Poutine ouvre-t-il un front dans le Pacifique ?
Dans les Kouriles, en uniforme de la Marine, Poutine a menacé le Japon et promis de renforcer sa flotte du Pacifique.
Nous traduisons et commentons ses mots qui ressemblent moins à un pivot asiatique qu’à une diversion interne.
- Auteur
- Guillaume Lancereau •
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Ce mardi 11 août, Vladimir Poutine s’est rendu à Ioujno-Sakhalinsk, capitale de l’oblast de Sakhaline, qui comprend également l’archipel des Kouriles, en partie disputé par le Japon. Le lendemain, le président russe a participé à la phase finale des exercices de la Flotte russe du Pacifique à bord du croiseur lance-missiles Varyag, avant d’entendre un rapport du commandant de la Flotte du Pacifique, Viktor Liina, sur la situation géopolitique de la région.
Vladimir Poutine s’est alors livré à une intervention très scénarisée, apparaissant devant les caméras en uniforme de la Marine, aux côtés de hauts responsables de l’armée et des services de renseignement 1. Rappelons que le commandant suprême des Forces armées russes n’a contracté que récemment cette habitude des prises de parole publiques en uniforme militaire. Entre 2000 et 2022, ces épisodes se sont comptés sur les doigts d’une main. Ce n’est que depuis 2025 que le président russe endosse régulièrement la tenue militaire complète, y compris dans des configurations déroutantes, à l’instar d’une rencontre avec le chef de l’état-major des forces russes, organisée en décembre 2025 dans une salle aux murs intérieurs (et non extérieurs) recouverts d’un filet de camouflage.
La véritable innovation de cet été 2026 réside cependant dans la visite réalisée par Vladimir Poutine dans les îles Kouriles, plus précisément sur l’île d’Itouroup. Ce faisant, le président russe a brusquement rompu avec une stratégie suivie depuis des décennies par les plus hauts représentants de l’État russe : depuis Boris Eltsine, la seule visite des Kouriles par un président russe a été une brève incursion de Dmitri Medvedev sur l’île de Kounachir en 2010.
De surcroît, la décision de Vladimir Poutine intervenait au lendemain d’un discours particulièrement offensif à l’égard du Japon 2. Prenant la parole à bord du croiseur Varyag, le président russe y affirmait que la politique menaçante du Japon et la montée des sources de conflits dans la région Asie-Pacifique justifiaient un effort militaire croissant de la Russie. Cette déclaration a été interprétée de toutes parts comme une rupture de la politique d’apaisement des relations russo-japonaises entretenue depuis des décennies par Vladimir Poutine lui-même, voire comme un alignement de la Russie sur la politique de pression diplomatique sur le Japon mise en œuvre par la Chine depuis plusieurs mois 3.
Une lecture différente peut cependant être avancée. Depuis des semaines les drones ukrainiens visent le cœur de la logistique russe avec des frappes en profondeur sur les sites de l’entreprise Wildberries, à tel point que l’Ukraine pourrait être sur le point de « gagner la guerre aux entrepôts ». En parallèle, la nouvelle qui fait les gros titres des médias d’opposition russes n’est pas une énième menace verbale de Vladimir Poutine, mais bien la décision d’exclure le seul parti anti-guerre, Iabloko, du scrutin parlementaire du mois de septembre.
La crédibilité du Kremlin est donc doublement mise en cause : incapable de défendre son territoire, ses actifs économiques et sa population, le régime croit si peu en sa capacité de mobilisation politique qu’il préfère entraver toute candidature d’opposition, même dans un système électoral entièrement verrouillé. À l’heure de ce double échec, il reste donc difficile de lire les déclarations va-t-en-guerre de Vladimir Poutine à l’encontre du Japon et de l’Occident comme autre chose qu’une énième diversion.
Cher Viktor Nikolaïévitch, chers camarades,
Je voudrais tout d’abord remercier le commandant pour ses rapports détaillés. Les exercices militaires dont nous discutons en ce moment et les autres événements du même type sont nécessaires pour garantir la préparation au combat de la flotte, mais aussi, et plus largement, pour protéger les intérêts de notre pays et sa sécurité dans l’ensemble de la région Asie-Pacifique. Ils sont enfin nécessaires à un troisième titre : renforcer les capacités militaires globales de la Russie dans cette région. Toutes ces initiatives doivent tenir compte de l’expérience acquise dans le cadre de l’opération militaire spéciale, comme nous l’avons évoqué avec le commandant en montant à bord du croiseur.
Vous avez mentionné l’engagement opérationnel des forces de l’infanterie de Marine de la Flotte du Pacifique — à savoir la 155e brigade, aujourd’hui devenue la 55e division d’infanterie de Marine — et je tiens à souligner qu’il n’existe, à l’heure actuelle, aucune mission de combat que cette division ne serait pas en mesure d’accomplir. Toutes les missions potentielles sont à leur portée. Nos gars font preuve d’audace, de professionnalisme, voire d’héroïsme. Quant à la flotte elle-même, elle s’acquitte pleinement des tâches qui relèvent de sa zone de responsabilité. Or, les tâches en question acquièrent une importance croissante, compte tenu des évolutions du contexte régional qui viennent d’être exposées par le commandant.
Nous constatons que le potentiel de conflit ne cesse malheureusement d’augmenter. L’OTAN s’infiltre dans la région, de nouveaux blocs militaro-politiques voient le jour, tandis que de nouveaux systèmes d’armes y sont déjà déployés ou doivent l’être, alors même qu’ils représentent une menace sensible, notamment pour notre pays.
Dans sa prise de parole faisant suite à celle de Vladimir Poutine, le commandant de la Flotte du Pacifique, Viktor Liina, a détaillé la nature de ces menaces. La Russie voit d’un très mauvais œil les alliances de la région et autres cadres de coopération, plus ou moins formalisés, en matière de sécurité : l’AUKUS (accord entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni), le QUAD (coopération entre les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde) ou encore l’AJUS (Australie-Japon-États-Unis). Pour le commandant russe, il s’agit effectivement « d’éléments de l’OTAN, mais sous un autre masque ».
Observons à ce propos que les tensions s’intensifient aussi dans une région voisine, l’Arctique, autour des usages de la Route maritime du Nord. Pourtant, la Russie a toujours — j’insiste : toujours — affirmé sa disponibilité à coopérer dans l’Arctique et à tirer parti des avantages de la Route maritime du Nord. Notre position n’a pas changé. Bien entendu, cela suppose un respect strict du droit maritime international en vigueur. Nous sommes d’ores et déjà en discussion avec les États qui entendent coopérer avec nous et qui manifestent cet intérêt, à commencer par les États-amis, dont la Chine et l’Inde. Il va de soi que nous accueillerons favorablement toute perspective de coopération, tant avec nos amis qu’avec l’ensemble des pays désireux de participer à cette entreprise essentielle, pleine de promesses, de développement de la logistique mondiale.
Nous avons dit plus d’une fois que la situation de la région Asie-Pacifique était des plus complexes, marquée par une série de problèmes de fond. Je dirai simplement aujourd’hui que nous aimerions comprendre la position de notre voisin, le Japon, qui a été mentionné au cours des différents rapports. Sous prétexte des événements en Ukraine, ce pays nous a imposé des sanctions que nous n’avions pas provoquées, sans même chercher à examiner les causes réelles du conflit. Fait inédit dans ses documents de doctrine militaire récents, le Japon a, de surcroît, classé la Russie parmi les principales sources de menaces.
Le commandant de la Flotte du Pacifique, Viktor Liina, évoquait lui aussi cette désignation de la Russie comme une « menace » (aux côtés de la Chine et de la Corée du Nord) dans le dernier Livre blanc japonais de 2026, ainsi que l’augmentation des dépenses militaires japonaises à 2 % du PIB. De même, il faisait état des perspectives d’abandon des trois principes non nucléaires par le Japon, soulignant qu’une telle décision ne pouvait être permise par la Russie. Si ces discussions existent bel et bien, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi a déclaré au début du mois d’août que le Japon maintenait — pour l’heure, du moins — sa doctrine non nucléaire.
Je voudrais souligner que nous ne menaçons en rien le Japon. Nous n’avons aucun grief à son égard. Bien au contraire, c’est le Japon lui-même qui cultive certaines revendications territoriales envers la Russie : je parle bien sûr de la question des îles Kouriles. L’état de fait actuel est pourtant consacré comme l’une des conséquences de la Seconde Guerre mondiale dans une série de documents internationaux. Malgré cela, la Russie s’est montrée prête à rechercher une solution permettant de conclure un traité de paix avec le Japon.
L’une des sources de tension de la région est ce que les Russes désignent comme les « Petites Kouriles », ces îles qui forment un pont entre le Japon et la Kamchatka et dont lesquelles l’URSS a pris le contrôle à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Bien que le Japon ait renoncé à tous ses droits sur les Kouriles par le traité de San Francisco de 1951, il soutient, contre l’avis de la Russie, que les îlots d’Habomai et de Shikotan n’en font pas partie.
Je rappelle à ce titre que, dès le milieu des années 1950, l’URSS avait signé avec le Japon une déclaration ouvrant la voie à un traité de paix. Dans un premier temps, le Japon l’avait signée lui aussi, avant de se retirer de l’accord, entraînant, de même, la sortie de l’Union soviétique. La Russie nouvelle n’en a pas moins répondu aux demandes du gouvernement japonais et accepté de reprendre — à la demande, donc du Japon — le dialogue dans la perspective d’un traité de paix. Il avait d’ailleurs été convenu dès le début que ce dialogue se poursuivrait sur la base de la déclaration que je viens d’évoquer.
À cette époque, nous avions établi des relations constructives avec plusieurs responsables japonais, à commencer par l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, décédé dans des conditions tragiques après avoir beaucoup œuvré au rapprochement russo-japonais et à l’harmonisation de nos positions respectives. Aujourd’hui, et à notre grand regret, nous ne pouvons que prendre acte d’un changement de position de la part de notre « voisin », sans que nous l’ayons nous-mêmes provoqué.
Depuis 2001, le président russe a lui-même cherché à obtenir un accord sur ce sujet, notamment en 2013 lors de la signature d’une déclaration commune avec le Premier ministre japonais Shinzo Abe. Ces efforts mutuels se sont brusquement interrompus en 2022, lorsque Moscou a quitté le processus de négociation en réplique à la position adoptée par le Japon sur la guerre en Ukraine.
Dans ce contexte, nous ne pouvons qu’approuver la proposition du commandant tendant à développer la Flotte du Pacifique et à améliorer ses capacités militaires. Nous devons dès à présent recenser l’ensemble des données nécessaires à la mise en œuvre de cette proposition. Des instructions en ce sens seront transmises au ministère de la Défense ainsi qu’au gouvernement de la Fédération de Russie. Il faudra, de même, désigner les responsables de leur mise en œuvre et déterminer les sources de financement adéquates.
J’insiste cependant sur ce point : la Russie reste prête à coopérer avec l’ensemble de ses voisins, qu’il s’agisse du Japon ou des autres États de la région. Je sais que la Flotte du Pacifique organise périodiquement des exercices militaires conjoints et je demande que ces opérations se poursuivent.
Je souhaiterais enfin attirer votre attention sur un dernier enjeu. Le commandant vient de mentionner la question des escortes des navires russes dans le territoire assigné à la Flotte du Pacifique. Or, il faut ici conserver à l’esprit les dernières décisions de l’Union européenne. Les autorités de certains pays, en violation totale du droit maritime international, s’efforcent depuis des années d’entraver les déplacements des navires de nos acteurs économiques par des moyens pacifiques. Plus récemment, elles en sont venues à envisager la possibilité de saisir ces navires et de vendre les biens qu’elles nous auraient extorqués.
Il faut bien prendre cette décision pour ce qu’elle est : du brigandage et de la piraterie. Si ce pillage était effectivement mis en œuvre, nous nous verrions contraints d’y répondre de manière symétrique, sans nous limiter aux territoires dans lesquels s’opèrent ces raids contre nos bâtiments, mais partout où nous le jugerions nécessaire et opportun. En tout lieu, donc, y compris dans la zone de responsabilité de la Flotte du Pacifique.
Le commandant de la Flotte du Pacifique venait ici préciser les menaces du président russe en rappelant que 1 001 navires avaient transité entre le 24 avril et le 6 août 2026 dans la ZEE de la Fédération de Russie, le long des Kouriles du Sud, dont 379 battant pavillon d’États désignés par la Russie comme inamicaux et un nombre indéterminé de navires issus de ce que la Russie considère comme la « flotte fantôme » occidentale. Il concluait à ce propos : « Nous disposons de tous les moyens nécessaires pour inspecter et retenir les navires des États considérés comme inamicaux, ainsi que leur flotte fantôme ».
Je vous demande donc d’accorder toute votre attention à ce sujet. Une instruction en ce sens a d’ores et déjà été donnée au ministère de la Défense avant d’être transmise au commandant de la Flotte du Pacifique. Je vous demande de présenter toutes vos suggestions sur cette question.
Pour conclure, je voudrais souligner une fois de plus que la Russie renforce sa sécurité au niveau global et à l’échelle de ses différentes régions. Cependant, nous sommes toujours prêts à rechercher des compromis acceptables pour l’ensemble de nos voisins et de nos partenaires, dès lors qu’ils tiendraient réellement compte des intérêts réciproques.
Sources
- « Владимир Путин посетил остров Итуруп », kremlin.ru, 13 août 2026 ; « Совещание по обеспечению безопасности восточных границ Российской Федерации », kremlin.ru, 13 août 2026.
- « Учения Тихоокеанского флота », kremlin.ru, 12 août 2026.
- « В визите Путина на Курилы увидели продолжение политики Китая », Агентство, 13 octobre 2026.