La doctrine AI+ : le plan de Xi Jinping pour ruiner la Silicon Valley
Traduction commentée du discours du président chinois à la Conférence mondiale sur l'IA de Shanghai.
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- Le Grand Continent
Aujourd’hui 17 juillet à Shanghai, Xi Jinping a prononcé son premier discours à la Conférence mondiale sur l’IA, plaidant pour « un système de gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle juste et équitable » et promettant — selon une expression popularisée par DeepSeek, de « rendre la cristallisation de la sagesse de l’humanité à l’humanité tout entière ».
Face au discours post-humain, post-démocratique et impérial de la nouvelle Silicon Valley, le Parti communiste chinois oppose une vision de l’intelligence artificielle comme bien public mondial. Cette position est difficile à prendre au sérieux quand on connaît le fonctionnement du régime chinois qui a fait — selon le travail important du sinologue Jean-Philippe Béja — de la surveillance de masse digitale la prolongation du Laogai et qui, comme l’a montré Giuliano da Empoli, travaille lui aussi à un monde post-humain convergent en tout point avec la Silicon Valley.
Il s’agit pourtant de lire ce texte parce qu’il affirme une stratégie discursive et en creux présente une stratégie matérielle.
La stratégie discursive tient au contraste. Pendant que Xi déroulait à Shanghai un discours scripté au millimètre proposant une symphonie multilatérale avec des citations classiques, la référence aux Nations Unies et aux pays en voie de développement, Donald Trump prononçait presque en parallèle une allocution au ton impérial et décousu, ciblant la Chine et plaidant pour une refonte du « catastrophique » régime électoral américain. Sans jamais nommer Washington, Xi se pose encore une fois en défenseur de l’ordre, de la stabilité et du partage face à un hégémon erratique, en érigeant sa coalition en alternative à la « Pax Silica », l’initiative américaine visant à verrouiller les chaînes d’approvisionnement de l’IA et des minéraux critiques.
La stratégie matérielle se lit en creux dans le calendrier et les annonces. Le discours coïncide avec le lancement par Moonshot AI de Kimi K3, présenté comme le plus grand modèle ouvert au monde, et dont les performances dépassent celles des systèmes d’Anthropic et d’OpenAI, un mois après que Washington a brutalement retiré l’accès aux modèles de frontière d’Anthropic aux usagers étrangers.
L’éloge appuyé de l’open source par Xi n’a rien d’un geste philanthropique. C’est une logique de dumping inversée, d’autant plus efficace que si on peut bloquer des véhicules électriques à la douane, on ne peut pas empêcher la diffusion d’un fichier copiable à l’infini, répliqué sur des milliers de serveurs dès sa publication. Le schéma d’Uber est connu : vendre à perte grâce au capital-risque, éliminer une concurrence incapable de tenir des années de pertes, puis, la dépendance installée, remonter les prix au-dessus du marché. La Chine transpose ce mécanisme à l’échelle géopolitique en publiant gratuitement les « poids » de ses modèles — ces milliards de paramètres issus de l’entraînement qui constituent le cœur même d’une IA : qui les détient peut faire tourner le modèle sur ses propres machines, le modifier, l’intégrer, sans autorisation ni redevance. Là où ChatGPT ou Claude ne sont accessibles qu’à distance, via une interface payante dont l’accès peut être coupé à tout moment, des modèles chinois rivalisant avec les meilleurs systèmes américains — DeepSeek hier, Kimi K3 aujourd’hui — s’offrent ainsi en téléchargement libre au monde entier, et d’abord au pays du Sud. Le pari chinois est donc un pari d’endurance qui menace le coeur même du modèle financier américain : chaque modèle ouvert tire vers zéro le prix que peuvent facturer les laboratoires américains, qui doivent rémunérer des dizaines de milliards de capitaux privés, quand les acteurs chinois, adossés au capital patient de l’État, peuvent assumer des pertes sans subir de conséquences notables du moins sur le court terme. Le jour où l’innovation adverse serait à bout de souffle, rien n’obligerait Pékin à publier la génération suivante.
C’est donc entre stratégie matérielle et dimension discursive qu’il faut comprendre l’architecture institutionnelle présentée par Xi Jinping : l’Organisation mondiale de coopération sur l’IA (WAICO), qui comptait 29 États membres la veille du discours, les 5 000 formations promises aux pays en développement, ainsi que les centres de coopération destinés à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à l’ASEAN, aux BRICS, à la Ligue arabe, à l’Union africaine et à la CELAC, soit précisément les blocs où l’influence chinoise est déjà la plus dense. Alors que se préparent les négociations bilatérales sino-américaines sur l’intelligence artificielle de l’ère Trump, le message de Xi Jinping, résumé par l’analyste George Chen, est clair : « La Chine ne suivra personne, ni en matière de technologie ni en matière de normes. Au contraire, la Chine veut montrer la voie au reste du monde et ne laissera personne lui dicter sa conduite ».
Construire ensemble un système de gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle juste et équitable
Discours liminaire à la cérémonie d’ouverture de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle 2026 et de la Réunion de haut niveau sur la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle
Chers collègues, chers invités,
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Il y a soixante-dix ans, un groupe de jeunes chercheurs formulait pour la première fois le concept d’intelligence artificielle lors de la conférence de Dartmouth, dans le New Hampshire, aux États-Unis. Pendant soixante-dix ans, les scientifiques et les développeurs de l’intelligence artificielle du monde entier n’ont cessé d’explorer l’inconnu, d’avancer à travers les détours et de percer à force de persévérance. Soixante-dix ans plus tard, face à une nouvelle vague d’essor vigoureux de l’intelligence artificielle, nous voici réunis sur les rives du fleuve Huangpu pour réfléchir ensemble aux moyens d’orienter l’intelligence artificielle mondiale vers le progrès et vers le bien, au service de l’humanité — et cela revêt une signification majeure.
« Vers le progrès et vers le bien », littéralement « vers le haut, vers le bien », formule fétiche du discours officiel chinois sur la technologie, qui combine l’idée d’élévation et d’orientation morale, sans équivalent figé en français. Elle revient comme un refrain tout au long du discours.
Au nom du gouvernement et du peuple chinois, je vous souhaite à toutes et à tous une chaleureuse bienvenue.
Si l’on se retourne sur l’histoire, l’invention de la machine à vapeur a ouvert la civilisation industrielle, la généralisation de l’électricité a illuminé la société moderne, et la naissance d’Internet a relié le monde entier. Chaque révolution scientifique et technique a profondément reconfiguré les modes de production et de vie de l’humanité, et propulsé le développement économique et social vers des bonds considérables.
Aujourd’hui, les transformations du monde, inédites depuis un siècle, s’accélèrent ; la nouvelle révolution scientifique, technologique et industrielle multiplie ses percées ; l’innovation mondiale en intelligence artificielle est entrée dans une période d’effervescence sans précédent. Les technologies intelligentes — connexion intelligente de toutes choses, coopération entre l’homme et la machine, fusion des frontières sectorielles, création et partage en commun — libèrent, en se conjuguant, une énergie immense : elles recèlent d’immenses opportunités, mais posent aussi des défis de gouvernance. L’humanité ne peut plus se dérober aux questions de notre temps : quand les machines se mettent à penser, comment l’homme doit-il cohabiter avec elles ? Quand les algorithmes participent aux décisions, comment garantir la sécurité ? Quand la technique défie l’éthique, comment la gouvernance peut-elle suivre ? Quand le fossé ne cesse de se creuser, comment réaliser l’accès de tous aux bienfaits ? Ces questions exigent de la communauté internationale une réflexion approfondie et une réponse commune.
La Chine estime que tous les pays doivent, guidés par le principe de l’humain d’abord et par l’exigence du progrès et du bien, faire de l’intelligence artificielle une source motrice essentielle de la prospérité commune et de la sécurité commune, et construire ensemble un système de gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle juste et équitable. À cet égard, je voudrais formuler quatre propositions.
Premièrement, tenir le cap de l’ouverture mutuellement bénéfique pour stimuler un développement innovant. L’intelligence artificielle est le nouveau moteur de la croissance économique mondiale et l’accélérateur de la conversion des anciens moteurs de croissance en nouveaux ; elle est en train de passer du « monde numérique » au « monde physique ». Il faut saisir cette opportunité historique rare, encourager l’open source et l’ouverture, la coopération et le partage, promouvoir sur tous les plans l’innovation scientifique et technologique, le développement industriel et les applications concrètes de l’intelligence artificielle, faire progresser de façon coordonnée la transformation et la montée en gamme des industries traditionnelles, la croissance des industries émergentes et l’anticipation des industries du futur, afin que l’intelligence artificielle donne des ailes à tous les secteurs et à tous les métiers.
Deuxièmement, aiguiser la conscience des risques pour garantir la sécurité et la maîtrise. L’intelligence artificielle doit devenir un outil digne de la confiance de l’humanité. Il faut accorder la plus haute attention aux risques de toute nature, intrinsèques ou dérivés, qu’elle engendre ; promouvoir la mise en place de systèmes de lois et de règlements, de surveillance technique, d’alerte précoce et de réponse d’urgence ; consolider le socle de sécurité, prévenir les abus et les usages malveillants, et faire en sorte que l’intelligence artificielle demeure en permanence sous le contrôle de l’homme. Dans le même temps, il convient de nous opposer ensemble aux pratiques consistant à étendre indûment, dans le domaine de l’intelligence artificielle, la notion de sécurité nationale et à placer sa propre sécurité au-dessus de celle des autres.
Ce passage sur la « généralisation abusive de la notion de sécurité nationale » est la pique la plus directe du discours envers Washington, sans que les États-Unis soient nommés, selon un procédé rhétorique constant du discours officiel chinois.
Troisièmement, encourager l’inclusion et l’ouverture d’esprit pour favoriser l’enrichissement mutuel des civilisations. Le développement et l’application de l’intelligence artificielle ne doivent ni éroder ni endommager la diversité des civilisations du monde et la singularité culturelle de chaque pays. Il faut façonner les valeurs de l’intelligence artificielle à partir des valeurs communes de toute l’humanité, faire bon usage de ces technologies pour accroître la compréhension et la tolérance entre les civilisations, promouvoir leurs échanges et leur inspiration réciproque, et cultiver avec soin un jardin aux cent fleurs des civilisations où « chacun magnifie sa propre beauté, et où toutes les beautés s’épanouissent de concert ».
Citation célèbre du sociologue Fei Xiaotong (1990) sur la coexistence des cultures : « que chacun trouve belle sa propre beauté, et que les beautés soient belles ensemble ». La formule complète de Fei se termine par « et le monde sera en grande harmonie », sous-entendu que tout auditeur chinois cultivé reconnaît.
Quatrièmement, prôner la solidarité dans l’effort pour perfectionner la gouvernance mondiale. L’intelligence artificielle est le fruit de l’intelligence commune de toute l’humanité et son précieux patrimoine. Il faut pratiquer un multilatéralisme véritable, faire pleinement jouer le rôle important des Nations unies, renforcer l’articulation et la coordination des stratégies de développement, des règles de gouvernance et des normes techniques de l’intelligence artificielle, et parvenir au plus tôt à un cadre de gouvernance mondiale recueillant un large consensus, afin que cette technologie de pointe serve mieux la société humaine. Il faut mener une large coopération internationale, aider les pays du Sud global à renforcer leurs capacités, combler le fossé numérique et intelligent, promouvoir le développement durable, et éviter que ne se créent, dans le domaine de l’intelligence artificielle, de nouvelles injustices historiques.
Mesdames, Messieurs, chers amis !
Cette année marque le coup d’envoi du 15e plan quinquennal de la Chine. Ce plan dessine le schéma directeur du développement économique et social chinois pour les cinq années à venir, et offre du même coup à la communauté internationale une liste d’opportunités. Ces dernières années, la Chine a embrassé résolument le développement de l’intelligence artificielle : attachée à la conjugaison d’un marché efficace et d’un État agissant, elle a renforcé l’innovation scientifique et technologique en la matière, fait avancer avec détermination l’action « IA+ », et cultivé un écosystème sain où tous les acteurs prospèrent en symbiose ; le cœur industriel de l’économie intelligente dépasse désormais mille milliards de yuans.
« Marché efficace et État agissant », littéralement « gouvernement qui agit » est la doctrine économique officielle du couple marché/État depuis le 14e plan quinquennal. Quant à « IA+ », c’est un décalque du slogan « Internet+ » lancé en 2015 : intégrer l’IA à tous les secteurs existants.
Les terminaux intelligents de toutes sortes entrent dans des millions de foyers et bénéficient concrètement à la vie du peuple : l’« intelligence fabriquée en Chine » est devenue une nouvelle carte de visite éclatante de la modernisation à la chinoise.
Jeu de mots intraduisible : « fabrication intelligente chinoise » (中国智造, Zhōngguó zhìzào) est parfaitement homophone de « Made in China » (中国制造, Zhōngguó zhìzào), seul le caractère central change à l’écrit. D’où la périphrase « l’intelligence fabriquée en Chine ».
Dans le même temps, la Chine reste attachée à donner un poids égal au développement et à la sécurité : saisissant les tendances et les lois du développement de l’intelligence artificielle, elle perfectionne sans relâche les lois et règlements, les dispositifs politiques et institutionnels, les normes d’application et les principes éthiques afférents, afin que l’intelligence artificielle soit sûre, fiable et maîtrisable — pour que ce coursier aux mille lis qu’est l’intelligence artificielle galope à la fois vite et d’un pas sûr.
« Le cheval aux mille lis », est le coursier légendaire capable de parcourir mille lis (environ 500 km) en un jour, symbole classique du talent d’exception dans la tradition lettrée chinoise. L’image du cheval qui doit « courir vite et d’un pas stable » condense en une formule la doctrine « développement et sécurité à poids égal » énoncée juste avant.
En tant que grand pays responsable, la Chine s’attache constamment, dans le domaine de l’intelligence artificielle, à être un fournisseur de biens publics internationaux. Depuis que j’ai formulé l’Initiative pour la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, la Chine a successivement œuvré à l’adoption par consensus, à l’Assemblée générale des Nations unies, de la résolution sur la coopération internationale en matière de renforcement des capacités en intelligence artificielle ; publié le Plan pour l’accès universel au renforcement des capacités en intelligence artificielle et l’Initiative de coopération internationale « IA+ » ; et proposé la création de l’Organisation mondiale de coopération sur l’intelligence artificielle — apportant sans discontinuer des solutions chinoises.
Les Chinois disent souvent : une corde seule ne fait pas de musique, un arbre seul ne fait pas une forêt. Le développement de l’intelligence artificielle ne doit pas être le solo d’un seul pays, mais la symphonie de la coopération mondiale.
Proverbe traditionnel : « une corde seule ne produit pas de mélodie, un arbre isolé ne fait pas une forêt ». Il prépare l’opposition solo/symphonie qui suit immédiatement, image que la diplomatie chinoise avait déjà employée à propos de l’initiative la Ceinture et la Route (la formule consacrée de Xi était « pas un solo de la Chine, mais un chœur des pays riverains ».).
Grâce aux efforts conjoints de toutes les parties, l’Organisation mondiale de coopération sur l’intelligence artificielle a vu le jour à Shanghai : la vision conçue il y a un an s’est muée en résultat concret. C’est là une initiative majeure par laquelle la Chine répond à l’appel du Sud global et rassemble la communauté internationale pour promouvoir activement le développement et la gouvernance de l’intelligence artificielle ; elle constituera un jalon important dans l’histoire de l’intelligence artificielle.
Afin de soutenir davantage le développement mondial de l’intelligence artificielle et de faire progresser le renforcement des capacités à l’échelle mondiale, j’annonce que, dans les cinq années à venir, la Chine offrira aux pays en développement 5 000 places de formation et de perfectionnement spécialisées en intelligence artificielle ; qu’elle construira, à destination de l’ASEAN, de la Ligue arabe, de l’Union africaine, de la CELAC, de l’Organisation de coopération de Shanghai et des BRICS, des centres internationaux de coopération sur les applications de l’intelligence artificielle ; et qu’elle œuvrera au déploiement dans trente pays de « Mazu », son dispositif d’alerte météorologique intelligente — pour veiller sur les lumières de dix mille foyers et protéger la quiétude des quatre mers.
Dans cette envolée poétique, le choix des mots n’est pas gratuit : le système d’alerte s’appelle Mazu (Māzǔ), du nom de la déesse de la mer, protectrice des marins et des pêcheurs, vénérée sur les côtes chinoises et dans toute l’Asie du Sud-Est. Le verbe employé par Xi, hùyòu — « protéger », mais avec une nuance de protection divine, celle qu’accorde une puissance tutélaire —, et l’image des « quatre mers apaisées » filent donc la métaphore : la Chine se donne le rôle de la divinité veillant sur les foyers et les flots du monde.
Mesdames, Messieurs, chers amis !
« L’homme éclairé évolue avec son temps ; le sage règle ses méthodes sur les circonstances. »
Citation classique tirée du Yantielun (« Discours sur le sel et le fer »), recueil de débats de cour de la dynastie Han, Ier siècle avant notre ère. Sceller une conclusion par une sentence antique légitimant l’adaptation pragmatique est un marqueur stylistique typique des discours de Xi Jinping.
Plus le développement des technologies d’intelligence artificielle avance à pas de géant, plus il faut ancrer avec justesse le cap du progrès et du bien au service de l’humanité, plus il faut calibrer avec précision la mesure de la régulation et de la gouvernance, plus il faut perfectionner sans tarder les dispositifs de prévention contre toute perte de contrôle. Il faut, en toutes circonstances, guider le développement de l’intelligence artificielle par la sagesse humaine et le consensus international, pour qu’elle devienne véritablement une puissante énergie positive au service du bien-être de toute l’humanité et du progrès de la civilisation humaine.
La Chine est disposée, avec une posture plus ouverte, des actions plus concrètes et un regard porté plus loin, à saisir et à relever, aux côtés de toutes les parties, les opportunités et les défis du développement de l’intelligence artificielle, pour créer ensemble un avenir meilleur pour la société humaine !
Je vous remercie.