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Le fusil à pompe s’est encore enrayé, et l’on se demande si les soldats qui attendent leur tour à l’orée du bois ne se posent pas tous la même question : que se passerait-il si la cible n’était pas une assiette orange vive propulsée dans les airs d’un terrain d’entraînement de la région de Kharkiv, mais un véritable drone russe chargé d’explosifs ? Les quelques secondes que « Rybak » passe à agiter frénétiquement la culasse pour éjecter une cartouche semblent soudain durer une éternité. Quelques semaines plus tôt, le premier contact des recrues avec un drone, alors un simple Mavic lancé pour un entraînement, les avait pris par surprise : peu l’imaginaient aussi rapide et agile, bien loin de la parabole prévisible dessinée dans les airs par le plateau de ball-trap.
Mais le drone domine la guerre, tout le monde cherche des parades à tous les niveaux, et le nuage de grenaille du fusil à pompe a la faveur de nombreux soldats sur le front. Autant alors l’enseigner à ces hommes récemment mobilisés et bientôt destinés au front : il ne leur reste qu’une journée dédiée à la lutte anti-drones, puis une marche de trois jours comme examen final.
Un par un, ils se succèdent donc dans une gorge de ce terrain d’entraînement vallonné et empoignent pour la première fois cette arme de conception israélienne et de fabrication ukrainienne. Les cartouches sont spécifiquement conçues pour la lutte anti-drones. Les boîtes qui les contiennent affichent, avec un certain optimisme, l’image d’un drone russe à longue portée. L’arme est en fait pensée pour abattre ces petits engins à faible portée qui pullulent sur le champ de bataille, plutôt que les Shahed de 2,50 mètres d’envergure qui s’abattent régulièrement sur les villes de l’arrière.
À la manœuvre derrière le lanceur de ball-trap, « Santa » a doctement expliqué aux hommes comment et quand utiliser cette arme. L’enrayement répété est, reconnaît-il, un problème. S’il devait lui-même repartir au front, l’instructeur n’hésiterait pas et garderait sa kalachnikov.
Là où les filets tiennent encore
Avec une lenteur suppliciante, la guerre est arrivée aux portes des deux dernières grandes villes du Donbass encore sous contrôle ukrainien. Il n’y a pas si longtemps, des hommes comme ceux de la 28e brigade s’entraînaient encore dans les carrières noyées des abords de Kramatorsk. L’entraînement se déroule désormais à plusieurs dizaines de kilomètres de là, loin des villes peu à peu transformées en champs de bataille. Le 21 août, l’administration ukrainienne de la région de Donetsk a officiellement classé 1 les villes de Sloviansk et de Kramatorsk comme « zones de combat ». Plusieurs dizaines de milliers de personnes vivent encore à Kramatorsk et dans la ville voisine de Sloviansk. Cafés, restaurants et salons de coiffure continuaient de tourner cet été et de servir une clientèle de plus en plus masculine et militaire. Dans ce purgatoire si particulier, plus vraiment à l’arrière mais pas encore tout à fait au front, la menace du drone domine les esprits.
Elle n’est pourtant peut-être pas, en cet été 2026, la plus potentiellement dévastatrice. Un drone FPV (pour « First Person View », lorsqu’une caméra montée sur le drone permet à l’opérateur de voir le point de vue de l’appareil) est chargé de quelque trois kilos d’explosifs, et peut être détruit de différentes manières : un filet peut l’empêtrer, un système de brouillage peut le mettre au sol et une balle de Kalachnikov ou de fusil à pompe peut l’abattre en vol. Cette menace est bien différente de celle d’une bombe planante de 250 ou 500 kilos, capable de raser un bâtiment entier et contre laquelle aucune défense n’existe pour l’instant. Lancées à plusieurs dizaines de kilomètres du front par des chasseurs russes hors de portée des systèmes anti-aériens ukrainiens, ces bombes s’écrasent tous les jours sur le Donbass, provoquant un grondement régulier et levant des colonnes de fumée à l’horizon.
Mais si la bombe planante est une arme redoutable, le drone est la seule présence permanente. Si la bombe détruit, le drone FPV — et la simple menace de sa présence — transforme immédiatement l’environnement. La toile de filets anti-drones qui s’est étendue dans la ville à partir du printemps, et qui prolonge ses mailles sur plusieurs dizaines de kilomètres le long des axes permettant d’entrer et de sortir de Kramatorsk et Sloviansk, en est l’illustration visuelle la plus flagrante. On trouve un pylône tous les quatre ou cinq mètres et ces filets (souvent des filets de pêche arrivés de Bretagne, d’Italie ou encore des Pays-Bas) sont tendus pour former des tunnels. Les constructions sont fragiles et la routine du conducteur dans la région implique aussi de croiser régulièrement des soldats installés sur des échafaudages pour faire ce que l’un d’entre eux qualifie avec un sourire de « travail d’orfèvre ». Le filet ne cesse de s’abîmer, mais rarement à cause de l’action de l’ennemi : ce sont plutôt le vent, les branchages qui s’accumulent sur la canopée ou une voiture peut-être qui s’est écrasée contre l’un des pylônes. Il faut alors grimper et, à coups de colsons, retisser soigneusement cette immense toile. Au pied de l’échafaudage, un homme scrute le ciel, sa kalachnikov le plus souvent appuyée contre une palissade avoisinante.
Le tunnel du filet anti-drones marque l’entrée d’un espace qui n’est pas celui de la ligne de front. Le drone y est encore, peut-être plus pour longtemps, intermittent.
Le front n’est pas là où les filets anti-drones tiennent et protègent, mais là où ils pendent en lambeaux inutiles, ayant été frappés à de multiples reprises dans des environnements trop exposés pour qu’on puisse y envoyer des soldats les réparer.
Dans cet espace intermédiaire, où le filet anti-drone constitue une protection contre une menace réelle mais pas encore accablante, la présence du drone vient d’abord entraver et étouffer le mouvement. En effet, c’est surtout celui des véhicules que le pilote de drone cherche à contrôler, et c’est donc de celui-ci que découle le risque. Se déplacer devient alors une source de réflexion. Ai-je vraiment besoin de prendre la voiture aujourd’hui ? D’emprunter ces quelques kilomètres de route entre Sloviansk et Kramatorsk, qui sont le plus souvent surveillés par des drones de reconnaissance russes ? Evgueni Pavenko, pasteur protestant de Kramatorsk qui a déjà connu, il y a quelques mois, la frappe d’un drone sur un train, raconte avec un sourire nerveux comment le drone en vient à dominer : croiser les restes calcinés d’une voiture, entendre le bourdonnement d’un drone FPV et courir, courir pour se cacher durant des moments encore suffisamment espacés pour permettre un semblant de vie normale entre deux frappes. La menace ne grandit pas de manière égale et les quartiers les plus proches du front sont aussi les plus exposés. L’administration de Kramatorsk a ainsi cessé la collecte des déchets dans plusieurs zones du sud et de l’est de la ville au cours de l’été, car le risque de frappe de drone y est devenu trop élevé.
Même le filet, devenu symbole visuel de l’emprise du drone sur l’espace et l’esprit, n’est pas une panacée : « Ça n’arrête qu’un FPV, un Lancet va tranquillement passer au travers », grogne un soldat au bord d’une route, occupé à tenir l’échafaudage branlant sur lequel l’un de ses hommes répare un filet. En ville, il faut aussi laisser des ouvertures devant chaque maison, immeuble ou croisement : autant d’endroits par lesquels un drone peut facilement s’introduire. Et un couloir totalement hermétique peut se transformer en piège mortel si un drone parvient malgré tout à y entrer, empêchant alors toute fuite des véhicules sur la route. « Mais enfin, on se sent quand même plus léger en rentrant sur une route avec ces filets », lance un sapeur. À côté de lui, un autre l’interrompt : « Enfin, ça dépend… Certains vont voir le filet et se disent : “Bon, ça veut dire que les drones volent par ici…” ».
Les « petits dieux »
Le silence se fait soudain dans la pénombre du salon, la conversation est interrompue par le mouvement sur l’imposant écran de ce poste de commandement de bataillon installé dans une bicoque anonyme de Kramatorsk. Un flux vidéo unique est venu remplacer la dizaine d’images en direct de drones provenant du front de Kostiantynivka. Confortablement installés sur un divan, « Kuma », un navigateur de 35 ans, « Balkan », un pilote de 26 ans, et « Pasitchnik », un sapeur de 29 ans, observent en professionnels la manœuvre d’un de leurs collègues, sans doute lui aussi installé quelque part dans Kramatorsk.
Sur l’image en noir et blanc, le drone survole une route déserte, puis descend doucement au-dessus d’une rangée d’arbres. On devine le pilote réfléchir quelques instants, son navigateur lui indiquant peut-être la cible de cette mission : une position retranchée russe composée de sable et de rondins de bois qui dépassent légèrement du bosquet. Le drone descend et se pose nonchalamment sur l’un des rondins. Quelques flammes apparaissent avant que l’image ne soit coupée. On n’a vu personne sur ces images d’une position russe et « Balkan » ne pense pas que les pilotes eux-mêmes savaient si la position était occupée ou non. Quoi qu’il en soit, une casemate de détruite, c’est une opportunité en moins de se cacher et de se reposer pour les groupes d’assaut russes tentant de dépasser Kostiantynivka, à 20 kilomètres au sud.
Kuma, Balkan et Pasitchnik (dont le nom de guerre « apiculteur » fait référence à sa profession dans le civil) combattent là où les filets anti-drones ont depuis longtemps perdu toute utilité. Ils vivent lors de ces rotations avec le drone comme présence constante et lancinante. Leur statut de membres d’équipage de drones en fait des cibles privilégiées pour les pilotes russes. Pour se rendre sur leur position, non loin de la ville de Kostiantynivka, ils ont, comme beaucoup, abandonné les véhicules, même blindés et cintrés de cages de métal, que les pilotes visent en priorité. C’est en scooter électrique qu’ils descendent cette route jonchée de carcasses de véhicules calcinés et encore quadrillée de filets anti-drones déchirés et inutiles. Ils doublent régulièrement des robots sur roues chargés de munitions ou de vivres, qu’ils rangent sur le côté pour éviter un véhicule revenant à tombeau ouvert du front. Le scooter a l’avantage d’être plus discret qu’un véhicule à quatre roues, tout en étant bien plus rapide et moins fatigant qu’une marche à pied. Le drone a transformé l’environnement et le mouvement. Il remodèle aussi l’esprit de tous ceux qui vivent sous sa surveillance. Pasitchnik n’hésite pas quand on lui demande s’il considère l’artillerie comme plus ou moins stressante que la frappe de drone : « Beaucoup moins, bien sûr. L’obus est aveugle, il ira s’écraser à une centaine de mètres de vous la plupart du temps, et dans tous les cas, il ne vous poursuivra pas. »
En effet, le drone a industrialisé la traque, une activité guerrière autrefois réservée aux snipers et à de petits groupes de commandos. Il est éminemment personnel, chaque attaque étant menée avec la conscience directe qu’il y a derrière un pilote qui observe, dirige et s’adapte. Le missile ou l’obus ne visent que des coordonnées, alors que le drone et l’homme qui le dirige visent une personne. Un pilote qui n’a pas trouvé sa cible peut, avant de tomber à court de batterie, jeter son drone sur la première voiture venue. Un drone peut pénétrer délicatement par la fenêtre d’un immeuble, regarder à gauche et à droite, prendre le temps de la réflexion. « C’est intéressant, ce moment », me confiait l’année dernière un pilote de drone en mettant sur pause une vidéo montrant l’un de ses vols sur son téléphone — image figée où deux soldats russes dans un champ viennent d’apercevoir le drone ukrainien et commencent à courir dans deux directions opposées. « À ce moment, vous décidez qui vit et qui meurt », continue l’homme. Le pilote de drone, dit-il doucement, est un « petit dieu ».
SSur le front, la menace permanente des drones transforme également les hommes. Ioulia Matvieieva, une professionnelle de santé mentale, réalise régulièrement des formations aux premiers secours psychologiques avec des unités de l’armée ukrainienne : « Dans une situation typique de stress aigu, vous avez d’abord le déclenchement de l’épisode stressant, qui va ensuite culminer avant de prendre fin. » « Mais avec des attaques de drones, il n’y a jamais de début ou de fin clairement définis de l’épisode ; c’est une période prolongée que vous passez dans l’attente d’une attaque. » Les spécialistes évoquent un mélange d’hypervigilance et d’anxiété anticipatoire.
Sur le front, presque tout est d’abord affaire de bruit, raconte Balkan, impressionnante figure de guerrier trapu et barbu. Il faut écouter en permanence pour pouvoir réagir : c’est d’ailleurs l’avantage de ces scooters électriques utilisés par les pilotes, bien plus silencieux qu’un 4×4 qui risquerait de couvrir le bruit d’un drone. Des détecteurs de drones existent, capables même d’intercepter le flux vidéo d’un drone ennemi, mais les appareils à fibre optique sont indétectables par ce biais. La seule solution est donc de détecter ce bourdonnement caractéristique qui peut être isolé ou se transformer en insoutenable ruche lorsque des dizaines de drones opèrent dans la même zone. Il faut écouter pour pouvoir se cacher, explique Balkan : « Parce qu’en tirant, vous risquez de révéler votre position ; le flash d’une rafale de mitrailleuse est très visible sur une caméra. » Mieux vaut alors trouver un fourré et attendre, attendre, jusqu’à ce que le bourdonnement s’estompe ou qu’une explosion retentisse. Et de reprendre alors la marche.
Cette tension constante est épuisante, explique Yuliia Matvieieva : « C’est comme de rouler pied au plancher ; si vous le faites trop longtemps, vous aurez un accident ou vous tomberez à court d’essence, mais c’est simplement impossible de le faire en permanence. » À quelle vitesse ? Sur le front, les hommes perdent environ la moitié de leur efficacité au bout de dix jours dans leurs casemates, estime Balkan. La crainte des drones isole également les hommes de la lumière naturelle (sortir, c’est risquer d’être repéré et donc touché), sans parler du manque de sommeil.
Un trouble mal nommé
La question de la manière dont cette menace et cette peur constantes des drones transforment les hommes n’a pas encore trouvé de réponse. Les exemples et les anecdotes abondent au détour des conversations : un ami de ce sapeur ukrainien qui croit entendre des drones même lorsqu’il n’y en a pas ; un autre traumatisé par un coup de tonnerre ; un soldat incapable de monter dans une voiture après avoir été blessé par une frappe de drone alors qu’il conduisait son véhicule. Il s’agit d’une forme particulière de stress post-traumatique appelée « dronophobie » et qui reste encore sous-étudiée.
Le 9 juin, un séminaire en ligne organisé par « Ti Yak ? » (« Comment tu vas ? »), une initiative de promotion de la santé mentale fondée par la première dame d’Ukraine, tente de dresser un premier état des lieux des connaissances. Face à une audience en ligne de plusieurs centaines de professionnels de santé venus des quatre coins de l’Ukraine, le psychiatre Serhiï Andriïtchenko présente un tour d’horizon de ce qu’il qualifie lui aussi de phénomène « complexe et encore mal étudié ». Il utilise le terme « dronophobie », qu’il qualifie néanmoins d’imparfait : « Il serait plus correct, à l’heure actuelle, de qualifier la dronophobie d’« anxiété liée aux drones ». Pourquoi ? Parce que l’aspect le plus important n’est pas simplement la peur, mais « une réaction psychique pathologique à un stimulus précis. »
Si la réaction à une attaque de drone est différente de celle qui survient lors d’une frappe d’artillerie, c’est d’abord en raison de la « visualisation » de la menace, explique le psychiatre : le soldat ou l’habitant de Kramatorsk peut voir le drone arriver, alors que l’obus est invisible. Les deux armes diffèrent également par le son : le sifflement de l’obus ne se fait entendre qu’à la toute dernière seconde, trop tard pour réagir, alors que le bourdonnement des drones sur le champ de bataille entraîne « une pression acoustique constante ».
« Autrement dit, cette présence est ressentie en permanence, en particulier par les militaires sur le champ de bataille. Ils ne cessent de se dire que le ciel est envahi par une multitude de drones, sans jamais pouvoir vraiment comprendre à qui ils appartiennent. S’agit-il des nôtres ou de ceux de l’ennemi ? Que se passe-t-il ? » Tout cela débouche sur un sentiment d’être constamment pris pour cible, qui, selon le psychiatre, est décuplé par la consommation de vidéos montrant des frappes de drones, et qui peut donner l’impression inconsciente d’une omnipotence du drone, qui touchera toujours sa cible. Or, la majorité des drones FPV échouent à toucher leur cible.
Il n’hésite pas à appeler à la censure des chaînes Telegram qui diffusent ces vidéos et s’inquiète aussi de l’impact psychologique des drones sur les pilotes eux-mêmes. La distance, explique-t-il, peut entraîner un sentiment « d’impunité » chez le pilote, qui peut mener à un « désir d’infliger de la douleur et des blessures ». Une tentation difficile à ignorer dans le « safari humain » perpétré par les forces russes à Kherson : une campagne de frappes de drones contre la population civile de cette ville du sud de l’Ukraine, que l’ONU a dénoncée l’année dernière comme un « crime contre l’humanité » 2.
La menace du drone est personnalisée, rendue plus aiguë par la conscience qu’un homme est à la fois acteur et témoin de cette violence. Même la prévention de la menace ne peut se faire sans nourrir cette anxiété permanente : le détecteur de drones capable d’intercepter les flux vidéo d’appareils pousse ainsi à une surveillance constante, de toute façon indispensable. cas terrible et sans doute unique dans l’histoire de l’humanité d’un outil permettant aussi à la proie de voir le point de vue du chasseur alors que le drone s’abat.
Le psychiatre évoque surtout les effets neurologiques : « On observe une hyperactivité de l’amygdale. Le cerveau est constamment en état d’alerte, ce qui entraîne un type de réaction impulsive : hypervigilance, irritabilité, etc. La surcharge sensorielle et le fait de scruter et d’écouter en permanence épuisent les centres de contrôle du cerveau. Cela entraîne une détresse cognitive. » L’impossibilité pour le cerveau de profiter d’un moment de calme pour assimiler les informations et les replacer dans leur contexte entraîne l’épuisement et peut déboucher sur ce que le psychiatre qualifie d’attitudes « contre-intuitives », par exemple s’exposer au danger au lieu de s’en préserver.
L’élastique qui ne retrouve plus sa forme
Épuisante et intenable à terme, cette hypervigilance à laquelle les soldats sont soumis sur le front est pourtant parfaitement rationnelle. « C’est important de le rappeler », insiste Yuliia Matvieieva. « Face à une menace de mort, il est normal d’être hypervigilant et de constamment scanner son environnement. » La peur du drone n’est pas, à ce stade, « post-traumatique », le traumatisme étant toujours en cours. Lorsqu’elle dure plusieurs semaines ou plusieurs mois, l’épuisement se mêle alors à l’accoutumance.
Mais il arrive toujours un moment où le soldat quitte sa position — à pied, en scooter ou peut-être dans un véhicule blindé —, monte dans une voiture et roule vers l’arrière, d’abord sous des filets anti-drones intacts, puis sur une route sans protection, car celle-ci n’est plus nécessaire. Le silence se fait, mais l’hypervigilance reste présente. « Beaucoup de soldats me disent que plus ils s’éloignent du front, plus ils se sentent anxieux », confie Yuliia Matvieieva. Elle évoque l’image d’un élastique tendu trop longtemps et incapable de retrouver sa forme originelle. C’est alors seulement que l’anxiété devient pathologique. Serhii Andriichenko avertissait dans son séminaire que la « dronophobie » n’est pas pure et se mélange à des formes plus classiques de stress post-traumatique. L’hypervigilance persiste et se transforme en une tentative de garder le contrôle au-delà du rationnel : un homme pourra ainsi, durant une attaque de drones Shahed, se rapprocher des fenêtres pour tenter d’apercevoir le drone, alors même qu’il n’a aucun moyen de l’arrêter, ou éviter de passer par un parc trop exposé à une possible frappe de drone (même si la ville est totalement hors de portée de tout drone FPV). Comme dans les formes plus classiques de PTSD, le son est un déclencheur de traumatismes. Il y a tant de sons qui peuvent rappeler le bourdonnement du drone FPV : une tondeuse dans la cour d’un hôpital militaire, l’accélération d’une voiture électrique, une simple vidéo sur un téléphone.
Le problème ne disparaîtra pas, et l’Ukraine fait déjà face à la perspective d’une nation traumatisée par les drones.
Non loin de Kramatorsk, un psychologue militaire en congé dans une datcha de campagne soupire : « Tout le monde souffrira de PTSD, ce sera juste une question de degré. »
Déjà, une poignée d’incidents donnent un aperçu du traumatisme du moment et des potentiels problèmes futurs. Ainsi, ce jugement d’un tribunal de Kiev, publié l’été dernier pour des faits survenus en avril 2025, relate un incident parmi tant d’autres : « Interrogé à l’audience, le prévenu a pleinement reconnu sa culpabilité, s’est sincèrement repenti et a déclaré au tribunal qu’il avait passé la commission médicale militaire (VLK) le 5 avril de cette année, et qu’il s’était rendu à son unité militaire au volant de son propre véhicule le 6 au matin. Près de la ville d’Ouman, il s’est arrêté pour se reposer et sa voiture a été percutée par un autre véhicule. À la suite de cet incident, une patrouille a été appelée sur les lieux et la voiture a été enlevée par une dépanneuse. Il s’est ensuite rendu à Kiev et a séjourné chez des connaissances. Ce jour-là, il a logé dans l’appartement de ces connaissances. Le matin, il s’est levé et a commencé à consommer de l’alcool — une bouteille de whisky qu’il avait reçue en cadeau. Il a décidé de nettoyer son arme, puis il lui a semblé entendre le bruit d’un drone. Il est sorti sur le balcon et a commencé à tirer. Il s’est alors rendu compte qu’il faisait jour et qu’il n’y avait aucun drone. Il a déclaré avoir participé à la guerre en tant que volontaire et souffrir d’une peur des drones. Il avait assisté à la mort d’un frère d’armes sous ses yeux. Il détient un permis valide pour l’arme avec laquelle il a tiré. »
Sources
- « Суттєві зміни у Переліку територій : низку населених пунктів Донецької області віднесено до тимчасово окупованих територій та територій активних бойових дій », 21 août 2026.
- « UN Commission concludes that Russian armed forces’ drone attacks against civilians in Kherson Province amount to crimes against humanity of murder », Nations unies, 28 mai 2025.