Dans un appel aux Ukrainiens, Fedorov défie Zelensky (texte intégral)

Écarté du gouvernement, l’ancien ministre de la Défense appelle à l’organisation de nouvelles élections et met en cause un système qui « récompense la loyauté ».

Nous traduisons et commentons ce discours.

Le 16 juillet, Volodymyr Zelensky a limogé son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, dans le cadre d’un remaniement ministériel controversé. Le départ de cette figure populaire, qui a joué un rôle de premier plan dans la transformation de l’armée, notamment en matière de drones et de technologie, a ouvert en Ukraine la crise politique la plus importante depuis le limogeage de Valery Zaloujny, l’ancien commandant en chef de l’armée. 

Plusieurs manifestations ont éclaté à travers le pays, alors qu’un effet domino s’enclenchait dans les institutions de l’armée. Le colonel Pavlo Yelizarov, commandant adjoint de l’armée de l’air, avait dénoncé « un coup dur porté à la défense du pays » et démissionné aux côtés d’influents conseillers dont Serhii Beskrestnov, l’un des experts ukrainiens les plus reconnus en matière de drones, et l’ancien conseiller de Fedorov, Serhii Sternenko.

Le président ukrainien avait expliqué sa décision en déclarant vouloir préserver l’« unité » du commandement militaire. Cette décision avait toutefois été perçue comme une victoire de l’ancienne garde de l’armée, incarnée par le commandant en chef Oleksandr Syrsky, critiqué pour son style de commandement « soviétique », qui provoque des pertes élevées parmi les rangs de l’armée, et pour entretenir un réseau d’officiers fidèles qu’il récompense par des postes de commandement.

L’analyste ukrainien Tatarigami, ancien officier jouissant d’une voix influente dans les cercles militaires, avait déclaré à ce moment : « Le président Zelensky a préféré le confort de l’ancienne garde, incompétente, au changement et à une nouvelle vision ».

Le 21 juillet, sous la pression des manifestants, Zelensky limoge à son tour le commandant en chef de l’armée Syrsky et nomme à son poste Mykhaïlo Drapatyi. Fedorov a refusé plusieurs postes qui lui ont été proposés, dont celui de vice-Premier ministre, et demandait depuis à revenir à la Défense.

Hier, 18 août, le président ukrainien a décidé de nommer définitivement Ievhenii Khmara au poste de ministre de la Défense, fonction qu’il occupait par intérim depuis le 16 juillet. Sa nomination doit désormais être approuvée par la Rada, mais cette annonce a définitivement fermé la porte à un retour de Fedorov.

Le discours que nous traduisons ci-dessous a été publié hier, mardi 18 août dans la soirée, sur Youtube avec le titre « Звернення до українців : про корупцію, кризу управління і Україну, яку ми маємо побудувати » (Appel aux Ukrainiens : sur la corruption, la crise de la gouvernance et l’Ukraine que nous devons construire). 

Il s’agit d’une prise de parole inédite dans le débat politique ukrainien : il se présente comme une adresse directe au peuple ukrainien et une remise en question profonde de l’autorité du président Zelensky, dont Fedorov appelle à vérifier son soutien réel dans le pays en organisant des élections. 

Fedorov avait été nommé au ministère de la Défense en janvier. Originaire de Zaporijia, une ville située à une trentaine de kilomètres du front, il incarnait l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants dans le domaine de la défense. Avant sa nomination, il avait dirigé le ministère de la Transformation numérique pendant plus de six ans, où il a notamment joué un rôle actif dès 2022 dans la mise en service de terminaux Starlink. Il est la troisième personnalité la plus populaire en Ukraine, derrière Zelensky et Igor Terekhov, le maire de Kharkiv. 

Depuis l’entrée en vigueur de la loi martiale en février 2022, il est impossible d’organiser des élections en Ukraine. L’article 108 de la Constitution prévoit que le chef de l’État doit exercer ses fonctions jusqu’à l’élection d’un nouveau président. Au début de cette année, des rumeurs ont circulé selon lesquelles l’Ukraine aurait commencé à préparer l’organisation d’une élection présidentielle et d’un référendum sur un éventuel accord de paix avec la Russie, sous la pression de la Maison-Blanche. Lorsque le président américain Donald Trump avait laissé entendre l’année dernière que Kiev « se servait de la guerre » pour éviter la tenue d’un scrutin, Zelensky avait répondu que l’Ukraine était « prête à organiser des élections » dans un délai de 60 à 90 jours, à condition que ses alliés garantissent leur sécurité.

Si Zelensky jouit toujours d’une grande popularité, elle est en baisse par rapport au début de la guerre. Plusieurs scandales de corruption au sein de son cercle rapproché ont pesé sur son image ces derniers mois, et conduit à la démission de son influent directeur de cabinet, Andriy Yermak. Selon les quelques sondages disponibles, en cas d’élection, le plus grand défi pour Zelensky ne serait pas Fedorov, mais Zaloujny, qui occupe depuis mars 2024 le poste d’ambassadeur à Londres et qui reste la personnalité la plus populaire du pays avec 66 % de confiance selon un sondage KIIS d’avril. Il est suivi par Fedorov (63 %) et Zelensky (56 %).

La prise de parole de Fedorov ne mentionne pas son avenir politique, et il ne déclare pas vouloir défier Zelensky, mais elle pourrait éloigner certains de ses partisans. Oleksandr Merezhko, député proche de Zelensky, a déclaré avoir soutenu le retour de Fedorov à la tête du ministère de la Défense, mais avoir jugé son idée d’organiser de nouvelles élections « très dangereuse et irréaliste » : « Cela affaiblirait le pays, notre unité et notre résilience. C’est pourquoi je pense que l’idée d’organiser des élections fait malheureusement le jeu de Poutine. ». 

Christopher Miller, le correspondant du Financial Times à Kiev a écrit dans une publication sur X : « Les réactions de la part des responsables ukrainiens, des députés et de la société civile sont toutes relativement similaires : choc, consternation face aux critiques extraordinaires de Fedorov à l’égard de l’État, à son défi politique lancé à Zelensky et à son appel controversé à la tenue d’élections alors que les bombes russes continuent de tomber. “Il est pressé parce que les gens risqueraient de l’oublier d’ici un an”, explique une personnalité politique de premier plan à Kiev qui a toujours soutenu Fedorov. Il ajoute : des élections en temps de guerre “enterreraient le pays”. 1 »

Sa prise de parole intervient alors que l’Ukraine connaît des succès importants sur le front. La semaine dernière, Zelensky a annoncé que l’armée avait repris en six mois le contrôle de 745 km² de territoire occupé par la Russie, et libéré 26 villages dans les régions de Dnipropetrovsk, Donetsk et Zaporijia, dans le sud du pays. Les frappes en profondeur sur le territoire russe, visant raffineries et entrepôts, fragilisent de plus en plus la stratégie du Kremlin qui pourrait préparer, après le simulacre de scrutin de septembre, une nouvelle mobilisation.

Nous vivons l’une des périodes les plus difficiles et les plus décisives de notre histoire. 

Chaque jour, la Russie nous rappelle à qui nous avons affaire. Elle essaie non seulement de nous briser sur le front, mais aussi de faire de la peur une partie de notre vie quotidienne. Elle cherche à nous forcer à nous habituer aux sirènes, aux explosions, aux pertes, à l’idée que la guerre durera éternellement. Mais nous ne pouvons pas nous y habituer, et nous ne pouvons pas permettre à la Russie de décider de l’avenir de l’Ukraine. C’est précisément à ce moment que l’Ukraine est confrontée à des défis colossaux. 

La guerre continue, l’ennemi change de tactique, nous devons produire des armes plus rapidement, introduire de nouvelles technologies, négocier avec nos partenaires et prendre des décisions cruciales chaque jour. 

Dans une telle situation, un pays ne peut pas se permettre d’être sans ministre de la Défense pleinement nommé. Ce n’est pas normal. Dans un pays qui se bat chaque jour pour sa survie, la politique de défense ne peut pas être en mode temporaire. 

Mais le problème est beaucoup plus large qu’un seul poste ou qu’un seul ministère. 

Nous devons répondre à une question fondamentale. Comment l’État doit-il fonctionner si la guerre dure des années ? Si elle dure encore un an, deux ans, trois ans, la Russie peut-elle effectivement avoir le droit de décider quand les Ukrainiens pourront à nouveau élire leur gouvernement ? Je suis convaincu que non. 

La démocratie ne saurait être otage de la Russie. Nous nous battons précisément parce que nous voulons rester un État européen libre. C’est pourquoi nous devons trouver un mécanisme légal, sûr et réaliste permettant à l’Ukraine de rétablir un processus démocratique complet, même en cas de guerre prolongée. C’est difficile. Il faut garantir le droit de vote des militaires, des millions d’Ukrainiens à l’étranger et des habitants des régions proches du front. Il faut garantir la sécurité du processus électoral, l’indépendance des institutions et la confiance dans le résultat. 

Mais la difficulté ne signifie pas l’impossibilité. L’Ukraine a déjà maintes fois accompli ce que le monde considérait comme impossible. Nous pouvons trouver une solution à cette situation également. Car la démocratie n’est pas un luxe en temps de paix. Elle fait partie de ce pour quoi nous nous battons aujourd’hui. 

Il y a une autre raison pour laquelle cette conversation est nécessaire maintenant. Les gens ne peuvent pas vivre indéfiniment dans un État où ils ne comprennent pas pourquoi certaines décisions sont prises, pourquoi certaines réformes avancent et d’autres sont bloquées, ou encore pourquoi les décisions nécessaires sur le front aujourd’hui traînent dans les bureaux pendant des mois. 

Il est particulièrement dangereux lorsque la société a le sentiment que le critère principal de nomination d’une personne n’est pas son professionnalisme, les résultats obtenus ou sa capacité à changer le pays, mais sa loyauté personnelle envers le système. 

Un État moderne ne peut pas fonctionner ainsi. Et encore moins un pays qui mène une guerre existentielle. Nous devons aussi parler de corruption. Non pas parce que c’est un mot populaire, mais parce qu’en temps de guerre, la corruption prend une toute autre signification. 

En temps de paix, l’argent volé signifie une route mal entretenue, un hôpital ou une école en mauvais état. 

Pendant la guerre, l’argent volé peut signifier un drone qui n’a pas été acheté, des munitions qui n’ont pas été livrées, un système de défense aérienne qui n’a pas été déployé, une voiture qui n’a pas évacué un blessé. Une technologie qui aurait pu être mise en production, mais qui ne l’a pas été. 

La corruption pendant la guerre n’est pas seulement un problème financier. C’est une question de notre capacité à survivre et à vaincre. Chaque hryvnia qui aurait dû servir à la défense doit y servir. Pas à remplir une poche privée, pas à acheter une influence politique, pas à maintenir des schémas personnels, pas à conserver un poste.

La corruption n’est qu’un symptôme. Le problème principal est beaucoup plus profond. Nous avons une crise systémique de gouvernance. L’ancien système fonctionne trop souvent selon ses propres règles. Il se protège, a peur du changement, adopte lentement des décisions, punit l’initiative et récompense la loyauté. Il peut également conserver des structures inefficaces pendant des années simplement parce que tout le monde y est habitué. 

Or, l’État est un système qui doit avoir des objectifs clairs, une stratégie et des équipes efficaces. La gestion du Parlement doit être basée sur le programme de la majorité, les valeurs et les principes, et non sur des intérêts privés dans les secteurs de la défense, de la pharmacie, du jeu et de la fiscalité. Le Parlement est le cœur de la démocratie ukrainienne, pas sa bourse. Et la guerre ne pardonne pas cela. 

L’Ukraine a besoin d’un principe très simple. Le pouvoir implique la responsabilité. Si vous avez reçu des pouvoirs, assumez la responsabilité des résultats. Si vous avez reçu un budget, montrez ce qui a été fait. Si vous avez reçu un poste, expliquez quels résultats vous avez obtenus. Les gens peuvent traverser des moments extrêmement difficiles. Les Ukrainiens l’ont déjà prouvé. Mais il y a une chose qu’il est très difficile de supporter indéfiniment : Le sentiment d’injustice. 

Quand une personne risque sa vie au front et que quelqu’un vole pendant la guerre. Quand une entreprise paie des impôts et subit l’arbitraire des forces de l’ordre. Quand une personne talentueuse ne peut pas changer le système parce qu’elle n’en fait tout simplement pas partie. Quand des décisions sont annoncées à la société, mais que personne n’explique pourquoi elles ont été prises. C’est ainsi que se détruit progressivement le plus important : la confiance entre le citoyen et l’État. Cette confiance doit être restaurée.

Il y a une autre chose dont nous devons parler. L’espoir. L’espoir que demain sera meilleur. L’espoir que ce pays change. L’espoir qu’après tous nos sacrifices, nous ne retomberons pas dans le même système dont nous avons essayé de nous éloigner pendant des années. Nous ne nous battons certainement pas pour un pays sans espoir. Nous nous battons pour un État où chacun sent que sa voix compte. 

Les Ukrainiens ont toujours fait confiance à leur gouvernement. Surtout pendant la guerre. Des millions de personnes ont accepté des restrictions, des difficultés et des sacrifices incroyables parce qu’elles comprenaient que le pays devait tenir bon. Et c’est une énorme responsabilité pour tout gouvernement. Ce crédit de confiance ne donne pas le droit d’agir sans explication. 

C’est un devoir d’être encore plus honnête avec la société. C’est ici qu’un principe simple de nouveau contrat social doit exister. Le citoyen fait confiance à l’État, l’État est honnête avec le citoyen, le citoyen remplit son devoir, l’État remplit le sien. L’homme protège le pays, le pays protège l’homme. Les gens n’exigent pas que l’État soit infaillible. Ils comprennent à quel point cette guerre est difficile. Ils comprennent qu’il n’y a parfois pas de solutions parfaites, mais ils ont droit à la vérité. C’est ainsi que la confiance est restaurée. 

Avec la confiance, l’espoir revient. 

L’espoir qu’après cette guerre, l’Ukraine ne sera pas seulement un pays qui a survécu, mais un pays devenu plus fort, plus juste et plus libre. Nous n’avons pas le droit de laisser l’ancien système priver les Ukrainiens de cet espoir. 

Nous avons déjà un ennemi. C’est la Russie. La Russie ne cherche pas seulement à nous prendre notre terre, elle veut prouver que le modèle ukrainien de liberté est voué à l’échec. C’est pourquoi l’Ukraine doit prouver le contraire.

L’Ukraine peut à la fois se battre et rester une démocratie. Les élections ne se résument pas à un bulletin de vote. C’est le moment où le gouvernement se tourne vers le citoyen et dit : « Voilà ce que nous avons fait, maintenant vous décidez si vous nous faites encore confiance. » C’est ce principe qui distingue un État démocratique d’un système où le pouvoir décide lui-même du moment où la société peut l’évaluer. Nous ne devons pas permettre à Poutine de décider quand les Ukrainiens peuvent élire leur gouvernement. La démocratie ukrainienne ne doit pas dépendre de la bonne volonté du Kremlin. 

Nous avons vu nos militaires faire l’impossible chaque jour. Nous avons vu nos ingénieurs créer en quelques mois des technologies pour le développement desquelles les grandes entreprises internationales ont besoin d’années. Nous avons vu de jeunes Ukrainiens qui n’attendent pas que quelqu’un résolve un problème à leur place. Ils trouvent eux-mêmes des solutions. Nous avons vu des gens qui, après une nuit blanche passée sous les bombardements, se rendent au travail le matin et continuent. Continuent à construire le pays. Nous avons vu des personnes qui ont perdu leur maison, leur entreprise, leurs proches, mais qui n’ont pas perdu la foi en l’Ukraine. Quand nous voyons de telles personnes, nous comprenons que le problème de l’Ukraine ne vient certainement pas des Ukrainiens. Notre peuple est prêt depuis longtemps à construire un autre pays. 

Maintenant, notre État doit être digne de son peuple. 

Un État où les institutions sont plus fortes que les noms. Où le résultat est plus important que la loyauté. Où la vérité est plus importante que la commodité politique. Où la corruption ne vole pas notre avenir. Où le peuple ukrainien n’est pas un simple observateur, mais la source du pouvoir. L’État existe pour le citoyen. Les institutions existent pour obtenir des résultats. L’armée existe pour défendre le pays. Le pouvoir existe pour servir l’Ukraine. Jamais pour lui-même. 

C’est une telle Ukraine que nous devons construire. C’est cette Ukraine que nous devons défendre. Et c’est cette Ukraine que nous devons laisser à ceux qui viendront après nous.

Sources
  1. Voir publication sur X.
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