Le 19 juillet, Jens Spahn, le chef du groupe parlementaire, a annoncé sa démission après avoir eu recours à une gestation pour autrui à l’étranger avec son compagnon.
Cette décision a provoqué un remaniement ministériel chaotique qui divise la CDU.
- Spahn représentait l’aile libérale-conservatrice du parti, qui n’a pas hésité par le passé à afficher sa proximité avec différentes personnalités de la droite américaine MAGA, comme Richard Grenell, ambassadeur des États-Unis à Berlin pendant le premier mandat du président républicain et désormais chroniqueur à Fox News 1.
- Par l’intermédiaire de son conjoint, le journaliste Daniel Funke, Spahn entretenait des liens très cordiaux avec le groupe Springer, qui domine la presse conservatrice en Allemagne avec ses journaux Bild et Die Welt.
- Élu au Bundestag sans discontinuer depuis 2002, à l’âge de 22 ans, Jens Spahn a connu un parcours complexe, passant de l’opposition interne à Angela Merkel à celle de Friedrich Merz, avant de devenir cheville ouvrière de plusieurs gouvernements.
- En 2017, il se fait remarquer en étant l’un des premiers députés de la CDU à s’opposer à la ligne d’Angela Merkel et à demander son retrait. En 2018, la chancelière le fait entrer au gouvernement, où le jeune homme ambitieux est soumis à la discipline gouvernementale. Mais à l’automne de la même année, la chancelière annonce qu’elle ne sera plus candidate en 2021.
- Spahn dévoile alors ses ambitions de diriger la CDU. Lors de l’élection à la présidence du parti en décembre 2018, il recueille 15 % des suffrages, et ne se qualifie pas pour le second tour, remporté par Annegret Kramp-Karrenbauer avec 51 % des voix contre 48 % pour Friedrich Merz.
- Suite à la démission de Kramp-Karrenbauer, il renonce à se présenter et soutient Armin Laschet, bien que ce dernier ait un profil plus « centriste » que Friedrich Merz.
En tant que ministre de la Santé, Jens Spahn a dû faire face à la pandémie de Covid-19. Il est également impliqué dans « l’affaire des masques », dans laquelle il est accusé de favoritisme dans l’attribution de marchés publics.
- Une partie des masques a été achetée à une entreprise dont le mari de Spahn est salarié, tandis qu’une entreprise de logistique de sa circonscription parlementaire a été privilégiée pour une autre tranche du contrat, en dépit des procédures habituelles.
- Malgré cette affaire, Spahn succède à Friedrich Merz en 2025 à la tête du groupe parlementaire CDU/CSU. Ce poste est l’un des plus importants du système politique allemand et confère à son titulaire une autorité équivalente à celle d’un ministre. Les chefs de groupe parlementaire siègent avec le chancelier et les chefs de parti au sein du « comité de coalition » (Koalitionsausschuss), où sont fixées les grandes orientations et décisions du gouvernement.
En mai dernier, il avait été confirmé à la tête du groupe parlementaire avec une large majorité, renforçant ainsi son statut d’homme clef du système Merz. Il était même envisagé comme un possible remplaçant du chancelier, dont l’impopularité est record 2.
- L’Union doit faire face à trois élections régionales très difficiles à l’automne, en Saxe-Anhalt, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et à Berlin. Un homme politique qui contourne les interdictions qu’il a lui-même contribué à mettre en place ne peut que nuire aux chrétiens-démocrates.
- Au sein même du parti, les demandes de démission les plus fortes sont venues de la Frauen Union, l’organisation des femmes chrétiennes-démocrates, qui dénoncent une forme d’hypocrisie et de double standard de la part de Spahn. La CDU se fonde en effet sur la doctrine chrétienne et s’oppose à la GPA, qu’elle soit marchande ou altruiste.
- Dans sa lettre de démission, Jens Spahn reconnaît que la réalisation de son bonheur familial n’était pas compatible avec ses fonctions politiques, sans pour autant remettre en cause l’acte lui-même, qui constitue un contournement de la loi et de la ligne politique défendue par le groupe parlementaire qu’il dirigeait 3.
Un carrousel improvisé en plein été
Plusieurs candidats ont initialement été envisagés pour prendre la suite du chef du groupe parlementaire, avant que Thorsten Frei, chef de la chancellerie avec rang de ministre, ne soit désigné.
- Frei, âgé de 52 ans, a occupé le poste de « Parlamentarischer Geschäftsführer », c’est-à-dire de chef de file adjoint (ou « whip » dans le système de Westminster), aux côtés du chef du groupe parlementaire Friedrich Merz, de 2021 à 2025.
- Accompagnant ce dernier à la chancellerie, Thorsten Frei a été critiqué pour sa gestion courante et sa coordination de l’exécutif, des critiques relayées par la presse. Il retrouve ici un poste législatif dans lequel il se sentira peut-être plus à l’aise et qui ne représente pas un danger pour Friedrich Merz, contrairement à son prédécesseur.
- Nina Warken, 47 ans, qui était jusqu’ici ministre de la Santé, prend la place de Thorsten Frei à la tête de la chancellerie fédérale. Cette juriste de formation s’est distinguée par sa gestion sobre, discrète et sans polémiques d’une réforme difficile du système de santé au printemps de cette année.
- Le secrétaire général actuel de la CDU/CSU, Carsten Linnemann (48 ans), un proche de Friedrich Merz, lui succède au ministère de la Santé. Sa nomination, alors qu’il avait refusé ce poste lors de la formation du gouvernement en avril 2025, ressemble à une exfiltration. Le secrétaire général est en effet chargé d’organiser les campagnes électorales du parti. Or, les élections régionales de l’automne s’annoncent difficiles pour la CDU/CSU. C’est dans ce contexte extrêmement délicat que Franziska Hoppermann, 44 ans, députée au Bundestag et actuelle trésorière de l’Union chrétienne démocrate, devrait prendre sa suite.
Friedrich Merz semble avoir choisi d’utiliser le départ forcé de Jens Spahn pour créer une nouvelle dynamique gouvernementale et a également décidé de remplacer le ministre des Transports, Patrick Schnieder.
- Le député rhénan de 58 ans a d’abord lui-même annoncé son départ à ses collaborateurs par SMS, le 23 juillet au soir.
- Mais son successeur potentiel, le député Fritz Güntzler, âgé de 60 ans, a refusé dans la nuit du 23 au 24 juillet le portefeuille des Transports que le chancelier lui proposait. L’attitude de Friedrich Merz, qui a donc congédié un ministre sans avoir de remplaçant confirmé, a déclenché des réactions de mécontentement parmi les députés concernant le traitement infligé à Schnieder.
- Au-delà, la perplexité quant aux choix de gestion humaine du chef du gouvernement domine la presse allemande.
- Ainsi, selon la presse, le chancelier serait insatisfait du travail de Patrick Schnieder, dont le ministère a la lourde responsabilité de remettre sur pied l’infrastructure routière et ferroviaire du pays, affaiblie par deux décennies de sous-investissement, grâce à un fonds spécial.
- Ce renvoi sec et sans successeur a irrité l’ancien ministre de l’économie Peter Altmaier, mais aussi le ministre-président de Rhénanie-Palatinat, Gordon Schnieder, vainqueur des élections régionales de mars, et frère du ministre démissionnaire.
Sources
- Konstantin von Hammerstein, « U.S. Ambassador Richard Grenell Is Isolated in Berlin », Der Spiegel, 11 janvier 2019.
- « Wie sich Jens Spahn an der Fraktionsspitze behauptet », tagesschau, 5 mai 2026.
- « Jens Spahn : Das Schreiben zu seinem Rücktritt an die CDU/CSU-Fraktion im Wortlaut », Der Spiegel, 19 juillet 2026.