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Pour décrire les mutations de l’ordre mondial après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Stacie Goddard et Abraham Newman ont proposé le concept de néo-royalisme. Les relations internationales s’apparenteraient désormais moins à des échanges entre entités souveraines, sur le modèle de l’État-nation westphalien, qu’à des tractations entre factions au pouvoir, et réseaux d’élites politiques et financières, où la diplomatie sert les intérêts personnels des dirigeants. Cette analyse éclaire particulièrement la diplomatie personnalisée de Trump, dont la politique étrangère transactionnelle et national-populiste 1 conduit aujourd’hui à la mutation de l’ordre libéral.

La différence fondamentale entre les États-nations westphaliens et les cliques néo-royalistes réside dans la mise en place, par les premiers, d’une répartition horizontale du pouvoir entre des institutions, par opposition à la distribution verticale, autour d’un homme, pratiquée par les seconds 2. Cette structuration de la politique et de la diplomatie décrit assez bien un monde gagné par la démagogie, dont Trump est le cas le plus visible. D’autres dirigeants exercent une influence démesurée sur leur système politique et personnalisent la politique étrangère de leur pays, comme Erdoğan en Turquie, Modi en Inde ou Orbán en Hongrie jusqu’à récemment.

Vu la proximité récente entre les États-Unis et le Pakistan, et l’étroitesse des liens entre Trump et le chef de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir, on serait tenté d’y voir une affaire néo-royaliste. En décembre 2025, le président américain l’aurait au moins loué publiquement à dix reprises, l’appelant « mon maréchal préféré » 3. Mais s’agit-il vraiment d’une interaction entre cliques, et d’une rupture avec les schémas traditionnels de la diplomatie américano-pakistanaise ?

Au Pakistan, la clique est l’État 

Rien n’est moins sûr. Les dirigeants pakistanais exploitent les transformations radicales au sein de l’administration américaine, mais pour servir les intérêts de l’État tels qu’ils les conçoivent – une démarche parfaitement westphalienne. Leurs chefs militaires entretiennent d’ailleurs de longue date d’excellentes relations avec Washington, surtout sous les présidences républicaines. Dans les années 1960, le général Ayub Khan, premier militaire à diriger le pays, avait intitulé ses mémoires : Friends Not Masters 4. En pleine guerre froide, il y réfutait déjà l’image du pion manœuvré par les États-Unis. Ce schéma s’est reproduit depuis. Le président Zia ul-Haq, au pouvoir entre 1978 et 1988, a fait du Pakistan le canal privilégié de l’aide américaine aux moudjahidines afghans. Il a ainsi obtenu de Reagan d’importantes sommes d’argent et a poursuivi le programme nucléaire que Washington prétendait vouloir enrayer. Son successeur dans la première décennie du XXIe siècle, Pervez Musharraf, a rallié la guerre contre le terrorisme au lendemain du 11 Septembre, ce qui lui a permis d’obtenir la levée des sanctions et le statut d’allié majeur, tout en ménageant ses relais afghans.

Le débat sur le néo-royalisme s’est concentré sur certaines caractéristiques de l’administration Trump, présentée comme un modèle pour d’autres régimes illibéraux. Mais de son côté, le Pakistan a une longue histoire de luttes pour la démocratie, et les chercheurs le classent parmi les régimes hybrides. Dans l’édition 2026 du rapport de Freedom House, le Pakistan obtient un score de 32 sur 100 et il est qualifié de « partiellement libre » 5. Des élections y sont organisées régulièrement depuis 2008, et les assemblées ont mené presque chaque fois leur mandat de cinq ans à son terme, ce qui n’est pas toujours garanti dans un contexte politique aussi instable.

Le Pakistan relève ainsi d’une « troisième vague d’autocratisation » 6. Il illustre le modèle de la « démocratie dominée par l’establishment », où le militaire occupe le centre de la scène politique : par le régime direct (dix-sept ans), par l’extension de la tutelle militaire à la vie civile (seize ans), ou par un système hybride qui laisse les partis en position de faiblesse. Depuis 2018, les gouvernements d’Imran Khan comme de Shehbaz Sharif ont affirmé être « sur la même longueur d’onde » que l’armée, et l’histoire politique du pays confirme cette prééminence des militaires 7, aux côtés d’autres institutions non élues, comme la bureaucratie et parfois la justice. 

Ces élites diffèrent pourtant des cliques néo-royalistes décrites par Goddard et Newman. Ce sont des institutions, et l’armée tire son autorité de la position qu’elle occupe dans l’État.

Entre Washington et Islamabad, une certaine idée de l’amitié

Les chefs militaires pakistanais ont pour particularité d’entretenir des rapports cordiaux avec les présidents américains. Sous Ayub Khan (1958-1969), sous Zia ul-Haq (1977-1988) comme sous Pervez Musharraf (1999-2008), la coopération sécuritaire, d’abord durant la guerre froide, puis dans le cadre de la lutte antiterroriste, a fondé cette proximité et valu au pays une aide militaire et un soutien financier. Ces relations se sont toutefois toujours déroulées dans l’ombre de deux autres : celle de Washington avec l’Inde et celle d’Islamabad avec la Chine.

Cette proximité est donc aussi le produit d’une relation complexe. Les relations officielles entre le Pakistan et les États-Unis sont établies en 1949, deux ans après l’indépendance du Raj britannique en 1947, lorsque le Premier ministre Liaquat Ali Khan choisit Washington plutôt que de répondre à une invitation soviétique. Cette visite donne le ton pour les décennies suivantes : le Pakistan s’engage dans les alliances de sécurité menées par les États-Unis, d’abord l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), signée à Manille en 1954, puis l’Organisation du traité central (Central Treaty Organisation ou CenTO), signée à Bagdad en 1955, et sert d’intermédiaire en 1971 au rapprochement sino-américain voulu par Nixon.

Le président Truman avec le Premier ministre pakistanais Liaquat Ali Khan à Washington, lors de la visite de ce dernier aux États-Unis le 3 mai 1950.

Le changement de rang de la Chine ouvre un nouveau contexte. Depuis les années 1960, Islamabad et Pékin entretiennent des liens étroits, cimentés par une rivalité commune avec l’Inde. Partie d’une coopération militaire nouée au début des années 1960, cette relation s’est élargie à l’économie, jusqu’au lancement du Corridor économique Chine-Pakistan en 2013. Le Pakistan doit donc maintenir un équilibre entre son alliance de plus en plus approfondie avec la Chine et son partenariat avec les États-Unis 8, un exercice d’autant plus délicat que les griefs se sont accumulés. Début 2025, Donald Trump accusait en effet Islamabad de composer avec des groupes terroristes et la relation s’était déjà dégradée depuis que l’ancien joueur de cricket et ancien Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, imputait à Washington la chute de son gouvernement 9.

Si le rapprochement entre Trump et la clique d’Islamabad doit donc être compris dans ce contexte, le mode actuel d’échanges entre le président américain et les dirigeants pakistanais n’a pourtant, au fond, rien d’inédit. Washington a toujours entretenu des relations avec des régimes autoritaires, notamment dans les pays du Sud, et le discours sur la démocratie et les droits de l’homme lui a moins servi de frein que de légitimation, y compris pour justifier des changements de régime en Irak et en Afghanistan. La rupture trumpienne repose sur ce point : l’abandon de tout habillage pour se contenter d’affirmer une politique basée sur un pur calcul d’intérêts, qu’il s’agisse de ceux de l’État américain ou du clan Trump.

La méthode Trump de pression maximale

La politique étrangère de l’administration Trump repose sur un principe que l’on peut nommer « extractivisme coercitif » et que l’on peut définir comme la conversion d’un rapport de force asymétrique en concessions immédiates, mesurables, valorisables. Alors que la diplomatie classique cherchait à stabiliser les relations par des règles communes, cette approche considère chaque lien comme une transaction dont il faut tirer le maximum, sans faire de distinction entre alliés et adversaires.

L’Europe en offre la démonstration la plus frappante 10. Sa dépendance sécuritaire à l’égard de Washington, héritée de 1945 et jamais résorbée depuis, constitue précisément le levier que l’administration américaine actionne. Les tensions au sein de l’OTAN et les visées répétées sur le Groenland s’inscrivent dans le même principe : un allié structurellement dépendant est un partenaire d’autant plus exploitable.

Ce glissement se résume en une formule : l’ordre fondé sur des règles 11 est remplacé par un ordre fondé sur des accords asymétriques, des deals, qui se renégocient à chaque échéance, au bénéfice du plus fort. La diplomatie sort du domaine des diplomates pour devenir un marchandage permanent dans lequel des envoyés spéciaux, souvent membres de la famille, utilisent les avancées économiques et technologiques de l’État américain pour obtenir des avantages personnels au clan Trump. 

Les droits de douane sont l’instrument privilégié de cette mutation. En les transformant en une arme diplomatique néo-royaliste, ils permettent à Washington d’infliger un coût unilatéral, de le moduler à volonté et de le lever en échange de concessions souvent sans rapport avec le commerce 12.

Il faut noter que si le processus décisionnel de ce nouveau dispositif est fortement centralisé, il est également profondément désorganisé. Une diplomatie parallèle s’est imposée, reléguant les canaux traditionnels au second plan. Que ce soit pour mener des négociations musclées avec les alliés de l’OTAN ou pour se rapprocher du Pakistan, le schéma reste identique. L’ère Trump offre une curieuse combinaison de transaction et de contrainte. 

Dans ce contexte, les dirigeants pakistanais avaient tout intérêt à courtiser directement Trump et son entourage. C’est ce qu’ils ont fait.

La guerre de mai 2025 et le prix Nobel de la paix

Depuis la partition du sous-continent, l’Inde et le Pakistan s’affrontent sur le Cachemire, que la première guerre indo-pakistanaise de 1947-1948 a laissé divisé entre eux. Près de quatre-vingts ans plus tard, cette région montagneuse demeure le symbole de leurs nationalismes rivaux. 

En mai 1998, les essais nucléaires menés par l’un puis par l’autre en ont fait des puissances dotées, et les conflits limités qui ont suivi ont plusieurs fois porté la région au bord de l’affrontement atomique. En mai 2025, accusant Islamabad d’orchestrer des attentats au Cachemire indien, New Delhi a lancé des frappes ; au cours de cette guerre aérienne, le Pakistan affirme avoir abattu six appareils indiens, un bilan que l’Inde conteste 13

Les hostilités ont cessé après une médiation discrète de l’administration Trump, que New Delhi n’a jamais reconnue mais qu’Islamabad a chaleureusement saluée, jusqu’à proposer officiellement le nom de Trump pour le prix Nobel de la paix 14.

Intérêt du clan ou de l’État ? Cryptomonnaies et terres rares

Depuis juin 2025, la relation entre les États-Unis et le Pakistan a débordé le cadre sécuritaire pour s’étendre aux cryptomonnaies et aux minéraux critiques – une évolution que l’on a résumée sous la formule des « trois C » : minéraux critiques, cryptomonnaies et coopération antiterroriste 15.

En mars 2025, Islamabad a lancé le Pakistan Crypto Council afin de réglementer et d’intégrer les crypto-actifs dans son système financier. Le portefeuille a même été confié à un ministre d’État, Bilal Bin Saqib, jusqu’alors conseiller de World Liberty Financial et qui a dirigé l’Autorité pakistanaise des actifs virtuels jusqu’en mars 2026. En janvier 2026, le gouvernement a signé un protocole d’accord avec cette même société, propriété de la famille Trump, afin d’explorer l’usage de son stablecoin USD1 pour les paiements transfrontaliers. À cette occasion, Asim Munir et le Premier ministre Shehbaz Sharif ont accueilli Zach Witkoff, le fils de l’envoyé spécial de Trump, qui a suivi à la fois les négociations avec l’Iran et l’Ukraine.

Le deuxième domaine est celui des terres rares et des minéraux critiques. Après que Pékin en a fait une arme dans la guerre commerciale, Washington cherche des fournisseurs alternatifs, et le Pakistan entend assumer ce rôle. En septembre 2025, Asim Munir remettait à Trump un échantillon de minéraux critiques lors d’une visite à la Maison-Blanche. Quelques jours plus tôt, Frontier Works Organization, le principal exploitant pakistanais de minéraux critiques et le bras d’ingénierie de l’armée, signait avec US Strategic Metals un accord prévoyant 500 millions de dollars d’investissement pour exporter vers les États-Unis antimoine, cuivre, or, tungstène et terres rares. En décembre, l’Export-Import Bank approuvait un prêt de 1,25 milliard destiné à l’exploitation minière au Baloutchistan, tandis que d’autres accords sont attendus. L’insurrection menée par le Front de libération du Baloutchistan progresse toutefois : ses attaques, qui visent déjà les forces de sécurité pakistanaises et les ingénieurs chinois travaillant sur les projets du CPEC, pourraient rapidement devenir un obstacle.

Le Pakistan, à l’origine du canal de communication parallèle incontournable de la guerre d’Iran

Avec le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le 28 février, le Pakistan s’est imposé comme un médiateur clef entre Washington et Téhéran. En avril 2026, cela a conduit à une première rencontre en présentiel entre diplomates iraniens et américains à Islamabad, puis, en juin, à la signature d’un protocole d’accord entre les deux pays. Aux côtés du Qatar et d’Oman, le Pakistan a joué dans ces négociations complexes un rôle de premier plan, qui a considérablement renforcé son rayonnement international : une réinvention spectaculaire de son image à l’étranger, bien loin des tensions qui prévalaient sous le premier mandat de Trump 16.

Cet intérêt du Pakistan pour une issue pacifique s’explique par sa vulnérabilité. Son approvisionnement énergétique dépend étroitement du détroit d’Ormuz, alors que 99 % de son gaz naturel liquéfié provient du Qatar et des Émirats arabes unis et que les ruptures d’approvisionnement ont déjà porté de graves coups à son économie. 

Ses 900 kilomètres de frontière avec l’Iran l’exposent par ailleurs à toute instabilité 17. Un changement de régime à Téhéran profiterait en premier lieu aux insurgés baloutches. 

Enfin, le pays abrite une importante population chiite dont la mobilisation peut se révéler meurtrière, comme l’ont montré les violentes manifestations qui ont éclaté dans plusieurs villes, au début du conflit, pour dénoncer l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei 18. Autant de variables intérieures et régionales qui expliquent son empressement à voir le conflit se résorber.

Les États westphaliens ne sont pas tous morts

Les relations entre le Pakistan et les États-Unis traversent la phase la plus cordiale de leur histoire, incarnée par les liens personnels que le maréchal Munir et le Premier ministre Shehbaz Sharif ont noués avec Trump. Ces amitiés restent toutefois subordonnées aux rapports entre États, dictés par des considérations stratégiques, sécuritaires et économiques. Cette entente durera-t-elle ? Le passé invite à la prudence : les périodes de coopération y ont toujours cédé la place à des phases de rupture, comme lorsque Washington a sanctionné Islamabad après les essais nucléaires de 1998. 

Plus qu’une simple affaire néo-royaliste, cette relation restera toutefois très probablement guidée par les impératifs de la sécurité nationale pour Islamabad.

Sources
  1. Michael Brenes et Van Jackson, « Trump and the New Age of Nationalism », Foreign Affairs, 28 janvier 2025.
  2. Ibid, S14.
  3. Abid Hussain, « How Pakistan’s Asim Munir became Trump’s “favorite “Field Mashall », Al Jazeera, 31 décembre 2025.
  4. Mohammad Ayub Khan, Friends Not Masters. A political autobiography, Oxford UP, 1967.
  5. Voir la page dédiée au Pakistan de Freedom House.
  6. Ann Lührmann et Staffan I. Lindberg, « A third wave of autocratization is here : what is new about it ? », Democratization, 26 (7), 2019, 1095– 113.
  7. Pour une analyse détaillée des différents types d’accords entre les gouvernements militaires et civils au Pakistan ainsi que de la structure générale du système, voir Mohammad Waseem, Political Conflict in Pakistan, Hurst Publishers, 2021, 227-231.
  8. Harsh Pant, « The Pakistan thorn in China-India-US relations », The Washington Quarterly, 35, 1, 2012, 83-95. Voir aussi : Ahmed Bux Jamal et Mehmood Hussain, « Examining Pakistan’s strategic hedging between the United States and China », Pacific Focus, 2026, 1-14.
  9. Fatima Arif, Muhammad Akbar Khan et Ali Haider, « Narrative Building in Politics : A Critical Analysis of Imran Khan’s Selected Discourse », Global Social Sciences Review, 8.2, 2023, 541-553.
  10. Liling Xu, « Awkward Geopolitics : US President Trump’s Proposal to Acquire Greenland », Geopolitics, 2026, 1-29.
  11. Ibid, 8.
  12. Voir Thiemo Fetzer et Carlo Schwarz, « Tariffs and politics : Evidence from Trump’s trade wars », The Economic Journal, 131.636, 2021, 1717-1741.
  13. Sumantra Bose, « The India-Pakistan crisis of 2025 : Retrospect and prospect », The Journal of Imperial and Commonwealth History, 53.4, 2025, 976-78.
  14. « PM Shahbaz Sharif once again nominates President Trump for Nobel Peace Prize », Dawn, 13 octobre 2025.
  15. Farzana Shaikh, op.cit.
  16. Farzana Shaikh, « What does Pakistan gain from its Iran-US diplomacy ? », Chatham House, 21 avril 2026.
  17. Ibid.
  18. Imran Ahmed et Taujja Dadlani, « Pakistan and the United States-Iran War », ISAS Briefs, National University of Singapore, 23 avril 2026.