu’on peut examiner.
Et le tennis est arrivé au même moment, comme une autre manière d’entrer dans une zone non rationnelle, de faire quelque chose de très corporel, d’animal. Vous jouez sur de la terre, vous vous salissez, vous vous épuisez. Il y a quelque chose de très libérateur là-dedans.
C’est l’un des aspects qui m’a le plus surprise.
Quand j’ai commencé à jouer au Luxembourg — ce qui n’est pas simple : il y avait une liste d’attente pour les cours et une espèce de mafia des créneaux — je me suis retrouvée dans un groupe de retraités français d’âge moyen. Américaine dans le sixième arrondissement, entourée de gens qui connaissaient Paris d’une manière que je n’avais jamais approchée.
Le tennis vous force à avoir une vie sociale. Il y a ce qu’on partage sur le court, mais aussi tout ce qui se construit autour. Pour quelqu’un d’expatrié, c’est une façon inattendue d’entrer dans un pays.
« La bataille doit être gagnée à l’intérieur de cette Matrice : il faut y retourner », à l'ère des néoréactionnaires, l'aggiornamento de la lecture de <em>Matrix</em> par le plus grand philosophe slovène.
La leçon magistrale du Panthéon pour dire Jean-Jacques Rousseau au contemporain.