Nous avons rencontré Joan Botella

Alors que la crise de l’indépendantisme catalan battait son plein en Espagne et en Europe à la suite de la déclaration d’indépendance de Carles Puigdemont à l’automne dernier, nous avions interrogé Joan Botella, défenseur d’une Espagne et d’une Europe fédérales, pour nous éclairer sur la question et aborder le thème de la relation future entre la région de Catalogne et les différentes échelles, nationale et continentale dans le cas d’une indépendance de la région. Professeur agrégé de sciences politiques, spécialiste des questions de politique comparée, doyen de l’Université Autonome de Barcelone et président du mouvement catalan des Fédéralistes de Gauche (Federalistes d’Esquerres), nous l’avons contacté à nouveau en ce jeudi 21 décembre 2017, journée d’élections régionales en Catalogne, pour faire un point sur la situation.


Groupe d’études géopolitiques : En cette journée électorale en Catalogne, quel bilan feriez-vous de la campagne depuis la convocation de nouvelles élections régionales par le gouvernement de Mariano Rajoy en réponse à la déclaration unilatérale d’indépendance? Quels sont les scénarios possibles à l’issue de ces élections? 

Joan Botella : La campagne pour les élections régionales en Catalogne du 21 décembre a été à bien des égards tout à fait étrange. En même temps que la mise sous contrôle de l’administration régionale par le gouvernement espagnol (par le mécanisme de coercion fédérale prévu par l’article 155 de la Constitution), le gouvernement a aussi décidé de dissoudre le Parlement régional et de convoquer les élections dans le délai minimum fixé par la loi. D’autre côté, l’inculpation judiciaire des membres du gouvernement en a conduit plusieurs à une situation de détention provisoire, comme le vice-président et leader d’ERC (Gauche républicaine de Catalogne) M. Junqueras, tandis que d’autres, dont le président régional, M. Puigdemont, se sont enfuis en Belgique.

Ainsi, deux candidatures ont eu leur numéro un empêché de faire campagne. Cette situation d’infériorité, tout de même, leur a finalement rendu service puisqu’elle leur a permis d’inverser les termes du débat électoral: il n’a pas été question de l’échec du projet séparatiste (et encore moins de la gestion de la région par le gouvernement sortant), mais de la qualité démocratique du gouvernement espagnol, de sa ressemblance avec la période dictatorielle et du manque des libertés publiques en Espagne. L’exercice de ce victimisme a mené les porte-paroles indépendantistes à se comparer avec la situation d’apartheid en Afrique du Sud, avec les souffrances des citoyens noirs aux États-Unis, ou encore avec les juifs en Allemagne hitlérienne.

Les sondages provisoires montrent que l’après-élection peut être très complexe politiquement. D’un coté, par les tensions entre les deux grands groupes séparatistes et ses leaders (avec ERC pouvant, pour la première fois, devenir la force plus importante); d’autre part, la grande croissance du nouveau parti « Ciudadanos », placé au centre-droit et très énergique dans le rejet des projets séparatistes, ce qui lui a permis d’absorber un grand nombre d’électeurs des deux grands partis espagnols, le PP (Parti Populaire) et le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol), particulièrement dans les tranches populaires. Ciudadanos pourrait devenir le premier parti de Catalogne grâce à la forte participation électorale, ce qui serait une nouveauté explosive.

La grande fragmentation politique que l’on attend et les vétos réciproques entre les différents partis vont rendre très difficile la tâche de construire une majorité au Parlement qui puisse élire un nouveau gouvernement. D’où la possibilité, évoquée par de nombreux observateurs, de nouvelles élections si dans le délai de deux mois depuis le premier vote à la chambre il n’y a pas eu d’investiture.

Après la déclaration d’indépendance formulée par Carles Puigdemont le 10 octobre 2017, peut-on qualifier la Catalogne de région indépendante ?

Bien sûr que non. Cependant, il est vrai que la Généralité de Catalogne – organisation politique de la région autonome – a le dernier de mot dans bien des domaines, et notamment en matière de questions “de souveraineté”. La Généralité s’occupe, par exemple, de la gestion des prisons sur son territoire. Elle est d’ailleurs la seule région à avoir accepté le transfert d’une telle compétence. Autre exemple, la région décide librement et en toute autonomie du régime pénitentiaire qui s’applique à ses concitoyens. Et c’est la police régionale catalane, police judiciaire de Catalogne, qui est responsable de l’ordre public.

Je ne crois pas que la Catalogne puisse un jour être indépendante, ou du moins, pas avant très longtemps

Le gouvernement autonome possède aussi des compétences exclusives en matière de culture, d’éducation, de politique linguistique, ou encore de presse audiovisuelle. La Catalogne peut donc légalement agir, et elle le fait déjà, comme un Etat indépendant dans de nombreux champs politiques. Elle détient, à ce titre, bien plus de pouvoir que les Länders de l’Allemagne fédérale.

Pensez-vous que la crise politique que vit actuellement l’Espagne soit l’occasion de réformer en profondeur le système politique et institutionnel du pays ? Dans le cas où la Catalogne parviendrait à réaliser son indépendance, quelle relation politique et juridique pourrait-elle entretenir avec la nation espagnole ? Et avec l’Europe ?

Je ne crois pas que la Catalogne puisse un jour être indépendante, ou du moins, pas avant très longtemps. La question catalane a surtout permis de soulever la “question espagnole”, soit celle de la distribution du pouvoir au sein du territoire national. Le système de gouvernance territoriale espagnol a été défini comme “Etat des autonomies”. Or, si des gouvernements territoriaux ont bien été créés – les dix-sept Communautés Autonomes -, l’Etat central traditionnel est resté inchangé, lui.

La question catalane a surtout permis de soulever la “question espagnole”, soit celle de la distribution du pouvoir au sein du territoire national

La même vieille bureaucratie, les mêmes structures administratives, la même tradition centralisatrice. Atténués pendant plusieurs années, ces éléments sont réapparus avec force à partir du deuxième mandat du président conservateur Aznar (1996-2004), dans les années 2000. L’émergence de la question catalane, qui continuait silencieusement de sommeiller, était donc inévitable.

Quelles perspectives envisagez-vous pour donner une solution à cette crise ?

La crise ne pourra se résoudre qu’avec une réforme institutionnelle profonde et globale de la structure politique du pays. En effet, l’Espagne doit impérativement se réformer, et à de nombreux niveaux. Au niveau territorial, elle doit réussir à combiner auto-gouvernance régionale – dont il faut peut-être réduire le degré dans certains domaines – et gouvernance partagée entre régions et Etat central pour les questions générales. C’est là que réside le défi dit de la “fédéralisation de l’Espagne”. Une indépendance officiellement accordée à la Catalogne me semble impossible. Il n’y a jamais eu dans l’histoire de sécession au sein même d’un Etat démocratique.

L’Espagne doit impérativement se réformer, et à de nombreux niveaux

Un autre scénario possible serait qu’à l’issue d’un long et profond conflit avec l’Etat central, la Catalogne réalise elle-même une indépendance de facto. Mais une telle décision se heurterait à l’opposition de la majorité des catalans, la Catalogne étant la région où l’opinion publique est la plus attachée à l’appartenance européenne. Sans parler de la situation qu’elle entraînerait, celle d’une misère économique et d’un isolement international sans précédents. Or, le peuple catalan n’a vraiment rien à envier à l’actuel Kosovo.

Un autre scénario possible serait qu’à l’issue d’un long et profond conflit avec l’Etat central, la Catalogne réalise elle-même une indépendance de facto

Cette situation aurait en plus un effet “ricochet” très dangereux en Europe: elle ferait office de précédent, et donc d’exemple, pour les territoires européens dont la stabilité est menacée par le régionalisme. Cela explique la ferme opposition des gouvernements de Grande Bretagne, de France, d’Italie, ou encore de Roumanie, de Chypre, à tout processus d’indépendance de la Catalogne.

Si l’on définit l’Union Européenne comme association volontaire d’Etats-nations en une communauté politique, juridique et économique, peut-on considérer l’indépendantisme catalan comme détracteur du projet européen, ou plus radical encore, comme destruction de l’essence même du projet commun ?

En tant que sentiment nationaliste, l’indépendantisme catalan conteste nécessairement le projet communautaire européen, que cela soit conscient ou non. Rappelons que l’Europe est fondée depuis sa création sur un principe : “le nationalisme c’est la guerre”.

Aujourd’hui, il nous faut impérativement supprimer des frontières, aborder ensemble les grands défis politiques et sociaux, qui sont devenus globaux. La crise environnementale, la préservation de la paix, le problème de la faim dans le monde, la mondialisation économique et culturelle, les migrations, la crise des réfugiés… Toutes ces questions dépassent les frontières nationales et requièrent donc des solutions collectives.

En tant que sentiment nationaliste, l’indépendantisme catalan conteste nécessairement le projet communautaire européen, que cela soit conscient ou non

L’enfermement sur soi et la résolution par l’intérieur des problèmes, comme en rêvent Donald Trump et les convaincus du Brexit britannique, est un projet absurde qui conduirait au cauchemar.

Quel “rêve” représente alors le sentiment indépendantiste catalan ? Est-ce un projet souverainiste et nationaliste, rêve d’enfermement lui aussi, ou au contraire, un projet démocratique et européiste, ambition d’ouverture et de transcendance du national ?

Au sein de l’indépendantisme catalan actuel, il nous faut distinguer trois composantes idéologiques et politiques.

Une première composante identitaire, qui représente environ 15 à 20% de la population catalane, et qui a toujours existé. Selon elle, le peuple catalan doit se ressaisir des droits et libertés aboli par l’Etat oppresseur espagnol en 1714, lors de la prise de Barcelone par les Bourbons au cours de la guerre de Succession au trône d’Espagne. Une autre composante, économique, affirme que la Catalogne est la région la plus riche, la plus puissante, et la plus travailleuse d’Espagne, et qu’elle vivrait donc beaucoup mieux en étant indépendante car les catalans paieraient moins d’impôts à l’Etat central et décideraient eux-mêmes de la politique économique à mener.

La crise environnementale, la préservation de la paix, le problème de la faim dans le monde, la mondialisation économique et culturelle, les migrations, la crise des réfugiés… Toutes ces questions dépassent les frontières nationales et requièrent donc des solutions collectives

Cette composante a été qualifiée par certains de “révolte des riches”, pouvant rappeler les mouvements de la Ligue du Nord italienne ou du nationalisme flamand. Enfin, l’indépendantisme incarne une révolte politique contre la décision de la Cour suprême espagnole en 2010, de supprimer une partie du Statut d’Autonomie voté par les catalans en 2006. Le mouvement qualifie cette sanction d’acte de provocation de la part de l’administration centrale, et dénonce son attitude centraliste, fuyant toujours la confrontation au problème catalan.

Ces deux dernières composantes pourraient être apaisées, mais uniquement si l’Etat central se résout à établir une proposition de réformes structurelles claire, et à respecter et reconnaître l’identité culturelle et nationale catalane.

La majorité des partis pro-indépendantistes catalans, actuellement réunis dans une coalition pour l’indépendance, représentent des orientations politiques très différentes voire opposées. C’est le cas, par exemple, du parti anticapitaliste de la Candidature d’Unité Populaire (CUP) et du Parti Démocrate Européen Catalan (PDeCAT), anciennement parti de la Convergence Démocratique de Catalogne, dont est issu l’actuel président catalan et leader de la fronde indépendantiste, Carles Puigdemont. L’indépendantisme dépasserait-il les différents clivages du spectre politique ?

Le projet indépendantiste est parvenu à remettre “à plus tard” les clivages politiques, pourtant bien réels. Les divergences idéologiques entre partis ont en effet été mises entre parenthèses le temps de mener à bien le “processus” (procés en catalan). Les différents mouvements se disent unis pour la “république catalane” et s’érigent en porte-paroles unifiés des revendications du peuple.

Mais au fond, les divergences sont immenses. On a pu le voir par exemple lorsque de nombreuses banques et entreprises catalanes ont fui la région après avoir entendu la déclaration d’indépendance de Carles Puigdemont. Soudain, le poil des industriels catalans s’est hérissé et la panique l’a emporté sur l’indépendantisme. Or, leur vieux et traditionnel nationalisme centriste domine au sein du mouvement.

Fédéraliste et européiste convaincu, pensez-vous que l’ampleur croissante du mouvement indépendantiste catalan sur la scène politique soit la preuve de l’obsolescence de l’État-nation ? Considérez-vous que cette échelle politique soit vouée à disparaître de notre monde globalisé ?

L’Etat-nation est obsolète. Et l’idée des petits Etats formulée par la doctrine wilsonienne après la Première Guerre mondiale stipulant qu’à chaque nation son Etat, l’est d’autant plus. Je le répète, aujourd’hui les problèmes et défis sont globaux et exigent des réponses globales. Avec toutes ses limites et fragilités, l’Union Européenne est à ce titre une expérience réussie.

L’Etat-nation est obsolète. Et l’idée des petits Etats formulée par la doctrine wilsonienne après la Première Guerre mondiale stipulant qu’à chaque nation son Etat, l’est d’autant plus

Le retour du nationalisme dans certains pays, et j’y inclus le nationalisme d’Etat, incarne l’idée “passéiste” selon laquelle, enfermés sur nous-mêmes, nous pouvons nous protéger de ce qu’il se passe à l’extérieur. C’est une très grave erreur. Nous avons besoin de structures élargies, au sein desquelles les divers groupes et identités collectives peuvent être reconnues et s’exprimer librement. De telles structures doivent se détacher des notions de souveraineté, du petit Etat centralisé propre à chacun. Les Etats nations sont obsolètes, seule l’union est notre avenir.

Nous avons besoin de structures élargies, au sein desquelles les divers groupes et identités collectives peuvent être reconnues et s’exprimer librement

L’année dernière, le mouvement des Fédéralistes d’Esquerres et moi-même, en tant que président, avons pris la parole devant le Parlement européen. Notre conclusion était: “No borders, no nations!”. Je continue d’y croireScreenshot 2017-08-24 23.44.37