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Le 10 juin 2007, il y a presque exactement 19 ans, George W. Bush était le premier président des États-Unis à se rendre en Albanie, où il était accueilli comme une rock star. Après Bill Clinton qui, en 1999, avait mobilisé le soutien des 19 États membres de l’OTAN en faveur d’une intervention militaire en Yougoslavie, Bush ouvrait la voie à la déclaration d’indépendance de la république du Kosovo en 2008.
À Tirana, la statue du président américain Woodrow Wilson trône encore au milieu d’une des places centrales : c’est lui qui avait soutenu lors de la Conférence de paix de Paris en janvier 1919 un État albanais indépendant.
À ces raisons historiques et existentielles s’ajoutent cinquante années de dictature communiste collectiviste au cours desquelles l’Amérique a représenté le rêve absolu de liberté au point de faire des Albanais l’un des peuples les plus pro-américains d’Europe. En 2009, l’adhésion du pays à l’OTAN avait été vécue comme une grande fête populaire plus encore que comme une garantie de sécurité. Pour beaucoup, elle marquait le rattachement du pays à la communauté des États libres.
Malgré ces liens et cette histoire fortement atlantiste, c’est contre l’Amérique du clan Trump qu’un mouvement de contestation populaire inédit s’est cristallisé en Albanie depuis le 1er juin.
Jared et Ivanka sont sur un bateau
Pour comprendre ses origines, il faut remonter deux ans en arrière. Au printemps 2024 a été dévoilé le projet de construction d’un complexe d’hôtels et de villas à Zvernec, dans le parc naturel côtier de Vjosa-Narta, ainsi qu’un resort de luxe sur l’île de Sazan, site d’une ancienne base militaire soviétique, aujourd’hui largement inhabitée mais réputée pour sa beauté sauvage.
L’histoire de la découverte du lieu, telle que la raconte Ivanka Trump elle-même, tient de la mise en scène Instagram. Dans un entretien accordé au podcaster américain David Senra en juin 2026, elle décrivait une escale impromptue avec son mari lors d’une de leurs traversées en Méditerranée : « Nous étions sur le bateau d’un ami, et nous nous sommes arrêtés pour nager. Nous avons nagé jusqu’à l’île. Nous avons ensuite fait une randonnée, pieds nus jusqu’au sommet et avons été tout simplement captivés. » C’est cette escapade spontanée qui aurait depuis donné naissance à l’un des projets immobiliers les plus controversés de la famille Trump.
Peu après l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, la société Atlantic Incubation Partners LLC, liée au fonds d’investissement Affinity de Jared Kushner, a obtenu le statut « d’investisseur stratégique » auprès des autorités albanaises, lui ouvrant droit à des procédures administratives accélérées. En janvier 2026, Ivanka Trump s’est rendue en personne à Zvernec, en compagnie d’architectes et d’investisseurs, avant d’être reçue par le Premier ministre Edi Rama.
Les montants annoncés pour ce méga projet touristique sont vertigineux : 1,4 milliard d’euros pour l’île de Sazan et 4 milliards pour Zvernec selon les déclarations du Premier ministre albanais. Pourtant, le montage financier censé porter ces investissements demeure singulièrement opaque. Affinity Partners a refusé d’en préciser les contours, renvoyant vers une agence de communication, laquelle a transmis une déclaration au nom d’un certain Asher Abehsera, présenté comme président de Sazan Real Estate Development LLC, une société dont l’existence n’a pu être vérifiée par aucune source indépendante.
Les oppositions locales n’ont pas tardé à se cristalliser. Emmenées par l’association BirdLife 1, des ONG ont alerté sur les menaces qu’un potentiel chantier ferait peser sur des écosystèmes protégés de longue date : le phoque moine de Méditerranée, la tortue caouanne, le pélican dalmate et, surtout, le flamant rose, dont la région côtière de Vjosa-Narta constitue l’un des derniers refuges adriatiques. En parallèle, le Parquet anticorruption albanais, le SPAK, a récemment annoncé l’ouverture d’une enquête portant à la fois sur les modifications législatives controversées opérées en 2024 pour affaiblir le statut protégé de la zone et sur les conditions dans lesquelles la propriété des terrains a été acquise.
Sous la direction de Giuliano da Empoli.
Avec les contributions de Michael Albertus, Robert-Henri Berger, Emily Feng, Stacie Goddard, Beeban Kidron, Phil Klay, Oleksandra Matviitchouk, Abraham Newman, Minxin Pei, Paul Saffo, Afra Wang, Dan Wang et Meredith Whittaker.
Le dossier chinois sous la direction scientifique de David Ownby comprend les contributions de Lu Feng, Wang Huning, Jiang Shigong et Zhao Xiaozhuo.
Face à cette tempête, Edi Rama campe sur ses positions avec une fermeté qui exclut tout compromis : « il n’y a aucune chance pour que cet investissement s’arrête tant que je serai là », a-t-il récemment déclaré, présentant le projet comme un levier indispensable au rayonnement touristique de l’Albanie.
Déjà surnommé « Trump Island », le plan immobilier de Jared Kushner pour les mers d’Albanie pourrait rendre définitivement inaccessible l’un des derniers espaces naturels totalement vierges de la Méditerranée orientale, aujourd’hui encore librement ouvert aux visiteurs. Au-delà de la dimension financière, il s’inscrit dans la dynamique de ce que le prospectiviste Paul Saffo analyse comme une déclinaison du mouvement des Network States : une forme inédite de privatisation du territoire où des acteurs privés transnationaux s’approprient des espaces publics en contournant les structures démocratiques et les États-nations.
À l’origine de cette grogne populaire, on trouve donc une critique fondée à la fois sur des critères écologiques et, depuis peu, sur les allégations d’irrégularités dans l’attribution du projet à plusieurs milliards porté par la fille et le gendre du président des États-Unis.
L’Albanie n’est pas à vendre
Depuis presque deux semaines maintenant, tous les jours et de manière quasi systématique, une jeunesse que l’Albanie ne semblait pas connaître ni reconnaître jusqu’à présent est en train de se mobiliser contre cette forme de privatisation d’un trésor national.
De plus en plus nombreux, des manifestants dans les rues de la capitale mais aussi dans d’autres villes d’Albanie et d’Europe — où vivent et travaillent plus d’un million d’Albanais qui continuent d’émigrer depuis 1991, année de chute de la dictature et d’ouverture des frontières — se réunissent pour défiler contre le projet. C’est ainsi qu’on a vu les avenues de Tirana mais aussi d’Athènes et d’autres villes méditerranéennes où la diaspora est présente se remplir d’une foule arborant des drapeaux du pays et des mascottes ou des peluches de flamants roses.
Pacifique et familiale, cette jeunesse manifeste avec des enfants dans des poussettes et dans les bras pour renvoyer le signal qu’elle ne cherche pas à entrer en confrontation avec le pouvoir ou à provoquer les forces de l’ordre. On a ainsi vu les enfants embrasser des policiers et leur apporter des fleurs ou des dessins de flamants roses. L’espèce protégée, directement menacée par le projet des époux Trump-Kushner, est en effet rapidement devenue à la fois le symbole et le signe de ralliement de la révolte.
En moins d’une semaine, des femmes et des hommes issus le plus souvent de la « génération Z » ont lancé cette « révolution des flamants roses » sous le hashtag #flamingorevolution. Le mouvement a désormais ses logos, ses pancartes fabriquées à la main et teintées d’un humour plutôt bon enfant, mais aussi ses slogans et notamment un mot d’ordre qui devient le message le plus clair des manifestants, adressé aussi bien à Kushner et Trump qu’au monde politique albanais : « notre pays n’est pas à vendre ».
Sur Internet, de nombreuses influenceuses Instagram connues pour leurs photos de mode ou de cuisine se sont transformées en tribuns politiques. Dans leurs reels, elles relaient les images des rassemblements et formulent des demandes claires qui révèlent une très forte conscience politique et marquent un refus de l’alignement sur les partis traditionnels. Cette nouvelle forme de politisation montre l’ampleur et la nouveauté fondamentale du mouvement : elle est portée par une composante générationnelle qui échappe aux catégorisations politiques traditionnelles et peut donc construire par-delà les clivages.
En voulant mettre l’accent sur la beauté du paysage albanais, le narratif d’Ivanka Trump, qui aurait « par hasard », « à la nage » et « pieds-nu » « découvert » la magnifique île sauvage de Sazan, où elle aurait ressenti un appel quasi-divin à mener un développement immobilier exceptionnel, a empiré les choses. C’est cette opposition à la confiance avec laquelle la famille de Donald Trump a cru qu’elle pourrait s’accaparer le territoire du pays qui a eu pour effet de déclencher un mouvement d’ampleur qui a désormais gagné le pays comme une traînée de poudre et qui est en train de se diriger contre le gouvernement albanais.
Les revendications des « flamants roses »
Les jeunes qui manifestent dans la rue ou produisent des vidéos virales ne sont pas contre les développements immobiliers, ni contre les investissements étrangers en soi. Si Trump et son clan ont été l’étincelle qui a embrasé le pays, le mouvement — pour l’instant très horizontal et peu structuré — formule d’abord des demandes à l’encontre de son gouvernement. On retrouve en particulier l’exigence de transparence et du respect des règles de l’État de droit à travers une série de questions très concrètes adressées au pouvoir politique. On les retrouve sur Instagram et dans les interventions des manifestants : pourquoi ces investisseurs-là ? Pour quel type de développement ? Quel impact sur les zones protégées ? Que se passe-t-il avec les propriétaires des terrains qui depuis des décennies sont malmenés par toutes les institutions locales ? Comment se fait-il que, pour ces investisseurs privilégiés, tout se mette soudain à fonctionner dans l’Albanie d’Edi Rama ?
Plus généralement, les « flamingos » demandent à être écoutés. Ils appellent à une prise en compte du bien commun et l’établissement d’institutions plus justes : plus de démocratie, moins de décisions arbitraires de la part du pouvoir central, des institutions fonctionnelles, pas de privilèges opaques.
À mesure que la colère s’exprime, les revendications sont devenues de plus en plus précises et ont commencé à se tourner vers le gouvernement d’Edi Rama. Les manifestants refusent une classe politique établie dans le pays depuis presque 35 ans — au pouvoir comme dans l’opposition — qui se partagerait arbitrairement les ressources de l’Albanie. Pour les « flamants roses » et leurs relais, l’élite du pays s’enfoncerait chaque jour un peu plus dans des intérêts sombres, exploitant l’Albanie avec une poignée d’oligarques locaux et achetant les faveurs des dirigeants internationaux prédateurs à chaque occasion.
On retrouve dans les slogans et les revendications un refus de la loi du plus fort, des bandes locales qui contrôleraient des segments des institutions et des élections, scandale après scandale. De manière assez frappante, les « flamants roses » refusent également de donner des entretiens aux médias traditionnels qu’ils considèrent comme achetés à coups de contrats publics et de permis de construire depuis des années. Autour de Tirana, ils ne veulent plus d’une capitale où poussent des tours luxueuses de cent étages où ils ne peuvent ni vivre, ni circuler ; ils ne veulent pas non plus d’une côte magnifique chaque jour en peu plus bétonnée au profit d’autres intérêts que les leurs.
Par cet appel à l’unité nationale sans formuler de revendications sectorielles qui bénéficient à des groupes sociaux ou à des individus en particulier, la « génération des flamants roses » a placé un miroir devant le visage d’une partie de la société albanaise qui avait fini par se résigner au statu quo. Le mouvement passe depuis bientôt quinze jours pour une force politique de plus en plus puissante, à même de redonner le sourire à tous ceux qui s’étaient accommodés tant bien que mal à une société où tout principe moral était considéré comme « idéaliste, irréaliste, inutile ».
La méthode a été clef. Cette révolte pacifique est passée par l’humour, en faisant rêver toutes les générations et en créant des moments de convivialité dans des nuits heureuses où étaient fabriquées pancartes et effigies de flamants roses sur fond de musique et de drapeaux albanais, largement relayés ensuite sur TikTok et Instagram.
Pourquoi l’effet Trump touche l’Europe périphérique
Le gouvernement, qui en est à son quatrième mandat, et l’opposition impuissante depuis plus d’une décennie, ne changeront peut-être pas tout de suite. Créer une vraie force politique, tenir dans la durée et préserver l’unité n’est jamais simple, même pour un mouvement politique structuré — ce qui n’est pas le cas en l’occurrence. Pérenniser et convertir la Révolution des flamants roses en autre chose qu’un mouvement spontané, centré sur l’opposition au projet de Trump et Kushner sur la côte, demandera du temps, de la persévérance et du leadership.
Mais l’Albanie vient de découvrir une jeunesse intelligente, démocratique, libre et ouverte au monde.
Les manifestants du mouvement vivent et souvent réussissent très bien partout, y compris ailleurs qu’en Albanie. Mais ils déclarent pour la première fois haut et fort que le pays leur appartient, qu’ils ne souhaitent plus en partir et qu’ils ont à la fois l’envie de pouvoir y vivre et l’espoir de réussir à le transformer. La génération Z albanaise ne pense plus à sa survie, elle imagine une Albanie fière et heureuse.
Comme les catalyseurs d’une vague qui se formait au creux de la mer depuis des années, Ivanka Trump et Jared Kushner ont été les premiers éclairs d’une tempête parfaite qui a éclaté pour montrer tout ce que cette génération d’Albanais refuse chez elle : les privilèges, l’opacité, le peu d’égards pour le pays. Au-delà du symbole, la Génération flamants roses veut s’opposer au capitalisme de connivence et à l’engrenage néo-royaliste auquel le président des États-Unis voudrait soumettre tous les pays qu’il juge ses vassaux.
Ce n’est peut-être pas un hasard si ce signal vient de la périphérie de l’Europe. À la faveur d’une opposition citoyenne, locale et écologique, il remet au centre des préoccupations les sujets essentiels de l’état de droit, de la transparence, de la solidarité et de l’environnement comme bien commun — en dépassant les antagonismes et sans se perdre dans des querelles identitaires.
C’est sans doute dans cette Europe périphérique que ces biens communs essentiels ont le plus manqué. Sur le reste du continent, ces « flamants roses » pourraient agir pour un réveil de nos consciences pour défendre ces droits et libertés que nous oublions parfois parce que nous les prenons pour acquis.
Sources
- « Albania is destroying a protected wild coast for President Trump’s son-in-law — and lying to parliament about it », BirdLife International