Points clefs
  • 70 % des personnes interrogées se disent très préoccupées par la fatigue de guerre dans la société, contre seulement 4,9 % d’entre elles qui ne le sont pas du tout.
  • Une large majorité d’Ukrainiens (65,3 %) affirme ne pas avoir confiance en Donald Trump, tandis que 1,3 % seulement dit lui faire beaucoup confiance.
  • 56,8 % des personnes interrogées n’ont aucune confiance dans l’équipe américaine de négociation composée de Jared Kushner et Steve Witkoff, contre 2,5 % qui lui accordent une confiance élevée.
  • 36,7 % des personnes interrogées disent avoir beaucoup confiance en Volodymyr Zelensky, contre 13,6 % qui n’ont aucune confiance en lui.
  • Deux fois plus d’Ukrainiens considèrent Donald Trump comme un ennemi (35,4 %) que comme un ami (17,0 %).
  • En revanche, 73,4 % des personnes interrogées considèrent que les Américains sont des amis de l’Ukraine, tandis que seuls 3,5 % les voient comme des ennemis.
  • Enfin, 74,5 % des Ukrainiens disent faire au moins un peu confiance aux dirigeants de l’Union européenne.
  • Les dirigeants locaux ukrainiens recueillent 18,9 % de réponses exprimant beaucoup de confiance, mais 22,6 % des personnes interrogées déclarent n’avoir aucune confiance en eux.
  • Seuls 7,4 % des Ukrainiens ont un regard positif sur le rôle actuel des États-Unis dans les affaires internationales ; 61,6 % ont des sentiments mitigés et 25,6 % un jugement négatif.

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine dure désormais depuis si longtemps qu’il est facile d’en négliger la brutalité quotidienne 1. Sa violence est devenue routinière. Les frappes de missiles et de drones se succèdent, les civils continuent d’être tués, tandis que le reste du monde se tourne vers d’autres urgences. 

Cette banalisation est pourtant trompeuse. La guerre s’intensifie. En mai 2026, le bilan civil a été le plus lourd depuis avril 2022, avec au moins 274 morts et 1 763 blessés 2.

Sur la ligne de front, le bilan humain est d’un tout autre ordre : il ne se compte plus en centaines, mais en milliers de morts et de blessés. Les responsables militaires ukrainiens évoquent une « moisson » de dizaines de milliers de soldats tués ou blessés chaque mois, traqués par des drones bon marché et de plus en plus autonomes. Les commandants russes tiennent un discours symétrique, chacun affirmant prendre l’avantage. Pourtant, derrière cette guerre de récit, une réalité s’impose : les deux camps continuent de sacrifier des vies à un rythme inédit et d’hypothéquer une part de leur avenir démographique.

Ce qui a changé ces derniers mois, c’est que la guerre ne frappe plus seulement l’Ukraine. La Russie est désormais la cible d’une campagne soutenue de drones à moyenne et longue portée visant sa logistique militaire et ses infrastructures énergétiques. Certains analystes ironisent en affirmant que l’armée ukrainienne mériterait un prix pour la quantité d’infrastructures fossiles qu’elle détruit. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour la première fois, les conséquences de la guerre deviennent tangibles pour une partie de la population russe. Des incendies, des fumées toxiques et des perturbations affectent désormais des métropoles comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les Russes ordinaires suffoquent désormais sous le poids des conséquences des décisions de leur gouvernement.

Au-delà des attaques quotidiennes de la Russie, les Ukrainiens ont également dû composer avec les revirements de la politique américaine. Donald Trump avait en effet séduit une partie de l’électorat américain par ses déclarations effrontées, prononcées pas moins de cinquante-trois fois 3, selon lesquelles il aurait résolu la guerre entre la Russie et l’Ukraine en « en vingt-quatre heures ». Pour y parvenir, la stratégie qu’il a progressivement mis en place depuis son retour à la Maison-Blanche a consisté à se ranger de manière effrontée du côté de la Russie, à suspendre l’aide militaire américaine à l’Ukraine (sans toutefois interrompre le partage de renseignements), à reprendre les arguments russes (« C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre ») et à accueillir Poutine à Anchorage pour « conclure un accord ».

Lorsque les intentions de Donald Trump sont devenues évidentes, les dirigeants européens se sont précipités à Washington avec Zelensky pour empêcher la cession forcée de territoires ukrainiens 4. Ils ont parallèlement accéléré leurs efforts pour assumer seuls la charge d’approvisionner l’Ukraine, afin que celle-ci puisse poursuivre sa résistance à la Russie. Les États-Unis n’ont pas totalement interrompu leur aide. Un programme de 400 millions de dollars, approuvé par le Congrès en décembre 2025, demeure bloqué au Pentagone depuis plusieurs mois 5

Des enquêtes récentes menées aux États-Unis 6 ont mis en lumière l’ampleur de l’hostilité personnelle de Donald Trump envers Volodymyr Zelensky, nourrie par des griefs anciens liés à ce qu’il considère comme le refus de Kyiv de compromettre Joe Biden. En public, toutefois, la relation apparaît bien différente. Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump et Zelensky se sont affichés en partenaires, le président américain qualifiant les Ukrainiens de « peuple formidable ». Derrière cette mise en scène qui a montré encore une fois l’opportunisme rhétorique du président américain, la méfiance demeure profonde. 

Pour comprendre les résultats de notre enquête 7, il faut également prendre en compte le contexte diplomatique exceptionnel dans lequel elle a été réalisée. Les États-Unis demeurent le médiateur incontournable du conflit, alors même que l’administration Trump s’est progressivement rapprochée des positions russes, laissant l’Europe largement à l’écart des négociations. Après l’échec de sa promesse de mettre fin à la guerre « en vingt-quatre heures », Donald Trump a confié le dossier à deux proches, Jared Kushner et Steve Witkoff, marginalisant les diplomates de carrière et les institutions traditionnelles de la politique étrangère américaine. Depuis l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran, ce canal diplomatique est lui-même passé au second plan. Plus révélateur encore, aucun des principaux négociateurs américains ne s’est rendu en Ukraine, tandis que Steve Witkoff a effectué plusieurs visites au Kremlin et revendique avoir de bonnes relations avec Vladimir Poutine.

Comment mène-t-on une enquête d’opinion dans un pays en guerre ?

Compte tenu du rôle central que jouent ces acteurs dans le futur de l’Ukraine, il est utile de se demander comment les Ukrainiens ordinaires les perçoivent.

Depuis plus d’une décennie, nous réalisons des enquêtes d’opinion en Ukraine. Le déclenchement de la guerre à grande échelle, en février 2022, a considérablement compliqué cet exercice. La Russie occupe aujourd’hui près d’un cinquième du territoire ukrainien reconnu par la communauté internationale. Plus de 3,7 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, tandis que plusieurs millions d’autres ont trouvé refuge à l’étranger. En l’absence de recensement national depuis 2001, les données démographiques disponibles reposent sur les meilleures estimations officielles.

La guerre rend les enquêtes en face à face extrêmement difficiles. La plupart des sondages sont donc réalisés par téléphone, selon la méthode CATI 8 qui présente toutefois ses propres limites : peu de personnes acceptent de répondre à un inconnu au téléphone, ou d’y exprimer librement leurs opinions. Les taux de réponse sont donc faibles. En outre, le contexte de guerre peut inciter certains répondants à privilégier des réponses jugées socialement acceptables plutôt que de dire ce qu’ils pensent réellement.

Malgré ces limites, les enquêtes CATI restent le meilleur outil dont nous disposons pour mesurer l’opinion publique. Elles nous permettent de constituer un échantillon globalement représentatif de la population vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien, à partir des données démographiques disponibles pour 2025. Il faut également souligner qu’en dépit de la guerre, la société civile ukrainienne demeure remarquablement vivante. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent de participer aux enquêtes et n’hésitent pas à porter un regard critique sur la guerre, sur leurs dirigeants, sur les acteurs internationaux ou sur l’évolution de leur pays. L’accumulation de ces sondages au fil du conflit nous permet de suivre l’évolution des attitudes de la population face aux principales questions auxquelles l’Ukraine est confrontée.

Pour cette enquête, l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS) a interrogé, pour notre compte, 1 801 Ukrainiens vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement entre le 9 et le 26 juin 2026. Les habitants des régions occupées par la Russie, notamment le Donbass oriental et la Crimée, n’y sont donc pas représentés. Pour obtenir ces 1 801 réponses, les enquêteurs du KIIS ont dû passer un très grand nombre d’appels vers des numéros de téléphone mobile générés aléatoirement. Le taux de réponse global est resté inférieur à 7 %. Les entretiens n’étaient réalisés qu’en l’absence d’alerte aérienne et lorsque les enquêteurs estimaient que les conditions de sécurité le permettaient. Avant chaque entretien, les personnes sollicitées étaient également invitées à indiquer si elles se sentaient en sécurité ; en cas de réponse négative, l’entretien n’était pas conduit.

Voici les principaux enseignements qui se dégagent de cette enquête. 

1. Les Ukrainiens sont épuisés par la guerre 

Il n’est pas surprenant que les Ukrainiens souhaitent voir s’achever une guerre que la Russie leur a imposée. Mais mesurer cette fatigue n’est pas simple. Beaucoup hésitent à reconnaître leur lassitude, de peur qu’elle ne soit perçue comme un manque de loyauté ou comme un signe qu’ils ne soutiennent plus pleinement les objectifs de l’Ukraine : préserver son indépendance, reprendre les territoires occupés et mettre fin au projet impérial russe.

Pour contourner cette difficulté, nous avons utilisé une méthode classique des enquêtes d’opinion : au lieu de demander directement aux personnes interrogées si elles étaient elles-mêmes fatiguées de la guerre, nous leur avons demandé si elles avaient le sentiment que la société ukrainienne l’était.

Les résultats sont très nets. Soixante-dix pour cent des répondants disent être très préoccupés par la fatigue de guerre qu’ils observent autour d’eux, tandis que seulement 5 % déclarent ne pas s’en inquiéter du tout. À l’approche de la cinquième année de guerre, le poids du conflit se fait sentir dans toute la société.

2. Les Ukrainiens font d’abord confiance à leurs propres dirigeants

L’enquête montre ainsi une société profondément fatiguée par la guerre, mais aussi de plus en plus méfiante envers les dirigeants étrangers, en particulier Donald Trump. Les dirigeants européens inspirent davantage de confiance, même si elle reste mesurée.

Parmi les personnalités testées, Volodymyr Zelensky est celui qui inspire le plus de confiance : 37 % des répondants disent lui faire « beaucoup confiance », contre 14 % qui déclarent ne lui faire « aucune confiance ». Les responsables régionaux et locaux arrivent ensuite, avec 19 % de réponses exprimant une forte confiance.

Ces niveaux ne sont pas exceptionnellement élevés, mais ils restent importants pour des dirigeants confrontés à une guerre qui dure depuis plusieurs années. Plus un conflit se prolonge, plus le soutien de l’opinion a tendance à s’éroder.

Même si sa popularité a reculé, Volodymyr Zelensky bénéficie toujours du soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La confiance accordée aux responsables locaux est plus variable, reflétant ainsi les disparités entre les différentes régions.

3. Les Ukrainiens font plus de confiance aux dirigeants européens qu’à Donald Trump

Les Ukrainiens portent un jugement nuancé sur les dirigeants européens. Une minorité seulement (12 %) déclare avoir « beaucoup confiance » dans les dirigeants de l’Union, mais une large majorité (62 %) indique leur faire au moins un peu confiance (option intermédiaire choisie par les personnes interrogées). 

Bien que les Ukrainiens soient plus nombreux à faire pleinement confiance à leurs dirigeants locaux qu’à ceux de l’Union, la proportion de ceux qui se situent dans les catégories combinées « un peu » et « beaucoup » est en réalité plus élevée pour les dirigeants de l’Union que pour les dirigeants locaux. 

D’ailleurs, la proportion de personnes n’ayant aucune confiance en leurs dirigeants locaux est plus élevée (22 %) que celle des personnes n’ayant aucune confiance dans les dirigeants de l’Union (17 %). Cet écart reflète sans doute les différences régionales observées en Ukraine par rapport aux attitudes à l’égard des dirigeants européens, pour lesquels l’incertitude se mêle à un niveau de confiance de base, car ces pays considèrent souvent la Russie comme un ennemi commun.

La situation est très différente pour Donald Trump. Soixante-cinq pour cent des Ukrainiens déclarent ne lui faire « aucune confiance », tandis que seulement 1,3 % disent lui faire « beaucoup confiance ». De toutes les personnalités évaluées, c’est lui qui suscite de loin le plus de méfiance.

Plusieurs éléments peuvent expliquer cette perception : la suppression de l’USAID, très présente en Ukraine, la réduction de l’aide militaire, mais aussi les déclarations favorables à Vladimir Poutine et l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky lors de leur rencontre dans le Bureau ovale en mars 2025. Cet épisode a d’ailleurs renforcé le soutien dont bénéficie Zelensky dans le pays. La perception négative de Trump est confirmée par d’autres résultats de l’enquête.

4. Donald Trump est perçu comme un adversaire de l’Ukraine, mais pas les Américains

Nous avons également interrogé les répondants sur Donald Trump, sur son équipe de négociation avec la Russie composée par Jared Kushner et Steve Witkoff ainsi que sur les Américains dans leur ensemble. 

Les résultats sont frappants.

Une majorité d’Ukrainiens considère ainsi Donald Trump comme un ennemi de leur pays 9.

Les sondés expriment également très peu de confiance envers Jared Kushner et Steve Witkoff pour conduire des négociations avec Vladimir Poutine. 

En revanche, les Américains, dans leur ensemble, continuent d’être perçus comme des amis de l’Ukraine.

Nos résultats montrent également que le soutien à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN demeure largement majoritaire. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent désormais que les territoires occupés ne puissent pas être repris rapidement, mais cela ne signifie pas que leurs objectifs politiques ou stratégiques aient changé. Les Ukrainiens veulent la paix, sans renoncer à leurs aspirations.

L’administration Trump peut penser qu’elle est en mesure de négocier un accord avec Moscou puis de convaincre les Ukrainiens de l’accepter. Nos résultats montrent pourtant qu’elle souffre aujourd’hui d’un profond manque de crédibilité et que seulement une part extrêmement minoritaire a une bonne opinion des États-Unis dans les affaires internationales. 

Les dirigeants européens sont mieux perçus, mais la confiance dont ils bénéficient reste limitée. Une chose est néanmoins claire : aucun accord durable ne pourra être trouvé sans l’adhésion de Volodymyr Zelensky et des responsables ukrainiens. Au bout du compte, ce seront les Ukrainiens qui décideront de ce qu’ils sont prêts à accepter et de ce qu’ils refuseront.

Sources
  1. Ukraine Conflict Monitor, ACLED.
  2. « Civilian casualties in Ukraine reach three-year high in June, UN human rights monitors say », UNHR. Données de la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine.
  3. Daniel Dale, « Fact check : It wasn’t « in jest. » Here are 53 times Trump said he’d end Ukraine war within 24 hours or before taking office », CNN, 25 avril 2025.
  4. Gerard Toal, « When it comes to Ukraine peace negotiations, it’s all over the map », The Conversation, 24 septembre 2025.
  5. Erin Banco, Phil Stewart, Gram Slattery et Mike Stone, « Order by Hegseth to cancel Ukraine weapons caught White House off guard », Reuters, 6 mai 2025.
  6. Maggie Haberman, « Regime Change : Trump, Musk and the End of the American Experiment », New York, Simon & Schuster, 2025.
  7. Gerard Toal, John O’Loughlin et Sarah Wilson Sokhey, Ukraine Opinion Survey, Enquête d’opinion réalisée par le Kyiv International Institute of Sociology (KIIS), du 9 au 26 juin 2026, auprès de 1 801 répondants.
  8. Computer-Assisted Telephone Interviewing : méthode dans laquelle des enquêteurs réalisent des entretiens téléphoniques en suivant un questionnaire administré et enregistré en temps réel par un logiciel informatique.
  9. Peu de questions sont plus directes que celle de savoir si une personnalité donnée est un ami ou un ennemi de l’Ukraine. La question étant en réalité complexe, nous avons proposé aux personnes interrogées une catégorie intermédiaire en plus des options standard « ne sais pas » et « refuse de répondre »