La doctrine Kratsios et la nouvelle puissance scientifique américaine
En 1945, Vannevar Bush, conseiller de FDR et Truman organisait une science ouverte financée par l’État.
En 2026, son successeur sous Donald Trump propose une rupture radicale pour faire de la science et de l’IA les fondements d’une domination planétaire.
Nous traduisons et commentons les pages clefs de son rapport Science : A New Golden Age.
- Auteur
- Andre Loesekrug-Pietri •
- Image
- © Tundra Studio
Quatre-vingt-un ans après le rapport historique commandé par Roosevelt et remis à Truman par l’ingénieur Vannevar Bush, la Maison-Blanche redéfinit la politique scientifique de l’Amérique.
Remis au président des États-Unis le 21 juillet 2026, à la veille du sommet « Genesis : Science, a new golden age », ce rapport de 123 pages, signé par Michael Kratsios, directeur de l’Office of Science and Technology Policy (OSTP) rattaché à la Maison Blanche, se présente comme le successeur de Science : the endless frontier, à commencer par sa maquette.
Il en est en réalité le renversement. Alors que Vannevar Bush fondait un nouvel universalisme et une science ouverte financée par l’État, Kratsios entend réorganiser une science au service de la souveraineté américaine et de sa domination.
Dans un monde où l’industrie américaine dépense 700 milliards de dollars de R&D par an, plus du triple du public, et où la moitié du temps des chercheurs part en bureaucratie, le texte ne réclame pas plus d’argent, mais il propose un changement de régime scientifique. Désinstaller le logiciel de 1945 et proposer un nouveau paradigme.
Trois décisions structurent le rapport.
La première : changer de fond en comble l’allocation des quelque 200 milliards de dollars fédéraux annuels, en finançant des personnes plutôt que des institutions, et mettre fin à la revue par consensus (golden tickets, fast grants, X-Labs, ARPA sectorielles).
La deuxième : assumer le choix technologique via six missions nationales inscrites au budget 2028 – IA, quantique, fusion nucléaire démontrée au milieu des années 2030, retour sur la Lune dès 2028, robotique, semi-conducteurs « EUV et au-delà ».
La troisième : faire de l’IA l’infrastructure même de la science avec la mission Genesis, en connectant les dix-sept laboratoires nationaux, leurs 40 000 scientifiques et leur vingtaine de milliards de dollars de budget annuel aux universités et à la recherche privée – avec un objectif chiffré qui a le mérite de la clarté : doubler la productivité scientifique américaine en dix ans.
On pourrait considérer depuis l’Europe qu’une révolution scientifique ne pourrait pas être menée par un président aussi clairement situé au-delà de la science. Et la doctrine Kratsios devra être jugée à sa capacité à résorber une contradiction fondamentale : l’administration qui exige une sélection « purement sur le mérite » est aussi celle qui, depuis 2025, résilie des subventions pour des motifs idéologiques, gèle les financements de grandes universités et considère le talent étranger comme un risque pour la sécurité nationale. Mais il faut prendre ce texte au sérieux, car le signal est brutal : les alliés en sont absents, le talent étranger y est vu comme un risque de sécurité, et le fabricant de machines de photolithographie pour semiconducteurs ASML – rare succès européen – y figure parmi les « échecs » américains à corriger.
Un des paradoxes : ce texte, qui implicitement désigne l‘Empire du Milieu comme la menace à contenir, épouse largement la méthode des grands pays industriels comme l’Allemagne ou la Chine, jusqu’à proposer de faire du fédéralisme américain un terrain d’expérimentation territoriale et à postuler une collaboration beaucoup plus étroite entre recherche, industrie et défense.
Pourtant, lu à rebours, le même rapport dessine au moins trois leviers pour l’Europe. Le premier est humain, et il est inédit : un système américain qui traite ses doctorants étrangers en problème de sécurité ouvre, pour la première fois depuis 1945, une fenêtre de recrutement massive à notre profit – à condition d’y répondre par des instruments à la hauteur, financements longs, liberté réelle, infrastructures dignes de ce nom, agilité et rapidité érigées en valeurs cardinales, car une telle fenêtre ne restera pas ouverte longtemps.
Le deuxième tient à nos données : Genesis a beau agréger tout l’appareil fédéral américain, il lui manque des communs que nous détenons (la génomique de référence d’EMBL-EBI, l’observation de la Terre de Copernicus, les jeux de données du CERN et d’ITER), soit une monnaie d’échange concrète pour négocier l’accès et l’interopérabilité, plutôt que de quémander.
Le troisième est normatif : le volet « Gold Standard Science » (reproductibilité, transparence, vérification automatisée) est le seul chapitre du rapport qui appelle naturellement le multilatéral, et les interfaces des laboratoires autonomes ne sont pas encore verrouillées. L’Europe peut co-écrire ces standards aujourd’hui, ou les subir dans cinq ans comme elle subit déjà sa dépendance au cloud. La seule réponse proportionnée serait ainsi un équivalent fonctionnel : un Genesis européen adossé à EuroHPC et à nos instruments, porté par une agence de type ARPA, celle-là même que le rapport Draghi appelait de ses vœux, affranchie des comitologies et des processus bureaucratiques.
Les Américains ont mis huit mois à passer d’un décret à une plateforme. Rien dans le droit de l’Union ne nous interdit cette vitesse – rien, sauf nous.
Ce texte peut donc être lu à la fois comme un manuel, comme un cas d’étude pour comprendre les représentations des États-Unis de Donald Trump – et un ultimatum. C’est à cette lecture nécessaire qu’invitent les commentaires qui accompagnent, ci-dessous, la traduction intégrale du résumé du rapport (pages x à xvii).
CHAPITRE I — INTRODUCTION
Le progrès scientifique américain a été le cœur battant du XXᵉ siècle. Il a apporté la victoire sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, assuré le triomphe de l’Amérique dans la guerre froide et produit la nation la plus prospère de l’histoire humaine. Nous avons mis au point l’alchimie qui a appris au sable à penser, faisant surgir le monde numérique des puces de silicium. La science américaine a vaincu la polio, envoyé des hommes sur la Lune et donné à l’humanité l’intelligence artificielle (IA) à usage général. Ce leadership a amélioré des vies et défini la structure même de notre monde moderne.
La date de publication de ce rapport ne doit rien au hasard, avec une triple symbolique : remis le 21 juillet 2026, à la veille du sommet Genesis qui a réuni à Washington tout ce que l’Amérique compte de patrons de laboratoires et d’investisseurs deep tech ; publié l’année du 250ᵉ anniversaire des États-Unis ; et construit, jusque dans sa correspondance liminaire, comme la réplique exacte de la lettre de Roosevelt à Vannevar Bush de 1944, qui accoucha un an plus tard de Science : The Endless Frontier. Le rapport ne cache rien de son ambition : se vouloir le nouveau texte fondateur de la science américaine. On peut sourire de la grandiloquence, mais on aurait tort de s’arrêter là.
Le socle de ces avancées profondes a été posé dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, grâce en grande partie à la vision exposée par Vannevar Bush, principal conseiller scientifique des présidents Roosevelt et Truman. Dans son rapport canonique de 1945, Science : The Endless Frontier (« La science, frontière sans fin »), Bush a plaidé avec prescience en faveur du soutien fédéral à la recherche fondamentale, jetant les bases de l’entreprise scientifique moderne. Cette entreprise, toutefois, s’est principalement construite autour de ce que l’on a fini par appeler le « modèle linéaire » du progrès technique, allant de la recherche fondamentale à la recherche appliquée, puis au développement de la technologie et de l’industrie. Déjà une simplification à l’époque, ce modèle est devenu de plus en plus inadéquat pour décrire le progrès, quatre-vingt-un ans plus tard. La découverte est aujourd’hui le plus souvent une boucle itérative entre travaux fondamentaux et appliqués, l’industrie et l’ingénierie jouant un rôle vital pour stimuler jusqu’à la recherche fondamentale elle-même.
La filiation revendiquée avec Vannevar Bush tient par le rang doctrinal : aucun texte depuis 1945 n’avait prétendu refonder l’architecture même de la science américaine. Mais qu’on ne s’y trompe pas : c’est autant un anti-Bush qu’un héritier. Bush écrivait pour un monde où le capital privé ignorait la science, Kratsios écrit pour un monde où il l’écrase. Bush fondait un nouvel universalisme : la science ouverte, offerte au monde libre. Kratsios théorise une science souveraine, gardée, orientée. Bush bâtissait des institutions. Kratsios les met en concurrence et leur promet l’obsolescence si elles ne s’adaptent pas.
Le financement public de la recherche et du développement, en particulier de la science fondamentale dans le monde universitaire et les laboratoires nationaux, a légitimement augmenté au cours des huit décennies écoulées depuis le rapport de Bush. Mais l’industrie privée est devenue de loin la première source de financement de la recherche et développement (R&D) aux États-Unis, sa part ayant presque doublé des années 1950 à aujourd’hui. Les entreprises américaines déploient désormais environ 700 milliards de dollars par an, soit plus du triple des dépenses combinées de l’État et de l’enseignement supérieur. Cette évolution a agrandi le gâteau pour tout le monde et devrait être saluée dans l’ensemble de l’écosystème de la recherche, mais elle exige un ajustement correspondant de la nature des contributions du gouvernement fédéral.
Les proportions ont changé de camp, et c’est ce qui explique la nature du texte : la question et l’ambition du rapport portent sur l’allocation et le « comment », moins sur les montants et le « combien ». Ceux qui n’y voient qu’un énième rapport se trompent : le CHIPS and Science Act de 2022 versait de l’argent frais dans une tuyauterie inchangée, conçue après 1945 sur les bases jetées par Bush. Kratsios propose à Donald Trump de renverser la table et changer la tuyauterie.
De nouveaux défis ont surgi au cours des dernières décennies. Malgré des augmentations massives du financement biomédical depuis les années 1990, le rythme des percées significatives semble avoir ralenti et les approbations de médicaments stagnent. Les chercheurs passent aujourd’hui souvent la moitié de leur temps en paperasse et en tâches administratives, un fardeau aggravé par l’expansion des bureaucraties fédérales et universitaires, qui réduit encore les financements disponibles pour la science proprement dite. Une proportion plus faible de citoyens américains occupe désormais les places de troisième cycle dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM). Nos concurrents canalisent des ressources sans précédent vers la science et l’ingénierie, en adoptant une approche mobilisant la société tout entière pour s’emparer des positions dominantes dans les technologies stratégiques.
On notera que le rapport décrit ici, sans la nommer, la méthode chinoise – cette « approche mobilisant la société toute entière » pour mieux l’adopter dans ses propres recommandations. Ce que Pékin appelle le « nouveau système de mobilisation de toute la nation » (xinxing juguo tizhi) repose exactement sur ce que le texte préconisera trois chapitres plus loin : concentration des ressources publiques et privées sur des technologies désignées, objectifs datés, plans pluriannuels opposables. Les six missions nationales du mémorandum budgétaire 2028 sont l’équivalent fonctionnel des listes de priorités de Made in China 2025 – jusqu’aux jalons chiffrés. Ce qui est présenté comme une menace dans le diagnostic devient méthode dans les recommandations.
La révolution de l’IA, pendant ce temps, transforme la conduite de la science, et les institutions et infrastructures scientifiques héritées du passé ne sont pas prêtes à tirer pleinement parti de cette transformation.
Le constat d’ouverture frappe par sa dureté – et par sa familiarité pour un lecteur européen. Soyons honnêtes : le procès que Kratsios fait au système américain, l’Europe pourrait se l’intenter mot pour mot – taux de succès dérisoires qui découragent les meilleurs, comités qui financent le consensus, délais d’attribution qui se comptent en années. Ajoutez les enjeux de reproductibilité des expériences, et voilà une base de connaissances fragilisée au moment précis où l’IA s’apprête à en tirer des découvertes inédites, à l’échelle industrielle.
L’Amérique a mené le monde sur la voie du progrès scientifique parce que les Américains ont refusé de rester immobiles. Nous nous sommes déjà adaptés à des conditions changeantes en réinventant audacieusement la manière dont nous structurons la science, et nous devons innover à nouveau. Jamais le développement scientifique et technologique n’a été aussi essentiel à notre sécurité nationale et économique, et jamais ce progrès n’a été aussi profondément imbriqué dans nos relations diplomatiques à travers le monde.
Le président Trump a été très clair sur ses priorités, alors qu’il cherche à poser les fondations d’un nouvel âge d’or de l’innovation américaine. Il a demandé à cette administration de revitaliser l’entreprise scientifique nationale, d’assurer le leadership des États-Unis dans les technologies émergentes face aux rivaux étrangers, et de veiller à ce que tous les citoyens américains bénéficient des nouvelles percées scientifiques et des transformations technologiques. Le Président comprend l’histoire américaine comme une histoire d’ambition, de découverte et d’invention, celle de pionniers qui cherchent sans cesse de nouvelles frontières à explorer, tout particulièrement aujourd’hui dans les sciences et les technologies.
Trois inconnues décideront de la postérité de ce texte : 1) un Congrès qui, ces derniers mois, a rétabli des crédits que l’exécutif voulait tailler ; 2) la capacité de Genesis à survivre aux alternances ; 3) et l’exécution même du rapport par l’administration Trump – rappelons que la National Security Strategy de novembre 2025, document phare de cette administration, établissait que l’opération « Midnight Hammer » avait « considérablement dégradé le programme nucléaire iranien »… document suivi trois mois plus tard de l’entrée en guerre des États-Unis aux côtés d’Israël contre l’Iran, le programme nucléaire iranien étant redevenu un casus belli. Cependant, même exécuté à moitié, ce rapport deviendrait l’étalon : c’est désormais par rapport à lui que se jugeront les politiques scientifiques occidentales.
Les chapitres suivants offrent des recommandations, des éclairages et des orientations à l’ensemble de l’entreprise scientifique américaine, du gouvernement aux universités, en passant par le secteur privé et la philanthropie.
CHAPITRE II — REVITALISER L’ENTREPRISE SCIENTIFIQUE ET TECHNOLOGIQUE DE L’AMÉRIQUE
Pour inverser la stagnation et restaurer la dynamique des percées, le gouvernement fédéral doit libérer les scientifiques américains afin qu’ils accomplissent leur meilleur travail. Le financement fédéral dans le monde universitaire reste ancré dans des présupposés du milieu du siècle dernier, canalisé à travers les disciplines traditionnelles et trop centré sur des subventions courtes, liées à des projets. Les comités d’évaluation filtrent souvent les propositions par consensus, ce qui décourage les idées transformatrices. Les agences ne subissent guère de pression corrective lorsque leurs portefeuilles sous-performent. Nous devons éliminer les charges inutiles, réaligner le financement vers l’excellence et la prise de risque, et intégrer une amélioration continue, fondée sur les données probantes, à travers un portefeuille annuel de R&D d’environ 200 milliards de dollars.
Kratsios a un mot pour cette sélection par consensus qui écarte ce qui dérange : la « taxe d’incumbence », la taxe prélevée par les canons scientifiques et technologiques établis, un terme qui mériterait de passer dans notre vocabulaire. Et la formule qui résume le rôle qu’il assigne à l’État fédéral vaut d’être citée : façonner l’arène, non diriger la découverte.
- Recentrer sur le scientifique individuel : Remettre le chercheur en activité au centre de l’entreprise scientifique américaine. Le libérer des charges administratives croissantes qui pèsent désormais sur lui pendant près de la moitié de ses heures de travail. Parier sur les personnes, et pas seulement sur les projets, en développant les bourses doctorales portables telles que le Graduate Research Fellowship Program (GRFP) de la National Science Foundation (NSF), en soutenant l’indépendance en début de carrière et en déployant à plus grande échelle des financements à long horizon pour les meilleurs et les plus brillants, sur le modèle du Director’s Pioneer Award des National Institutes of Health (NIH).
En Europe nous savons faire autrement, et nous l’avons prouvé. La création de l’ERC, en 2007, fut notre propre révolution – l’excellence pour seul critère, la confiance faite à un chercheur plutôt qu’à un consortium, une gouvernance scientifique indépendante. Mais c’était il y a bientôt vingt ans, et nous vivons depuis sur cette audace-là. L’ERC a prouvé qu’une réforme radicale pouvait naître à Bruxelles ; mais une révolution tous les vingt ans n’est pas un rythme, c’est un anniversaire.
Ouvrir des voies alternatives au-delà du parcours universitaire classique, et garantir que la sélection repose purement sur le mérite, et non sur les modes politiques du moment.
L’exigence d’une sélection reposant « purement sur le mérite, et non sur les modes politiques du moment » mérite d’être confrontée aux actes de la même administration, qui a depuis 2025 résilié des milliers de subventions fédérales pour des motifs idéologiques et gelé les financements de plusieurs universités de premier plan. Ce contraste entre la doctrine affichée et la pratique constitue l’un des principaux tests de crédibilité du texte.
- Diversifier les mécanismes de financement : Dépasser l’évaluation par les pairs fondée sur le consensus en adoptant un éventail plus large de mécanismes de sélection adaptés aux différents types de science. Parmi les exemples : des « tickets d’or » qui donnent à des évaluateurs individuels le pouvoir de défendre des propositions ambitieuses, des subventions rapides qui délivrent des décisions de financement promptes, des prix-défis et des engagements de marché anticipés qui rémunèrent les résultats, ainsi que des modèles de re-subvention qui délèguent l’autorité de financement à des scientifiques afin de mobiliser une expertise distribuée.
Le rapport prend pour exemple l’Université George Mason qui, durant l’épidémie de Covid, a financé des projets en deux ou trois jours, au lieu des habituels délais de six à neuf mois ; et l’on rappellera que les fast grants sont nés hors de toute administration, pendant la pandémie. À l’Europe d’en tirer les conséquences : réformer une évaluation par les pairs qui écarte mécaniquement la rupture, y introduire nos propres « golden tickets », et ramener les délais de décision de l’année au mois ou à la semaine.
- Créer de nouveaux modèles institutionnels : Nombre des problèmes les plus importants d’aujourd’hui sont trop vastes pour un laboratoire universitaire, trop transdisciplinaires pour un seul département et trop difficiles à commercialiser pour une entreprise privée. Le financement fédéral devrait soutenir un éventail plus large d’acteurs. Les X-Labs récemment lancés peuvent assembler des équipes agiles et limitées dans le temps de scientifiques et d’ingénieurs professionnels pour lever des verrous spécifiques. Les Advanced Research Projects Agencies (ARPA) peuvent donner à des chefs de programme individuels le pouvoir de faire des paris audacieux et de sélectionner les chercheurs pour les exécuter. Des instituts guidés par la curiosité peuvent offrir à nos meilleurs esprits la stabilité nécessaire pour poursuivre des questions fondamentales sur de longs horizons temporels.
C’est ici que le paradoxe ARPA livre sa leçon la plus contre-intuitive : l’ARPA la plus agile du monde n’est plus aujourd’hui une agence d’État, c’est une organisation à but non lucratif qui finance des programmes de recherche en santé : Wellcome Leap, construite hors gouvernement par une fondation et dirigée par une ancienne patronne de la DARPA elle-même. Les Américains l’ont compris jusque dans leur appareil de sécurité nationale, qui délègue depuis vingt-cinq ans une partie de sa prospective à des véhicules non gouvernementaux, d’In-Q-Tel à America’s Frontier Fund. Or l’Europe possède des capitaux philanthropiques parmi les plus importants au monde – Wellcome, Novo Nordisk Fonden, Volkswagen Stiftung, Wyss, Wallenberg, Bettencourt Schueller – mais les tient soigneusement à l’écart de sa politique de recherche, quand elle ne les décourage pas fiscalement. L’État n’a pas à tout opérer ; il doit s’assurer que quelqu’un opère à la bonne vitesse – et parfois, la meilleure politique publique consiste à financer ce(lui) qui est plus libre que soi.
- Réduire les fardeaux bureaucratiques : Les exigences pesant sur les subventions fédérales ont explosé au cours des dernières décennies. Certaines subventions prennent désormais près de deux ans entre la soumission et l’attribution, presque aussi longtemps qu’il en a fallu pour concevoir et produire le premier Boeing 747.
La comparaison avec le premier Boeing 747 est cruelle. Il faut y ajouter, côté européen, la question des consortiums : cesser d’imposer ces attelages de quinze partenaires et trois pays, construits pour le juste retour plutôt que pour la science – autoriser l’équipe seule, la petite coalition d’excellence, ou l’industriel sans surcharge administrative. Les instruments du prochain programme-cadre doivent être moins nombreux, radicalement simplifiés, et complétés par ce qui manque : financements de personnes, fast grants attribués en semaines, prix, logique de portefeuille à la ARPA avec de vrais responsables de programmes dotés d’un droit à l’échec.
- Comprimer les cycles d’évaluation, éliminer les rapports redondants et maîtriser le recouvrement des coûts indirects qui alimente la surcharge administrative, en redirigeant cet argent vers de véritables infrastructures scientifiques. Faire avancer des réformes qui réduisent le fardeau de la rédaction des demandes de subvention, avec un allègement dirigé spécifiquement vers les chercheurs en début de carrière.
L’appel à « maîtriser le recouvrement des coûts indirects » pour rediriger cet argent vers « de véritables infrastructures scientifiques » doit être lu à la lumière des actes : en février 2025, l’administration a tenté de plafonner brutalement à 15 % les coûts indirects des subventions NIH – mesure suspendue par les tribunaux, mais qui a désorganisé du jour au lendemain les budgets de recherche des universités américaines. Entre la réforme que décrit le rapport et le rabot appliqué sans transition, il y a l’épaisseur d’une méthode et c’est elle qui décidera si ce chapitre libère les chercheurs ou achève de fragiliser leurs institutions.
- Institutionnaliser l’amélioration continue : Les financeurs devraient porter sur leur propre performance la même attention critique qu’ils sont censés porter à l’examen des demandes de subvention. Mettre en place, au sein des agences scientifiques fédérales, une unité de métascience dotée de réels pouvoirs, rendant compte directement au directeur, avec l’autorité de mener des expériences contrôlées sur les mécanismes d’évaluation et de financement et de conduire le changement à travers l’organisation. Élever le prestige des responsables de programmes, accroître leur latitude dans la définition des orientations scientifiques et les soutenir en tant qu’architectes des domaines qu’ils contribuent à façonner.
Le rapport cite lui-même deux bonnes pratiques venues tout droit d’Europe. Dans les deux cas de pays non-membres de l’Union européenne : le Royaume-Uni, qui s’est doté d’une « metascience unit » pour développer de nouveaux mécanismes de financement, et la Norvège, qui a organisé son Conseil national de la recherche selon une approche dite « portfolio ». Pour l’Europe, la décision la plus structurelle porte sur le processus lui-même : trois à quatre ans de négociation pour un programme de sept ans. Un cadre arrêté pour 2028-2034 dans les termes de 2025 sera obsolète avant son premier appel à projets. Il faut inscrire l’agilité dans le texte même : lignes budgétaires expérimentales, unités de métascience à l’européenne, clauses de revoyure à mi-parcours, extinction automatique des instruments qui ne font pas leurs preuves. La France, à l’origine de l’ERC comme d’Horizon, peut être, avec l’Allemagne, le pays qui exige que le prochain cadre soit jugé sur sa vitesse et ses découvertes plutôt que sur ses taux d’absorption – et qui aligne ses propres outils, de l’ANR à France 2030, sur la même discipline.
CHAPITRE III — ASSURER LA DOMINATION DES ÉTATS-UNIS DANS LES TECHNOLOGIES CRITIQUES ET ÉMERGENTES
Les États-Unis possèdent la scène scientifique la plus vivante et le secteur privé le plus dynamique au monde, qui transforme régulièrement de nouvelles idées en industries innovantes. Cependant, le leadership scientifique seul ne garantit ni la puissance nationale ni la vitalité économique. Nous devons donc associer étroitement nos entreprises scientifiques et technologiques afin de garantir que les idées révolutionnaires inventées aux États-Unis soient rapidement prototypées, testées, fabriquées et déployées à grande échelle sur le territoire national.
Nous pouvons lire ici une autre rupture, plus politique : Washington enterre ici officiellement sa vieille pudeur du « nous ne choisissons pas les gagnants ». Le rapport parle sans détour de « domination », fixe des jalons datés, et s’adosse à sa vraie charge opérationnelle : le mémorandum des priorités budgétaires R&D 2028, opposable à toutes les agences, qui érige six missions nationales – l’IA avec Genesis, le quantique, la fusion commerciale démontrée au milieu des années 2030, le retour sur la Lune en 2028, la robotique généraliste, les semi-conducteurs EUV-and-beyond. S’y greffe une bascule disciplinaire passée sous les radars mais qui pourrait être une tendance de long terme : la priorité rendue aux sciences physiques et à l’ingénierie, après trente ans où le budget fédéral priorisait la recherche biomédicale, une bascule qui percute des portefeuilles européens restés surpondérés en sciences de la vie. La feuille de route sur la fusion, enfin, rend incontournables nos startups, ITER et nos laboratoires (Max-Planck, Culham) – à condition qu’existe côté européen un véhicule capable de répondre à la vitesse américaine.
- Restaurer l’innovation sans permission : Les régulateurs américains sont devenus habiles à peser les risques de l’action, mais aveugles aux coûts de l’inaction. L’élaboration de bonnes règles exige des données issues du monde réel, et la constitution de cette base de données ne peut venir que de la liberté laissée aux innovateurs de prototyper et d’expérimenter. Étendre les réformes du Président dans le nucléaire, les produits pharmaceutiques et les drones à d’autres secteurs. Peser les bénéfices autant que les risques, rationaliser les autorisations et utiliser des bacs à sable réglementaires pour tester les nouvelles technologies dans des conditions contrôlées.
L’éloge de « l’innovation sans permission » émane pourtant d’un exécutif qui, depuis 2025, est intervenu dans la gouvernance de ses propres agences scientifiques comme aucun autre auparavant : restructurations et coupes massives aux NIH, à la NSF et aux CDC, départs de milliers de chercheurs et d’experts fédéraux – pour ne prendre qu’un exemple, la NSF n’a plus de Directeur depuis avril dernier et la démission de Sethuraman Panchanathan (pourtant nommé par Trump sous son premier mandat). On ne peut pas à la fois célébrer l’expérimentation « permissionless » et déstabiliser l’appareil qui doit l’encadrer et en tirer les enseignements. Le régulateur capable de « peser les bénéfices autant que les risques » suppose une expertise publique que ces mêmes décisions ont affaiblie. Ce paradoxe s’inscrit dans une administration Trump qui s’immisce et entre de manière croissante au capital d’entreprises (Intel, chaîne de valeur des matériaux critiques…), et dans la fin du « nous ne choisissons pas les gagnants » décrit plus haut.
- Ouvrir les infrastructures fédérales aux bâtisseurs américains : Le gouvernement fédéral dispose d’installations et de bancs d’essai qu’aucune start-up ne peut répliquer par elle-même. Élargir l’accès de l’industrie aux infrastructures de recherche des laboratoires américains, y compris dans les laboratoires nationaux du Department of Energy (DOE), les centres de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) et les installations du Department of War (DOW). Prendre en compte le potentiel d’innovation aux côtés du mérite scientifique dans les approbations d’utilisation, rationaliser les Cooperative Research and Development Agreements (CRADA) et les licences, tirer davantage parti de l’Other Transaction Authority (OTA) pour permettre au secteur privé de participer à la co-conception des orientations de recherche, et étendre les partenariats avec le secteur privé afin de réaliser des investissements conjoints dans des équipements de pointe.
On notera, au détour d’une énumération, la mention des installations du « Department of War (DoW) » : le renommage du Department of Defense, décidé par décret en septembre 2025, est ici inscrit dans un document de politique scientifique. Comme après le choc Spoutnik, la science américaine est incluse dans la doctrine militaire, et l’ouverture des infrastructures fédérales aux industriels s’inscrit explicitement dans ce continuum entre recherche, industrie et appareil militaire.
- Renforcer les partenariats public-privé et les flux de talents : L’université n’est plus le seul foyer de la recherche scientifique la plus innovante d’Amérique. Étendre les fondations adossées aux agences, concentrer les programmes Small Business Innovation Research (SBIR) et Small Business Technology Transfer (STTR) sur la construction de capacités stratégiques, et soutenir des centres conjoints entre l’industrie, le monde universitaire et les installations fédérales. Déployer à grande échelle des bourses de doctorat et de postdoctorat en entreprise qui font circuler les talents avec fluidité entre les secteurs, en s’appuyant sur les forces du secteur privé américain pour apporter des ressources d’échelle industrielle à nos chercheurs universitaires.
C’est la rupture la plus conséquente et la plus inconfortable vue de notre côté de l’Atlantique : ce texte est le premier document de ce rang où la science américaine se pense seule. Les alliés y sont pratiquement absents, le talent étranger y est décrit comme une dépendance et un risque pour la sécurité, et l’ouverture scientifique comme une asymétrie que les concurrents exploitent. Ce silence sur les partenaires n’est évidemment pas un oubli de rédaction, mais il révèle la vision du monde de l’administration Trump. Alors que la doctrine Vannevar Bush avait jeté les bases d’un brain drain américain attirant les meilleurs talents étrangers, le système américain de Kratsios traite ses doctorants étrangers comme un problème de sécurité – offrant ainsi, pour la première fois depuis 1945, une opportunité de recrutement massive en faveur de l’Europe. Mais encore faut-il disposer d’instruments à la hauteur : financements sur le long terme, liberté réelle, infrastructures dignes de ce nom, bureaucratie réduite. Une telle fenêtre ne restera pas ouverte longtemps.
- Organiser des consortiums précompétitifs et de grands défis : Le programme Apollo et le Projet génome humain ont réussi parce que le gouvernement fédéral a mobilisé l’effort scientifique à une échelle qu’aucune institution seule ne pouvait égaler. Recourir à de grands défis qui tirent les percées vers l’avant, et créer des missions d’envergure « moonshot » pour les enjeux d’importance nationale. Soutenir les consortiums industriels et utiliser les ressources fédérales pour lever des verrous d’ingénierie partagés dans des domaines fondamentaux, comme l’a fait l’Extreme Ultraviolet Limited Liability Company (EUV LLC) pour la lithographie des semi-conducteurs.
EUV LLC est un consortium public-privé créé en 1997 pour développer et commercialiser la lithographie par ultraviolet extrême, réunissant des géants de l’électronique (Intel, AMD, IBM…) et des laboratoires nationaux américains. Le passage le plus révélateur du rapport tient en une phrase : parmi les conséquences « sévères » de la naïveté américaine, il range le fait que la seule entreprise au monde capable de fabriquer des machines de lithographie EUV ait son siège… en Europe. ASML, notre fierté industrielle, y figure comme un accident de parcours américain qu’il conviendrait de corriger. Quand un document présidentiel désigne « l’EUV et au-delà (EUV-and-beyond photolithography) » comme position à reconquérir, ASML, Zeiss, Bruker ou Sartorius cessent d’être des compléments précieux apportés par des alliés pour devenir des anomalies à résorber. Il faut le savoir, et négocier en conséquence.
- Utiliser les comtés et les États comme laboratoires : Le fédéralisme est l’un des plus grands atouts de l’Amérique. Les États peuvent expérimenter en matière de réglementation, d’autorisations et d’incitations économiques d’une manière que le gouvernement fédéral ne peut pas répliquer. Soutenir l’expérimentation menée par les États, s’associer aux juridictions qui avancent le plus vite, et laisser les collectivités locales rivaliser pour soutenir l’innovation régionale. Veiller à ce que les stratégies d’innovation qui fonctionnent se diffusent à travers la nation, faisant progresser la science et la technologie dans chaque comté et chaque État.
Ce passage est peut-être le plus paradoxal du rapport : au nom du fédéralisme américain, il décrit à la fois la tradition Brandeis très américaine des « États laboratoires » mais aussi la méthode qui a fait le succès de la Chine des réformes, ce que le politologue Sebastian Heilmann a théorisé comme « l’expérimentation sous hiérarchie ». Zones économiques spéciales à Shenzhen depuis 1980, zones pilotes pour l’intelligence artificielle, le libre-échange ou les données, tournoi entre gouvernements locaux dont les cadres sont promus en fonction de leurs performances économiques, puis généralisation nationale des politiques qui ont fait leurs preuves : « s’associer aux juridictions qui avancent le plus vite » et « veiller à ce que les stratégies qui fonctionnent se diffusent à travers la nation » en sont la traduction quasi littérale. La différence – de taille – est que l’expérimentation chinoise est autorisée, encadrée et close par le centre, alors que le fédéralisme américain est un droit constitutionnel des États dans un moment d’hyper-polarisation politique. Kratsios prend pour exemple, ailleurs dans le document, des États (à majorité républicaine) ayant mis en place des dispositions législatives pour se spécialiser dans des technologies de pointe : Arizona (conduite autonome et semi-conducteurs), Utah (« sandboxes »), Wyoming (blockchain). On peut faire un parallèle avec la subsidiarité européenne, qui a toujours été une doctrine défensive (qui a le droit de faire quoi) et jamais comme doctrine expérimentale (qui teste, et comment on généralise).
CHAPITRE IV — FAIRE EN SORTE QUE LA SCIENCE ET LA TECHNOLOGIE AMÉLIORENT LA VIE DE TOUS LES AMÉRICAINS
La créativité scientifique de l’Amérique et sa culture entrepreneuriale nous placent en position de traduire les percées en technologies qui enrichissent la vie de chaque Américain. Cet enrichissement devrait inclure la création d’emplois manufacturiers, et pas seulement le développement de produits de consommation. En reconstruisant le lien entre la science et le savoir-faire manuel, le leadership fédéral peut garantir que les retombées économiques de la découverte – y compris les emplois, les réseaux de fournisseurs et le savoir des procédés inscrit dans les mains des travailleurs – profitent aux Américains de chaque région du pays et de chaque secteur de l’économie, soutenant ainsi notre leadership technologique pour les générations à venir.
- Intégrer la formation pratique : La technologie n’est pas seulement codifiée dans les articles et les brevets, mais aussi dans le savoir tacite transmis de mentor à élève. Exiger des universités et des community colleges qu’ils intègrent une formation technique pratique et des stages en immersion dans les cursus STEM. Faire compter l’expérience pratique et les certifications professionnelles dans l’obtention des diplômes. Réformer l’accréditation, les admissions et la titularisation pour récompenser le travail technique en conditions réelles aux côtés de la publication académique.
Reconstruire le lien entre science et production, considérer le savoir-faire des ouvriers comme un actif stratégique, faire des emplois manufacturiers un objectif de la politique scientifique : ce chapitre parle le langage allemand ou chinois : celui de la Standortpolitik et de la Produktionsforschung outre-rhin, qui a théorisé depuis 30 ans le fait que celui qui perd la production perd l’innovation ; et de « l’innovation indigène » (zizhu chuangxin) et de la « double circulation » chinoises, c’est-à-dire sécuriser les chaînes de production nationales pour que la valeur de la découverte reste sur le territoire. Alors que Pékin théorisait, dès 2006, la maîtrise nationale des technologies clefs, et que l’Allemagne a longtemps réussi à maintenir une industrie à très forte valeur ajoutée, Washington redécouvre que le savoir-faire s’accumule dans les usines qui n’ont pas été délocalisées. Cette réfutation du « modèle linéaire » – qu’avait inspiré Vannevar Bush écrivant que la recherche fondamentale était le « stimulateur du progrès technologique » – avait par ailleurs déjà été théorisée par des chercheurs américains (modèle « en chaîne interconnectée » de Kline & Rosenberg).
- Ouvrir les carrières scientifiques au-delà de l’échelle académique : Établir des bourses nationales pour les artisans qualifiés, des programmes de praticiens en résidence intégrant machinistes et techniciens aux côtés des chercheurs titulaires d’un doctorat, et des certifications portables reconnues par l’industrie dans la fabrication avancée et les techniques de laboratoire. Relier les amateurs et les bricoleurs des communautés rurales à des opportunités de recherche formelles, et ouvrir les universités à la formation technique des résidents locaux.
Ce discours d’ouverture des carrières scientifiques contraste avec la politique migratoire et universitaire de la même administration : frais de 100 000 dollars imposés aux visas H-1B, révocations de visas étudiants, contrôles renforcés sur les chercheurs étrangers. Chaque mesure de fermeture américaine pourrait être, mécaniquement, un argument de recrutement pour l’Europe à condition que celle-ci se dote d’une offre crédible.
- Moderniser l’apprentissage et les parcours professionnels : Étendre les apprentissages enregistrés aux domaines de la science et de la technologie. Adopter des modèles de financement à la performance, déployer à grande échelle les Workforce Pell Grants, et soutenir les community colleges comme pôles régionaux de talents scientifiques et techniques. Intégrer ces pôles aux sites industriels et aux centres d’innovation et de fabrication financés par l’État fédéral.
- Bâtir des grappes d’innovation locales denses à travers la nation : Le leadership technologique émerge des lieux où la recherche et la production sont proches l’une de l’autre. Étendre les pôles d’innovation régionaux, les instituts de fabrication et les centres de la base industrielle de défense pour ancrer des écosystèmes régionaux. Piloter des efforts coordonnés avec les universités locales et les laboratoires nationaux afin de bâtir des spécialisations et des viviers de main-d’œuvre. Coupler ces efforts avec la relocalisation de la fabrication avancée, et restaurer les boucles de rétroaction entre chercheurs, ingénieurs et techniciens qualifiés.
Ces « grappes denses » dans lesquelles la recherche et la production sont proches l’une de l’autre, et qui sont arrimées aux centres de la base industrielle de défense, décrivent tout d’abord LA stratégie industrielle qui était largement utilisée mondialement avant les délocalisations de la mondialisation – un modèle que la Chine a poussé plus loin que quiconque : l’écosystème de Shenzhen, où le prototypage se fait en heures et non en semaines, ainsi que la « fusion militaro-civile » (junmin ronghe), qui organise l’interpénétration systématique des laboratoires, des industriels et de l’appareil militaire. Le rapport américain remet à l’ordre du jour ces deux éléments – les clusters et l’ancrage défense.
CHAPITRE V — UN NOUVEL ÂGE D’OR
L’Amérique se tient à l’aube d’une révolution scientifique, dans laquelle l’IA accélérera la découverte, multipliera les capacités cognitives humaines et débloquera des solutions à certains de nos plus grands défis. Mais « l’IA pour la science » restera soumise aux frictions et aux inefficacités des institutions humaines. Nous ne pourrons pleinement exploiter l’IA et le gain de productivité qui l’accompagne qu’en réformant audacieusement nos institutions scientifiques, en bâtissant des infrastructures à l’échelle nationale et en garantissant une vérification rigoureuse de la base de connaissances à partir de laquelle l’IA apprendra.
Le cœur politique du rapport est là : l’IA y est vue comme une opportunité unique de restructurer la manière de financer la recherche et d’organiser le rapport à la science. Ne pas réécrire toute l’infrastructure de la science pour l’ère de l’IA serait une grave erreur, avertit Kratsios : l’IA a le potentiel d’augmenter de manière exponentielle le nombre d’articles produits et d’accélérer les demandes – et l’analyse – de subventions ; mais si le système d’ensemble n’est pas modifié, cela donnerait « l’impression que chaque chercheur est plus productif, tout en créant les conditions propices à l’apparition de dysfonctionnements catastrophiques et systémiques » – sans qu’il précise lesquels.
- Lancer et déployer à grande échelle la Genesis Mission : Financer pleinement et étendre la Genesis Mission en tant qu’initiative phare de l’Amérique pour l’IA au service de la science, en intégrant supercalculateurs, modèles d’IA, instruments scientifiques et jeux de données à travers les laboratoires nationaux afin de doubler la productivité et l’impact de la science américaine en l’espace d’une décennie. L’orienter vers des problèmes transversaux où les percées débloquent des branches entières de découvertes en aval et où l’IA peut transformer la pratique même de la science.
Lancée par décret présidentiel en novembre dernier, la Genesis Mission consiste à connecter par une seule plateforme les 17 laboratoires nationaux du DOE – 40 000 scientifiques, une vingtaine de milliards de dollars par an –, les supercalculateurs, les instruments et des décennies de données fédérales. Vingt-quatre partenariats industriels signés dès décembre, un consortium de modèles de fondation scientifiques, quatorze projets de laboratoires autonomes où l’IA formule l’hypothèse, pilote l’expérience, analyse les résultats et recommence – sans oublier les 380 millions que la NSF met dans des cloud labs académiques (le budget propre de Genesis restant pour l’instant modeste). Le laboratoire devient un maillon dans une machine à découvrir. Genesis a beau agréger l’appareil fédéral américain, il lui manque des communs que nous détenons : la génomique de référence d’EMBL-EBI, l’observation de la Terre de Copernicus, les jeux de données du CERN et d’ITER – une monnaie d’échange concrète pour négocier l’accès et l’interopérabilité, plutôt que de quémander. Et la réponse proportionnée est un équivalent fonctionnel : une mission Genesis européenne adossée à nos infrastructures de calcul et à nos instruments, portée par une agence affranchie des comitologies, celle-là même que le rapport Draghi appelait de ses vœux. Encore une fois, huit mois ont suffi aux Américains pour passer d’un décret à une plateforme qui se veut comparable au projet Manhattan ou à la mission Apollo. Rien, dans le droit de l’Union, n’interdit cette vitesse. Rien, sauf nous.
- Institutionnaliser la science de référence (« Gold Standard Science ») : Une IA opérant sur une base de connaissances défaillante ne fera qu’enraciner la mauvaise science.
L’invocation de la « Gold Standard Science » gagne cependant à être confrontée au bilan de l’administration qui la promeut : révision de la politique vaccinale et remplacement du comité consultatif sur les vaccinations sous l’autorité du secrétaire à la Santé, retrait de données et de rapports climatiques des sites fédéraux, réécriture des évaluations scientifiques nationales. Une administration peut-elle durablement exiger reproductibilité et falsifiabilité de ses chercheurs tout en délaissant les grandes bases de données scientifiques ou climatiques (comme la base de données sur les catastrophes naturelles de la NOAA) et en s’affranchissant, quand cela l’arrange, du consensus scientifique ? Pour l’Europe, il s’agit probablement d’un appel clair à se concentrer stratégiquement sur des thématiques délaissées ou attaquées par l’administration américaine : santé (vaccins notamment) et sciences du climat.
- Faire appliquer la reproductibilité, la transparence, le partage des données et la falsifiabilité à l’ensemble de la recherche financée par l’État fédéral, par le biais du décret présidentiel « Restoring Gold Standard Science », créant ainsi un socle de confiance pour la découverte propulsée par l’IA.
Le volet « Gold Standard Science » – reproductibilité, transparence, vérification automatisée – est le seul chapitre du rapport qui appelle naturellement le multilatéral. Il y a là une opportunité pour l’Europe, qui peut co-écrire ces standards, y compris pour les laboratoires autonomes dont les interfaces ne sont pas encore verrouillées – ou les subir dans cinq ans.
- Bâtir des infrastructures de vérification à grande échelle : Tandis que le coût de la génération a diminué de façon exponentielle, celui de la vérification n’a pas suivi. Investir dans des systèmes de vérification dotés d’IA, des standards ouverts et des mécanismes de réplication continue. Établir des normes pour permettre le développement de dossiers de réplication auditables par machine, et récompenser ceux qui répliquent ou réfutent des résultats scientifiques influents.
- Accélérer l’expérimentation autonome : Les laboratoires autonomes en boucle fermée peuvent comprimer les délais de découverte de plusieurs ordres de grandeur et permettre une science à une échelle véritablement industrielle. Concentrer les investissements dans la robotique et les laboratoires automatisés, en s’appuyant sur la demande industrielle et la R&D fédérale, afin de garantir que notre base industrielle d’équipements scientifiques soit construite sur les meilleurs matériels et logiciels du monde et mène la charge dans la révolution scientifique à venir.
Derrière l’ambition des laboratoires autonomes se cache une phrase décisive : garantir que « notre base industrielle d’équipements scientifiques » repose sur les meilleurs matériels et logiciels au monde. C’est… de la bonne stratégie, et à mettre en parallèle avec la stratégie chinoise en matière d’instruments scientifiques : commande publique orientée vers les équipements domestiques, plans de substitution des instruments étrangers, position déjà dominante dans la robotique industrielle. Les deux puissances ont compris la même chose : celui qui fabrique les machines de la découverte contrôle la machine à découvrir. Pour l’Europe, où Zeiss, Bruker ou Sartorius sont précisément dans le collimateur des deux puissances, l’avertissement vaut double.
- Expérimenter des institutions scientifiques nativement IA : Les structures de financement, les systèmes de publication et les mécanismes d’attribution du crédit scientifique d’aujourd’hui ont été conçus pour un monde de découverte au rythme humain. Amorcer la transition vers des institutions nativement IA, notamment par des formes de publication scientifique plus rapides et plus ouvertes, une attribution du crédit plus granulaire, et de nouveaux mécanismes de marché qui dirigent les ressources vers les problèmes où les percées comptent le plus.
Derrière ces « institutions nativement IA » se cache la question des normes, la plus sournoise : formats de données, interfaces d’instruments, modèles de fondation scientifiques. Celui qui les fixe transforme la science des autres en science cliente. Nous avons déjà consenti cette dépendance pour le cloud ; la reconduire au niveau de la connaissance elle-même serait autrement plus grave – et d’un autre ordre de grandeur. Là où en 1945, l’Amérique inventait l’État scientifique et en partageait les fruits avec le monde libre, en 2026, elle le rebâtit pour elle seule, autour d’une machine à découvrir. La question n’est plus de savoir ce que l’Europe pense de cette réécriture. Elle est de savoir si, dans dix ans, nous serons encore un sujet de la science mondiale – ou l’objet de la plateforme d’un autre.