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Dès le début des années 2010 en Chine, des journalistes, des figures académiques et des personnalités politiques parlaient avec emphase d’une nouvelle stratégie économique : faire de la consommation domestique le moteur de la croissance nationale, au détriment des exportations et de l’investissement. Aujourd’hui, malgré des taux officiels de croissance de 5 % en moyenne, la consommation reste atone. Les autorités doivent même soutenir financièrement les ménages pour qu’ils achètent des appareils électroménagers, des produits numériques, des voitures électriques, voire des appartements. En 2024, la consommation des ménages atteignait 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France. Cette situation contraste avec l’abondance qui règne en Chine, où la société de consommation est bien une réalité. En rupture avec la période socialiste, consommer est devenu une activité procurant du plaisir, assurant un statut social et permettant de garantir la puissance et la richesse du pays. Mais les Chinois sont très attentifs à leurs dépenses. Ils vont moins au restaurant et voyagent de manière plus ponctuelle, surtout à l’étranger. Pour comprendre ce clivage, une des façons de procéder est de partir de l’expérience des citoyens chinois et de leur point de vue. Quelles sont les difficultés et les mutations sociales qui expliquent cette attitude frileuse, alors que tout semble réuni pour que la consommation devienne un moteur, si ce n’est le moteur, de la croissance ?

Involution et anxiété, ou le rêve chinois en berne

Pour connaître les opinions des Chinois, il faut se pencher sur les réseaux sociaux. C’est l’un des rares espaces où il est possible d’exprimer son opinion publiquement 1. La censure, qui intervient souvent a posteriori, notamment parce que les publications en ligne permettent aussi aux autorités de prendre le pouls de l’opinion publique, peut être contournée de mille façons différentes 2. Les réseaux sociaux donnent un aperçu de la façon dont la population, et en particulier la population urbaine, perçoit la société et sa place au sein de celle-ci. La crise de la consommation n’échappe pas à la règle et deux mots à la mode servent de révélateurs : « neijuan » (involution) et « jiaolü » (anxiété). Ces deux termes sont particulièrement présents dans les discours et les expériences des jeunes Chinois, mais aussi, par contrecoup, dans le vécu de la génération précédente, celle de leurs parents. 

L’involution, le contraire d’évolution, évoque une situation dans laquelle « tout faire bien » (en matière d’études, de responsabilité sociale, d’épargne) et « se donner à fond » en toute occasion ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse ou pour se maintenir dans la classe moyenne. Alors, à quoi bon ? Plutôt que de travailler d’arrache-pied sans satisfaction majeure et de « perdre sa vie à la gagner », ne serait-il pas préférable de donner beaucoup moins d’importance au travail, à l’argent et à la consommation ?

L’anxiété est, en partie, la conséquence de l’involution. Elle touche tous les jeunes. Quel est le sens de la vie si le rêve chinois – appartenir à la classe moyenne – que la génération précédente a réalisé pour elle-même n’est plus accessible ? Cette jeunesse diplômée, voire surdiplômée, rencontre de grandes difficultés sur le marché du travail. À la différence de leurs parents, les jeunes ne trouvent pas facilement d’emploi et, lorsqu’ils en trouvent un, ils constatent que le niveau du salaire du premier emploi ne cesse de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés. L’économie ne semble plus en mesure de générer des emplois à la hauteur de l’explosion de l’enseignement supérieur, qui a débuté au tournant du siècle. Le taux officiel de chômage des jeunes s’établit à un peu plus de 16 %, mais la plupart des observateurs l’estiment à 25 ou 30 % (hors étudiants), sans prendre en compte la plupart des jeunes migrants qui occupent souvent des emplois temporaires, et échappent ainsi aux statistiques. Les licenciements et les baisses de salaire se multiplient. L’essor de l’intelligence artificielle n’améliore pas la situation. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes fraîchement remplacés par la technologie. Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux : ils ont commencé au milieu des années 2010, mais ils ont pris une ampleur considérable depuis la fin de la pandémie de Covid-19 3. Le succès spectaculaire des concours pour entrer dans la fonction publique témoigne de cette crise de l’emploi. Devenir fonctionnaire, c’est la garantie d’un emploi à vie, d’un salaire correct et d’une retraite assurée.

L’impossible accès à la classe moyenne

À ces difficultés s’ajoute la faiblesse endémique des dépenses publiques dans certains domaines. Certes, la Chine compte plus des deux tiers des lignes à grande vitesse dans le monde. Le développement des systèmes de métro a été fulgurant et le réseau routier a été considérablement modernisé. À la base de la société, le shequ, (la communauté ou le quartier), se trouve un ensemble d’institutions qui permettent de régler les problèmes de la vie quotidienne des résidents urbains. Il s’agit de montrer que les institutions « servent le peuple » (wei renmin fuwu).

En revanche, les systèmes de protection sociale restent rudimentaires. Malgré une croissance régulière, les dépenses de ces derniers n’atteignaient que 7,7 % du PIB en 2023, contre 21 % en moyenne pour la zone OCDE et de l’ordre de 30 % pour la France. Pour une grande partie de la classe moyenne, la couverture santé reste limitée. Elle ne couvre qu’une partie des dépenses, dont le coût augmente chaque année, y compris pour les maladies graves. Les dépenses médicales pour les enfants sont souvent à la charge des parents car non garanties par leur couverture santé. L’éducation constitue également une charge importante pour le budget familial. Il n’y a souvent qu’un enfant par foyer, mais le coût des activités extrascolaires s’ajoute aux frais de scolarité. Les études à l’étranger représentent aussi une dépense considérable pour les parents. Enfin, l’accès à la propriété, signe clef de la réussite sociale, est devenu de moins en moins assuré. La baisse du prix de l’immobilier – de 17 % entre 2021 et 2025 avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes – facilite en principe l’achat d’un appartement, mais elle est loin de compenser les conséquences de la crise de l’emploi. La baisse du niveau des revenus et l’augmentation ou le maintien à un niveau élevé des dépenses sociales personnelles ne sont évidemment pas sans rapport avec la baisse drastique du taux de natalité. Avoir deux enfants constitue aujourd’hui un signe de richesse en Chine. Notons aussi que les ménages sont de plus en plus endettés, notamment les plus modestes, ce qui limite d’autant les marges de manœuvre financières en faveur de la consommation.

Sans pour autant faire leur entrée dans la classe moyenne, les travailleurs migrants, issus des campagnes, parvenaient par le passé à améliorer leurs conditions de vie : l’abnégation et l’acceptation de conditions de travail souvent déplorables pouvaient porter leurs fruits. Aujourd’hui cependant, la deuxième et la troisième génération de jeunes migrants – dont une large proportion a été élevée en ville – voient de plus en plus s’éloigner ce rêve de la moyennisation pour tous. Les délocalisations d’entreprises, étrangères et chinoises, la surproduction, les politiques de ségrégation cristallisent chez eux une prise de conscience assez sombre : contrairement à leurs parents, « ils n’y arriveront pas ». Paradoxalement, dans le même temps, les gouvernements locaux ont assoupli leur politique d’accueil des travailleurs migrants, pour une catégorie en particulier. Un système à points s’est généralisé dans beaucoup de villes chinoises : au regard d’un certain nombre de critères – niveau d’étude, nature du travail, achat d’un appartement, années de cotisation sociale, par exemple – vous pouvez ou non obtenir un statut de pleine résidence urbaine. Il existe donc au moins deux catégories de migrants : ceux qui méritent de devenir résidents parce qu’ils sont de bons consommateurs, et donc des citoyens utiles, et ceux qui ne le sont pas. Soulignons néanmoins que cette entrée sélective dans la classe moyenne ne semble pas avoir un impact majeur sur le niveau de consommation. 

Une jeunesse frappée d’épuisement

Comment la jeunesse répond-elle à l’anxiété ? Cela dépend de la situation sociale. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents suffisamment aisés peuvent attendre de trouver un travail convenable ou d’accepter un travail intéressant, mais mal rémunéré. D’autres partent dans une ville dont le niveau de vie est beaucoup plus bas, ce qui leur permet d’acheter un appartement bon marché, le plus souvent grâce à l’aide de leurs parents, et de vivre du e-commerce et de petits boulots. Mais bien d’autres peinent à subvenir à leurs besoins. 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur. Quant aux jeunes qui vivent dans des villes tout en étant pauvres, c’est-à-dire les enfants des résidents officiels des grandes villes qui n’ont pas pu ou su profiter des opportunités de mobilité sociale ascendante (souvent 20 % de l’ensemble des résidents), ils doivent compter sur les dispositifs d’aides sociales mis en place par les gouvernements locaux. Des aides auxquelles les migrants, résidents de facto mais non de jure depuis de nombreuses années, n’ont pas accès.

Ce n’est pas le cas de ceux qui sont diplômés d’une grande université d’élite, une voie qui garantit une carrière prestigieuse. Cela ne les empêche toutefois pas d’expérimenter une autre source d’angoisse : une compétition permanente et acharnée dont il faut sortir gagnant. Venant de lycées d’élite où ils étaient les meilleurs, ils se retrouvent avec leurs pairs dans le même établissement. Les classements se redessinent et le sentiment d’humiliation est fréquent. Ces jeunes ont l’impression d’avoir échoué et, tout comme les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, ils sont confrontés à de graves problèmes de santé mentale. Même au sein des classes les plus privilégiées, l’anxiété est alimentée par une souffrance éprouvée à l’école et au travail. Les relations sociales y sont fortement hiérarchisées depuis la fin des années 1990. La jeunesse est alors mise sous pression, contrainte à de nombreuses heures d’école et d’« enrichissement personnel ». Actuellement, les enfants chinois étudient encore 12 à 15 heures par jour, sans véritable loisir ni temps perdu.

Leurs parents, eux-mêmes, rentrent tard, travaillent le week-end et n’ont qu’une semaine de vacances pour la fête du printemps, outre quelques jours occasionnellement. Une fois entrés dans la vie active, la plupart des jeunes sont contraints à la performance et au dépassement de soi permanents, tout en devant supporter la violence des petits chefs et faire attention à leurs dépenses. Les jeunes les plus privilégiés ont un avenir assuré, mais le remboursement des prêts immobiliers (en moyenne, 25 % du revenu d’un Chinois est consacré au logement), le paiement des frais de scolarité et des frais médicaux les empêchent de consacrer une part plus élevée de leurs revenus à la consommation. 

L’épargne massive est un trait distinctif de l’économie chinoise. Épargner est perçu comme une exigence absolue. Ceux qui en ont les moyens, essentiellement issus de la classe moyenne, le font massivement et placent leurs investissements prioritairement dans l’immobilier. Ce secteur concentre 70 % de l’épargne. La plupart des urbains aisés sont devenus des « esclaves de l’immobilier ». Jusqu’à récemment, cet esclavage était rentable. L’urbanisation à marche forcée faisait grimper quasi mécaniquement la valeur des appartements. Mais les difficultés que rencontre le secteur depuis plusieurs années ont provoqué une chute de la valeur immobilière. Cette baisse n’est pas pour autant suffisante pour permettre aux nouvelles générations d’accéder véritablement au logement ou à la propriété sans s’endetter lourdement ou compter sur leurs parents. C’est pour cette raison que, pour éviter une chute trop drastique du patrimoine des Chinois, des aides sont accordées aux candidats propriétaires dans beaucoup de grandes villes. 

Quant aux heureux qui ont réussi le concours d’entrée dans la fonction publique, leur motivation tend à s’émousser après leurs premières années de service. De nombreuses directives et déclarations officielles, mais aussi des articles de journaux, mettent en exergue ce fléau. Ce dernier a pour effet d’éloigner les fonctionnaires des postes à responsabilité : les fonctionnaires atteignent trop rapidement le plafond de verre de l’administration chinoise et, par conséquent, ont tendance à perdre leur motivation. On parle par exemple d’individus qui, faute d’avancements, en viennent à négliger leur travail et à fuir leurs responsabilités. 

D’autres jeunes adultes voient dans le retour à la terre une échappatoire possible pour se soustraire à cette anxiété. Il s’agit parfois de militants écologistes, mais aussi de Chinois qui souhaitent rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine. Cultiver son jardin est devenu un idéal, tant au sens propre qu’au sens figuré : prendre le temps, réfléchir et vivre simplement sont des activités que peu de Chinois peuvent se permettre. 

Le tangping, ou l’art de rester couché

La situation des jeunes migrants est souvent pire que celle des urbains. Certains sont parvenus à s’intégrer, à la fois au sens juridique du terme lorsqu’ils ont obtenu le statut de résident, et socialement lorsqu’ils ont un diplôme universitaire. Mais ce phénomène d’intégration ne les immunise pas contre les effets de l’involution. Pour eux aussi, l’accès au travail est difficile et l’anxiété persistante et les perspectives d’avenir sont encore plus limitées.

Les migrations de masse ont souvent dispersé les familles, alors même que les liens familiaux étaient déjà distendus par les déplacements continus des parents et leurs longues heures de travail. Il n’est pas rare que les enfants ou les jeunes adultes perdent de vue leur propre famille. Dans la plupart des grandes villes, on compte des milliers, voire des dizaines de milliers de ces travailleurs marginalisés qui, faisant de la nécessité vertu, revendiquent de « travailler un jour pour s’amuser les trois jours suivants ». Ils se nourrissent de nouilles, vivent dans des dortoirs, dorment parfois dehors. Là aussi, tous ces éléments n’encouragent pas à la consommation ni, à la différence des urbains, à l’épargne. Leurs perspectives de fonder une famille sont quasiment nulles 4

Les jeunes ne sont pas les seuls à être en proie à l’angoisse : c’est également le cas de leurs parents, qui s’inquiètent de leurs difficultés à trouver un emploi. À leur époque, pas si lointaine, un diplôme universitaire garantissait une vie certes difficile, mais une carrière stable. Il était possible de trouver un emploi, puis d’en changer rapidement pour un poste mieux rémunéré. À cette inquiétude se mêle une incompréhension plus générale, chez les aînés, concernant le discours des jeunes sur l’involution et l’angoisse qui l’accompagne : leur volonté d’échapper à « la rat race », la compétition de tous contre tous, contribue à creuser un fossé entre deux générations. L’une qui est partie de rien et qui en quelques années est devenue diplômée, hautement qualifiée, propriétaire, consommatrice, épargnante, adepte des loisirs et des voyages, et l’autre qui regarde de manière plus lucide ce modèle social, qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir. Le phénomène du « tangping » (« restons couchés ») voit beaucoup de jeunes revendiquer plus d’autonomie personnelle et plus de temps pour soi, tout en manifestant leur préoccupation pour l’environnement et en critiquant plus ouvertement la société de consommation. La pression et les obligations sociales sont devenues des repoussoirs pour les jeunes actifs 5.

Un autre sujet de friction entre générations concerne la natalité. Non seulement beaucoup de jeunes ne souhaitent pas avoir d’enfant, mais on observe qu’un nombre croissant d’entre eux ne veulent plus se marier, ni vivre en couple. Pour les générations précédentes, le mariage était une étape incontournable de la vie, souvent arrangée : le partenaire était choisi dans le cercle familial et amical, comme l’ami du frère, par exemple. Depuis les années 1990, les rencontres sont plus diversifiées, mais toujours abordées de manière très sérieuse ; les types d’arrangements qui président à un mariage sont différents, mais tout aussi déterminants. Il faut trouver un individu stable, mais surtout pourvu d’un niveau d’éducation et de revenus équivalents à sa propre condition. De la même façon que la parentalité a un coût, le mariage ne doit pas se faire à perte : il doit être la source d’une mobilité ascendante, notamment pour les femmes. Il suffit de se rendre dans un parc public chinois pour constater que leurs exigences sont de plus en plus nombreuses. Avec la permission des responsables du parc, des milliers de messages contenant des propositions de mariage – bleus pour les garçons, roses pour les filles – sont accrochés à des fils. Ces annonces, généralement déposées par les mères, sans avoir toujours l’assentiment de la personne concernée, détaillent les critères requis pour se porter candidat : la profession et les revenus des parents, leur statut de retraité avec pension (ou non) et leur éventuelle couverture médicale (pour éviter de financer d’éventuelles dépenses de santé). 

Le niveau des pensions et le risque de développer une maladie grave sont, en effet, des sources d’anxiété. Les urbains subissent une baisse importante de leurs revenus lors de leur départ à la retraite. Certains essaient de trouver une autre activité pour compenser cette perte. Mais c’est surtout le cas des migrants qui, victimes de patrons indélicats, qui ne s’astreignent pas toujours à verser leurs cotisations sociales, ou de leurs changements d’employeurs et de régions au cours de leur vie professionnelle, ont souvent beaucoup de mal à faire valoir leurs droits une fois à la retraite. Quant aux dépenses de santé, elles augmentent constamment. Il est fréquent de devoir glisser aux médecins une enveloppe rouge, contenant des billets. Si cette pratique est officiellement présentée comme une simple récompense, cet argent est également donné pour s’assurer que le médecin fasse de son mieux pour soigner le patient. Les autorités chinoises tentent d’entraver ces pratiques, mais elles peuvent perdurer selon les régions. 

La lignes de fracture

En matière de consommation, la société chinoise présente toutes les caractéristiques d’un capitalisme mature, avec tous les questionnements qui l’accompagnent : comment faire son entrée ou se maintenir dans la classe moyenne, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus ? Comment consommer quand une part aussi importante de ses revenus est consacrée au logement ? Comment faire face à l’angoisse du déclassement social et aux difficultés qui empêchent les jeunes d’être autonomes ? La génération du miracle chinois dispose encore d’un patrimoine conséquent. Comme dans de nombreuses sociétés européennes, l’incapacité de l’État à promouvoir des politiques ciblant la jeunesse et leur avancement social a pour conséquence de renforcer le rôle des parents et l’influence de l’environnement familial, favorisant ainsi une stratification ou une capitalisation sociale. Aujourd’hui, en Chine, le fait d’avoir des parents qui gagnent confortablement leur vie conditionne très largement l’accès à un emploi hautement rémunéré. Contrairement à l’Europe, cependant, les mutations rapides de la société chinoise la rendent plus vulnérable : après seulement trente années de modernité économique, elle ne peut pas encore s’appuyer sur un État social aussi robuste que la France, qui a mis plus d’un siècle à se construire. 

Pour mieux comprendre les défis de la consommation chinoise, il faut prendre en compte deux générations distinctes. La première est obsédée par l’épargne et s’inquiète pour elle-même et pour ses enfants. L’autre, confrontée au phénomène de l’involution, n’a pas accès à la consommation comme norme sociale. Ces difficultés conduisent, dans une partie de la société chinoise, à une remise en cause des valeurs et des acquis qui se sont imposés depuis la fin des années 1990. Si cette situation n’est pas, en soi, porteuse d’une critique directe du régime, elle témoigne néanmoins d’une propension chinoise à exprimer des opinions allant à l’encontre de la politique du gouvernement. Les autorités chinoises sont pleinement conscientes de ces mécontentements, mais les réponses apportées, notamment des subventions pour stimuler la consommation et encourager à avoir plus d’enfants, n’ont pour l’instant qu’un impact marginal. L’État chinois devra sans aucun doute se montrer bien plus ambitieux en la matière s’il entend conserver le soutien de sa jeunesse.

Sources
  1. Marcin Jacoby, Lingyue Tang, Jean-Louis Rocca, Piotr Machajek, Camille Salgues, « Doubling the voice : what can be learned from observing public social critique in China », Policy Brief, China Horizons, 15 septembre 2025.
  2. Marcin Jacoby, Anna Gryszkiewicz, Piotr Machajek, František Reismüller, « Not All Happy : Voices of Social Critique in Contemporary Chinese Culture », Policy Brief, China Horizons, 11 décembre 2024.
  3. Jean-Louis Rocca, « The Malaise of the Chinese Middle Class », chapitre 10, Alejandro Grimson, Menara Guizardi and Silvina Merenson, Middle Class Identities and Social Crisis. Cultural and Political Perspectives on the Global Rebellion, Routledge, 2022.
  4. Feng Tian et Kaixuan Lin, Qi bu huai gui : San he qingnian diaocha [Vous ne regrettez pas la maison ? Une étude sur la jeunesse de Sanhe], Beijing, Haitun chubanshe, 2020.
  5. Jean-Louis Rocca, « Tangping (Lying Flat) : Subjectivation, Lifestyles, and Voice among Young Chinese », Sociétés politiques comparées, 65 : 5-41, 2025.