Le gouvernement cubain est aujourd’hui pris en étau entre deux forces distinctes : sa propre population d’une part, qui réclame de plus en plus un changement de régime ; les États-Unis de l’autre, qui font planer la menace d’une intervention militaire. Il y a pourtant une nouveauté : une partie de la jeunesse serait favorable un coup de l’extérieur, à l’image de ce qui s’est produit au Venezuela. Quel regard portez-vous sur cette nouvelle réalité ?
Je m’informe de la situation en lisant chaque matin les actualités. J’observe ce qui se passe, j’attends de voir comment la situation va évoluer et j’espère qu’aucun événement violent ne surviendra. Je redoute par-dessus tout l’affrontement militaire, qui serait terrible. J’espère que la raison l’emportera sur tous les facteurs susceptibles d’influencer la vie cubaine d’aujourd’hui et de demain, que j’espère meilleure.
Vous écrivez, dans Aller à La Havane (Métailié, 2026), qu’« une ville est à la fois plusieurs villes dans le temps et dans l’espace, sans pour autant cesser d’être une seule ville ». On pense immédiatement aux vers de Baudelaire, dans « Le Cygne » : « la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel » 1. La Havane est-elle une seule ville ?
La Havane est comme un oignon où se superposent de multiples couches : historiques, architecturales (très dépendantes de l’histoire de Cuba et de son économie), sociales.
Quatre espaces distincts s’accumulent au sein de la ville : il y a la Havane coloniale qui, du XVIe au XVIIIe siècle, se caractérisait par ses fonctions militaire et maritime ; puis la Havane coloniale du XIXe siècle, époque où l’île s’enrichit considérablement ; il y a également la Havane républicaine, de 1902 à 1958, dont l’héritage est à la fois le plus visible dans l’espace et le plus moderne du point de vue architectural ; enfin, il y a la ville révolutionnaire, de 1959 à aujourd’hui, qui a beaucoup transformé l’espace sans véritablement construire, et qui représente la ruine et l’abandon en raison du manque de ressources.
Toutes ces villes m’habitent. Mais compte aussi pour moi la Havane de la nostalgie, celle de mon enfance et de mon adolescence, resplendissante et pleine d’attraits. Il y a la Havane du reportage journalistique, qui me rappelle les années 1980 et que je continue d’arpenter pour y trouver histoires et personnages. Il y a la Havane littéraire, celle à partir de laquelle j’ai commencé à écrire mes romans dans les années 1990.
Aujourd’hui, je vis et j’écris dans une Havane décadente, où les traces de cette ville d’antan ne transparaissent presque plus.
C’est précisément le sujet de votre livre, qui explore ce sentiment étrange de détachement vis-à-vis d’une ville rongée par la crise économique. Où prend-il sa source ?
Le déclin de la ville a commencé il y a plusieurs décennies. Quand il a fallu faire de cette ville républicaine une ville socialiste, les symboles, les paradigmes, les repères incontournables ont disparu sous l’effet d’une transformation à la fois physique et symbolique des lieux. Ces trente dernières années, cette détérioration s’est accélérée faute d’investissements. Seule la vieille ville de la Havane, celle de l’époque coloniale, a reçu des fonds, notamment en provenance de l’international, pour sa restauration.
Là où les effets de cette transformation sont plus complexes, c’est sur le plan spirituel.
Que voulez-vous dire ?
La façon de vivre et de se comporter des gens se dégrade elle aussi. Cela a des répercussions sur l’atmosphère de la Havane, sur la vie elle-même. Le concept d’urbanisme, c’est-à-dire l’amélioration des conditions de vie grâce à l’aménagement de sa ville, a progressivement perdu son sens. C’est très douloureux à vivre. Ni mon quartier ni la ville ne sont plus ce qu’ils étaient et cette vision ne s’explique pas seulement parce que j’avance en âge et que je verrais les choses d’une façon plus nostalgique ou plus conservatrice. Le changement est patent : la ville est aux prises avec sa propre déconstruction, et cela se perçoit dans les bâtiments et les infrastructures comme dans le comportement de ses habitants.
Pourtant, c’est une ville que vous ne pourriez pas quitter. De cette appartenance (pertenencia) découle même, à vous lire, une responsabilité citoyenne : celle d’enregistrer la mémoire de ces lieux, afin d’assurer leur permanence (permanencia). Pourriez-vous nous éclairer sur ces deux concepts ?
Ces deux mots présentent une étrange proximité phonétique en espagnol. Pourtant, leur sens diffère radicalement. L’appartenance s’éprouve de manière profonde, viscérale, presque inéluctable : c’est comme être sur une île — de toutes parts entouré d’eau.
La permanence, en revanche, est d’ordre physique. Un simple réaménagement du territoire peut l’altérer.
Dans mon cas, ces deux conditions se confondent et se combinent car mon appartenance à un certain univers culturel et spirituel dépend également d’un lieu, d’un paysage situé géographiquement. C’est là que j’entends demeurer. Je suis un écrivain cubain qui écrit et vit à Cuba. Mon appartenance, mon identité sont inexorablement cubaines, tandis que je reste obstinément dans le même espace où je suis né et où j’ai vécu toute ma vie. J’habite la même maison depuis toujours, ce qui fait de moi quelqu’un d’assez singulier, même si cette singularité ne signifie pas que je sois différent, et encore moins que je sois meilleur.
Vous définissez le romancier comme « un réservoir de souvenirs », quitte à « cannibaliser » l’existence des autres. Aller à La Havane est à la fois le recueil de vos souvenirs personnels et l’histoire d’une ville. Comment avez-vous travaillé sur cette double reconstruction, mémorielle et urbaine ?
Je me suis laissé prendre par un flux de souvenirs, dont j’ai très peu travaillé la chronologie car cela aurait impliqué une maturation à la fois intellectuelle et spirituelle. En puisant dans ce réservoir de souvenirs, j’ai préféré construire un discours qui soit certes logique, mais surtout nostalgique, mélancolique, non sans un certain pessimisme.
Mais en réalité, ce n’était pas difficile : c’était comme si toute cette mémoire affective était là, déjà mûre, et que la seule chose qu’il me restait à faire était de la cueillir, c’est-à-dire de l’écrire.
Dans la deuxième partie du livre, vous dressez le portrait de différentes personnalités de La Havane, comme le percussionniste Chano Pozo ou Alberto Yarini. Pourquoi ces personnages vous ont-ils tant marqué ?
Ces personnages et bien d’autres encore, car Cuba et La Havane sont une mine de personnages.
Dans mes romans, on trouve non seulement des personnages réels tirés de reportages que j’ai pu écrire à un moment donné, comme Chano Pozo ou Yarini, mais aussi d’autres tirés de la réalité, comme José María de Heredia ou Hemingway, qui a vécu plus de vingt ans à La Havane. Il y en a beaucoup d’autres qui sont des condensés ou des variations d’un ou plusieurs personnages, ou plutôt de personnes réelles que j’ai connues. C’est une manière d’éprouver ma connaissance de la ville, de ses types et de ses coutumes. C’est ce que m’a apporté le travail journalistique que j’ai effectué pendant six ans en arpentant la ville et le pays. Ce fut une source de connaissances extrêmement importante d’une histoire non officielle mais essentielle à la formation d’une identité.
Vous proposez également un panorama des représentations littéraires de La Havane, du poète Cirilo Villaverde à l’écrivain Reinaldo Arenas. Comment concevez-vous aujourd’hui ce dialogue entre écrivains de générations différentes ?
Personne ne sort de nulle part, nous avons tous une origine. En tant qu’écrivain, je m’inscris dans une tradition littéraire très puissante, source de paradigmes et de créations qui stimulent autant qu’elles vous posent des défis.
Comme le disait Hemingway, il faut se battre contre les morts et tenter de les vaincre. Je ne sais pas si j’obtiendrai cette victoire, mais j’essaie au moins de me battre tout en me nourrissant d’œuvres qui comptent. D’où mon admiration et mon respect pour cette tradition cubaine, ma reconnaissance explicite et implicite envers des œuvres et des auteurs comme Carpentier, Novás Calvo, Cabrera Infante et d’autres.
Un jeune Leonardo Padura pourrait-il émerger aujourd’hui dans le Cuba d’aujourd’hui ?
Il existe encore une fine marge de liberté sur l’île, mais je ne sais pas s’il y a la volonté ou les possibilités de la rendre féconde d’un point de vue littéraire. Je crois, en revanche, que chacun doit se battre pour son espace d’expression personnelle, de création et de pensée, et qu’il ne peut le faire qu’en analysant sa situation et en agissant en conséquence.
Un autre phénomène qui traverse le livre est la disparition progressive des salles de cinéma de La Havane. Quel rôle le septième art a-t-il joué dans votre imaginaire et dans votre écriture ?
Le cinéma occupe une place importante dans ma sensibilité, ma connaissance du monde et ma perception des récits. Dans mon enfance, j’allais très souvent au cinéma et je garde un souvenir précieux des films de samouraïs japonais, comme ceux de Kurosawa, et des comédies franco-italiennes.
En tant que spectateur, j’ai mûri à une époque où l’on voyait à Cuba le meilleur cinéma du monde et c’est ce qui m’a rendu cinéphile. J’ai même nourri l’ambition de travailler dans le cinéma, ce que j’ai concrétisé, des années plus tard, en écrivant des scénarios.
Grâce au cinéma, j’ai une mémoire très visuelle et mon œuvre littéraire l’est aussi, car je vois la réalité que je veux refléter dans mes textes comme si elle était projetée sur l’écran de mon esprit. Aujourd’hui, je ne vais presque plus au cinéma, que ce soit à Cuba ou ailleurs, mais je continue à voir beaucoup de films, même si, en ce moment, j’ai une prédilection pour les séries.
Dans vos romans, la réalité politique apparaît presque comme un phénomène météorologique qui s’abattrait sur l’île et contre lequel on ne pourrait ni lutter, ni prétendre impulser de changement, et dans lequel les personnages survivent tant bien que mal. La beauté est-elle dans ces actes de survie ?
Je ne sais pas s’il y a de la beauté, mais il y a assurément du pragmatisme.
Les gens s’adaptent aux conditions générées par leur environnement et ils le font soit parce qu’ils en partagent les principes, soit parce qu’ils sont victimes de leur propre apathie.
Exprimer son opposition politique suppose un espace de débat dont nous ne disposons pas. Ceux qui le font préfèrent, pour la plupart, le faire de loin, et non au sein de notre pays, avec les risques que cela comporte.
Quelles ont été les conséquences de votre décision de rester vivre dans votre pays ?
J’ai dû traverser de nombreuses situations critiques, y compris des pénuries, des coupures d’électricité et tout ce qui en découle ou pourrait en découler, mais cela m’a maintenu en contact direct, viscéral, avec la réalité cubaine, qui est la substance de ma littérature.
À vous entendre, on a l’impression que vous êtes toujours parvenu à éviter les choix cornéliens qui se posent généralement sous une dictature : la liberté ou la mort, l’engagement jusqu’au sacrifice ou la compromission, la clandestinité ou la propagande. Vous proposez plutôt une troisième voie. S’agit-il d’une position politique ou esthétique ?
Tout acte artistique comporte des lectures politiques, car nous vivons dans des sociétés politisées — et la société cubaine l’est bien plus que d’autres.
Je n’ai jamais voulu cependant que mon œuvre ait un caractère politique assimilable à de la propagande. La politique est l’une des grilles de lecture possibles de mes livres, mais leur discours narratif n’est pas d’abord politique. Si c’était le cas, ils seraient, non pas lus, mais utilisés — ce qui ne m’intéresse ni d’un point de vue politique, ni sur le plan esthétique.
Après l’affaire Padilla 2, de nombreux intellectuels ont rompu avec la Révolution. Ce fut le cas notamment de Vargas Llosa ou d’Octavio Paz, tandis que d’autres, comme Cortázar, ont adopté des positions plus ambiguës. L’un de vos personnages dans votre dernier roman, Morir en la arena, dit que « le communisme n’est ni une idéologie ni une philosophie, mais une religion qui exige la foi, des dogmes et des liturgies ». Comment vous situez-vous vous-même par rapport à cette foi ?
Je suis athée de naissance, même si ma mère m’a forcé à faire ma première communion. Je n’ai jamais professé non plus aucune forme de militantisme politique, d’aucune sorte, car j’ai fui toutes les disciplines, qu’elles soient idéologiques ou institutionnelles.
Toute ma vie, j’ai vécu dans une société socialiste sans que je ne puisse rien y changer. Je m’y suis conformé, comme n’importe quel autre citoyen.
Pour ce qui est de ma pensée, en revanche, c’est tout à fait différent.
Grâce à elle, j’ai non seulement exprimé mes doutes mais aussi formulé des contestations. J’ai recherché à tout prix la liberté de pensée et de création, à rebours des dogmes et, pour cette raison, mes livres peuvent être vus comme l’expression de mes préoccupations sociales et politiques.
Après tout ce qu’a traversé votre génération, quelle est aujourd’hui votre pire crainte ?
La peur de perdre la mémoire. Sans mémoire, il n’y a pas de littérature.
Et je veux continuer à faire de la littérature.
Sources
- Charles Baudelaire, « Le Cygne », Les Fleurs du mal, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1861.
- Référence à l’auto-critique du poète Heberto Padilla (1932-2000) qui, en 1971, est contraint de mettre en scène publiquement son adhésion au régime castriste devant l’Union nationale des écrivains et artistes de Cuba (UNEAC), après sa détention dans les geôles de la Sécurité de l’Etat à La Havane. L’opération provoque l’indignation de l’intelligentsia, tant cubaine que mondiale, qui y voit un renouveau des méthodes staliniennes.