Vous venez de publier un ouvrage important sur l’histoire du système concentrationnaire chinois 1. Pourquoi cet aspect est-il si souvent ignoré par les médias qui traitent de la Chine contemporaine ?

C’est un paradoxe qui a une longue histoire. Le laogai 2 est un rouage essentiel du système politique créé par Mao Zedong, mais contrairement au goulag il n’est pas entré dans le langage commun. 

Si tout le monde sait que les camps étaient un rouage essentiel du régime soviétique, le système concentrationnaire chinois reste largement méconnu, à l’exception peut-être de l’internement des Ouïghours, une minorité turcique, qui a retenu l’attention de la presse internationale et de l’ONU ces dernières années. C’est pour remédier à cette ignorance que j’ai publié cet ouvrage après avoir co-écrit le documentaire Les camps, secret du pouvoir chinois avec Tania Rakhmanova 3.

Contrairement au goulag en Union soviétique, le système du laogai reste-t-il un pilier matériel du pouvoir en Chine aujourd’hui ?

Cela ne fait aucun doute. Les choses ont bien sûr changé depuis l’époque de Mao Zedong : ainsi, dans les camps, les politiques ne constituent plus qu’une faible partie des détenus — si l’on exclut les « centres de formation professionnelle » du Xinjiang. 

Mais aujourd’hui, toute personne qui dénonce les abus du système risque de se retrouver pendant quelque temps dans une « prison noire ». 

La surveillance généralisée, modernisée grâce à l’intelligence artificielle et au recours aux big data, a permis d’empêcher toute manifestation d’opposition de grande ampleur. Ce qui frappe, en dernière analyse, c’est la continuité de ce système d’enfermement et de surveillance, système qui a survécu à tous les changements de ligne politique, et aux bouleversements socio-économiques qui ont secoué la Chine au cours des huit dernières décennies. 

Dès lors, comment peut-on écrire l’histoire du laogai comme phénomène structurant de long terme ?

On ne peut pas « écrire » d’ouvrage définitif sur ce phénomène qui s’étend sur plus de quatre-vingts ans et concerne des dizaines de millions de personnes, d’autant moins que, contrairement à ce qui s’est passé en Union soviétique, les archives du Parti n’ont jamais été ouvertes. 

J’ai donc choisi d’aborder ce sujet à travers des témoignages de victimes, témoignages qui recouvrent quatre-vingts ans d’histoire et plusieurs régions de ce pays-continent. Plus que des statistiques invérifiables, ils donnent à voir au lecteur la réalité de ce qu’ont été et de ce que sont le système concentrationnaire mis en œuvre par le Parti communiste chinois avant même sa prise de pouvoir dans l’ensemble du pays, et la surveillance capillaire sur laquelle il s’appuie. 

Intellectuels, ouvriers, étudiants, paysans condamnés au laogai ou envoyés en laojiao 4 décrivent leur vie quotidienne dans les camps : le travail éreintant, les séances de critique et d’autocritique épuisantes, les tortures atroces et l’absence totale de droits qui caractérisent ce monde. Mais les témoins décrivent aussi l’omniprésence de la surveillance, l’ostracisme qui frappe les « ennemis » du régime, l’impossibilité d’échapper au contrôle dans la vie quotidienne.

Un berger sur les rives du Fleuve Jaune, à Shizuishan vu par Lu Guang, le 23 avril 2006.

L’écriture de cette histoire est rendue encore plus urgente par la disparition des survivants de la période maoïste. 

Effectivement, recueillir ces témoignages m’a semblé d’autant plus urgent que nombre de ces témoins sont en train de disparaître. 

Le plus âgé avait 93 ans lorsque nous l’avons rencontré et certains d’entre eux sont morts depuis la rédaction du livre. 

Un proverbe africain dit que chaque fois qu’un ancien meurt, c’est un livre qui disparaît. Il est sans aucun doute paradoxal que, dans une civilisation de l’écrit comme la civilisation chinoise, ce proverbe retrouve toute sa force : les récits rassemblés dans cet ouvrage ne peuvent en effet voir le jour dans la Chine de Xi Jinping. C’est la raison pour laquelle il a fallu sillonner le monde pour les recueillir. 

J’ai été beaucoup aidé dans mes recherches par mon collègue Song Yongyi qui, par son travail à la Laogai Research Foundation, a rassemblé des centaines de témoignages de prisonniers et des milliers de documents officiels sur ce sujet. C’est grâce à lui et à ma longue fréquentation de l’opposition chinoise que cet ouvrage a été possible.

En dehors de la réforme par le travail et de la rééducation par le travail, le Parti communiste chinois a fait preuve d’une grande créativité dans l’invention des formes de répression. 

Jean-Philippe Béja

Quelle méthode avez-vous adoptée pour recueillir les paroles de ces témoins ? 

Il n’est pas facile, au crépuscule de leur vie, d’amener des hommes et des femmes à revivre les moments les plus difficiles de leur existence, moments qu’ils préfèreraient souvent oublier, d’autant plus qu’en rendant publiques les souffrances qu’ils ont subies, ils risquent de causer des problèmes aux membres de leurs familles demeurés au pays. 

Il est donc essentiel pour le chercheur d’établir un lien de confiance avec eux, souvent grâce à la garantie fournie par des militants de la cause démocratique. C’est là que mon expérience des travaux sur l’opposition m’a été utile : mes interlocuteurs se sont livrés à ces interviews avec un enthousiasme qui n’en finit pas de m’impressionner. 

Pour les rendre intelligibles au lecteur, il était aussi important de replacer ces récits dans leur contexte historique, et de décrire, au moins succinctement, les luttes politiques qui ont émaillé l’histoire du Parti communiste chinois.

Quel regard ces témoignages permettent-ils de porter sur le système de surveillance chinois ?

À travers les récits de droitiers arrêtés en 1957 ou ceux des militants d’ONG envoyés au laogai en 2017, en passant par ceux des gardes rouges détenus dans les années 1970, et des démocrates incarcérés dans les années 1980, se dessine une image de la politique de la République populaire telle qu’elle est vécue par les simples citoyens. 

Car si tous, naturellement, ne sont pas passés par les camps, chacun a été peu ou prou victime du système de surveillance : c’est pourquoi il m’a semblé indispensable, en sus des anciens détenus, de faire parler des personnes placées « sous surveillance des masses » et des jeunes déportés à la campagne ou revenus clandestinement en ville. 

J’ai choisi d’adopter un plan chronologique à la fois pour faciliter la lecture à ceux qui ne sont pas nécessairement familiers des circonvolutions de l’histoire de la Chine contemporaine — circonvolutions qui ont conduit nos témoins dans les camps souvent sans qu’ils aient commis le moindre crime, voire la moindre action — et pour montrer la continuité de cette « écologie de la répression » qui se maintient quelle que soit la ligne politique ou le niveau de développement atteint par le pays : du règne totalitaire de Mao Zedong à la politique de réforme et d’ouverture de Deng Xiaoping jusqu’au « grand bond en arrière » de Xi Jinping, les ressortissants de la République populaire ont été pris dans les mailles du système de surveillance et, lorsqu’ils prenaient publiquement la parole pour critiquer le régime ou ses dirigeants, se sont retrouvés au laogai, au laojiao ou en prison.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets de l’arbitraire du système ?

L’une des caractéristiques de ce système est qu’il n’attend pas que le citoyen enfreigne la loi : sous Mao, le seul fait d’appartenir à une « classe ennemie » (capitalistes, propriétaires fonciers, employés de l’Ancien Régime, paysans riches) suffit pour être envoyé au laogai. Exprimer, même en privé, des critiques contre le dirigeant suprême, aboutit au même résultat. 

Les accusations les plus folles ont les mêmes conséquences : comment croire en effet que Song Yongyi, un garde rouge engagé dans la Révolution culturelle avec enthousiasme, aurait pu affirmer (en public, qui plus est) qu’il fallait décapiter Mao Zedong — alors l’objet du plus délirant des cultes de la personnalité — pour jouer au football avec sa tête ? Ou que Wei Zidan, un activiste de la Ligue de la jeunesse communiste qui venait de faire sa demande d’adhésion au Parti, avait déclaré qu’il fallait « décapiter tous les communistes » ? 

N’importe quelle accusation émise par une personne de bonne origine sociale, ou simplement en odeur de sainteté auprès des cadres, peut conduire une personne ordinaire au laogai : ainsi, Song Yongyi a été enfermé sans jugement pendant cinq ans, tandis que Wei Zidan a été envoyé dans un camp puis exilé à la campagne pendant plus de vingt ans. 

Comme le dit un autre droitier, Tan Tianrong : « Vingt jours d’expression libre m’ont coûté vingt ans de privation de liberté. » Au travers des témoignages recueillis dans cet ouvrage, on décèle toute la gradation du système répressif mis en place avant même la fondation du régime, dont une grande partie persiste dans la Chine futuriste du vingt-et-unième siècle.

L’aciérie de She County, dans la province du Hebei, vue par Lu Guang le 18 mars 2008.

Comment avez-vous décidé d’écrire l’histoire des origines du laogai il y a près d’un siècle ?

Pour des raisons biologiques, il m’était impossible de rencontrer des témoins de la création du laogai : j’ai donc décidé de présenter des témoignages de personnalités qui l’ont décrit en détail. 

La plupart sont issus de l’ouvrage incontournable de l’historien Gao Hua 5 aujourd’hui disparu, qui a fourni l’analyse la plus complète des mouvements politiques lancés par Mao dès son ascension au pouvoir dans le soviet du Jiangxi en 1931 et des méthodes de répression qu’il a mises au point dans la base rouge de Yan’an (1935-1946), véritable laboratoire de ce qu’allait devenir la République populaire. 

Aujourd’hui, à l’image de ce qui se passe dans la société chinoise, le Parti n’abandonne pas complètement sa volonté de transformer les mentalités des détenus. 

Jean-Philippe Béja

Dès qu’il s’installe à la tête d’une base libérée, en l’occurrence le soviet du Jiangxi en 1931, Mao Zedong lance une campagne de répression contre la prétendue « ligue AB », une organisation fantôme qu’il accuse d’infiltration dans le Parti.

En réalité, c’est pour lui l’occasion d’éliminer ses rivaux au sein du mouvement communiste local. Les méthodes employées sont d’une violence extrême : suspension des suspects, flagellation, brûlures, privation de sommeil, fausses exécutions. Des militants sont forcés de dénoncer leurs camarades sous la torture, enclenchant une spirale de dénonciations qui conduit à des milliers d’exécutions. Un quart des membres du gouvernement soviétique du Jiangxi sont étiquetés membres de la ligue AB. 

Ces pratiques, décrites en détail par Gao Hua, constituent les prémices de ce qui se développera à grande échelle après 1949. Mais c’est en 1942, dans la base rouge de Yan’an, véritable laboratoire de la future Chine populaire, que le système de répression se formalise lors du mouvement de rectification du style de travail suivi du mouvement de sauvetage d’urgence.

Quelle est sa stratégie ?

À Yan’an, Mao Zedong met en œuvre une stratégie politique d’une redoutable efficacité. 

Dans un premier temps, il appelle les citoyens à exprimer leurs critiques sur l’exercice du pouvoir et dénonce lui-même le sectarisme et le dogmatisme des cadres. Des écrivains comme Wang Shiwei, Ding Ling et Ai Qing répondent alors à cet appel et publient des textes dénonçant les inégalités et le manque de liberté qui règnent dans la base rouge. 

Mais les critiques se faisant trop « radicales », Mao affirme que des agents de l’ennemi ont profité de son appel pour attaquer le Parti. Wang Shiwei, dont l’essai Les Lys sauvages a remporté un immense succès, est désigné comme ennemi numéro un. Il est progressivement isolé, soumis à des meetings de dénonciation répétés, contraint à des autocritiques humiliantes, puis finalement incarcéré en 1943. Il sera exécuté en 1947. 

Quant à Ai Qing, il est forcé de dénoncer ses propres camarades tandis que Ding Ling est envoyée à la campagne. Cette stratégie — appel à la critique, désignation d’un coupable, campagne de répression — sera répétée tout au long du règne de Mao après la prise du pouvoir dans le pays tout entier. 

Ce sont ceux qui ont exprimé les critiques les plus véhémentes qui dénoncent systématiquement avec le plus grand enthousiasme le contre-révolutionnaire désigné par le pouvoir. Ainsi, Ai Qing qualifie Wang Shiwei de « non-humain ».

Comment l’ordre est-il maintenu à l’intérieur des prisons ?

Dans les prisons, ce sont les détenus qui font régner l’ordre, forçant leurs homologues à faire des autocritiques, n’hésitant pas à les passer à tabac. 

Li Rui, arrêté à l’époque, témoigne : « Au bureau, c’étaient des interrogateurs officiels qui nous interrogeaient, alors qu’au jardin 6 il n’y en avait pas ; on contraignait les soixante-dix détenus à se dénoncer mutuellement. Par exemple, si quatre personnes étaient détenues ensemble, trois d’entre elles torturaient la quatrième : « Tu es un espion, avoue donc, raconte ta véritable histoire. »

Ces pratiques perdurent-elles aujourd’hui ?

Le recours aux détenus pour faire régner l’ordre se poursuit. 

Le militant taïwanais Lee Ming-che arrêté en 2017 raconte la même histoire : « En prison, quatre détenus en surveillent un. Ils rapportent aux gardiens vos faits et gestes et vos conversations. On les change à intervalles réguliers. Mais les miens n’ont jamais changé. Deux de ceux qui me surveillaient étaient condamnés à perpétuité, un autre à une dizaine d’années ; il est sorti avant moi. »

En Mongolie-Intérieure, dans le nord de la Chine, l’exploitation intensive des mines de charbon a ravagé les prairies  ; pour redorer son image, les autorités ont fait installer des sculptures d’animaux sur la steppe de Horqin, à Huolin Gol. Lu Gang, 2017.

Quand le terme de laogai apparaît-il formellement et dans quelle logique s’inscrit-il ?

Enfermement et répression des déviants constituent un élément essentiel du régime, même en pleine guerre contre le Japon. Il n’est toutefois pas encore entièrement formalisé. C’est en 1946, pendant la guerre civile, que le terme de laogai fait son apparition au camp de Lingshou, au Hebei. 

On y interne les nombreux soldats du Parti nationaliste chinois (Guomindang) faits prisonniers pendant la première année de guerre civile. Après la prise du pouvoir en 1949, Mao, qui s’inspire de Staline, affirme que cela permettra non seulement de changer leur mentalité, mais aussi d’effectuer les grands travaux nécessaires. Liu Shaoqi, haut dirigeant du régime, le dit clairement : « Il faut aussi construire des prisons. Qu’ils [les criminels] les construisent eux-mêmes ! Ces choses-là ont un avantage. Ce sont des dizaines, des centaines de milliers de travailleurs — l’équivalent de la force de travail d’un pays comme la Bulgarie –, qui peuvent réaliser beaucoup de travaux, construire de grandes choses sans qu’il y ait besoin de Sécurité sociale, sans salaire. L’Union soviétique a creusé de nombreux canaux en utilisant les criminels. Donc si l’on s’y prend bien, cela a un intérêt du point de vue économique, et du point de vue politique, c’est très bien. Comme nous ne les avons pas tués, et qu’ils ont travaillé, ces gens deviendront peut-être des gens bien ».

Le système est généralisé en 1951, et des conseillers soviétiques participent à sa mise en place. De 1951 à 1953, des millions de propriétaires fonciers, de capitalistes, d’employés ou de soldats de l’ancien régime s’y retrouvent.

Même s’il ne joue pas un rôle aussi important que pendant le règne de Mao Zedong, le livret de résidence reste un moyen de contrôle substantiel aux mains du Parti.

Jean-Philippe Béja

Comment les intellectuels sont-ils à leur tour pris dans ce système ?

Mao Zedong recourt aux méthodes mises au point à Yan’an. 

En 1957, il appelle les citoyens à critiquer ce qui ne fonctionne pas dans le régime : c’est le mouvement des Cent Fleurs. Comme en 1942, au bout de quelques semaines, le Grand Timonier dénonce les « droitiers » qui en ont profité pour s’opposer au Parti. On fixe des quotas de droitiers par unité de travail : 550 000 personnes seront ainsi « étiquetées » pour avoir répété une phrase entendue par hasard, pour avoir quitté une réunion, pour s’être plaint des conditions de travail, ou simplement parce que les cadres devaient remplir leurs quotas. 

Pour accélérer la procédure, le Parti crée le laojiao (rééducation par le travail) : pas besoin d’enquête policière, de procès, c’est sur simple décision administrative, ou souvent à l’issue d’une réunion de critique que les « droitiers » y sont envoyés. 

Tandis qu’au laogai, la durée de la peine est connue, au laojiao ce n’est pas le cas : le détenu sera libéré « quand il aura été rééduqué », et seules les autorités du camp peuvent en décider. Certains y ont passé plus de dix ans. 

Dans les camps, les conditions de travail et de détention sont épouvantables, comme le montre le témoignage de Feng Guojiang : « La journée de travail était longue, du lever au coucher du soleil ; en été, sous un soleil de plomb et, en hiver, par — 10 °C. […] Un jour, un détenu à côté de moi s’est effondré, avec de l’écume à la bouche. Il était mourant. » 

La violence entre détenus que vous décriviez pour Yan’an se retrouve-t-elle aussi dans le laojiao ?

Oui, comme à Yan’an, les détenus persécutent leurs camarades. Comme le rapporte Wei Zidan : « Les membres de votre groupe vous entouraient pour vous critiquer. […] Si vous aviez mal travaillé, […] les participants vous insultaient, vous frappaient de toutes leurs forces : les autorités du camp faisaient battre les droitiers par les autres droitiers. » 

Que devient-on une fois sorti du camp ?

Les membres des familles des détenus sont ostracisés, contraints de rompre toute relation avec eux sous peine de subir des représailles de la part du pouvoir. 

Une fois libérés du camp, il est rare que le détenu puisse retrouver son ancien emploi, ou même retourner à son ancien lieu de résidence. Il doit donc travailler autour du camp, ou même dans le camp. C’est ce que l’on qualifie de jiuye (littéralement : emploi), une pratique répandue pendant le règne de Mao. Comme le révèle Feng Guojiang : « Après la fin de la rééducation, on avait des difficultés à s’intégrer dans la société. Les paysans pouvaient encore retourner à la campagne. Mais pour les citadins, c’était impossible, car on craignait qu’ils créent des troubles. Donc, à l’issue de la peine, on aurait dû rester à la ferme comme travailleurs libres ».

Ainsi, une fois passé par le laogai, on ne peut retrouver une vie normale. Chaque fois que le Parti lance un mouvement politique, les rares détenus qui ont pu rentrer dans leur village sont la cible des dénonciations. Ils subissent tortures et humiliations et doivent effectuer les travaux les plus durs, les plus sales.

Au-delà des camps, comment le Parti contrôle-t-il l’ensemble de la population ?

Le hukou, le livret de résidence généralisé en 1958, fixe les citoyens sur leur lieu de naissance, privant les paysans de toute mobilité et rendant les évasions des camps pratiquement impossibles. Sans hukou urbain, pas de tickets de rationnement. Les détenteurs d’un hukou agricole ne peuvent donc pas séjourner en ville, et ne peuvent bien entendu pas travailler dans les entreprises d’État ou collectives sans autorisation. Comme il n’existe pas d’entreprises privées pendant le règne de Mao, ils sont contraints de rester dans leur village. C’est encore pire pour les détenus des camps même une fois « rééduqués ». En cas d’évasion, il est impossible de survivre dans la société : sans ticket de rationnement, sans papiers d’identité, il n’est pas question de se nourrir ni de se loger. 

Dans les villes, les comités de voisinage veillent aux allers et venues des résidents. Leurs membres, souvent des ménagères d’âge moyen, entrent dans les logements pour vérifier le hukou des présents. Ceux qui n’ont pas le statut d’urbain sont envoyés en détention, puis raccompagnés dans leur village d’origine lorsqu’ils ne sont pas envoyés au laojiao. 

C’est ce qui est arrivé à Liu Qing, revenu clandestinement à Pékin en 1966 : « Après avoir obtenu mon diplôme du lycée, en 1965, j’ai été envoyé à la campagne, dans le district de Quwo, dans la province du Shaanxi. Six mois après mon arrivée, j’ai regagné Pékin, et c’est précisément à ce moment-là que la Révolution culturelle a éclaté. J’ai alors voulu transférer mon hukou dans la capitale. Le commissariat du comité de quartier a non seulement refusé, mais m’a également considéré comme un vagabond voulant s’installer illégalement en ville. 

Le temple de La Seng Temple vu par Lu Guang. Ce haut lieu de la médecine mongole est déserté par les pèlerins en raison de la pollution industrielle.

Ce système du hukou a-t-il survécu à la modernisation de la Chine ?

Trente-sept ans plus tard en 2003, à Canton, lorsque le graphiste Sun Zhigang ne peut justifier de son hukou aux vigiles qui le lui demandent, il est interné dans un « centre d’hébergement et de rapatriement », équivalent de nos centres de rétention, avant d’être renvoyé dans sa province d’origine. Il y est torturé à mort. Ainsi, même depuis que la Chine est devenue moderne, le hukou continue de limiter les droits fondamentaux des citoyens et permet au Parti de surveiller leurs allées et venues. 

Certes au cours des trente dernières années, l’industrialisation a conduit des centaines de millions de ruraux à s’installer dans les usines des zones côtières ou des grandes villes. S’ils sont autorisés à y travailler, la plupart du temps, ils ne peuvent toutefois pas obtenir de hukou urbain dans les métropoles comme Shanghai ou Pékin. 

Leurs enfants, même s’ils y sont nés, n’y ont pas non plus droit. Même s’il ne joue pas un rôle aussi important que pendant le règne de Mao Zedong, le livret de résidence reste un moyen de contrôle substantiel aux mains du Parti.

Quels sont les autres instruments de ce contrôle social qui perdurent aujourd’hui ?

Il existe encore d’autres instruments du contrôle social mis en place dans les années 1950, comme la danwei (unité de travail). Jusqu’aux années 1990, l’économie était dominée par les entreprises d’État qui représentaient la majorité de l’emploi urbain. Les bureaux étaient aussi des services de l’État. C’est ce qu’on appelle la danwei. Chaque danwei est dirigé par un comité du Parti qui dispose d’un service du personnel. Ce service gère le dossier (dang’an) de tous les employés. De ce dossier où sont consignés tous les propos, les relations, les actions de son titulaire, dépend l’accès au logement, aux soins, à l’éducation des enfants. Le moindre propos déviant risque d’avoir une influence délétère sur ces attributions, voire de conduire la personne au laogai

Pour ceux qui n’ont pas de danwei, c’est le comité de voisinage (aujourd’hui appelé « communauté ») qui gère les dossiers. On a vu, lors du Covid-19, que ces comités pouvaient intervenir pour mettre en quarantaine une famille et même un immeuble en entier. 

Ils ont également été mis à contribution pendant la lutte contre le Falungong, une secte de gymnastique mystique Falungong, au tournant du XXIe siècle : des centaines de milliers de personnes ont été envoyées au laojiao sur dénonciation du comité de voisinage ou de la danwei

Aujourd’hui, les millions de caméras de surveillance, souvent couplées à la reconnaissance faciale, permettent de traquer les comportements déviants. Leur efficacité est d’autant plus redoutable qu’elles s’appuient sur le système mis en place sous Mao Zedong. 

La continuité de la surveillance est l’une des caractéristiques principales de ce régime.

Quelles sont les ruptures produites par les réformes économiques des années 1990 sur le système du laogai ?

Avec la relance des réformes au lendemain du massacre du 4 juin 1989, on assiste à une vague d’entrepreneuriat en Chine. 

Dans tout le pays, les entreprises fleurissent. Le laogai n’échappe pas à cette vague : il doit désormais être rentable. Les camps passent des contrats avec des entreprises privées et produisent tant pour l’exportation que pour le marché intérieur. Les journées de travail sont interminables et la direction impose des cadences infernales. Les détenus, qui ne sont pas payés, ne parviennent pas à remplir leurs quotas de production. Ils sont alors victimes de sévices et, accusés de « saboter le travail » au cours de « séances de critique » censées permettre de « réformer » leur mentalité, sont roués de coups par leurs codétenus. Ceux qui ne parviennent pas à remplir leurs quotas peuvent voir leur peine rallongée. 

Chen Pokong, enfermé dans un camp de la province côtière du sud-est de la Chine, Guangdong, découvre que les fleurs artificielles qu’il fabrique dans de telles conditions portent des étiquettes en anglais et en déduit qu’elles sont destinées à l’exportation. Il parvient à envoyer clandestinement une lettre à Asia Watch, une ONG américaine de défense des droits de l’Homme. Elle arrive sur le bureau du Congrès des États-Unis et provoque une campagne internationale qui conduit les douanes américaines à inscrire une entreprise de Hong Kong sur leur liste noire. 

Pourtant, comme le montre l’exemple de Lee Ming-che, vingt ans plus tard, les camps continuent de produire pour l’exportation. Chaque institution pénitentiaire a simplement un nom d’entreprise « normale » et il est très difficile de démontrer que les produits qu’elle exporte proviennent du travail forcé.

La steppe de Hulunbuir à Baorixilevue par Lu Guang. Des centaines de petites mines de charbon exploitées dans les années 1990 ont laissé place, après une décennie, à de vastes cratères.

Ce tournant entrepreneurial a-t-il intensifié la corruption ?

On assiste en effet à une généralisation de la corruption : c’est ce que note Tong Yi au sujet de son séjour au laojiao dans la région de Wuhan, au centre de la Chine : « Votre famille pouvait payer pour obtenir des remises de peine : dix mille yuans pour un an. Elle pouvait également obtenir des peines plus légères en payant les juges ».

La répression et le contrôle idéologique restent-ils un objectif du Parti après le tournant des années 1990 ?

Oui, tout à fait. À l’image de ce qui se passe dans la société, le Parti n’abandonne pas complètement sa volonté de transformer les mentalités des détenus. 

Ainsi, la campagne lancée en 1999 contre le Falungong marque un retour des forces maoïstes. Cette secte pouvait revendiquer alors plus de 70 millions de membres, soit plus que le Parti communiste lui-même. Elle a été perçue comme une menace existentielle par le Parti, quand, le 25 avril 1999, elle a mobilisé dix mille personnes qui ont encerclé Zhongnanhai, le siège du gouvernement de la République populaire de Chine.

Comme au temps de Mao, le Parti fait appel aux danwei et aux comités de quartier pour traquer ses adeptes. Des centaines de milliers de pratiquants du Falungong sont arrêtés et envoyés au laojiao, où ils sont soumis à des séances de rééducation idéologique animées par des détenus de droit commun qui sont récompensés de leur activisme par des remises de peine. 

Comme le révèle Li Shuying, une adepte que nous avons interviewée : « Dans la journée, il y avait des séances de critique de la Falungong. Les détenus de droit commun, qui ne savaient même pas ce que c’était, montaient à la tribune pour dénoncer la ‘secte’, car cela leur valait des remises de peine. Le soir, ils essayaient de nous faire changer, ils discutaient et ne nous laissaient pas dormir, nous donnant des coups sur la tête chaque fois que l’on s’endormait. »

Ce modèle répressif est-il encore à l’œuvre aujourd’hui ? On peut notamment penser au système carcéral du Xinjiang, qualifié de génocidaire.

Depuis l’époque de Yan’an, la rééducation des détenus est inséparable des sévices et des tortures de toutes sortes. 

Depuis les années 1980, le travail forcé doit être productif car, les camps, ne disposant plus que de dotations très faibles de la part de l’État, doivent subvenir à leurs propres besoins en produisant pour le marché. 

Cette situation n’a pas cessé, et lorsqu’en 2016 le Parti décide d’enfermer les membres des minorités turciques soupçonnés de radicalisation, il leur applique les mêmes méthodes dans des camps qualifiés de « centres de formation professionnelle ». Là, la rééducation consiste à chanter les louanges du Parti en mandarin, à rejeter la religion et autres pratiques culturelles spécifiques, le tout couplé avec des travaux pénibles et des sévices.

Pourriez-vous revenir sur les autres formes de contrôle et d’enfermement mises en place par le Parti ?

En dehors de la réforme par le travail et de la rééducation par le travail, le Parti communiste chinois a fait preuve d’une grande créativité dans l’invention des formes de répression. 

Dès les années 1950, ceux que les cadres du Parti considèrent comme des déviants, les membres des « classes hostiles », sont placés sous surveillance des masses, c’est-à-dire qu’ils restent dans la société, dans une usine, dans un village, mais ne sont pas libres de leurs mouvements et sont souvent l’objet de quolibets, voire de sévices de la part des citoyens. 

À chaque mouvement politique, ils sont traînés dans des réunions de critique, insultés, frappés. C’est sans doute pendant la Révolution culturelle (1966-1976) que la multiplicité des formes d’enfermement a atteint son paroxysme : les organisations de gardes rouges peuvent enfermer n’importe qui dans des « étables » — cages d’escalier, bureaux, sous-sol — pendant un temps indéterminé. Les victimes y sont frappées, traînées dans des réunions, torturées. Les classes d’étude de la pensée de Mao Zedong ont la même fonction. C’est ce que j’ai appelé « la démocratisation de la répression ».

En Chine depuis 1949, une « écologie de la répression » s’est maintenue quelle que soit la ligne politique ou le niveau de développement atteint par le pays.

Jean-Philippe Béja

Ces formes de détention extrajudiciaire ont-elles perduré ?

Les formes de détention extrajudiciaire n’ont pas disparu avec le Grand Timonier. 

Pendant les années 2000 et jusqu’à nos jours, les déviants, les citoyens qui viennent se plaindre à la ville ou à la capitale des abus des cadres, sont enlevés par des nervis employés par les gouvernements locaux qui les enferment dans des hôtels ou des immeubles. On les qualifie de « prisons noires » car on y est enfermé sans qu’il y ait besoin d’une quelconque procédure. 

Les détenus ne savent pas combien de temps ils y resteront ; souvent, ils doivent se livrer à des travaux forcés (dans les champs ou la construction de routes), ils sont frappés et ne peuvent recevoir aucune visite. Ils y passent parfois plusieurs mois en dehors de toute légalité, et lorsqu’elle est saisie de ces abus, la police regarde ailleurs. 

Les camps ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Malgré tous les discours sur l’État de droit, l’inscription du respect des droits de l’Homme dans la constitution, le Parti a inventé des formes d’enfermement extrajudiciaires qui constituent l’une des plus importantes formes de répression dans la Chine d’aujourd’hui.

En donnant la parole aux cibles de la répression et de la surveillance du Parti communiste chinois, j’ai également réussi à montrer que la résilience reste une caractéristique essentielle de la société chinoise.

Sources
  1. Surveiller et punir en Chine. Laogai et technosurveillance de 1946 à nos jours, Paris, La Découverte, 2026.
  2. Abréviation de laodong gaizao (劳动改造), qui signifie « réforme par le travail ».
  3. Les camps, secret du pouvoir chinois, Arte, 2023
  4. Abréviation de laodong jiaoyang (勞動教養) qui signifie « rééducation par le travail ». Ce système, créé en 1957, permet d’interner n’importe qui sur simple décision administrative. Formellement, le laogai a été aboli en deux temps : le terme a été remplacé par « prison » en décembre 1994, et son pendant administratif, le laojiao (internement jusqu’à 4 ans sans procès), a été supprimé fin 2013 après le IIIe plénum du XVIIIe Comité central. Dans les faits, le système persiste et s’est étendu : selon des estimations on compte environ un million de détentions arbitraires dans le seul Xinjiang depuis 2017.
  5. Gao Hua, How the Red Sun Rose. The Origin and Development of the Yan’an Rectification Movement (trad. Par Guo Jian et Stacy Mosher) Hong Kong, Chinese University Press, 2018.
  6. « Le jardin » était un lieu de détention géré par le département de la société (police politique) tandis que le bureau était géré par le gouvernement.