Pour recevoir nos articles en avant-première et soutenir le travail d’une rédaction indépendante, abonnez-vous au Grand Continent
L’histoire a retenu de Liu Huaqing qu’il a été le principal commandant chargé des opérations de répression sur la place Tian’anmen en 1989. En quoi est-il, en réalité, la figure centrale pour comprendre la stratégie maritime chinoise, et par extension, la nouvelle nature géopolitique du Parti communiste chinois ?
Bien qu’il reste peu connu du grand public occidental, Liu Huaqing (1916-2011) demeure une figure de référence en Chine, aussi bien pour Xi Jinping que pour l’Armée populaire de libération. Vétéran de la Longue Marche, compagnon de route de Deng Xiaoping et longtemps surnommé le « Mahan chinois » en référence au théoricien américain de la puissance maritime, il occupe une place singulière dans le panthéon stratégique de Pékin.
Homme d’action autant que de lettres, il a laissé une œuvre écrite abondante, tout entière tournée vers un même axe : l’affirmation de la souveraineté maritime chinoise. Nommé commandant en chef de la marine en 1982, à un moment où la flotte chinoise n’est encore qu’un appendice modeste de l’armée de terre, Liu Huaqing entreprend de la faire passer d’une force strictement côtière à une marine de haute mer. Pour ce faire, il fonde une nouvelle doctrine, dite de la « défense active des mers proches », qui rompt avec la tradition continentale de l’Armée populaire de libération et inaugure la pensée navale contemporaine de la Chine.
Sur quoi repose cette doctrine ?
Elle s’articule autour d’un plan en trois étapes destiné à doter la Chine, dans la seconde moitié du XXIe siècle, d’une marine de portée mondiale. Mais elle engage, plus fondamentalement encore, une transformation des représentations nationales.
La Chine se percevait en effet comme une puissance exclusivement continentale, définie par l’étendue de ses frontières terrestres. Il faut d’ailleurs rappeler qu’avant l’adoption de la Loi sur la mer territoriale et la zone contiguë par le Congrès national du peuple en 1992, Pékin ne revendiquait formellement aucun contrôle territorial sur les espaces maritimes.
Pour accompagner et cristalliser ce changement de mentalité, Liu Huaqing n’a pas hésité à passer à l’action. Dès 1988, lors de l’affrontement du récif Johnson Sud dans l’archipel des Spratleys, la marine chinoise s’empare de plusieurs îlots aux dépens du Vietnam ; en 1995, c’est au tour du récif Mischief d’être pris aux Philippines. Au total, huit îlots revendiqués par Hanoï et Manille passent ainsi sous contrôle chinois — autant de coups de force qui inscrivent dans la géographie la souveraineté revendiquée par Pékin sur un espace maritime de plus en plus profond.
Vous avez mentionné un plan en trois étapes, en quoi consiste-t-il ?
Pour en saisir la portée, il faut revenir au contexte stratégique de la Guerre froide. Dès la guerre de Corée, en 1951, les États-Unis élaborent une stratégie d’endiguement maritime du bloc communiste, articulée autour de ce qu’ils appellent les « chaînes d’îles ». Il s’agit, depuis Washington, de barrer l’accès au Pacifique en s’appuyant sur un chapelet d’archipels alliés, transformés en autant de verrous stratégiques.
C’est en réponse à ce dispositif que doit se comprendre l’action de Liu Huaqing ?
Tout à fait. Selon son plan, la Marine de l’Armée populaire de libération devait franchir la première chaîne d’îles à l’horizon 2020. Cette ligne, la plus proche du continent chinois, court de l’archipel japonais — en particulier d’Okinawa — jusqu’aux Philippines en passant par Taïwan ; elle enserre la mer de Chine orientale et la mer de Chine méridionale, qui constituent les approches immédiates du territoire chinois.
L’implantation au sein de la deuxième chaîne était quant à elle fixée à 2025. Plus au large, celle-ci s’étend de Sakhaline et de l’archipel japonais d’Ogasawara jusqu’à l’île américaine de Guam, en passant par les Mariannes et les Carolines. Elle correspond à la profondeur stratégique du Pacifique occidental, où Washington concentre l’essentiel de ses bases avancées.
À la différence des forces occidentales, Xi Jinping et la marine chinoise s’inscrivent dans la continuité directe des idées formulées dans les années 1980, en pleine Guerre froide.
Xiaobing Li
Enfin, la présence chinoise le long de la troisième chaîne était projetée à l’horizon 2050. Cette dernière ligne, la plus éloignée, s’étire des îles Aléoutiennes au nord jusqu’à la Nouvelle-Zélande et l’Antarctique au sud, en passant par Hawaï — cœur du dispositif américain dans le Pacifique. L’atteindre signifierait, pour Pékin, accéder au statut de puissance navale véritablement mondiale.
Les faits sont-ils venus valider ce calendrier ?
Oui, et au-delà même des prévisions les plus optimistes de Liu Huaqing. La marine chinoise a franchi la première chaîne dès 2009-2010, soit une décennie plus tôt que prévu. Conformément au calendrier initial, en 2025, deux groupes aéronavals ont déjà dépassé la deuxième chaîne. Seul l’objectif d’atteindre la troisième avant 2050 reste à concrétiser — mais au rythme actuel des constructions navales chinoises, il paraît parfaitement à portée.
Ces objectifs relèvent-ils vraiment d’une simple défense de sa souveraineté ?
Telle était bien l’intention première de Liu Huaqing. Mais sous Xi Jinping, la doctrine a connu un glissement décisif. Le président chinois considère désormais que la marine doit pouvoir prendre l’initiative du feu, tout en qualifiant ce geste offensif de « défense offensive ».
La vision de Liu Huaqing a marqué un tournant central dans l’orientation du pays vers l’océan, tant pour le commerce que pour la guerre.
Xiaobing Li
Loin d’être une simple acrobatie sémantique, la formule joue un rôle stratégique, en permettant à Pékin de présenter par avance toute attaque navale comme une riposte à une menace, brouillant la frontière entre agression et défense — et, avec elle, le seuil d’engagement.
Comment l’amiral Liu Huaqing est-il perçu aujourd’hui par l’armée et le Parti communiste chinois ? Quelle influence ont ses doctrines sur Xi Jinping lui-même ?
Liu Huaqing demeure une référence largement citée et reprise en Chine. Il est aujourd’hui considéré comme le père de la marine chinoise moderne — et plus particulièrement de son aéronavale.
Le qualificatif n’a rien d’abusif. C’est lui qui, dès les années 1970-1980, a porté l’idée d’un programme chinois de porte-avions à une époque où le projet relevait encore de l’utopie. Le changement est aujourd’hui spectaculaire. La Chine dispose désormais de trois porte-avions actifs : le Liaoning, le Shandong et le Fujian, ce dernier ayant été admis en service le 5 novembre 2025, en présence du président Xi Jinping. Un quatrième bâtiment, le Type 004, dont la propulsion nucléaire est envisagée, est en construction depuis 2024 dans le chantier naval de Dalian. En décembre 2025, le département de la Défense américain a indiqué que Pékin prévoyait d’aligner neuf porte-avions d’ici 2035, ce qui dépasserait alors la flotte américaine du Pacifique.
Au-delà de la question des porte-avions, Liu Huaqing a-t-il également été à l’origine du développement de la force sous-marine nucléaire ?
Oui, et de manière déterminante. Liu Huaqing est considéré comme l’un des pères fondateurs de la dissuasion sous-marine chinoise : c’est lui qui a porté, dès les années 1960, l’idée de doter la Chine d’une flotte de sous-marins nucléaires d’attaque puis lanceurs d’engins, dans une logique de profondeur stratégique. Les premières générations — Type 091 pour les sous-marins nucléaires d’attaque, Type 092 pour les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins — sont nées de cette impulsion. La troisième génération, actuellement opérationnelle, en constitue le prolongement direct.
Quinze ans après la mort de Liu Huaqing, la puissance réelle de la marine chinoise s’apprête-t-elle à menacer l’hégémonie américaine ?
Aujourd’hui, la marine de l’Armée populaire de libération occupe le deuxième rang mondial en tonnage et en nombre de bâtiments, juste derrière l’US Navy. La hiérarchie est tout autre, en revanche, lorsqu’on mesure l’efficacité au combat et l’expérience opérationnelle : la Marine de la République populaire de Chine reste, à ce jour, une force qui n’a jamais livré de bataille navale moderne, et qui souffre de difficultés politiques et organisationnelles de premier plan.
Les paroles et les actes de Liu Huaqing ont contribué à renforcer la prise de conscience qu’a la Chine de ses intérêts maritimes. C’est là l’héritage le plus important de cette figure.
Le succès de Liu Huaqing dans la définition de la dimension maritime de la puissance chinoise et l’essor industriel et militaire de la marine chinoise n’ont-ils pas eu d’effets de contrecoup sur les autres armes ?
Indéniablement. Au sein de l’armée de terre, l’héritage de Liu Huaqing est controversé. La marine a longtemps capté l’essentiel de l’attention des autorités et une part croissante du budget de la défense au détriment des forces terrestres qui ont vu leurs effectifs réduits et leurs crédits rognés. Ce déséquilibre nourrit, depuis des années, un mécontentement persistant.
Avec des luttes de pouvoir concrètes ?
Oui, même s’il reste parfois difficile d’en mesurer pleinement la portée. En 2025, les tensions entre branches de l’Armée populaire de libération ont débouché sur un véritable affrontement, cristallisé autour de questions budgétaires et de chaînes de commandement.
Entre mars 2023 et l’automne 2025, près d’une vingtaine de généraux et amiraux ont été purgés et emprisonnés — parmi lesquels plusieurs officiers de marine et six hauts gradés de la Force des fusées, branche stratégique chargée des missiles balistiques et hypersoniques.
Tout affrontement avec les États-Unis dépendra désormais principalement des vues de Xi Jinping, sans contrepoids institutionnel. C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’attention soutenue qu’il accorde à Liu Huaqing.
Xiaobing Li
En janvier 2026, Xi Jinping a porté le coup de grâce en faisant tomber les deux plus hauts gradés issus de l’armée de terre : le général Zhang Youxia, vice-président de la Commission militaire centrale et numéro deux de facto de l’appareil militaire, ainsi que Liu Zhenli, chef d’état-major interarmées, tous deux mis en cause pour « graves violations de la discipline ». La Commission militaire centrale, qui comptait sept membres en 2022, n’en compte plus que deux en exercice : Xi Jinping lui-même et le général Zhang Shengmin, en charge de la lutte anticorruption.
Avec quel effet sur l’armée ?
Une concentration sans précédent du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Officiellement, le Parti dirige l’ensemble des forces armées chinoises — armée de terre, marine, aviation, Force des fusées et Force de soutien stratégique. Mais en pratique, ces composantes sont désormais placées sous le contrôle personnel du chef du Parti. Ce n’est plus seulement l’armée du Parti : c’est l’armée de Xi.
Le constat est lourd de conséquences. Toute action contre Taïwan, tout affrontement avec les États-Unis dépendra désormais principalement des vues du président chinois, sans véritable contrepoids institutionnel ni délibération stratégique collective. Il pourrait, en principe, en décider à tout moment.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’attention soutenue que Xi Jinping accorde à la mémoire de Liu Huaqing, preuve que la pensée de l’amiral continue d’irriguer la stratégie militaire chinoise. En 2016, le président avait d’ailleurs personnellement présidé la cérémonie commémorant le centenaire de sa naissance, le saluant comme l’un des plus grands chefs militaires de la Chine moderne.
En quoi Liu Huaqing a-t-il influencé l’approche de la question de Taïwan par le Parti communiste chinois ?
De manière déterminante. Au début des années 1980, lorsque Liu Huaqing prend le commandement de la marine, l’éventualité d’un débarquement à Taïwan est envisagée comme une opération essentiellement terrestre. Les états-majors raisonnent alors selon une grammaire militaire héritée de la tradition chinoise continentale, en se posant des questions de troupier : quels effectifs mobiliser, quelle logistique déployer, comment conquérir l’île ?
Pendant et après son mandat, ce paradigme s’est inversé. La stratégie chinoise vis-à-vis de Taïwan est passée d’une logique axée sur l’armée de terre à une logique pilotée par la marine. Les exercices récents en témoignent : la marine de l’Armée populaire de libération y joue désormais un rôle de premier plan, autour de scénarios qui combinent affrontement naval, frappes massives de missiles et campagne aérienne d’ampleur.
La pensée de Liu Huaqing irrigue-t-elle aussi la posture chinoise au-delà du détroit de Taïwan ? Le détroit d’Ormuz, par exemple, revêt aujourd’hui une importance croissante pour Pékin…
Plus que jamais. À la différence des forces occidentales, Xi Jinping et la marine chinoise s’inscrivent dans la continuité directe des idées formulées dans les années 1980, en pleine Guerre froide. L’amiral Liu Huaqing avait notamment fait sienne une maxime de Sun Tzu : « Vaincre sans combattre ». Il l’avait couplée à une autre intuition forte : faire de la puissance navale un instrument de dissuasion en temps de crise.
Cette visée stratégique a précisément été mise en œuvre il y a quelques jours dans le détroit d’Ormuz. Trois navires de guerre chinois croisaient à proximité du détroit, tandis qu’au moins deux pétroliers battant pavillon chinois le franchissaient sans rencontrer le moindre obstacle de la marine américaine. Aux yeux de Pékin, la présence des trois bâtiments a joué un rôle dissuasif décisif, garantissant le passage des pétroliers en toute sécurité.
Cet épisode peut paraître anecdotique, mais il résume à lui seul la doctrine chinoise : remporter la bataille sans avoir à la livrer. La Chine obtient ce dont elle a besoin — son pétrole — pendant que les Américains et les Iraniens encaissent, eux, les pertes humaines et matérielles d’un affrontement dans lequel Pékin n’a pas eu à s’engager. Du point de vue chinois, le résultat reste idéal.
La doctrine navale de Liu Huaqing s’est élaborée sur un demi-siècle. Comment est-il parvenu au faîte du commandement militaire ?
Liu Huaqing débute sa carrière comme officier politique pendant la Seconde Guerre mondiale — à une époque où, paradoxalement, il n’a encore jamais vu la mer et ignore tout des affaires navales.
Tout bascule lorsque la République populaire entreprend de se doter d’une marine moderne. Plusieurs officiers de l’armée de terre sont alors versés dans la nouvelle force navale : Liu Huaqing en fait partie. Il occupe d’abord les fonctions de commissaire politique au sein d’une école navale, puis à la première académie navale du pays.
En 1954, il est envoyé en Union soviétique pour y étudier pendant quatre ans les sciences, la politique et l’histoire maritimes — un cursus dont il revient diplômé et profondément transformé. De retour en Chine, désormais cadre technique formé à l’école soviétique, il fait de la modernisation de la marine chinoise sa boussole personnelle.
La stratégie chinoise vis-à-vis de Taïwan est passée d’une logique axée sur l’armée de terre à une logique pilotée par la marine. Les exercices récents en témoignent.
Xiaobing Li
Liu Huaqing a ensuite occupé plusieurs postes qui l’ont impliqué de près dans la construction navale. Il a notamment joué un rôle pionnier dans les programmes de porte-avions et de sous-marins nucléaires : c’est lui qui, dès les années 1960, puis tout au long des années 1970 et 1980, a porté en Chine l’idée d’une propulsion nucléaire embarquée. En 1982, sa nomination comme commandant de la marine marque la fin de cette première séquence centrée sur l’industrie navale.
Ce départ ouvre un tournant dans sa carrière politique, qui doit beaucoup à sa relation privilégiée avec Deng Xiaoping, un lien noué trente ans plus tôt.
Comment se connaissent-ils ?
Pendant la guerre sino-japonaise (1937-1945), Liu Huaqing avait servi au sein de la 129e division de la 8e armée de route, dont Deng était précisément le commissaire politique. À l’époque, il n’était lui-même qu’un jeune cadre du département politique, mais l’attention du futur dirigeant lui resta acquise.
Comme Deng, connaît-il des revers ?
La carrière de Liu Huaqing a bien sûr connu des hauts et des bas, à l’image des soubresauts politiques de la République populaire et ne prend son véritable essor qu’avec le retour de Deng aux affaires à la fin des années 1970. Liu Huaqing devient commandant de la marine en 1982, puis vice-président de la Commission militaire centrale en 1989. Lorsque Deng se retire en 1989, Liu accède au plus haut niveau du Parti : il entre en 1992 au Comité permanent du Bureau politique — le saint des saints de l’appareil communiste — où il siégera cinq ans, en faisant de facto la plus haute personnalité militaire du régime, juste derrière Jiang Zemin, président de la Commission militaire centrale.
Il a ainsi été le numéro deux du Parti communiste chinois de 1990 à 1997. La mort de Deng Xiaoping, en 1997, sonne toutefois la fin de cette ascension. Jiang Zemin profite du XVe Congrès du Parti, à l’automne, pour ne pas reconduire Liu Huaqing dans ses fonctions. La mise à l’écart est habillée du motif de l’âge : Liu a alors 80 ans. Sa carrière politique s’achève.
Quelles idées, quels concepts et quelles personnalités ont marqué Liu Huaqing pendant ses études en Union soviétique ?
Il s’y est d’abord familiarisé avec la culture politique du Parti communiste et de l’armée soviétiques. Mais c’est surtout au contact de la pensée navale russe qu’il a forgé ses propres convictions, sous l’influence directe de l’amiral Sergueï Gorchkov — futur architecte de la grande marine océanique de Brejnev, alors en passe de prendre le commandement en chef de la flotte soviétique. Gorchkov prônait la construction de navires toujours plus imposants, la constitution d’une force de surface capable de rivaliser avec les flottes occidentales et la conduite d’opérations en haute mer. Ces idées allaient durablement marquer Liu Huaqing.
Plus encore, il y a appris à articuler administration militaire et industrie civile — clef d’un système de construction navale capable d’absorber les commandes de la défense tout en irriguant l’économie. De retour en Chine, il s’est employé à transposer ce modèle, en rapprochant méthodiquement les chantiers militaires et le secteur industriel civil.
Le résultat est aujourd’hui spectaculaire : la Chine est devenue le premier constructeur naval mondial, produisant à elle seule plus de la moitié du tonnage commercial mondial. Le paradoxe de ce succès, c’est qu’il porte encore l’empreinte de l’expérience soviétique de Liu Huaqing — un homme formé dans le creuset de la puissance perdante de la guerre froide.
Vous le rappeliez, on a souvent rapproché Liu Huaqing de l’amiral américain Alfred T. Mahan. S’agit-il d’une influence réelle ou d’un raccourci ?
Plutôt d’un raccourci, je l’avoue. En comparant l’empreinte d’Alfred T. Mahan et celle de Gorchkov sur Liu Huaqing, j’en suis arrivé à la conclusion que l’influence soviétique a été nettement plus forte, plus utile et plus concrète dans sa formation.
Mahan développe une vision panoramique, qui embrasse à la fois l’intérêt national, le commerce maritime et la puissance navale. Liu, de son côté, a certes parlé de puissance maritime, mais ses préoccupations sont restées beaucoup plus opérationnelles : construction navale et montée en gamme de la flotte. Le grand stratège américain a donc bien laissé une trace, mais nettement moins profonde que celle du Soviétique.
Si je qualifie parfois Liu Huaqing de « Mahan chinois 1 », c’est moins par filiation doctrinale que par analogie de stature. Mahan reste, dans l’imaginaire stratégique mondial, l’archétype du penseur naval — connu de toutes les marines, étudié dans toutes les écoles. C’est précisément la place qu’occupe aujourd’hui Liu Huaqing en Chine.
Y a-t-il donc des idées directement reprises par Mahan dans Liu Huaqing ?
La grammaire stratégique des marins chinois et celle des marins soviétiques repose sur le même socle intellectuel : la théorie de Mahan contient un fond sur la nature de la stratégie maritime, que praticiens et théoriciens — soviétiques comme chinois — ont repris à leur compte.
Mais Liu Huaqing et les officiers chinois ont rapidement jugé que Mahan appartenait à un autre âge. Ils ont également pris leurs distances avec une partie de l’héritage soviétique, à commencer par l’obsession de la « grande flotte » et des opérations hauturières classiques, jugée inadaptée aux intérêts nationaux et aux conflits du temps présent. Pour Liu Huaqing comme pour la marine chinoise, ce qui compte désormais, ce n’est plus la coque, c’est ce qu’elle embarque : les systèmes d’armes modernes l’emportent sur la masse de tonnage.
Cette conception reste celle de la marine chinoise aujourd’hui. Elle explique pourquoi Pékin concentre désormais ses efforts sur le développement des systèmes d’armes — frappes de précision, hypersoniques, capacités cyber et spatiales — quitte à ralentir le rythme des constructions navales pures.