Jasmine Sun est l’une des voix les plus influentes aux États-Unis sur l’intelligence artificielle et ses imbrications entre politique, technologie et anthropologie. Elle vit à San Francisco, au cœur de la Silicon Valley, dont elle analyse les tendances et la culture pour sa newsletter et la revue américaine The Atlantic. Elle a accordé au Grand Continent un long entretien pour parler des lumières sombres qui, depuis les baies vitrées de la Silicon Valley, ont désormais pénétré les couloirs du Pentagone et de la Maison-Blanche. Si vous souhaitez recevoir ce qu’on ne lit nulle part ailleurs (avant de le voir repris un peu partout), pensez à vous abonner à la revue

Pour capturer les transformations radicales provoquées par la course à l’intelligence artificielle, vous avez récemment forgé une expression qui circule bien au-delà de la côte Ouest : le « populisme IA ». Qu’entendez-vous par cette expression ?

Le populisme IA est une vision du monde où l’intelligence artificielle n’est plus seulement perçue comme une technologie ordinaire, mais comme un projet politique porté par une élite et qu’il faut combattre par une large alliance populaire. 

Selon ce cadrage narratif de plus en plus influent, l’IA est comprise comme un projet conçu par des milliardaires hors-sol à des fins sinistres — l’« efficacité capitaliste », c’est-à-dire les licenciements, et la « gestion des populations », c’est-à-dire la surveillance —, en les imposant à une masse qui n’en veut pas. 

Le populiste de l’IA ne se demande pas vraiment si ChatGPT lui est personnellement utile, ou si les voitures autonomes Waymo sont plus sûres que les conducteurs humains. L’utilité de l’outil disparaît au regard du bouleversement social qu’il représente et une nouvelle technologie devient la matrice d’une nouvelle politisation.

Comment avez-vous découvert ce phénomène ?

J’ai eu le premier déclic à Washington. Je participais à une réunion à huis clos réunissant plusieurs figures de premier plan qui, dans le contexte hautement polarisé de la politique américaine, auraient normalement dû s’opposer frontalement.

J’ai pourtant observé une convergence inattendue. Des conservateurs se revendiquant du mariage traditionnel se retrouvaient aux côtés d’écologistes, ou encore de juristes engagés dans la lutte contre les monopoles et les politiques antitrust. Tous, malgré leurs désaccords profonds sur presque tout le reste, partageaient une même conclusion : la nécessité de réguler l’IA.

C’est là que j’ai compris qu’un nouveau clivage est en train de structurer en profondeur l’espace public américain : d’un côté, la concentration de l’argent et du pouvoir économique autour de l’IA, de l’autre, une coalition hétérogène mais de plus en plus large de ceux qui en contestent les effets.

Nous ne mesurons probablement pas encore à quel point une partie significative de la population rejette déjà l’IA. 

Mais quelle est l’ampleur réelle de ce phénomène ? Si l’on a récemment assisté à des moments significatifs, comme les contestations lors des discours d’inauguration et l’impact de l’encyclique du pape sur le débat public américain, les données ne semblent pas pour autant montrer un raz-de-marée anti-IA.

C’est tout le paradoxe. Selon les meilleures données dont on dispose, celles de David Shor et de Blue Rose Research, sur une liste d’une quarantaine de sujets qui préoccupent les électeurs américains, l’IA arrive à peu près au vingt-neuvième rang 1

Ce n’est donc pas encore, aujourd’hui, une force structurante majeure de la politique américaine. Mais, et c’est le point essentiel, c’est sans doute la question dont la saillance a le plus rapidement augmenté au cours de l’année écoulée.

Est-ce dans cette dynamique métapolitique qu’il faut comprendre la montée en puissance de ce thème chez des personnalités aussi éloignées politiquement que Bernie Sanders et Steve Bannon ? Cette convergence ne traduirait-elle pas davantage qu’une simple proximité idéologique, le fait que l’IA cristallise des préoccupations très différentes — emploi, pouvoir économique, souveraineté — au point de reconfigurer les clivages traditionnels ?

Tout à fait. Les cinq premières préoccupations des Américains sont le coût de la vie, l’économie, la corruption, l’inflation et la santé. Or si l’IA devient le facteur que l’on peut blâmer pour l’augmentation du coût de la vie, pour l’économie, pour la corruption et d’autres domaines, elle est déjà partie intégrante de ce qui structure déjà les priorités de l’opinion publique.

Lorsque certains dirigeants du secteur affirment eux-mêmes que la technologie pourrait transformer massivement l’emploi, tandis qu’une part importante de la croissance américaine est portée par les investissements liés aux centres de données et à l’IA, les questions économiques quotidiennes finissent par se reformuler autour d’elle.

Il y a également une part d’opportunisme politique, qui ne se limite pas à un seul camp.

On peut avoir passé des années à marteler les mêmes mots d’ordre sur le coût de la vie et sur les milliardaires, sans parvenir à les rendre vraiment structurants dans le débat public. Et voilà qu’arrive une force nouvelle, étincelante, dont les principaux promoteurs promettent qu’elle va tout changer. L’IA devient une raison flambant neuve de défendre les politiques que vous vouliez de toute façon faire passer. 

Aux États-Unis, « c’est la faute à l’IA » est en train de devenir le nouveau « c’est la faute à la Chine ».

Beaucoup y voient des analogies avec la séquence autour des cryptomonnaies et la rhétorique de l’« Anti-Crypto Army » 2 de la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, qui n’a pas débouché sur une coalition durable ni sur une transformation politique majeure. Pourquoi tout serait différent cette fois-ci ?

Parce que l’IA est une bien plus grande part de l’économie que la crypto ne l’a jamais été. La crypto ne représentait pas 30 ou 40 % de la croissance du PIB sur une année. La crypto n’apparaissait pas dans les quartiers comme les centres de données le font. La plupart des gens n’étaient pas poussés à utiliser la crypto dans leur travail, et l’adoption volontaire restait une affaire de niche, parce que c’était difficile et déroutant à utiliser. ChatGPT, par contraste, est l’application qui a connu la croissance la plus rapide de l’histoire de l’humanité.

Il y a par ailleurs une différence décisive dans le discours des dirigeants. Avec la crypto, Elizabeth Warren développait un récit, et l’industrie en tenait un autre, opposé. Avec l’IA, ce qui est fascinant, c’est que les risques dont parlent les populistes sont souvent les mêmes que ceux dont parlent les acteurs clefs de l’industrie. 

Quand le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, affirme que 50 % des emplois de bureau de premier échelon pourraient disparaître d’ici 2030, il construit un signal politique qui est d’autant plus fort qu’il est l’un des concepteurs mêmes de la technologie. 

Vous êtes donc convaincue que, lorsque Dario Amodei avance ses chiffres, il y croit vraiment. Ce n’est pas du marketing ?

J’en suis assez certaine. Cela m’agace quand on me dit qu’il fait simplement du battage pour son entreprise, qu’il ne croit pas à ce qu’il prédit. D’abord, je pense qu’il y croit pour de vrai. Ensuite, cela le dessert : ça le rend plus antipathique, ça rend les gens plus hostiles à l’IA. Comme stratégie marketing, ce serait absurde. Enfin, et c’est le plus important, la majorité des chercheurs et dirigeants de l’IA qui partagent exactement la même conviction que lui ne sont pas prêts à le dire à voix haute, parce qu’ils ne veulent pas être désignés comme ceux qui licencient leurs employés grâce à l’IA.

C’est l’un des points de votre travail qui paraissent les plus utiles aujourd’hui : les sources de l’industrie vous confient en privé des intuitions bien plus sombres sur les conséquences futures de l’IA,  avant de redevenir optimistes dès que vous allumez le micro… 

C’est une tendance structurante de mon travail d’enquête. Les gens me disent à huis clos des choses qu’ils refusent de dire publiquement. 

Quelqu’un de très central me lâchait lors d’une conversation informelle : « Je crois que la personne médiane est foutue, je ne sais tout simplement pas ce que je ferais si j’avais dix-sept ans et pas d’argent. » Puis, au cours de l’enregistrement, cette même personne se met à parler de toutes ces petites entreprises que l’IA va permettre de créer. 

Ce qui m’a le plus effrayée, ce n’est pas qu’ils aient des prédictions sombres, c’est qu’ils retournent leur veste à la seconde où je leur demande de s’exprimer publiquement. 

Un venture capitalist 3 très puissant m’a révélé que beaucoup de ses dirigeants lui confient vouloir licencier leurs employés pour les remplacer par l’IA, mais refusent d’en parler publiquement pour ne pas passer pour « des méchants ».

Je ne sais pas s’il s’agit du même, mais Marc Andreessen et quelques autres opposent publiquement à ces prédictions un argument classique : le « volume de travail fixe ». Pensez-vous qu’il s’agit d’un sophisme destiné à cacher l’impact réel de l’IA ?

Faisons d’abord le procès en règle de la thèse de Dario Amodei, parce que je ne suis pas non plus entièrement d’accord avec lui. La critique d’Andreessen repose sur le sophisme du volume de travail fixe et sur le paradoxe de Jevons : si une chose devient moins chère, la demande augmente. Si le logiciel est très bon marché, on en voudra davantage ; si la thérapie est gratuite, encore plus de gens y auront accès. Historiquement, c’est un excellent argument, et il s’est vérifié.

Ce que répondrait Dario Amodei, c’est que ces deux raisonnements supposent un lien indéfectible entre le travail et les humains. Ils supposent que plus de travail veut dire plus d’humains pour l’accomplir. Or ce que promet l’IA — surtout l’IA générale, capable de remplacer entièrement l’humain —, c’est précisément du travail sans humains. 

La demande de logiciels augmente, mais ce sont les IA qui les fabriquent. La demande de thérapie augmente, mais ce sont les IA qui la dispensent. 

Prenez l’ingénieur logiciel : aujourd’hui, la demande globale augmente, mais ce sont les juniors qui souffrent, parce qu’un débutant n’est plus tellement meilleur que ce que peut vous proposer Claude Code

Si l’on regarde la progression des modèles sur les tests de programmation, année après année, il me paraît tout à fait plausible que l’IA puisse remplacer un ingénieur de niveau intermédiaire l’an prochain, puis un senior l’année d’après. 

L’argument de Dario Amodei, c’est que l’IA brise le lien nécessaire entre les humains et le travail. C’est ce que les gens comme Andreessen omettent de considérer.

On oppose souvent à cette réponse un autre argument : et si tous les responsables marketing ou les développeurs de premier échelon devenaient professeurs, infirmiers ou coachs sportifs ? Ne serait-ce pas une bonne nouvelle pour la société dans son ensemble ?

Oui, c’est un argument que l’on entend souvent. Avec l’IA, ce qui deviendra rare, ce sont les biens relationnels : thérapeutes, coachs, organisateurs de soirées. Personnellement, j’y suis assez sensible. Mais quand je suis pessimiste, je réponds ceci : les IA sont aussi très bonnes dans le travail émotionnel et relationnel. 

Avant, pour être diverti, il fallait aller au théâtre et il fallait cinquante personnes pour monter la pièce. Aujourd’hui, on a Netflix et TikTok, bientôt avec des avatars et des scénarios générés par IA. 

Même des gens très riches préfèrent souvent regarder Netflix plutôt que d’aller au théâtre ou à l’opéra. Beaucoup préfèrent demander un conseil médical à ChatGPT plutôt qu’à un humain, même quand ils peuvent se payer les services des meilleurs médecins. On voit les gens choisir la facilité de la technologie contre le bien de statut qu’est le contact humain. Les gens paient plus cher pour un Waymo que pour un Uber. Le réservoir d’emplois purement humains pourrait être bien plus petit qu’on ne le croit.

Il y a aussi, dans votre raisonnement, une dimension plus clairement géopolitique qui vient d’une enquête que vous avez menée en Chine.

La Chine connaît un phénomène de chômage des cols blancs depuis longtemps, pour des raisons sans rapport avec l’IA. L’une d’elles est que la consommation des ménages y est très faible. Vous avez quelques personnes très riches, beaucoup de pauvres, et une classe moyenne réduite. 

Or, la demande de services repose sur les dépenses de la classe moyenne. Les riches n’ont que vingt-quatre heures dans une journée, comme tout le monde. Même s’ils ont infiniment plus de moyens, ils n’ont qu’un nombre limité de désirs. 

Dans un monde très inégal — ce que l’IA promet, puisque le rendement du capital va augmenter —, vous n’aurez tout simplement pas autant de demande que dans une économie portée par une classe moyenne forte qui achète en permanence biens et services.

Vos reportages sur la construction dans l’imaginaire de la Silicon Valley de la figure de la classe inférieure permanente (permanent underclass) font partie des pages les plus inquiétantes que l’on peut lire sur la nouvelle idéologie américaine.

La permanent underclass est d’abord un mème, né dans certains cercles de la Silicon Valley, et il faut le prendre pour ce qu’il est : une hyperbole. L’intuition qui la sous-tend, c’est qu’il existerait une fenêtre de temps limitée pour accumuler du capital avant que l’IA et la robotique ne deviennent capables de remplacer entièrement le travail humain. À ce moment-là — souvent associé à l’arrivée d’une IA générale —, nous serons figés dans nos positions de classe actuelles : les riches pourraient déployer des machines superintelligentes pour faire leurs quatre volontés, et tous les autres seraient rendus inutiles et inemployables, réduits à vivre des miettes de l’aide sociale. 

Si j’ai pris cette expression au sérieux au point d’en faire un objet de reportage, ce n’est pas parce que j’y adhère littéralement, mais parce que j’ai vu des amis, à San Francisco, prendre de vraies décisions de carrière sur cette base convaincus que, sans un poste dans un laboratoire de pointe, ils seront pauvres pour toujours. 

La figure de la « classe inférieure permanente » est-elle la symétrique de l’eschatologie produite par l’industrie de l’intelligence artificielle ? L’angoisse que l’industrie nourrit dans l’ombre de ses promesses et qu’elle ne peut assumer publiquement que par l’ironie ?

C’est tout à fait cela. C’est exactement la même mécanique que celle déjà évoquée : des gens très centraux qui me confient en privé que « la personne médiane est fichue », puis qui redeviennent techno-optimistes dès que j’allume le micro. 

Au bout du compte, depuis votre point d’observation privilégié, vous êtes convaincue que c’est bien le contrat social de l’État démocratique qui est remis en question par le développement de l’IA. On sait toutefois que si l’accélération technologique est impressionnante, la diffusion de la technologie est beaucoup plus lente. À quel moment vous attendez-vous à des perturbations conséquentes ?

J’attends une perturbation du marché du travail à court terme, mais ciblée. Certaines catégories d’emplois sont infiniment plus faciles à automatiser que d’autres. L’ingénierie logicielle est un cas très particulier : le code est vérifiable, tout le contexte est dans la base de code, il existe des montagnes de données open source pour entraîner les modèles. 

La plupart des autres métiers ne sont pas dans ce cas de figure. Mettons que 5 à 10 % de l’économie américaine soit constituée d’emplois très faciles à automatiser — programmation, marketing digital, rédaction publicitaire, illustration freelance, peut-être comptabilité, conseil. Ceux-là vont être perturbés assez vite, parce que les incitations financières pousseront les patrons à choisir l’IA. 

Les métiers du monde physique, les métiers relationnels, ceux que protège la régulation comme les médecins, prendront beaucoup, beaucoup plus de temps.

Dans votre travail, vous insistez sur l’échec de la reconversion.

Parce que les économistes la surestiment systématiquement. Lors de la désindustrialisation américaine, on a prédit aux ouvriers licenciés qu’ils déménageraient ou qu’ils apprendraient à coder… On en rit aujourd’hui, parce qu’on sait que ces ouvriers de l’acier n’ont pas appris à coder. Ils n’ont pas davantage déménagé. Beaucoup sont devenus dépendants aux opioïdes et ont vécu une période terrible. Nous vivons encore les conséquences politiques et sociales de la désindustrialisation, alors même qu’elle a touché peu de travailleurs et créé plus d’emplois au total mais ailleurs, à San Francisco, pas à Buffalo. 

Quelqu’un de cinquante ans n’a plus la même élasticité cérébrale ni la même motivation pour tout réapprendre. Même si seuls 5 % des emplois sont automatisés, ces gens-là auront beaucoup de mal à se reconvertir, et ils accumuleront un immense ressentiment politique. Cette fois, peut-être, ce ne sera pas le ressentiment de droite qui a porté Trump au pouvoir, mais un ressentiment de gauche qui visera les milliardaires de l’IA.

Peut-on lire, dans des actes de violence récents comme les attaques contre le domicile de Sam Altman 4, les coups de feu contre un conseiller municipal accompagnés du message « pas de centres de données » 5, ou l’assassinat du dirigeant de UnitedHealthcare par Luigi Mangione, l’émergence d’une même forme d’action directe dirigée contre des symboles du pouvoir économique et technologique ?

Ils ont des motivations distinctes. L’auteur du cocktail Molotov contre Altman, par exemple, avait écrit des billets sur le risque existentiel, sur la peur que l’IA nous tue tous, c’était donc une angoisse spécifique à l’IA. 

Pourtant, ce qui me frappe comme un fil commun à beaucoup de ces attaques récentes, c’est qu’elles sont commises par de très jeunes gens, plutôt branchés, qui passent leur temps dans des Discord et des communautés de niche où les croyances se radicalisent à toute vitesse. 

Le meurtrier de Charlie Kirk errait, lui aussi, sur Discord, et était très jeune. La violence politique a augmenté aux États-Unis : selon les sondages, qu’on interroge des figures de droite ou de gauche, 10 à 20 % des Américains jugent désormais l’assassinat justifié quand il vise quelqu’un qu’ils estiment mauvais 6.

Pourquoi ?

Je pense qu’une partie de ces personnes est profondément convaincue que le système démocratique ne peut plus fonctionner, voire qu’il n’a jamais fonctionné. Ils estiment ne disposer d’aucun autre moyen pour faire entendre leur voix ou influencer la direction de l’économie, et considèrent l’action directe, y compris violente, comme le seul moyen d’empêcher les changements qu’ils pressentent. 

Je le constate à une échelle plus réduite avec les protestations contre les centres de données. Mes amis de l’industrie les trouvent stupides : si vous vous souciez de la sûreté de l’intelligence artificielle, disent-ils, faites de la régulation. Mais je leur réponds : les gens normaux ont-ils le moindre moyen d’influencer la régulation ou la façon dont les modèles sont entraînés ? Non, ils ne connaissent personne qui travaille dans la politique de l’IA ou dans un laboratoire. Ce n’est pas un phénomène contre lequel on peut voter. Ce n’est pas une dynamique qui peut être gouvernée démocratiquement aujourd’hui.

Mais si le capital n’a plus besoin du travail, la démocratie repose encore, du moins formellement, sur des droits égaux et sur des élections au cours desquelles la majorité peut imposer son choix à un petit groupe de personnes dont les intérêts sont si divergents…

C’est pourquoi, même si j’étais une capitaliste parfaitement égoïste qui se moque des gens, je serais très inquiète de laisser trop de monde au chômage et sans pouvoir.

Il y a une limite au nombre de personnes que l’on peut laisser sans emploi, sans revenus et sans pouvoir. Car, lorsque les individus perdent tous les leviers d’action institutionnels, il ne leur reste que des formes de confrontation plus radicales.

Historiquement, le travail a toujours constitué un rapport de force : les salariés peuvent négocier et s’organiser parce que leur contribution est indispensable. Si ce levier disparaît, par quoi est-il remplacé  ? Par la manifestation, la désobéissance, parfois la violence. C’est cette évolution qui m’inquiète : certains commencent à considérer que, lorsqu’ils n’ont plus de pouvoir économique, la perturbation devient leur seul moyen de peser sur le système.

Pourtant, cette colère émerge avant même que les conséquences sociales les plus profondes de l’IA ne se soient matérialisées. Est-ce parce que Donald Trump a contribué à politiser un projet qui, jusque-là, apparaissait largement consensuel, porté par le récit du progrès, de l’innovation et de l’accélération technologique ?

Je le pense. Je pense également que les gens croient encore pouvoir l’arrêter. 

J’imagine que vous ne cherchez pas à justifier ces violences.

Non, et je tiens à souligner qu’elles sont portées par des personnes aux positions extrêmes. C’est tout le problème de l’hyper-rationalisme et du fait de passer trop de temps en ligne. Ils ont fait trop d’« expériences de pensée ».

La plupart des gens ne lancent pas de cocktails Molotov. Mais si vous croyez sincèrement que cette chose va vous atteindre, votre famille et votre communauté, et que la violence peut l’arrêter, vous pouvez en arriver là. 

Revenons à votre analyse du populisme IA. Quelle est votre plus grande crainte liée à cette reconfiguration de l’espace politique ?

Ma plus grande crainte, dans mes moments d’angoisse, c’est l’émergence d’une ligne de fracture entre les élites techno-capitalistes des deux bords — les centristes, les tenants du pro-néolibéralisme, également pro-technologie — et tous les autres. Les « amis du futur » d’un côté, et tous ceux qui veulent arrêter la technologie et le changement de l’autre, qu’ils soient de droite, de gauche, peu importe. Cela me terrifie, parce que je suis quelqu’un qui aime la technologie. J’aime utiliser l’IA, j’adore Internet, je crois à la croissance économique. Je veux seulement qu’on distribue équitablement les fruits de cette croissance ; je me soucie de la distribution. Me retrouver sommée de choisir entre l’accélération et la fin du progrès, ça me désole.

Où se situerait alors la fracture partisane ? 

Pour l’élection de 2028, à moins que tout ne devienne complètement fou, ce seront probablement encore des républicains et des démocrates qui s’affronteront. Mais entre ces lignes, je pense que les démocrates seront plus vraisemblablement les « décel ». Ce qui me désole, parce que je me sens démocrate, mais également pro-technologie. 

On aurait donc les démocrates en décélérationnistes et les républicains en accélérationnistes ?

L’IA impacte négativement davantage la base électorale démocrate (des gens jeunes, diplômés, des cols blancs) que la base républicaine. 

Tant que Trump restait globalement accélérationniste et pro-IA, beaucoup de républicains qui voulaient réguler cet outil s’en abstenaient, par peur des représailles d’un PAC aligné sur lui. 

Cela dit, vous avez des démocrates comme Gavin Newsom ou Jon Ossoff qui jouent la carte pro-IA. Je me demande si, dans un climat de ressentiment croissant, avoir derrière soi un super PAC 7 financé par la Silicon Valley vous fera gagner ou perdre une primaire face à quelqu’un qui crie : « À bas les milliardaires de l’IA ! »

Justement, l’effet de ces super PAC est contre-intuitif.

Très. Pendant l’ère crypto, Chris Lehane qui travaille aujourd’hui pour OpenAI avait modelé le PAC Fairshake, redoutablement efficace, qui passait largement sous le radar du grand public. Le même schéma a été tenté pour l’IA avec le PAC Leading the Future. Ils sont allés attaquer Alex Bores, à New York, qui poussait en faveur d’une régulation de l’IA. 

C’est l’inverse qui s’est produit : Bores, qui était troisième dans les sondages et promis à la défaite, voit les milliardaires de l’IA se déchaîner contre lui et riposte avec sa propre campagne de communication en disant que « les milliardaires de l’IA [l]e détestent ». Soudain, il se hisse en tête. S’il a finalement de justesse échoué à l’emporter, sa performance a de fait politisé le sujet et poussé le gagnant de cette élection locale, Micah Lasher, à prendre explicitement position contre l’industrie de l’IA. Dans d’autres circonscriptions, des candidats disent désormais : « Dieu merci, je n’ai pas été soutenu par les milliardaires de l’IA. » Le sentiment populiste IA est tel qu’être trop proche de l’industrie est devenu un handicap politique.

N’y a-t-il pas, derrière tout cela, une autre bataille qui se joue, concernant non pas tant l’inégalité envisagée d’un point de vue strictement économique, mais l’asymétrie du pouvoir au sein de la société américaine ?

C’est un bon diagnostic. Une grande partie de la colère sur l’inégalité est une bataille par procuration pour le pouvoir. C’est pour cette raison que les gens ne sont pas forcément favorables à une idée comme le revenu universel : cela ressemble à une assistance permanente, à dépendre des aumônes de ceux qui détiennent vraiment l’argent et le pouvoir. Même si on vous garde en vie pour payer votre loyer, vous n’avez pas votre mot à dire, vous restez dépendant. 

Regardez la corruption, un des cinq premiers sujets qui préoccupent les électeurs. Regardez la façon dont Elon Musk est entré en politique en dépensant une fortune, et a obtenu ce qu’il voulait. Les gens voient bien que, quand on a de l’argent, on peut influencer la politique, s’acheter des libertés que les autres n’ont pas. À quoi sert mon vote, se disent-ils, si Musk peut acheter son chemin vers le pouvoir ?

Si vous aviez les moyens de transformer l’État, que recommanderiez-vous ? À quoi ressemblerait « le nouveau pacte » de Jasmine Sun ?

Je ne suis pas une spécialiste des politiques publiques, et personne ne se sent très confiant dans les scénarios IA, parce que les impacts ne se sont pas encore matérialisés. Mais il faut planifier pour différents scénarios. Assez probablement, il faudra taxer et redistribuer, on peut imaginer des formes d’impôt sur les sociétés, sur les plus-values, si l’argent afflue massivement vers ces entreprises d’infrastructure de l’IA. 

Et redistribuer vers quoi ? 

Une assurance chômage plus longue : en Californie, on a six mois. Il faut souvent un an ou deux pour apprendre un nouveau métier. Une assurance santé universelle, parce que j’attends un monde avec davantage de freelances et de très petites entreprises, et le système de protection actuel est câblé pour les emplois salariés classiques. Et une refonte de l’éducation : je suis pessimiste sur la durée de vie du système des quatre ans d’université. Cette promesse — vous étudiez l’histoire pendant quatre ans et on vous tend un emploi de comptable au bout — a toujours été un peu mensongère. Peut-être faut-il des apprentissages, des programmes de service national.

Et si Dario Amodei avait raison ? Et si l’on investissait chaque mois davantage que le budget alloué au projet Manhattan pour éliminer le travail humain ? Faut-il instaurer un revenu universel, une taxe par token ou un fonds souverain ?

Je pense que les chercheurs devraient commencer à esquisser à quoi cela ressemblerait, si nous nous engagions sur la voie d’un monde à la Dario Amodei, voie sur laquelle, je le répète, nous ne sommes pas aujourd’hui. 

Sam Altman a fait son pilote de revenu universel, quelle est la prochaine version ? Faut-il piloter une garantie d’emploi ? Le fonds public de richesse, sur le modèle norvégien, est intéressant. Mais la réforme structurelle à laquelle je pense le plus, c’est la réduction du temps de travail. Dans un monde où les machines peuvent faire l’essentiel des tâches, je préférerais qu’on raccourcisse la semaine de travail plutôt que d’avoir 10 % d’employés et 90 % de chômeurs. Passer de quarante à trente, puis à vingt, puis à quinze heures, à mesure que les capacités de l’IA s’étendent. Parce que cela vous laisse encore un peu de levier, un rôle dans l’économie, et un sens. Je crois que les gens veulent un sens. Ils veulent juste un travail relativement facile et tranquille.

Si le populisme IA l’emportait quelles seraient les conséquences pour les États-Unis ? 

C’est l’une de mes grandes craintes : que l’on finisse tous par dire « pas dans ma ville, pas dans mon comté, pas dans mon État », et que l’IA file ailleurs, que l’on perde les gains de productivité, l’amélioration du travail, et qu’un autre pays les récupère. Un peu comme l’Allemagne avec son moratoire sur le nucléaire. 

Mais on ne peut pas non plus avoir la vision techno-optimiste sans aucune considération pour la façon dont la richesse se distribue. Le modèle, c’est le New Deal : au XXe siècle, les États-Unis ont connu une vague d’automatisation massive sans violence politique de masse ni retour des luddites. 

Pourquoi ? 

Une des théories les plus solides, c’est que l‘automatisation touchait surtout des usines fortement syndiquées. Les syndicats s’asseyaient à la table de négociation et obtenaient des garanties de salaire, l’indexation des salaires sur les gains de productivité. 

Les gens veulent vivre dans une économie en croissance, être plus productifs : ils veulent juste savoir qu’ils en toucheront une part.

Mais où est la table de négociation aujourd’hui ?

C’est la question que je me pose désormais. Ce ne sont plus des secteurs syndiqués qui sont touchés, mais des ingénieurs logiciels, des spécialistes du marketing, des gens qui ne sont dans aucun syndicat. 

Quand il n’existe pas de canal légitime pour avoir ces conversations, c’est là qu’on voit surgir la violence politique ou les moratoires sur les centres de données. Avec les Waymo, par exemple : y a-t-il un moyen pour les chauffeurs de taxi et Waymo de s’asseoir à une table et de trouver un arrangement, où Google, qui est très profitable et va l’être encore plus, partage une partie de ses gains, finance des programmes de formation ? 

Mon pari, peut-être naïf, c’est que si l’on parvient à un accord, on pourra préserver les gains de la technologie sans cette gigantesque réaction populiste qui vient.

Sources
  1. Jasmine Sun, AI Populism’s Warning Shots, 13 avril 2026.
  2. Billy Bambrough, « Elizabeth Warren Is Building An ‘Anti-Crypto Army’—Feeding Serious U.S. Bitcoin Ban Warnings », Forbes, 30 mars 2023.
  3. Un investisseur en capital de risque.
  4. Nick Robins-Early, « How a fiery attack on Sam Altman’s home unfolded », The Guardian, 18 avril 2026.
  5. Alice Callahan, « Shots fired at Indianapolis Councilman’s Home, After Vote Backing Data Center », The New York Times, 6 avril 2026.
  6. David Montgomery, « What Americans really think about political violence », YouGov, 13 septembre 2025.
  7. Un PAC (Political Action Committee) est une organisation politique privée, dont le rôle est de soutenir des élus ou, au contraire, de les mettre en difficulté.