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Depuis le 18 juillet 2026, l’Ukraine a étendu sa campagne de « sanctions à longue portée » et, en plus de frapper des sites de raffineries de pétrole russes, a visé plus d’une douzaine de sites logistiques appartenant à l’entreprise Wildberries. Premier acteur du commerce en ligne russe, Wildberries n’est pas seulement un « Amazon russe », mais remplit le rôle de plusieurs entreprises de premier plan en même temps : il s’agit à la fois d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Sa chute aurait donc des conséquences bien plus importantes qu’une simple perturbation temporaire de la vente de carburant. 

Pour comprendre la manœuvre stratégique ukrainienne, il faut analyser cette entreprise très particulière, conçue sur mesure pour répondre aux défis considérables que posent la géographie et l’espace russes. 

Une entreprise unique dans le paysage économique russe

Fondée en 2004 par Tatiana Kim, née à Moscou, issue de la minorité coréenne implantée dans les provinces russes du Pacifique et l’une des rares personnes à avoir fait fortune sans bénéficier de la privatisation sauvage des grands monopoles d’État soviétiques, Wildberries fait partie des quelques entreprises réellement productives de l’économie russe qui n’ont bénéficié d’aucune position dominante, d’aucun passe-droit ou de prébendes, et qui ont su répondre de manière inventive aux immenses besoins de la population après la décennie noire des années 1990.

En effet, Wildberries n’est pas uniquement un détaillant assis sur une logistique et un catalogue ultraperformants, à l’instar du groupe de Jeff Bezos. C’est une « place de marché » virtuelle (ou marketplace) qui relie plus d’un million de vendeurs déposant leurs produits dans les entrepôts de l’entreprise à des centaines de millions de consommateurs. Capable de mettre en contact vendeurs et acheteurs d’un bout à l’autre de cet immense pays de 17 millions de km², l’entreprise s’est rapidement rendue indispensable en Russie (mais aussi en Biélorussie, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan), grâce à sa capacité à pallier les lacunes de la logistique traditionnelle héritée de l’Union soviétique.

Grâce à son modèle novateur, la Russie est donc passée, en quelques années, d’un système centralisé inefficace et en ruine à des échanges en ligne généralisés. Ceux-ci permettent aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « auto-entrepreneurs » locaux de se connecter à l’ensemble du marché national, voire à une grande partie de l’ancien espace soviétique, et de pratiquer des prix compétitifs.

Avec sept millions de commandes quotidiennes, l’entreprise représente aujourd’hui près de la moitié du marché national du commerce en ligne. Son enseigne violette est présente jusque dans les plus petites localités et symbolise la résilience de l’économie et sa capacité à se réinventer sans copier un modèle occidental, qui n’aurait pas été pertinent dans ce contexte.

Le modèle intégré d’Alibaba plutôt que celui d’Amazon

Grâce à ses succès et à sa proximité avec de nombreuses entreprises russes, Wildberries a cherché à étendre son activité. En février 2021, l’entreprise a ainsi acquis la banque Standard-Crédit, un établissement alors modeste, classé 400e par les actifs, et doté de 302 millions de roubles de fonds propres. Depuis, rebaptisée Wildberries Bank, elle a connu une croissance spectaculaire : ses actifs sont passés de 3,1 à 57,1 milliards de roubles en 2024, et son capital de 483 millions à 21 milliards. Une part substantielle de son bilan est constituée de créances sur des entreprises (dont beaucoup vendent leurs produits sur la plateforme en ligne). Contrôlant à la fois la distribution et le crédit, le conglomérat se rapproche ainsi davantage du modèle d’Alibaba ou de JD.com que de celui d’Amazon.

Ce système est simple et repose sur cinq « mouvements ». 

Avant toute chose, le groupe vend des produits sur sa plateforme en ligne, qui se distingue dans le paysage russe par sa clarté et son efficacité logistique. Il propose ensuite des crédits à la consommation, qui encouragent à consommer davantage. Grâce à sa position d’hébergeur privilégié, l’entreprise offre également des crédits aux vendeurs pour qu’ils produisent plus de marchandises, stockées dans les entrepôts de la marque. Via sa filiale bancaire, elle collecte des intérêts sur ces prêts, ainsi que des commissions sur les ventes. Elle contrôle ainsi les paiements et retient les fonds des vendeurs dans son propre système bancaire, augmentant ainsi sa capitalisation. Grâce à ces « incitations », les vendeurs sont encouragés à adopter l’ensemble de ces services et deviennent dépendants de l’environnement numérique, logistique et financier créé pour les accompagner.

Cette intégration s’est encore renforcée au printemps 2026, lorsque VTB, une banque contrôlée par l’État, a annoncé l’acquisition d’une participation minoritaire dans l’ensemble des actifs fintech du groupe, à commencer par 5 % de la Wildberries Bank, par le biais d’une émission d’actions dont la valeur dépasse 540 milliards de roubles 1.

C’est précisément ce qui rend la campagne ukrainienne particulièrement difficile à gérer pour les autorités russes : l’efficacité de l’entreprise l’a placée en position de force sur le marché, en faisant un géant dont les services sont indispensables aux entreprises russes petites et moyennes et qui ne pourraient être remplacés qu’au prix fort, ce qui entraînerait la faillite des moins compétitifs. Sa chute éventuelle provoquerait donc un raz-de-marée dans l’ensemble du pays, touchant très durement les entrepreneurs dont certains ont déjà perdu l’ensemble de leur marchandise stockée dans les entrepôts visés par Kiev. Elle conduirait également mécaniquement à une hausse du coût de la vie pour l’ensemble de la population et des producteurs. C’est précisément la dernière chose dont le Kremlin a besoin alors que la campagne en Ukraine patine depuis le début de l’année 2026.

Une fusion controversée et inégale

Une faillite de Wildberries aurait des retombées politiques d’autant plus lourdes que le Kremlin est directement impliqué : en poussant l’entreprise à fusionner avec Russ, une firme de publicité numérique ciblée proche du Kremlin, il en a fait un rouage du système. Cette opération avait aussitôt été approuvée et encouragée publiquement par Vladimir Poutine, qui y voit un moyen d’encourager les exportations russes.

L’entité résultant de cette fusion, РВБ (ou RWB, pour Russ Wildberries), est désormais valorisée à environ 12,6 milliards de dollars 2. Cette fusion doit néanmoins être analysée sous l’angle politique autant qu’économique.

Officiellement, ce rapprochement devait permettre de proposer un écosystème réunissant une marketplace, de la publicité, des paiements, de la logistique et des services numériques, mais on peut se demander quelle est la plus-value réelle pour une entreprise déjà très performante. En 2023, Wildberries a réalisé un chiffre d’affaires de 538,7 milliards de roubles et un bénéfice net de 18,9 milliards, contre respectivement 27,9 milliards et 4,86 milliards pour le Russ Group. Malgré cette disproportion (19 fois plus de chiffre d’affaires et 4 fois plus de bénéfices nets), la fusion de 2024 a attribué 65 % de la nouvelle entité à Wildberries et 35 % à Russ, ce qui a provoqué des interrogations et des protestations vives.

Les critiques les plus virulentes sont venues de Vladislav Bakalchuk, alors époux de la fondatrice Tatiana Kim et dirigeant de l’entreprise, qui s’est publiquement opposé à l’opération. Dénonçant ce qu’il a qualifié de « prise de contrôle hostile » de Wildberries par des acteurs extérieurs, Bakalchuk a présenté la fusion comme le résultat de pressions politiques plutôt que comme une décision dictée par des considérations économiques. Le conflit s’est rapidement transformé en une affaire à la fois familiale, économique et politique. Ces contestations ont culminé en septembre 2024 avec une altercation armée devant les bureaux de Wildberries à Moscou, qui a fait plusieurs victimes 3.

Cet épisode est plus généralement symptomatique d’une dégradation des droits de propriété, fondamentaux pour tout système capitaliste régulé. Dans le pays de Vladimir Poutine, conserver un actif, même s’il s’agit de l’un des plus performants de l’après-URSS, suppose de se placer sous la protection d’un patron proche du pouvoir. Avec cette fusion, Wildberries est devenu un rouage du système, redevable et dépendant de lui. Surtout, cette immixtion du pouvoir politique dans la vie d’une des entreprises majeures de l’écosystème russe semble avoir créé les faiblesses que les Ukrainiens sont en train d’exploiter.

Une campagne plus efficace que celle contre l’essence ?

L’ampleur des destructions causées par les forces armées ukrainiennes est désormais mesurable. Plus de 800 000 mètres carrés, soit environ 14 % des capacités logistiques du groupe, ont été détruits ou gravement endommagés, pour une valeur de marchandises estimée à environ 250 milliards de roubles 4. Tatiana Kim a évoqué un montant supérieur à 1,3 milliard de dollars et rappelé, dans une prise de parole récente, que les assurances ne couvrent pas les frappes de drones 5.

Les centres d’Elektrostal (360 000 mètres carrés) et de Kotovsk (ouvert en mai 2025 et contenant près de 54 millions d’articles) ont été les premiers à prendre feu, faisant huit morts et près de quatre-vingt-dix blessés. Les entrepôts de Krasnodar et de Nevinnomyssk ont été incendiés dans la nuit du 21 au 22 août, ceux de Chouchary et d’Outkina Zavod, près de Saint-Pétersbourg, le 22 août, ceux de Simféropol, le 24 août, ceux d’Ekaterinbourg, le 25 août, ceux de Riazan, le 28 août, ceux de Penza et de Sarapoul, dans la nuit du 29 au 30 août, ceux de Volgograd et de Zelenodolsk, dans la nuit du 30 au 31 août. Le 2 août, le hub de Novossemeïkino (178 600 mètres carrés), qui dessert la Volga et le centre de la Russie européenne, a été à son tour incendié. Une quinzaine de sites ont ainsi été touchés en une quinzaine de jours.

Trois caractéristiques distinguent cette séquence d’une simple accumulation de frappes.

  • La profondeur d’abord : Ekaterinbourg se situe à plus de 1 700 kilomètres de la frontière, et Novossemïkino à environ 800 kilomètres des positions ukrainiennes les plus avancées.
  • La couverture géographique, ensuite, s’étend de l’oblast de Moscou au Caucase du Nord, de la Baltique à l’Oural et à la Volga. C’est toute la Russie d’Europe qui est sous le feu, ce qui provoque un retournement inédit : alors qu’elle constitue habituellement un atout dans les conflits, l’immensité du territoire russe est désormais un handicap, car il est impossible de protéger l’ensemble des sites sensibles avec des moyens de défense anti-drones et anti-missiles.
  • Enfin, la propagation à d’autres entreprises : le 31 juillet, Ozon a dû évacuer son centre logistique à Zelenodolsk, en Tatarstan, situé à proximité immédiate de celui de Wildberries. Le site est resté intact et l’origine de l’incendie reste incertaine 6, mais cet événement pourrait présager une extension de la manœuvre à un autre géant de la distribution qui souffre des mêmes faiblesses systémiques, bien que son modèle soit plus décentralisé.

La cible est-elle licite ? Le point aveugle du droit

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky qualifie ces opérations de « sanctions à longue portée ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : le gouvernement ukrainien inscrit ainsi délibérément son action dans le registre de la coercition économique, et non dans celui de la lutte armée. Fin juin, le président avait annoncé une opération de quarante jours visant à contraindre Moscou à négocier. Les raffineries ont été visées en premier lieu, provoquant des pénuries de carburant, puis les plateformes logistiques. La campagne contre Wildberries s’inscrit donc dans la continuité d’un dispositif préexistant et ne constitue pas une réorientation radicale de la stratégie ukrainienne.

Par ailleurs, Zelensky affirme que les entrepôts touchés approvisionnaient l’armée russe en composants de drones, en équipements de navigation et en matériel sous sanctions, et que ces frappes sont une réponse aux attaques russes contre les infrastructures civiles ukrainiennes, notamment électriques 7.

Le droit admet qu’un bien civil apportant une contribution effective à l’action militaire puisse faire l’objet d’une attaque proportionnée. Toute la difficulté réside dans l’appréciation de cette contribution. Des analystes ont documenté la présence de gilets pare-balles et de composants de drones sur la plateforme, ainsi que l’utilisation de celle-ci par des groupes de volontaires équipant des unités. Comme dans beaucoup d’autres forces armées, les procédures d’acquisition officielles du ministère russe de la Défense ne couvrent que l’armement, laissant tout le reste transiter par les circuits marchands ordinaires 8. Pour pallier ces insuffisances, les soldats et les citoyens russes ont, pour une bonne part, recours à Wildberries. La plateforme se contente d’héberger, de stocker et d’acheminer, sans qu’il soit possible de déterminer si elle le fait par complaisance ou par simple indifférence commerciale, alors même que cette activité représente un gain non négligeable.

Au regard du modèle complexe dans lequel l’imputabilité est difficile à établir, on constate que le droit actuel, élaboré dans un monde où l’usine d’armement se distinguait nettement de la minoterie, se heurte à une infrastructure dont la fonction militaire n’est ni vraiment voulue ni réellement organisée, mais qui est tout de même substantielle.

La question dépasse le cas russe, car, si l’argument ukrainien est admis, les entrepôts d’Amazon ou d’Alibaba deviendraient, en cas de conflit majeur, des objectifs potentiels. S’il est écarté, l’adversaire disposerait alors d’un sanctuaire logistique. Aucune de ces réponses n’est satisfaisante et, surtout, ne permettrait de réguler l’intensité de la violence dans un conflit futur. Il est donc nécessaire de réfléchir aux catégories les plus pertinentes, permettant d’arriver à une réduction réelle des souffrances causées aux civils. En cela également, les retours d’expérience et l’interprétation à venir des opérations de la guerre d’Ukraine seront primordiaux pour les autres sociétés européennes au lendemain du conflit. 

Une manœuvre indirecte sur l’épine dorsale logistique russe ?

Le tripartisme « force, puissance, pouvoir » permet de situer l’objectif avec exactitude. La force désigne l’instrument militaire. La puissance correspond à la capacité d’un ensemble social à produire et à soutenir la force dans la durée. Le pouvoir renvoie à l’aptitude à obtenir l’obéissance sans recourir à la contrainte. Les frappes n’ont pas atteint la force russe : aucune unité n’a été détruite et aucun système d’armes n’a été neutralisé. Elles touchent la puissance par le provisionnement et visent le pouvoir par l’usure du consentement. Enfin, la désignation de ces opérations par l’Ukraine comme des « sanctions » confirme cette lecture d’une manœuvre indirecte, qui met à profit une faille tactique russe pour attaquer un objectif susceptible d’affaiblir les lignes logistiques et de briser l’effort de guerre.

Sur l’échiquier stratégique, la campagne opère un déplacement oblique. Renonçant à la case militaire, où le rapport de force lui est défavorable, Kiev joue une case adjacente mal gardée.

Selon une grille de lecture que j’ai développée dans mes travaux 9, la nouvelle séquence stratégico-tactique est donc une stratégie défensive indirecte, couplée à une tactique offensive directe. Sur le plan stratégique, l’Ukraine reste sur la défensive et évite l’affrontement direct avec les forces ennemies, qu’elle contourne en visant l’économie qui les sous-tend. Au niveau tactique, les frappes de drones sont offensives et directes, portées sans intermédiaire sur l’objectif. Cette combinaison inverse la séquence classique, dans laquelle l’offensive stratégique commande la manœuvre tactique. Il n’est possible que parce que le drone à longue portée permet de dissocier la profondeur de frappe du rapport de force général : on atteint l’arrière adverse sans avoir pris l’initiative sur le front.

Il ne s’agit donc pas d’une escalade verticale, mais d’une nouvelle séquence stratégico-tactique élaborée grâce à « la libre activité de l’esprit », pour reprendre les termes de Clausewitz.

Le transfert du risque : la véritable onde de choc

L’effet le plus lourd ne pèse donc pas sur les bâtiments, mais sur la répartition des pertes. Le 7 juillet, soit avant le début de la campagne, Wildberries a modifié son contrat de partenariat afin de se décharger de toute responsabilité en cas de force majeure résultant de frappes d’artillerie, de drones ou de missiles 10. Face à l’indignation, l’entreprise a annoncé, le 22 juillet, des indemnisations présentées comme volontaires, promettant de soutenir en priorité les plus petits entrepreneurs 11. De nombreux vendeurs déclarent toutefois n’avoir rien perçu, et les premières prises de parole de Tatiana Kim laissent entendre que l’entreprise ne compensera pas les pertes subies dans ses entrepôts. En a-t-elle seulement les moyens ?

Conséquence décisive : la crise n’est pas absorbée par une entreprise capitalisée et politiquement protégée, mais pulvérisée entre des centaines de milliers de micro-entrepreneurs sans filet de sécurité, souvent endettés pour constituer leur stock. Le risque de guerre a été contractuellement déplacé vers le maillon le moins capable de le supporter. Ce transfert constitue le choc le plus puissant pour le tissu économique russe, bien plus que les incendies.

Il détermine également la nature de la crise à venir. Une faillite de cet acteur « too big to fail » (protégé politiquement et systémique, ce qui interdit à l’État de le laisser disparaître) demeure improbable. Le gouvernement examine des mesures de soutien (prêts bonifiés, allègements fiscaux, subventions) 12, et envisage même la nationalisation totale ou partielle comme solution ultime. Cependant, les finances russes, déjà sous tension en raison de la guerre et des sanctions, ne pourraient pas supporter cette nouvelle charge sans difficulté et devront trouver une solution économiquement viable permettant de distribuer des produits de façon compétitive sur le territoire le plus étendu du globe.

La cible bancaire, véritable objectif de la campagne ?

C’est néanmoins cette brèche financière que Kiev cherche désormais à élargir. Le 27 juillet, Denys Chtilerman, dirigeant de l’industrie de défense ukrainienne, a explicité la logique du ciblage prioritaire de l’entreprise. Selon lui, Wildberries serait le premier emprunteur de Russie et son partenariat avec VTB, banque contrôlée par l’État, en ferait un objectif de premier plan, car son effondrement entraînerait celui de plusieurs autres établissements 13. La plateforme n’est pas seulement un objectif, elle est un vecteur vers le système bancaire. C’est donc en toute connaissance de cause que l’Ukraine a cherché à enfoncer le clou. Notons d’ailleurs que le premier grand sinistre subi par le groupe a été accidentel : l’incendie de l’entrepôt de Chouchary, près de Saint-Pétersbourg, en janvier 2024, précisément frappé par un drone le 24 juillet 2026 14. C’est peut-être l’ampleur des pertes annoncées qui a nourri l’imagination stratégique des Ukrainiens.

Quelques signaux confirment l’exposition du secteur bancaire et financier. Sberbank envisage d’augmenter ses provisions et a abaissé sa prévision de croissance russe pour 2026 à 0 ou 0,5 %, contre 0,5 à 1 % précédemment. La banque surveille particulièrement les petites entreprises 15. À la dette du groupe s’ajoutent les prêts contractés par les vendeurs pour financer leur stock ; un défaut simultané de ces prêts constituerait une seconde vague de créances non honorées.

Un troisième aspect mérite également notre attention. Le taux de chômage en Russie se situe actuellement autour de 2,1 %. Les bâtiments peuvent être reconstruits plus facilement que les employés d’entrepôt peuvent être remplacés. Il faudra désormais rémunérer le risque, car les employés les plus compétents de Wildberries, qui ont contribué à la réussite de l’entreprise, pourront facilement retrouver du travail sur un marché très demandeur de savoir-faire, dans des conditions moins exposées.

Propagation numérique et contrat social

Un multiplicateur doit être ajouté à l’analyse matérielle. Des dizaines de vidéos montrant des colonnes de fumée ont circulé sur les réseaux sociaux russes. S’y ajoutent celles, plus redoutables, de vendeurs qui se filment en larmes pour expliquer que l’incendie a détruit leur marchandise, leur activité, et parfois leur unique source de revenu. La numérisation du sensorium 16 fait que l’effet recherché ne réside plus dans le bâtiment, mais dans le regard : la frappe détruit un hangar ; sa diffusion détruit la certitude que la guerre reste lointaine.

Elle touche au point le plus sensible du dispositif intérieur russe. La stabilité du régime repose en effet sur un échange implicite : l’acceptation des restrictions politiques en échange d’un accès à une consommation moderne et en constante amélioration. Ce contrat a survécu à l’entrée en guerre précisément parce que la vie quotidienne des grandes villes n’avait pas été bouleversée. Le commerce de détail avait déjà connu, en 2026, sa première contraction du nombre de points de vente depuis plus de vingt ans 17.

Les petits entrepreneurs ruinés, qui font partie de la classe moyenne émergente du pays, deviendraient une source de ressentiment d’un nouveau type. Entrés tardivement dans la contestation, ils seraient peu suspects d’anti-poutinisme primaire, ce qui pourrait entraîner d’autres catégories de la population dans la grogne.

Ce que cette campagne enseigne

Frapper la logistique de consommation ne vise pas la capacité de l’État à faire la guerre, mais celle de la société à maintenir une vie normale. Cette coercition touche chaque citoyen et est presque indéfendable. Elle a néanmoins un coût pour l’agresseur, en l’occurrence l’Ukraine. Selon des sources ukrainiennes, les frappes du 18 juillet répondaient à la destruction de terminaux de Nova Poshta, le logisticien postal ukrainien 18. La réciprocité est la seule règle qui semble efficace, mais son efficacité est incertaine. Rien n’indique pour l’instant que la dégradation de la consommation se traduise par une inflexion de la position russe, et l’histoire des campagnes de coercition économique incite à la prudence.

Reste l’enseignement le plus général. Les hubs de tri et les plateformes numériques concentrent une valeur stratégique comparable à celle des dépôts de munitions du siècle dernier, avec cette différence décisive qu’ils sont civils, visibles et immobiles. Toute société qui a confié son approvisionnement quotidien à quelques dizaines de bâtiments en tôle a, sans le savoir, construit un centre de gravité d’une grande vulnérabilité. La campagne de juillet 2026 en apporte la preuve en Russie. Ce n’est pas une exception. Si l’Europe veut prendre au sérieux la perspective d’un conflit avec la Russie, elle doit dresser dès maintenant un inventaire rigoureux de ses faiblesses potentielles en matière d’approvisionnement et d’infrastructure financière, afin d’éviter toute mauvaise surprise stratégique.

Sources
  1. « ВТБ раскрыл детали сделки с RWB », Vedomosti, 28 mai 2026.
  2. Gleb Bryanski, « Wildberries, ‘Russia’s Amazon’, becomes a target for Ukraine », Reuters, 22 juillet 2026.
  3. « 2 Killed, Several Injured After Shooting Outside Wildberries Office in Moscow », Moscow Times, 18 septembre 2024.
  4. « Forbes Russia : Wildberries sellers’ losses from Ukrainian warehouse strikes estimated at 215-280 billion rubles », Meduza, 3 août 2026.
  5. Christopher Helman, « New Ukrainian Drone Strikes On Wildberries Warehouses Decimate Empire Of Russia’s Richest Woman », Forbes, 24 juillet 2026.
  6. « Russian e-retailer Ozon says Ukrainian drone alert forces it to evacuate Tatarstan warehouse », Reuters, 31 juillet 2026. Les entrepôts de Wildberries et d’Ozon sont mitoyens à Zelenodolsk, ce qui rend l’attribution incertaine.
  7. « Drone strikes on Wildberries warehouses : the impact on Russia », Ukrainska Pravda, 28 juillet 2026 ; « What We Know About the Aftermath of Ukraine’s Wildberries Drone Strikes », The Moscow Times, 20 juillet 2026.
  8. Pavel Luzin, cité dans « How Ukraine’s strikes on Wildberries warehouses put Russians in a real jam », The Kyiv Independent, juillet 2026.
  9. Antony Dabila, L’Échiquier stratégique : la grammaire de la guerre à travers les âges, Paris, Seuil, 2025.
  10. « Wildberries Stops Compensating Sellers for Products Damaged in Airstrikes », The Moscow Times, 1er juillet 2026.
  11. « Frappes ukrainiennes contre Wildberries : ce qu’il faut savoir sur l’Amazon russe, dans le viseur de Kiev », AFP, 24 juillet 2026.
  12. Gleb Bryanski, « Russia mulls state support for Wildberries after drone attacks », Reuters, 28 juillet 2026.
  13. Denys Chtilerman, cofondateur et concepteur en chef de Fire Point, propos rapportés le 27 juillet 2026 ; voir également Ukrainska Pravda, 28 juillet 2026.
  14. « Un entrepôt dévasté par un vaste incendie à Saint-Pétersbourg », AFP, 13 janvier 2024. L’incendie a touché 70 000 mètres carrés et mobilisé environ 270 pompiers, sans faire de victime. Les dégâts ont été estimés entre 10 et 11 milliards de roubles par une source du marché de l’assurance citée par RIA Novosti. Le même site a été frappé par un drone le 24 juillet 2026.
  15. « Russia’s Sberbank may raise reserves after Wildberries attacks hit borrowers », Reuters, 29 juillet 2026.
  16. Marshall McLuhan, La Galaxie Gunterberg, Paris, Gallimard, 1977.
  17. Mark Faithfull, « Drone Attacks On Wildberries, Russian Answer To Amazon, Bring War Home », Forbes, 27 juillet 2026.
  18. Publication sur  X de Christopher Miller, 18 juillet 2026.