Au début de la guerre d’Iran, on a demandé au président américain Donald Trump si la carte du pays serait toujours la même au lendemain du conflit. Sa réponse ne s’est pas fait attendre : « Je ne saurais vous le dire. Probablement pas. » Cette remarque, prononcée incidemment, n’en est pas moins stupéfiante. Elle suggère que le redécoupage des frontières du dix-septième plus grand État souverain, longtemps considéré dans l’ordre international moderne comme figé par un accord formel, est devenu non seulement envisageable, mais courant dans les plus hautes sphères du gouvernement américain.

Le président américain parle beaucoup, et il est souvent difficile de tirer des tendances de l’une de ses déclarations. Mais il ne s’agissait en aucune manière d’une déclaration isolée prononcée dans le feu de l’action. Elle s’inscrit dans une tendance plus générale qui a marqué le retour de Trump au pouvoir : une obstination constante à considérer les frontières non pas comme des réalités juridiques reconnues, mais comme des éléments contingents et susceptibles d’être révisés à tout moment.

«  Ce que Trump avait amorcé lors de son premier mandat, il l’a poursuivi avec acharnement dès les débuts de son second, à savoir la fondation d’un régime patrimonial  ».

Fuzzy borders et révisionnisme impérial

Parmi la multitude de décrets, de publications sur les réseaux sociaux, de discours et de mesures tarifaires fluctuantes qui ont rythmé la présidence Trump depuis janvier 2025, l’un des fils rouges les plus surprenants a été son intérêt sans cesse renouvelé pour l’extension — ou la redéfinition — des frontières territoriales des États-Unis eux-mêmes. Ses déclarations sur le Panama, le Groenland, le Canada et même Gaza s’en font également l’écho. 

Considérées dans leur ensemble, elles mettent en exergue une conception remarquablement cohérente de l’espace politique : les frontières ne sont pas figées, mais fluides ; elles ne relèvent pas du droit, mais de l’histoire ; ce ne sont pas des contraintes, mais des objets de négociation. Cette tendance expansionniste se distingue par son caractère cyclique, s’exacerbant en période de confiance politique intérieure et s’atténuant face à une opposition internationale ou à l’évolution des priorités stratégiques.

Pourtant, malgré les hauts et les bas du révisionnisme territorial de Trump, la tendance qui les sous-tend est claire : les États-Unis tournent peu à peu le dos à l’ordre international fondé sur des frontières étatiques légales clairement délimitées, au profit d’un monde aux « frontières floues ». 

En témoignent les critiques récurrentes de Trump visant le transfert de souveraineté sur le canal de Panama initié par Jimmy Carter. Si elles prenaient autrefois la forme de quolibets irréfléchis visant l’ancien président démocrate, elles se sont durcies au cours du second mandat pour prendre une tournure bien plus grave. Trump a affirmé à plusieurs reprises que le canal — construit par les États-Unis et cédé au Panama en vertu des traités Torrijos-Carter — est en réalité « géré par la Chine » et donc contrôlé de manière illégitime. Quelques semaines après son entrée en fonction, il a dépêché le secrétaire d’État Marco Rubio au Panama pour aborder directement la question avec le président panaméen. « Nous allons le reprendre, sinon il va se passer quelque chose de très grave », a averti Trump, avant de déclarer dans son discours au Congrès de mars 2025 que les États-Unis allaient « récupérer le canal de Panama ». C’est ainsi qu’une question relevant du droit des traités s’est muée en décision politique, susceptible de faire l’objet d’un revirement.

La même logique s’applique, de manière plus flagrante encore, au Groenland. Si Trump caressait depuis longtemps l’idée d’acquérir ce territoire danois, il n’en avait rien fait au cours de son premier mandat. Après son retour au pouvoir, cependant, Trump a réinvesti ce projet de manière beaucoup plus pressante, affirmant que les États-Unis étaient déterminés à acquérir le Groenland « d’une manière ou d’une autre » et qu’ils n’excluaient pas le recours à la force. Non content de ces propos, son administration a joint le geste à la parole : visites d’État de haut niveau à Nuuk, collecte de renseignements et menaces économiques destinées à faire pression sur le Danemark. Les dirigeants européens n’ont pas pris cela pour de simples fanfaronnades. Le Danemark a convoqué l’ambassadeur américain, augmenté ses dépenses de défense dans l’Arctique et, en collaboration avec des États clefs de l’OTAN, a commencé à se préparer à un éventuel conflit. Les responsables danois ont ouvertement averti qu’une tentative américaine de s’emparer du Groenland pourrait signifier la fin de l’OTAN elle-même. Ce qui ressemblait auparavant à un élan fantaisiste circonstancié a pris la forme d’une inclination persistante : des revendications territoriales avancées, mises en suspens, puis avancées à nouveau. 

Si les déclarations de Trump sur le Groenland ont ébranlé l’OTAN, son attitude à l’égard du Canada a touché un allié qui lui est encore plus proche géographiquement. Son ambition répétée d’en faire le 51e État a été prise très au sérieux par Ottawa, qui refusait d’y voir une simple provocation ou un trait d’humour douteux. L’ancien Premier ministre Justin Trudeau a averti que l’annexion était « une possibilité réelle », et les manœuvres américaines qui ont suivi l’ont confirmé. Trump a qualifié Trudeau de « gouverneur », a fait circuler des cartes représentant le Canada comme faisant partie des États-Unis, et aurait même remis en question la validité du traité délimitant la frontière elle-même. Bien que le président américain ait souligné qu’il atteindrait ses objectifs par la « force économique », le message était sans équivoque : la plus longue frontière pacifique au monde peut, en principe, devenir matière à négociation. 

Pourtant, malgré les hauts et les bas du révisionnisme territorial de Trump, la tendance qui les sous-tend est claire : les États-Unis tournent peu à peu le dos à l’ordre international fondé sur des frontières étatiques légales clairement délimitées, au profit d’un monde aux « frontières floues ». 

Stephen E. Hanson, Jeffrey S. Kopstein

Les conséquences politiques ont été immédiates. Une vague de réactions nationalistes a contribué à propulser Mark Carney au pouvoir, et son gouvernement a commencé, lentement mais sûrement, à inverser la profonde intégration du Canada dans les structures sécuritaires et économiques américaines. Peu après l’élection de Carney, Trump a lui aussi commencé à l’appeler « gouverneur ». Plus récemment, il a affirmé qu’il ne « voulait » pas du Canada. Pourtant, cette déclaration ne faisait que souligner le postulat sous-jacent à ses menaces antérieures : que s’il le voulait, il pourrait s’en emparer.

Dès lors, que faire de ce rejet brutal de l’inviolabilité des frontières des États souverains professé par Trump ? La dichotomie simpliste qui préside à nos débats actuels — selon laquelle Trump serait soit mentalement déficient, soit un « acteur rationnel » rompu à la surenchère verbale, qu’il utilise pour imposer un rapport de force — est fondamentalement trompeuse. Non seulement elle ne nous donne aucune indication sur le type de régime que Trump est en train de faire advenir aux États-Unis, mais elle ne met pas non plus en lumière les forces plus larges qui complètent sa vision du territoire et celle de son administration. 

La logique qui fonde les actions de Trump ne découle ni d’un esprit dérangé, ni d’une vision pondérée et réaliste du monde, mais du régime politique qu’il tente d’instaurer à l’échelle de son pays. 

Ce que Trump avait amorcé lors de son premier mandat, il l’a poursuivi avec acharnement dès les débuts de son second, à savoir la fondation d’un régime patrimonial. 

Trump n’est pas un cas isolé, mais s’inscrit dans une vague mondiale de dirigeants que l’on peut qualifier, à la suite du sociologue allemand Max Weber, de « patrimoniaux » : ils se présentent comme de puissants « pères » qui dirigent l’État comme une entreprise familiale. Au XXIe siècle, le patrimonialisme englobe des pays aussi divers tels que la Russie de Vladimir Poutine, la Hongrie de Viktor Orbán, l’Inde de Narendra Modi et l’Israël de Benjamin Netanyahou. Les dirigeants patrimoniaux considèrent que leur autorité ne saurait être limitée par la loi, tout en considérant le territoire de leur pays, et parfois celui de leurs voisins, comme un patrimoine — c’est-à-dire comme une propriété faisant partie de l’« héritage » de la nation et légitimement contrôlée par la famille au pouvoir. Dans ce contexte, les frontières nationales sont considérées comme « historiques » plutôt que « juridiques ».

L’Amérique patrimoniale de Trump a rejoint le groupe grandissant des régimes du XXIe siècle qui ne considèrent plus le territoire des entités politiques comme figé par des traités. Ce que Trump souhaite, ce n’est donc pas la domination mondiale, mais plutôt un ordre mondial régi par des dirigeants personnalisés qui se partagent les territoires — « le butin » — des États plus faibles selon des ententes informelles fondées sur leurs patrimoines respectifs. 

En bref, Trump veut un monde peuplé d’autres Trump.

«  Trump veut un monde peuplé d’autres Trump  ».

Les dirigeants patrimoniaux et leurs frontières

À quoi ressemblera ce nouveau monde ? 

Pour comprendre la direction que prend le système international, il nous faut d’abord analyser l’origine des frontières. Dans une perspective weberienne, les frontières étatiques représentent une forme d’organisation sociale, construite, entretenue et appliquée par des personnes réelles qui doivent obéir aux ordres. Cela soulève une question clef : pourquoi, exactement, les agents de l’État obéissent-ils aux ordres du dirigeant ? Les agents peuvent choisir d’aider à étendre ou à défendre le territoire de l’État pour des raisons purement instrumentales — par exemple, lorsqu’ils s’enrichissent grâce à la conquête, ou lorsque le non-respect des ordres visant à défendre le territoire de l’État entraîne une sanction ou la mort. Mais un ordre fondé uniquement sur des intérêts est coûteux et instable. Selon Weber, les institutions étatiques, y compris la défense des frontières politiques, sont bien plus fiables et durables lorsque les agents estiment également avoir le devoir d’obéir aux ordres de l’élite, même si cela va à l’encontre de leurs intérêts personnels à court terme — c’est-à-dire lorsqu’ils considèrent que ces ordres sont « légitimes ».

Au cours de l’histoire, seuls trois types de légitimité ont suscité chez les agents le sentiment qu’ils avaient le devoir d’obéir aux ordres politiques. Selon Weber, la forme de loin la plus courante de « domination légitime » est le type « traditionnel » : les ordres doivent être obéis car ils représentent des modes de vie valables depuis « des temps immémoriaux ». Le dirigeant traditionnel se considère généralement — et est considéré par son personnel — comme une figure paternelle, ce qui a conduit Weber à qualifier ce type de domination de « patrimoniale ». 

La deuxième forme de domination légitime, que Weber a quelque peu maladroitement qualifiée de « rationnelle-légale », est celle que la plupart d’entre nous, dans le monde moderne, connaissons bien. L’obéissance repose sur des lois et des procédures impersonnelles, des constitutions et des tribunaux ; nous obéissons à la fonction, et non à la personne. 

Donald Trump a affirmé qu’il ne « voulait » pas du Canada. Pourtant, cette déclaration ne faisait que souligner le postulat sous-jacent à ses menaces antérieures : que s’il le voulait, il pourrait s’en emparer.

Stephen E. Hanson, Jeffrey S. Kopstein

Enfin, la domination charismatique apparaît lorsque ceux qui obéissent aux ordres croient suivre une élite dotée de qualités et de pouvoirs « extraordinaires », capable de produire des « miracles » au-delà du temps et de l’espace ordinaires.

Weber n’a pas développé de théorie explicite des frontières étatiques dans ses propres travaux, mais ce sujet revêt une importance capitale pour sa conception de l’État, qu’il définit selon comme une « communauté humaine qui parvient à s’assurer le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné ». En d’autres termes, un État est une entité créée par les dirigeants et leurs collaborateurs pour contrôler une zone spécifique, en recourant à la force qu’ils jugent justifiée. Il s’ensuit que, tout comme il existe trois grands types idéaux de domination légitime, il existe également trois grands types idéaux de frontières étatiques, chacun étant associé à un type de régime conventionnel : traditionnel (patrimonial), rationalo-légal (constitutionnel libéral) et charismatique (révolutionnaire).

Dans les sociétés traditionnelles, les frontières se justifient par des revendications historiques anciennes que les gens considèrent comme remontant à la nuit des temps. Comme chaque groupe raconte ces récits à sa manière, les frontières ont tendance à être floues et changeantes plutôt que fixes et linéaires. Dans les sociétés prémodernes, les revendications territoriales reposent souvent sur des récits fondateurs qui lient une communauté à des lieux sacrés, ainsi que sur des schémas de migration et de peuplement. Dans les grands empires traditionnels, les zones frontalières sont généralement des zones mixtes où différentes communautés se côtoient et où des souverains rivaux revendiquent le même territoire. Pour les souverains patrimoniaux prémodernes, le territoire était considéré comme une sorte de « trésor », comme une extension de leur domaine personnel.

Les frontières étatiques rationnelles et juridiques, en revanche, se justifient par des lois et des procédures impersonnelles qui se veulent universalistes, c’est-à-dire applicables de manière égale à tous. Contrairement aux frontières étatiques traditionnelles, elles sont généralement clairement délimitées, sur la base de traités ou de constitutions. Comme elles sont basées sur des règles plutôt que sur l’histoire, elles ne correspondent pas toujours à la géographie naturelle ou aux revendications communautaires plus anciennes. Les territoires ne sont pas considérés comme les possessions du dirigeant, mais comme la juridiction légitime d’un État de droit impersonnel et abstrait. Dans le monde moderne, ces frontières sont généralement justifiées par le prisme de la citoyenneté libérale : les personnes vivant à l’intérieur des limites légales d’un État ont certains droits et obligations que celles qui se trouvent à l’extérieur n’ont pas.

Ce que Trump souhaite, ce n’est donc pas la domination mondiale, mais plutôt un ordre mondial régi par des dirigeants personnalisés qui se partagent les territoires des États plus faibles. 

Stephen E. Hanson, Jeffrey S. Kopstein

Enfin, les frontières étatiques charismatiques apparaissent lorsque les élites parviennent à convaincre leurs partisans qu’elles incarnent quelque chose d’extraordinaire, au-delà des règles habituelles, de l’histoire ou des limites. Les dirigeants charismatiques rejettent généralement tant les revendications territoriales traditionnelles que les frontières juridiques fixes. En effet, tout comme les dirigeants charismatiques du monde entier se sont présentés en tant que seuls capables de surmonter « l’histoire » pour inaugurer un type de société humaine qualitativement nouveau, ils ont aussi généralement prétendu transcender les limites de l’espace politique ordinaire. Une politique étrangère charismatique représente intrinsèquement une menace révolutionnaire pour les États voisins stables et consolidés — comme par exemple dans le cas du mouvement de l’État islamique sur les territoires officiels de la Syrie et de l’Irak, qui s’est déclaré représentant du noyau d’un futur califat mondial et qui s’est délibérément efforcé d’effacer la signification des anciennes frontières étatiques ainsi que les revendications territoriales des communautés ethniques et religieuses traditionnelles dans toute la région qu’il contrôlait. Ces États et leur orientation vis-à-vis des frontières peuvent être exceptionnellement dangereux et « révisionnistes », mais le fait de consacrer autant d’énergie à des activités extérieures finit par exercer une pression en faveur d’un retour à une routine normale. Ainsi, avec le temps, les États charismatiques ont tendance soit à se désintégrer, comme cela s’est principalement produit avec l’État islamique, soit à se « routiniser » dans une direction traditionnelle ou rationnelle-juridique.

Les idées de Weber sur la justification des frontières peuvent nous aider à comprendre les différentes approches actuelles en matière de frontières – et de politique étrangère. En bref : les États libéraux traitent les frontières comme des lignes juridiques tracées sur une carte par des traités, les régimes patrimoniaux les considèrent comme floues et historiques, et les régimes révolutionnaires les ignorent complètement dans la poursuite de leur mission de transformation. De ce point de vue, « l’ordre mondial libéral » n’est qu’un autre nom pour désigner un monde composé principalement d’États engagés dans la défense de définitions rationnelles et juridiques des frontières étatiques.

Cela ne signifie pas que les États libéraux ne modifient jamais leurs frontières ou n’augmentent (ou ne réduisent) pas leur superficie ; mais lorsqu’ils le font, ils suivent généralement une procédure légale. L’unification de l’Allemagne, intervenue le 3 octobre 1990 en vertu de l’article 23 de la Loi fondamentale de la République fédérale, avec l’accord des parlements tant de l’Allemagne de l’Est que de l’Allemagne de l’Ouest, en est un bon exemple. Alors que l’application de la « sécurité aux frontières » est souvent laxiste et incohérente dans les empires traditionnels, dans les États rationnels-légaux, elle devient soit sans objet en raison d’accords juridiques internationaux qui prévalent sur les fonctions des frontières étatiques (comme dans l’accord de Schengen de l’Union européenne), soit elle peut être appliquée de manière draconienne par la construction de murs fortifiés et/ou le déploiement de forces de police spécialisées.

Même lorsque des États libéraux sont en désaccord sur des questions de frontières ou de possessions territoriales, les conséquences ont généralement été bénignes. La « guerre du whisky » entre le Danemark et le Canada au sujet de l’île Hans, dans l’Arctique, constitue un exemple amusant. En 1984, des soldats canadiens se sont rendus sur l’île, y ont planté un drapeau canadien et y ont laissé une bouteille de whisky ; la même année, le ministre danois des Affaires du Groenland s’y est rendu à son tour et y a laissé une bouteille d’alcool ainsi qu’une lettre sur laquelle on pouvait lire : « Bienvenue sur l’île danoise ». Ce différend territorial était pour l’essentiel bon enfant, mais néanmoins réel, jusqu’à ce qu’il soit finalement réglé par un accord entre les deux gouvernements en 2022, ratifié par le Parlement danois en 2023. À la suite de l’invasion russe de l’Ukraine, les deux parties ont décidé de montrer l’exemple de la manière dont les États libéraux résolvent les conflits en délimitant une frontière terrestre sur l’île même, faisant ainsi du Canada et du Danemark des pays officiellement voisins.

Malheureusement, ce mode procédural de résolution des différends frontaliers est aujourd’hui remis en cause par des dirigeants patrimoniaux à travers le monde. Ceux-ci affirment souvent que « l’ordre international fondé sur des règles » n’est qu’une imposture, un prétexte pour masquer la puissance et l’hypocrisie occidentales. Il est vrai, bien sûr, que l’ordre mondial libéral n’a vu le jour qu’après plusieurs siècles d’impérialisme européen et nord-américain qui a ignoré toutes les contraintes juridiques et démocratiques pesant sur la conquête territoriale. Pourtant, depuis la Seconde Guerre mondiale, la reconnaissance généralisée de la légitimité du principe de non-ingérence dans les affaires des États étrangers a donné naissance à un monde où des frontières étatiques prévisibles et légalement définies sont, pour une grande partie de la population mondiale, largement considérées comme allant de soi. Un monde dominé par des régimes patrimoniaux, en revanche, sera un monde de multiples frontières qui se chevauchent, susceptible de sombrer dans des conflits armés violents et destructeurs.

Dans ce contexte, la disposition de Trump à tolérer des formes sans précédent d’expansion territoriale américaine n’est qu’une partie d’une vague plus large de remises en cause patrimoniales du système d’après-guerre fondé sur des frontières stables et légales. 

Nulle part cette remise en cause n’est plus visible ni n’a plus de conséquences qu’avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Mais comme nous le verrons, des schémas similaires apparaissent dans toute une série de cas : les efforts visant à consolider le pouvoir national sur la base des principes de la légitimité patrimoniale traditionnelle génèrent inévitablement des revendications de politique étrangère néo-impériales. L’examen de la Russie de Poutine, de la Hongrie d’Orbán et de l’Israël de Netanyahou révèle comment les régimes patrimoniaux produisent des frontières « floues », tout en mettant en évidence les conditions dans lesquelles ces ambitions peuvent se concrétiser ou rester purement rhétoriques.

«  Le patrimonialisme de Poutine a non seulement déterminé la politique intérieure du pays, mais a également façonné sa politique étrangère  ».

Le cas russe 

C’est en Russie que l’on trouve les origines du tournant vers la construction d’un État patrimonial dans le monde contemporain. Après l’échec des tentatives de démocratisation et de capitalisme menées par le pays dans les années 1990, Vladimir Poutine s’est attaché à reconstruire un régime fondé sur la loyauté personnelle et le traditionalisme culturel, ce qui, dans les années 2020, a abouti à une véritable résurrection de l’État tsariste. 

Le patrimonialisme de Poutine a non seulement déterminé la politique intérieure du pays, mais a également façonné sa politique étrangère. Pour comprendre précisément comment, il faut examiner le paysage territorial dont il a hérité.

L’Union soviétique se composait de quinze républiques, chacune dotée de ses propres frontières. En tant que défenseurs d’une idéologie révolutionnaire charismatique, les dirigeants du Parti communiste n’ont jamais considéré comme permanentes ni le fédéralisme soviétique, ni les frontières tracées entre 1922 (date de la création de l’URSS) et 1940-1941 (lorsque l’Ukraine occidentale, la Biélorussie occidentale, les États baltes et la Moldavie ont été annexés). Selon la théorie marxiste, l’identité nationale était vouée à être transcendée à terme par l’unité prolétarienne ; au sein de l’URSS, l’idéologie officielle proclamait que le destin à long terme des différents peuples soviétiques était de se rapprocher de plus en plus pour finir par ne former qu’un seul peuple. Mais si les élites du PCUS n’ont jamais pleinement accepté la permanence des frontières internes soviétiques, celles qui gouvernaient ces républiques l’ont fait au fil du temps. Elles avaient tout intérêt à le faire, d’autant plus que la volonté de Mikhaïl Gorbatchev d’autoriser des élections démocratiques aux parlements soviétiques en 1990 a entraîné une escalade rapide des revendications en faveur de la « souveraineté » républicaine. Les anciens dirigeants des républiques socialistes soviétiques non russes sont ainsi apparus, dans l’ordre international post-1991, comme les champions inattendus de la défense des frontières rationnelles et légales et des institutions internationales libérales. Pourtant, pour une grande partie de la population d’origine russe, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la « Fédération de Russie » nouvellement établie, les frontières internationalement reconnues de la « Russie » étaient considérées comme totalement illégitimes et artificielles — comme le produit de décisions arbitraires prises par les anciennes élites soviétiques n’ayant rien à voir avec la Russie « historique ».

Le patrimonialisme de la politique étrangère de Poutine était motivé par un profond ressentiment à l’égard du régime frontalier post-soviétique, sentiment largement partagé par les citoyens russes ordinaires. Aux yeux de nombreux Russes, les puissances occidentales semblaient de plus en plus manipuler le discours de la défense « rationnelle et légale » des frontières d’une manière qui apparaissait comme purement égoïste. Les bombardements de la Serbie par l’OTAN en 1999, l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, et surtout la reconnaissance de l’indépendance nationale du Kosovo en 2007 — cette dernière semblant contredire l’accord antérieur selon lequel seules les frontières des républiques soviétiques, et non les frontières « infranationales » des « régions ethniques » de l’ère léniniste et des « républiques autonomes », devaient se voir accorder une légitimité rationnelle et juridique — ont été largement cités par Poutine et de nombreux Russes instruits comme des preuves « évidentes » de l’hypocrisie occidentale et de ses « deux poids, deux mesures ». La décision de Poutine de reconnaître l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud comme des « nations indépendantes » après l’invasion russe de la Géorgie en 2008, plutôt que de simplement les annexer à la Russie, maintenait encore, d’un point de vue analytique, la légitimité des frontières rationnelles et légales dans l’espace post-soviétique — mais l’institutionnalisation de frontières délimitées comme norme de l’organisation spatiale post-soviétique était à ce stade extrêmement fragile.

La décision prise par Poutine en 2014 d’annexer la Crimée, effaçant ainsi complètement les frontières souveraines de l’Ukraine, a mis à nu une conception des frontières russes qui s’inscrit dans le prolongement du régime patrimonial interne qu’il avait mis en place, et a propulsé l’Europe et l’Eurasie dans une nouvelle ère. 

Aux yeux de nombreux Russes, les puissances occidentales semblaient de plus en plus manipuler le discours de la défense « rationnelle et légale » des frontières d’une manière qui apparaissait comme purement égoïste.

Stephen E. Hanson, Jeffrey S. Kopstein

Les arguments avancés par Poutine pour justifier la légitimité de l’annexion de la Crimée étaient, par essence, d’une tradition rigoureuse — ils s’articulaient autour de l’idée que la Crimée est une « terre sainte » pour tous les Russes en tant que berceau du christianisme orthodoxe, théâtre de la guerre de Crimée et lieu profondément ancré dans la culture russe. Le « transfert » de la Crimée de la RSFSR à la RSS d’Ukraine par Khrouchtchev en 1954 a été présenté comme l’exemple par excellence de l’illégitimité de la définition des frontières de l’ère soviétique. À la place des frontières de l’ère soviétique, Poutine a ouvertement déclaré son objectif de reconstruire la « Novorossiya », nom sous lequel une grande partie de l’est et du sud de l’Ukraine était connue à l’époque de Catherine la Grande — un appel repris par une association informelle de Russes et de russophones à Donetsk et Louhansk, d’idéologues nationalistes et de « volontaires » qui se sont joints au conflit aux côtés des forces pro-russes, ainsi que par des troupes régulières russes qui ont aidé à organiser et à soutenir les séparatistes, malgré les démentis officiels initiaux du Kremlin.

Au cours de l’été 2021, Poutine a publié un long exposé historique visant à étayer son affirmation selon laquelle l’État ukrainien serait entièrement artificiel — un produit, selon lui, des machinations idéologiques de Lénine et de Staline. L’offensive militaire totale de la Russie contre la souveraineté territoriale ukrainienne a suivi peu après. Au lieu des frontières reconnues de l’ère soviétique et post-soviétique, Poutine a commencé à promouvoir une conception essentiellement traditionnelle et impériale du territoire russe — aux contours flous, ancrée dans des mythes historiques et des schémas changeants de peuplement russe qui ne peuvent être clairement délimités sur une carte. Entre cette conception traditionnelle de l’espace politique légitime et la conception formellement rationnelle et juridique des frontières de l’Ukraine promulguée par le président Volodymyr Zelenskyy, et soutenue par la grande majorité des citoyens ukrainiens, il existe un fossé paradigmatique infranchissable.

«  Même au sein de l’ordre juridico-rationnel de l’Europe de Schengen, Orbán a mené des politiques qui ont brouillé la frontière entre solidarité culturelle et expansion territoriale  ».

Le cas hongrois 

Après avoir renoncé au communisme en 1989 et retrouvé sa souveraineté, la Hongrie s’est empressée d’adhérer aux institutions économiques et de sécurité occidentales, notamment à l’OTAN et à l’Union européenne. Pour ce faire, elle a toutefois dû renoncer à toute tentative sérieuse de remettre en cause le traité de Trianon, qui avait privé la Hongrie des deux tiers de son territoire et laissé des millions de compatriotes dans les États voisins. Le révisionnisme de l’entre-deux-guerres avait autrefois dominé la vie politique hongroise, avec des élites « réfugiées » et, finalement, une alliance avec l’Allemagne nazie visant à récupérer des territoires. Bien que le nationalisme irrédentiste ait refait surface après 1989, il est resté marginal jusqu’à l’adhésion à l’Union en 2004. Malgré tout, l’idée d’une « Hongrie historique » a persisté, visible dans le discours public et la symbolique.

Viktor Orbán, Premier ministre de 1998 à 2002 puis de nouveau de 2010 jusqu’à sa récente défaite électorale, a ancré ces thèmes dans un régime patrimonialiste bâti sur l’affaiblissement systématique et la mainmise sur l’État. Composé de fidèles et soutenu par la distribution corrompue des ressources de l’État à ses alliés, ce système a conduit les critiques à qualifier la Hongrie d’« État mafieux ». Le régime d’Orbán a combiné des attaques contre le libéralisme — en particulier les normes de l’Union — avec un légalisme stratégique qui préservait l’apparence de la légalité tout en sapant l’autonomie institutionnelle.

Dans ce contexte, le souvenir de Trianon est devenu un outil central de légitimation. 

Orbán a présenté la Hongrie comme une victime de l’imposition occidentale — établissant un parallèle entre Versailles et Bruxelles aujourd’hui — tout en mobilisant un ressentiment historique pour renforcer son autorité. Des gestes symboliques, tels que l’affichage d’images de la « Grande Hongrie », et des interventions rhétoriques lors des fêtes nationales ont souligné ce récit d’un partage injuste et d’une unité nationale durable. Même au sein de l’ordre juridico-rationnel de l’Europe de Schengen, Orbán a mené des politiques qui ont brouillé la frontière entre solidarité culturelle et expansion territoriale. Environ deux millions de personnes d’origine hongroise vivent dans les États voisins, et après 2010, son gouvernement a étendu la citoyenneté, le droit de vote et les avantages matériels à ces populations. Les responsables hongrois ont régulièrement invoqué une communauté nationale transcendant les frontières existantes, en présentant ces liens sous l’angle civilisationnel et historique.

Cet irrédentisme a également rempli une fonction patrimoniale bien distincte. Il a lié tant les populations extérieures que les élites nationales au régime grâce à des avantages sélectifs et à une inclusion symbolique, tout en renforçant l’image d’Orbán en tant que défenseur de la nation contre des étrangers hostiles. Les critiques venues de l’étranger ont alimenté ce discours. L’image de marque de la présidence hongroise de l’Union européenne en 2024 — combinant le symbolisme européen conventionnel avec le slogan « Make Europe Great Again » — a bien illustré cette double stratégie consistant à afficher une conformité apparente avec les règles de l’Union tout en rejetant implicitement l’ordre européen existant.

​​L’irrédentisme d’Orbán allait toutefois au-delà du simple symbolisme. Il s’est positionné comme une figure clef d’une « internationale patrimoniale » informelle, s’alignant étroitement sur Vladimir Poutine, son plus fidèle soutien. Poutine lui rendit la pareille en considérant les ambitions territoriales de la Hongrie comme pour le moins compréhensibles, soulignant la persistance des populations hongroises en Transcarpatie et le caractère artificiel des frontières de l’ère soviétique. Bien qu’il ait nié toute coordination formelle, la rhétorique de Poutine a fourni une couverture idéologique à la position d’Orbán, révélant un rejet commun des frontières fixes et juridico-rationnelles au profit de revendications fondées sur l’histoire. 

Cet alignement eut des conséquences tangibles. En 2025, les services de contre-espionnage ukrainiens ont mis au jour un réseau d’espionnage hongrois recueillant des informations sur les vulnérabilités militaires et les attitudes locales dans l’ouest de l’Ukraine — des activités correspondant à une planification d’urgence en vue d’une éventuelle révision territoriale. De telles actions suggéraient que la politique hongroise allait au-delà de la promotion culturelle pour inclure la préparation à une opportunité géopolitique.

Orbán a présenté la Hongrie comme une victime de l’imposition occidentale — établissant un parallèle entre Versailles et Bruxelles aujourd’hui — tout en mobilisant un ressentiment historique pour renforcer son autorité.

Stephen E. Hanson, Jeffrey S. Kopstein

Dans le même temps, les ambitions de la Hongrie restaient limitées par sa position au sein du système international. 

Contrairement aux grandes puissances, elle n’avait pas la capacité de redessiner unilatéralement les frontières. Les limites de ce modèle sont devenues de plus en plus évidentes. La perte de pouvoir d’Orbán et son remplacement par Péter Magyar reflétaient, en partie, l’épuisement d’une stratégie patrimoniale capable de mobiliser un ressentiment historique, mais incapable de le traduire en gains géopolitiques tangibles. La profonde intégration de la Hongrie dans les alliances occidentales et sa faiblesse structurelle au sein de l’ordre mondial ont rendu son irrédentisme largement symbolique. L’expérience de la Hongrie met en évidence une variation notable au sein d’un schéma plus large : lorsque les régimes patrimoniaux n’ont pas la capacité de redessiner les frontières, les revendications historiques « floues » persistent en tant qu’instruments de légitimation interne plutôt que moteurs de révision territoriale.

«  Le régime patrimonial de Benjamin Netanyahou a fondé sa politique frontalière sur des notions de territoires sacrés et mythiques considérés comme faisant partie du patrimoine national  ».

Le cas israélien 

Si la Hongrie a peu de moyens de modifier ses frontières, on ne peut pas en dire autant d’Israël. 

Le régime patrimonial de Benjamin Netanyahou a également fondé sa politique frontalière sur des notions de territoires sacrés et mythiques considérés comme faisant partie du patrimoine national. 

La place de ces territoires dans l’imaginaire historique israélien varie selon les courants politiques, mais pour une grande partie de la droite israélienne, ils comprennent Jérusalem-Est, le plateau du Golan (pour des raisons stratégiques) et la Cisjordanie, désignés dans le jargon religieux israélien – et désormais pas seulement religieux – sous le nom de « Judée et Samarie ». En ce sens, les frontières d’Israël sont non seulement floues, mais aussi, d’une certaine manière, indéterminées. Les élites israéliennes ont souvent une vision « historique » plutôt que juridique des territoires adjacents, tandis que bon nombre des voisins d’Israël n’ont jamais pleinement reconnu sa souveraineté juridique et rationnelle.

La conception « historique » des frontières d’Israël est bien antérieure à l’État et se reflète dans la distinction entre la « Terre » d’Israël et l’« État » moderne d’Israël. 

Les textes bibliques décrivent des promesses territoriales d’une portée variable, allant de la configuration actuelle d’Israël à des étendues bien plus vastes, les traditions rabbiniques ultérieures reportant souvent leur réalisation à l’époque messianique. Les premiers dirigeants sionistes ont également avancé des visions territoriales concurrentes, allant du « Grand Israël » du sionisme révisionniste associé à Zeev Jabotinsky et Menachem Begin aux frontières plus limitées acceptées par David Ben-Gurion. Même Ben-Gurion a insisté sur le fait que la partition n’excluait pas une expansion future, écrivant en 1937 que « les limites des aspirations sionistes relèvent du peuple juif », et soulignant plus tard qu’un État sur une partie du territoire n’était « pas la fin mais le commencement ». Pourtant, Ben-Gurion a finalement donné la priorité à l’établissement de l’État plutôt qu’à l’extension maximale du territoire, laissant ouverte la possibilité que les frontières d’Israël puissent être fixées par accord. La formule ultérieure « la terre contre la paix » reflétait cette priorité. Même ce compromis ostensiblement laïc conservait toutefois une conception sous-jacente de l’État et de son territoire imprégnés d’une forme de sacralité collective, plutôt que comme un espace purement instrumental ou négociable.

Dans le même temps, le discours israélien s’est longtemps caractérisé par une réflexion stratégique pragmatique — appels à la « profondeur stratégique », refus des « frontières d’Auschwitz » et utilisation du territoire comme monnaie d’échange —, autant d’éléments largement compatibles avec une conception juridique et rationnelle des frontières. Au fil du temps, cependant, alors que Benjamin Netanyahu adoptait une stratégie patrimoniale – affaiblissant la fonction publique, le pouvoir judiciaire et l’indépendance des université tout en s’appuyant sur des partis religieux nationalistes –, l’opinion dominante parmi les élites au pouvoir a évolué vers une identification de l’État d’Israël avec la Terre d’Israël.

Parallèlement à cette transformation institutionnelle, le discours public sur les frontières s’est détourné d’une approche essentiellement stratégique axée sur la sécurité nationale pour s’orienter vers la reconquête de terres sacrées, ou du moins vers un effacement de la distinction entre les deux. Certains territoires ont été cédés (le Sinaï), d’autres annexés (le plateau du Golan et Jérusalem-Est), d’autres encore du moins partiellement et brutalement évacués mais toujours contrôlés (Gaza), tandis que la Cisjordanie reste dans un état d’annexion de facto. Les forces israéliennes ont également occupé ou mené des opérations dans certaines parties du sud du Liban et mené des opérations militaires soutenues sur le territoire syrien, soulignant encore davantage le caractère fluide et contingent de ses frontières effectives. Juridiquement distincts mais fonctionnellement intégrés, ces arrangements ont donné naissance à une réalité d’État unique sans frontières délimitées.

À l’instar des États-Unis et de la Russie, et contrairement à la Hongrie, Israël a les moyens de redessiner les frontières actuelles. Il est en revanche moins limité par ses capacités militaires que par les réalités démographiques. Car si le Likoud de Netanyahou et ses partenaires de coalition considèrent peut-être les territoires occupés comme leur patrimoine, la population juive ne constitue pas une majorité dans aucune des zones situées au-delà de la « ligne verte » d’avant 1967. Les dilemmes liés à ce contrôle territorial ambigu sont apparus au grand jour après le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas a lancé son attaque terroriste à travers ce qui est en réalité l’une des frontières floues les plus violemment contestées de la planète.

Un monde de frontières floues

Nous avons examiné le lien entre les régimes patrimoniaux et la promotion de « frontières floues » dans divers pays et contextes géographiques. Que ce soit aux États-Unis de Trump, en Russie de Poutine, en Hongrie d’Orbán ou en Israël de Netanyahou, la dynamique s’est avérée remarquablement similaire : les efforts visant à mettre en place des régimes patrimoniaux nationaux ont donné lieu à des revendications de plus en plus agressives sur des territoires reconnus par la communauté internationale comme appartenant de droit à des États voisins. La rhétorique de Trump concernant l’Iran, le Groenland, le Panama et le Canada s’inscrit donc parfaitement dans les schémas qui se dessinent au cours de la vague patrimoniale mondiale contemporaine — et il nous incombe, en tant qu’analystes, de la prendre très au sérieux.

À quoi ressemblerait ce nouveau monde – un monde de Trump ? 

À l’instar des États-Unis et de la Russie, et contrairement à la Hongrie, Israël a les moyens de redessiner les frontières actuelles

Stephen E. Hanson, Jeffrey S. Kopstein

D’une part, les dirigeants patrimoniaux reconnaissent pour la plupart comme légitimes leurs tendances respectives à revendiquer des territoires au-delà de leurs frontières. L’acceptation discrète par Trump d’une grande partie de la vision de Poutine selon laquelle l’Ukraine (ou du moins une grande partie de l’Ukraine) ferait partie du « monde russe », ainsi que sa volonté de permettre à Israël d’annexer les territoires conquis lors de la guerre des Six Jours (soulignée par le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem), sont tout à fait cohérentes avec sa propre conception du fonctionnement des relations entre États. Il s’agit moins du monde de Thucydide dépeint dans le Dialogue de Mélos, si cher aux réalistes universitaires — « les forts font ce qu’ils peuvent, et les faibles subissent ce qu’ils doivent » — que du monde des « cinq familles » dans Le Parrain de Mario Puzzo, où les parrains négocient entre eux pour se partager les territoires et les ressources économiques des États plus faibles. Le Concert européen a donné lieu à un réseau de traités qui ont régulé les conflits et délimité les frontières au sein du continent pendant un siècle. Le monde aux frontières floues serait régi par des accords transactionnels entre hommes forts. La déclaration remarquable de Trump selon laquelle il pourrait envisager un accord de péage conjoint avec l’Iran sur le détroit d’Ormuz illustre les deux aspects de l’ordre mondial patrimonial : une volonté de tirer profit de toutes les relations internationales et une disposition à faire fi du droit international pour faire valoir de nouvelles revendications territoriales (et maritimes).

Malheureusement, les chefs mafieux ne se contentent pas de conclure des accords informels ; ils se battent aussi. Comme l’explique « Fat » Clemenza à Michael Corleone à la veille d’une bataille majeure entre familles rivales : « Ce genre de choses doit arriver tous les cinq ans environ, voire tous les dix ans. Ça aide à faire disparaître les rancœurs. » 

Un monde composé de pays aux frontières floues, dominés par des élites patrimoniales rivales qui traitent leurs États comme des possessions personnelles et le territoire des autres États comme un patrimoine potentiel, sera donc très différent de celui que les États-Unis et leurs alliés ont contribué à façonner et à défendre depuis 1945, dans lequel les frontières territoriales étaient pour l’essentiel délimitées par des accords juridiques et des traités. De tels États et « l’ordre » qu’ils produisent généreront inévitablement de multiples conflits frontaliers, dont certains dégénéreront en guerre totale. Ce ne sera pas un retour à l’ordre post-napoléonien des relations interétatiques en Europe du XIXe siècle (qui, rappelons-le, fut aussi une période de conquêtes impérialistes sanglantes menées par les puissances européennes elles-mêmes), mais à la période instable de souveraineté contestée qui l’a précédée — cette fois avec des technologies de guerre bien plus meurtrières.

Un monde où le patrimonialisme règne en maître entraînera inévitablement la mise à l’écart des anciennes alliances entre anciens alliés libéraux et l’adoption de nouveaux partenariats avec des hommes forts partageant les mêmes idées. Les États libéraux restants formeront certes de nouvelles alliances, mais celles-ci bénéficieront d’une puissance militaire et économique combinée nettement moindre pour les soutenir. Dans un tel monde, on peut s’attendre à une recrudescence spectaculaire des conflits frontaliers sur tous les continents. La guerre américano-israélienne contre l’Iran, centrée sur la question de savoir qui contrôle réellement le passage étroit permettant l’exportation prévisible d’énergie et de matières premières vitales depuis le golfe Persique, n’est qu’un avant-goût de ce qui pourrait devenir une caractéristique hélas omniprésente du nouveau désordre mondial émergent. Certaines de ces disputes territoriales pourront peut-être être réglées à la table des négociations, c’est vrai — mais rares, voire aucune, ne seront résolues de la manière juridique, rationnelle et à l’amiable dont les Danois et les Canadiens ont réglé le différend concernant l’île Hans.