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Lorsqu’on regarde de vieux westerns, on a un peu tendance à oublier qu’on a sous les yeux le lieu qui passe aujourd’hui pour la pointe avancée de l’humanité en matière de richesse et d’innovation technologique 1. Avant la Silicon Valley, la Californie a été la frontière du Far West américain : une terre lointaine, méconnue, sauvage et où tout était possible.
Demain, l’Ukraine pourrait devenir le Far East de l’Union européenne. Porté par le boom de la reconstruction après-guerre, l’expérience du champ de bataille et un écosystème dynamique dans les technologies émergentes, le pays pourrait franchir d’un seul coup plusieurs étapes de développement. Futur hub pour les technologies de l’information, la rénovation urbaine, la transition écologique, la recherche biomédicale et les technologies militaires, l’Ukraine pourrait devenir un moteur de l’économie du futur de l’Union tout en la protégeant sur son flanc et en garantissant la sécurité alimentaire de l’Europe et de ses voisins.
Pour un pays ravagé par plus de quatre années de guerre, cette vision peut sembler trop ambitieuse. Et il y a lieu, de fait, d’être prudent : alors que les perspectives sur la fin du conflit sont encore très incertaines, de nombreuses hypothèses restent possibles. D’autant que, même avant l’invasion à grande échelle par la Russie de Poutine, le pays peinait déjà à concrétiser son immense potentiel. Mais cette fois-ci, la situation est différente : l’Europe et l’Ukraine sont dans le même bateau et aucune des deux ne peut réussir sans l’autre.
L’Ukraine est le futur de la défense européenne
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient assuré le continent de leur soutien militaire, garantissant ainsi que l’Union soviétique, puis la Russie, ne s’en prendraient pas aux pays européens. Cette tutelle et cette garantie ne vont plus de soi aujourd’hui. Même si certains considèrent l’hostilité de Donald Trump à l’égard de l’OTAN comme une anomalie temporaire — une parenthèse qui serait vite oubliée dès que l’Europe aura survécu aux trois dernières années restant à l’administration Trump — les circonstances actuelles devraient nous inciter à plus de prudence. L’isolationnisme marquera durablement la politique étrangère américaine.
En tout état de cause, il est peu probable que des soldats américains soient déployés sur le sol estonien pour protéger la ville de Narva à la frontière russe. Certains feront valoir que la force de dissuasion nucléaire française ou britannique suffit à assurer la protection de l’Europe contre une guerre totale. C’est sans doute vrai pour le haut du spectre. Mais qu’en est-il de la tactique de la guerre hybride ? L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a démontré le rôle crucial des forces armées conventionnelles dans la préparation contre une campagne graduelle. Or qui aujourd’hui pourrait protéger l’Europe d’une telle offensive ?
Les données présentées ci-dessus le montrent : l’Ukraine est actuellement le seul pays européen capable de résister à la Russie grâce à la puissance de son armée permanente. Or si l’enrôlement de nouvelles recrues et la formation militaire sont des options envisageables pour l’Union, leur mise en œuvre prendrait du temps, d’autant que le climat politique actuel n’incite pas les citoyens des États membres à accepter une augmentation, même modeste, de la durée du service militaire obligatoire là où il existe.
L’Europe a bien sûr un avantage technologique par rapport à la plupart des équipements militaires russes. On pourrait soutenir que les forces européennes sont mieux équipées que leurs homologues russes à l’échelle de l’unité combattante et que cet écart qualitatif pourrait compenser en partie le déséquilibre en termes d’effectifs. Ce raisonnement nécessite toutefois d’examiner les budgets de défense sous l’angle de la parité de pouvoir d’achat (PPA) puisqu’une même somme d’argent confère un pouvoir d’achat bien plus important en Russie ou en Ukraine que dans des économies d’Europe occidentale comme l’Allemagne ou la France. Or une fois cet ajustement effectué, les données révèlent une réalité bien plus difficile : les dépenses de défense de la Russie sont deux fois supérieures à celles de l’Ukraine et dépassent de quatre fois celles de n’importe quel État membre de l’Union. Il devient difficile de soutenir, dès lors, que les armées occidentales bénéficieraient d’un avantage décisif en matière d’équipement par rapport aux forces russes.
Un contre-argument possible consisterait à rappeler qu’une grande partie du budget russe est aujourd’hui absorbée par les pertes de matériel sur le champ de bataille, et que ses forces armées sont principalement composées de conscrits insuffisamment formés, qui ne feraient pas le poids face à des soldats européens plus professionnels. Cet argument est valable, à condition toutefois que l’Europe parvienne à se mobiliser rapidement, à relancer ses industries de défense et à fournir ses forces armées en ressources et solutions rapides en cas de menaces. Autrement dit, les statistiques militaires actuelles ne doivent pas nécessairement être une source d’inquiétude si une volonté politique forte appuie la mobilisation.
Ce raisonnement ne manque pas d’ambition mais il n’est pas, à ce jour, le plus convaincant. Après plus de quatre années de guerre en Ukraine, sans compter les agressions hybrides en tout genre qui visent à un rythme toujours plus soutenu les nations européennes, rien ne laisse vraiment penser que l’Europe dispose de la capacité industrielle nécessaire à l’accroissement de sa production de systèmes d’armes, ni qu’elle soit apte à mobiliser rapidement de nouveaux effectifs militaires. Il n’est pas non plus certain qu’elle possède une connaissance suffisante de la guerre moderne pour affronter une armée russe aguerrie.
L’Ukraine, en revanche, a fait preuve d’une efficacité de fabrication remarquable : ses obusiers coûtent environ un tiers du prix de leurs équivalents français et environ un sixième de celui de leurs équivalents allemands.
Cet écart reflète non seulement des coûts de main-d’œuvre moins élevés, mais aussi les avantages de la production à grande échelle : l’Ukraine fabrique désormais plus d’obusiers par an que toutes les autres nations européennes réunies. Elle a démontré qu’en conservant une longueur d’avance sur les Russes en matière d’innovation technologique, elle pouvait conduire l’armée ennemie à une impasse.
Au-delà des capacités strictement militaires, se pose la question de la volonté politique. Selon les résultats d’un récent sondage Gallup 2, de moins en moins de citoyens européens affirment qu’ils prendraient les armes pour défendre leur propre pays et seuls 14 % des Italiens et 23 % des Allemands se disent prêts à se battre pour leur nation. Ces chiffres contrastent fortement avec les 62 % d’Ukrainiens qui partagent ce sentiment. Cela peut en partie expliquer pourquoi les gouvernements européens se sont montrés si réticents à augmenter leurs budgets de défense.
Compte tenu de l’évolution des relations transatlantiques, l’Ukraine est donc désormais le rempart de sécurité le plus essentiel de l’Europe face à l’agression russe dont les conséquences effroyables ont été mises à nu à Boutcha, Marioupol et dans des dizaines d’autres villes et villages dévastés. À ce titre, elle devrait être reconnue comme une composante à part entière de l’architecture de sécurité européenne avec un accès total au financement européen, à l’expertise technologique, aux réseaux stratégiques et au partage de renseignements. La coopération étroite avec le Danemark constitue un modèle convaincant : un gouvernement européen finance directement la fabrication d’armes en Ukraine et a lancé des projets de production collaborative sur son propre territoire. Il est évident que cette relation en matière de défense serait bien sûr renforcée si l’Ukraine devenait membre à part entière de l’Union européenne.
Utiliser stratégiquement le « grenier de l’Europe »
Depuis l’Antiquité 3, l’Ukraine joue un rôle clef dans l’approvisionnement alimentaire du continent. Si la productivité du secteur agricole ukrainien reste bien inférieure à celle de l’Europe occidentale 4, le pays est déjà un acteur mondial sur le marché alimentaire et dispose d’un potentiel de croissance considérable.
Elle garantit ses exportations agricoles grâce à de puissantes agroholdings, des entreprises verticalement intégrées qui exploitent de vastes étendues de terres entre 50 000 et 500 000 hectares 5. Cette production à grande échelle, combinée à des coûts de main-d’œuvre relativement faibles, confère à l’Ukraine un avantage concurrentiel unique en termes de rentabilité. Or ce modèle extensif contraste avec le secteur agricole de l’Union, dominé par des exploitations familiales d’une superficie moyenne d’environ 17 hectares 6 qui dépendent largement des importantes subventions issues de la Politique agricole commune (PAC).
On peut s’attendre à des négociations difficiles concernant l’accès de l’Ukraine au marché alimentaire de l’Union et aux financements de la PAC. Les agriculteurs européens avaient déjà accueilli froidement la décision de la Commission européenne d’accorder à l’Ukraine un accès temporaire à son marché après le blocage d’Odessa et d’autres ports de la mer Noire par la Russie. Malgré cette opposition, il y aurait des avantages indéniables à tirer parti de l’efficacité et du potentiel de l’Ukraine en matière d’agriculture.
L’Europe traverse par exemple une crise du pouvoir d’achat dans laquelle les prix élevés des denrées alimentaires sont pour beaucoup. Les tensions géopolitiques, la hausse des prix de l’énergie et la fréquence croissante des phénomènes météorologiques extrêmes font partie des facteurs à long terme qui ne sont pas de nature à réduire l’inflation. En s’appuyant sur son avantage comparatif, l’Ukraine pourrait donc contribuer à faire baisser les prix de l’alimentation pour les consommateurs européens.
Dans le même ordre d’idées, l’Ukraine pourrait aider l’Europe à répondre aux préoccupations en matière de sécurité alimentaire au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Les Nations unies prévoient en effet que la population de cette région passera d’environ 570 millions d’habitants aujourd’hui à environ 770 millions en 2050. Compte tenu de la grave pénurie d’eau, du manque de terres arables et du changement climatique, les pénuries alimentaires pourraient déclencher de nouvelles vagues de migration vers l’Europe. L’Ukraine peut apporter une solution rentable à ce défi.
Le plus grand laboratoire de R&D européen
Le rapport Draghi a clairement montré que l’Europe accuse un retard technologique par rapport aux États-Unis et à la Chine dans les secteurs des technologies de l’information, des télécommunications et de l’intelligence artificielle. Au-delà de la propriété intellectuelle des brevets de pointe sur laquelle elle est à la traîne, l’Europe dépend massivement d’infrastructures numériques étrangères (Amazon, Microsoft, Google, mais aussi des entreprises technologiques chinoises). Bien qu’elle dispose de chercheurs de haut niveau, près de 30 % des « licornes » européennes — c’est-à-dire des start-ups évaluées à plus d’un milliard de dollars — finissent par délocaliser leur siège social à l’étranger — principalement aux États-Unis — pour trouver des capitaux et se développer.
À première vue, l’Ukraine semble éloignée de cet écosystème. Pourtant, la guerre a transformé le pays en un immense laboratoire de R&D, obligeant son secteur technologique à passer d’un simple centre d’externalisation à un écosystème sophistiqué regroupant plus de 1 500 entreprises spécialisées dans les technologies de défense et les logiciels, notamment les aéronefs sans pilote, les logiciels pour drones, la guerre électronique et les télécommunications, les systèmes robotiques terrestres et navals, ainsi que l’intégration de composants et de logiciels à double usage 7. Certes, Kiev n’est pas en mesure de construire des plateformes cloud valorisées à plusieurs milliards de dollars, des ordinateurs quantiques ou des grands modèles de langage à la frontière, mais elle s’est forgée un avantage dans le domaine de l’IA décentralisée et des communications résilientes.
Comme le souligne le rapport Draghi, l’Europe souffre d’un grave déficit en matière de commercialisation de l’IA, dont la mise en œuvre laborieuse freine la productivité de l’Union dans son ensemble. Or dans ce secteur précis, l’Ukraine pourrait apporter des compétences pratiques et immédiates : l’écosystème ukrainien excelle en effet dans l’entraînement de modèles d’IA légers et hautement efficaces sur de petits ensembles de données. Conçus pour fonctionner sur des puces peu gourmandes en énergie et peu coûteuses, ces modèles de « périphérie » ne nécessitent pas de connexion permanente à un immense centre de données cloud. C’est exactement le type d’application hautement efficace dont l’Europe a besoin pour stimuler la productivité de ses secteurs manufacturier et logistique. Dans le même esprit, l’Ukraine maîtrise la vision par ordinateur appliquée à l’IA dans le monde réel, en particulier la reconnaissance de cibles, la navigation automatisée dans des environnements sans GPS et le filtrage des données en temps réel. Ayant réussi à maintenir ses infrastructures étatiques et militaires en ligne malgré des attaques massives de guerre électronique par la Russie, l’Ukraine est devenue un leader dans la construction de systèmes de communication hybrides et décentralisés particulièrement résilients. Cette expertise pourrait directement faire progresser les technologies civiles européennes dans les domaines du transport maritime autonome, de l’agriculture intelligente et de la robotique industrielle.
L’application ukrainienne Diia est sans doute l’écosystème administratif numérique le plus avancé au monde : elle permet à des millions de citoyens de disposer d’une identité numérique, de créer une entreprise et d’accéder aux services publics entièrement via leur smartphone. Alors que l’Europe est confrontée à des réseaux numériques fragmentés dans une lourde bureaucratie, l’architecture numérique de l’administration ukrainienne offre un modèle concret montrant comment les États européens peuvent recourir à la numérisation des démarches administratives des citoyens.
Le rapport Draghi souligne également que les projets technologiques européens échouent à se développer en raison d’un manque de financement par capital-risque et d’une réglementation trop contraignante, qui rendent le développement technologique démesurément coûteux en Europe.
Sous la direction de Giuliano da Empoli.
Avec les contributions de Michael Albertus, Robert-Henri Berger, Emily Feng, Stacie Goddard, Beeban Kidron, Phil Klay, Oleksandra Matviitchouk, Abraham Newman, Minxin Pei, Paul Saffo, Afra Wang, Dan Wang et Meredith Whittaker.
Le dossier chinois sous la direction scientifique de David Ownby comprend les contributions de Lu Feng, Wang Huning, Jiang Shigong et Zhao Xiaozhuo.
À l’inverse, les cycles d’innovation ukrainiens sont souples : les entreprises ukrainiennes se spécialisent dans la création de configurations logicielles et matérielles hautement efficaces pour un coût bien inférieur à celui de leurs équivalents occidentaux. Un autre problème pour les start-ups européennes spécialisées dans l’IA est le manque de vastes bases de données issues du monde réel, en raison de contraintes réglementaires strictes. L’Ukraine offre un environnement où les entreprises technologiques européennes peuvent tester, itérer et renforcer leurs logiciels d’IA à l’aide de tests de résistance sophistiqués et réalistes — tels que des brouillages électroniques intensifs — à une vitesse qui serait impossible au sein de l’Union pour des raisons légales.
Conscientes de cette opportunité historique, les entreprises allemandes Rheinmetall et Quantum Systems, ainsi que d’autres grands groupes de défense et de technologie, ont déjà créé des coentreprises en Ukraine pour tester leurs produits. En consolidant ces liens, les entreprises européennes obtiennent un accès direct à une main-d’œuvre hautement qualifiée et innovante dans le domaine technologique, élargissant ainsi efficacement le « vivier de talents technologiques » de l’Union sans avoir à attendre des décennies que des réformes internes portent leurs fruits.
Au total, alors que les États membres disposent du capital, l’Ukraine a acquis une agilité, des données et de l’expérience pratique en ingénierie sous le feu russe qui fait du « Far East » européen une pièce incontournable pour la naissance d’un écosystème d’innovation européen compétitif.
La reconstruction de l’Ukraine peut être la matrice stratégique du futur de l’Europe
À ce jour, le coût de la reconstruction de l’Ukraine est estimé entre 500 milliards de dollars 8 et 1 000 milliards de dollars 9. C’est la somme nécessaire pour reconstruire des villes entières, remettre en état les infrastructures essentielles et réintégrer une société profondément transformée par la guerre. Mais bien intégrée stratégiquement, cette tâche monumentale peut devenir une opportunité à saisir 10.
De fait, elle implique tout ce qui fait aujourd’hui défaut à l’Europe pour surmonter son déficit de compétitivité : innovation urbaine, énergie verte, avancées technologiques, modernisation logistique, renouveau démographique. Chacun de ces secteurs, à la condition de mobiliser les ressources adéquates et de les orienter d’une manière stratégique, offre des retombées qui s’étendent bien au-delà des frontières de l’Ukraine. Elles peuvent faire partie de la solution à trouver pour pallier les faiblesses structurelles diagnostiquées par Mario Draghi.
L’Europe doit donc faire un choix. Elle peut aborder la reconstruction de l’Ukraine comme un devoir humanitaire et géopolitique nécessaire, coûteux et, en fin de compte, périphérique par rapport à ses principaux défis économiques. Ou bien elle peut y reconnaître l’opportunité d’investissement la plus importante et la plus déterminante pour le continent aujourd’hui. Ce chantier permet en effet relever simultanément les défis les plus urgents de l’Europe tout en ancrant fermement l’Ukraine au sein de la communauté politique et économique européenne.
La reconstruction des villes ukrainiennes à l’avant-garde de l’innovation urbaine européenne
Un récent rapport de la Banque mondiale souligne l’ampleur des destructions urbaines infligées à l’Ukraine par la Russie 11. Marioupol a été quasiment rayée de la carte. De vastes portions de chefs lieux régionaux comme Kharkiv, Mykolaïv et Tchernihiv ont subi des dégâts colossaux. Des centaines de petites villes et de villages à travers l’est et le sud du pays ont été réduits en cendres. Selon des estimations conservatrices, des centaines de milliers de logements, des milliers de kilomètres de routes, des centaines de ponts et de vastes étendues d’infrastructures publiques nécessitent soit des réparations, soit une reconstruction complète. À tous égards, il s’agira là du plus grand chantier de reconstruction urbaine en Europe depuis 1945.
Contrairement à la rénovation progressive des villes européennes existantes — limitée par des infrastructures héritées du passé, des cadres réglementaires bien établis et les complexités politiques du réaménagement urbain —, la reconstruction de l’Ukraine offre une occasion rare de bâtir de toutes pièces des espaces urbains entièrement nouveaux, en intégrant les principes les plus avancés en matière d’urbanisme, de conception durable et d’infrastructures numériques. Les cabinets européens d’architecture, d’ingénierie et d’urbanisme susceptibles de mener cette initiative opéreront à une échelle et avec une complexité inédites, mettant à l’épreuve et affinant des approches de nouvelle génération en matière de construction urbaine dans un environnement particulièrement exigeant.
Les technologies des smart cities — réseaux de capteurs intégrés, systèmes de gestion urbaine par un jumelage numérique, plateformes de gestion du trafic et de l’énergie basées sur l’IA — peuvent être déployées à l’échelle des villes ukrainiennes d’une manière qui serait politiquement et logistiquement difficile à mettre en œuvre sur le reste du continent. Des systèmes de construction basés sur l’économie d’énergie, des normes de construction écologiques, des réseaux de chauffage urbain alimentés par des énergies renouvelables et des systèmes innovants de gestion des déchets peuvent être intégrés dès le départ dans la structure physique des villes en reconstruction dans le pays, plutôt que d’être installés a posteriori à un coût exorbitant. Des engins de chantier autonomes et des systèmes robotiques pourraient être déployés pour le déminage, le déblaiement des décombres et la construction de bâtiments dans des environnements trop dangereux ou trop complexes sur le plan logistique pour qu’une approche conventionnelle soit privilégiée. On pourrait avoir recours à des drones pour l’inspection des infrastructures, les mesures de précision, la logistique de livraison et la cartographie urbaine à une échelle impossible à reproduire dans les environnements réglementaires européens en temps de paix.
Les connaissances, les processus et les modèles évolutifs issus de cette expérience pourraient ensuite être exportés à l’échelle mondiale, permettant ainsi aux entreprises européennes de se positionner comme des leaders mondiaux en matière de développement urbain durable.
L’écologie de guerre est née en Ukraine, c’est là que pourrait être son futur
Comme le rappelle Mario Draghi, l’énergie est le facteur le plus déterminant de la compétitivité industrielle européenne. La dépendance de l’Europe aux combustibles fossiles importés, mise en évidence de manière dramatique par l’arsenalisation du gaz par la Russie, de même que les coûts énergétiques élevés qui ont entraîné la délocalisation industrielle et la désindustrialisation, exigent une restructuration fondamentale du système énergétique du continent. Or on sous-estime trop souvent le rôle que pourrait avoir l’Ukraine dans cette transformation.
Le pays dispose d’importantes ressources en énergies renouvelables. Son réseau de gazoducs, qui a historiquement servi de conduit pour le gaz russe acheminé vers l’Europe occidentale, pourrait être réaffecté au corridor d’hydrogène d’Europe centrale et plus largement à la dorsale européenne de l’hydrogène. Investir dans cette infrastructure d’énergie renouvelable en tant qu’élément central de la reconstruction ukrainienne créerait une nouvelle source d’énergie propre, stratégiquement souveraine et géographiquement proche pour l’Europe.
La reconstruction du réseau électrique ukrainien, que les forces russes ont systématiquement pris pour cible en détruisant les capacités de production, les infrastructures de transport et les réseaux de distribution, offre une opportunité tout aussi importante. Sa reconstruction permettrait la conception et la mise en œuvre d’un système énergétique moderne, décentralisé, géré numériquement et optimisé pour les énergies renouvelables, qui pourrait incarner les aspirations de la transition écologique européenne. L’Ukraine pourra ainsi passer directement à une architecture énergétique de nouvelle génération. Les entreprises énergétiques européennes, les gestionnaires de réseau, les fournisseurs de technologies et les régulateurs étroitement impliqués dans la conception et la construction de ce système accumuleraient une expertise et des modèles testés d’une valeur inestimable pour accélérer la transition verte à l’échelle du continent.
Les infrastructures et la logistique ukrainiennes au service de la géographie économique de l’Europe
La reconstruction de l’Ukraine nécessite la remise en état et souvent la refonte en profondeur d’une infrastructure logistique nationale — routes, voies ferrées, ponts, ports et postes-frontières — à une échelle gigantesque.
Un réseau de transport ukrainien modernisé, construit selon les normes de l’Union européenne et parfaitement intégré au réseau transeuropéen de transport (RTE-T), permettrait de créer de nouveaux corridors logistiques plus efficaces reliant l’Europe centrale et orientale aux ports de la mer Noire, puis aux marchés asiatiques. Cela permettrait de réduire les coûts de transport, d’améliorer la résilience de la chaîne d’approvisionnement et de renforcer la position concurrentielle des États membres de l’Union en Europe centrale et orientale.
La mise en place de systèmes avancés de gestion logistique, de plateformes de fret intermodal et d’infrastructures numériques pour la gestion douanière et frontalière permettrait de générer des connaissances et des modèles évolutifs directement applicables à un certain nombre de goulets d’étranglement logistiques persistants au sein de l’Union. Du reste, l’expérience acquise dans la gestion de chaînes d’approvisionnement de reconstruction d’une complexité extraordinaire — impliquant la coordination de la livraison de quantités considérables de matériaux, d’équipements et d’expertise dans un pays simultanément en proie à un conflit actif et à une reconstruction à grande échelle — aura une valeur commerciale dont les Européens devraient pouvoir se saisir.
Compétences, leadership et renouveau institutionnel : mobiliser le savoir-faire des anciens combattants
L’un des aspects les plus importants du défi que représente la reconstruction de l’Ukraine après la guerre concerne la réinsertion de ses anciens combattants.
L’Ukraine a mobilisé environ un million d’hommes en âge de travailler pour le service militaire. Une fois la guerre terminée, ces anciens combattants apporteront une expérience en matière de leadership, des compétences en gestion de crise, une expertise technique — dans des domaines allant de la logistique à l’utilisation de drones en passant par la cybersécurité — ainsi qu’une capacité éprouvée à faire preuve d’efficacité sous une pression extrême. Pour les employeurs tant en Ukraine que dans l’Union, ce sont des qualités recherchées.
Or les pays européens, dont beaucoup n’ont qu’une expérience récente limitée en matière de réinsertion à grande échelle des anciens combattants, pourraient s’inspirer de l’expérience ukrainienne et apporter leur expertise issue de leurs propres dispositifs d’accompagnement des anciens combattants.
Des programmes conjoints entre l’Europe et l’Ukraine axés sur la réinsertion des anciens combattants, la reconnaissance des compétences, le soutien à l’entrepreneuriat et les services de santé mentale serviraient à la fois la cohésion sociale ukrainienne et les objectifs européens en matière de capital humain. Ainsi, les anciens combattants possédant des compétences techniques dans des domaines tels que le pilotage de drones, la cybersécurité, la guerre électronique et la logistique avancée constituent une ressource en capital humain particulièrement précieuse pour les industries européennes de la défense et des technologies confrontées à une grave pénurie de talents.
Un moteur de l’innovation dans le domaine des technologies médicales
La guerre a eu pour conséquence de faire des Ukrainiens l’une des plus importantes populations de survivants amputés ou gravement blessés au monde.
Selon des estimations encore appelées à évoluer 12, environ 50 000 soldats et civils ukrainiens auraient perdu un membre ou subi des blessures physiques graves nécessitant une rééducation à long terme. Les entreprises européennes de technologie médicale, les instituts de recherche et les spécialistes de la rééducation peuvent ainsi s’engager pleinement dans le défi de la rééducation en Ukraine.
Des prothèses de pointe peuvent être développées, testées et perfectionnées à grande échelle en Ukraine, de manière à accélérer leur mise sur le marché et à réduire leur coût à l’échelle mondiale. Les protocoles de rééducation, les technologies d’assistance et les cadres de réinsertion sociale développés pour la population des anciens combattants ukrainiens généreront des connaissances directement applicables aux systèmes d’aide aux personnes handicapées civiles à travers l’Europe y compris pour la population croissante de personnes âgées européennes nécessitant une aide à la mobilité et des services de rééducation.
Le déminage comme nouvelle frontière technologique
L’Ukraine est actuellement l’un des pays les plus minés au monde. Selon l’UNMAS 13, l’agression russe a posé sur environ 139 000 km² du territoire ukrainien des mines terrestres, des munitions non explosées et des pièges.
Les coûts humains et économiques de cette menace sont colossaux. Le déminage manuel conventionnel est extrêmement lent, dangereux et coûteux : au rythme actuel, il pourrait prendre des décennies. Pour accélérer ce processus, il sera donc nécessaire de développer et de déployer des technologies de déminage avancées : des robots terrestres autonomes capables de détecter et de neutraliser les mines sur une diversité de terrains, des systèmes de reconnaissance aérienne IA pouvant cartographier les schémas de contamination à grande échelle, des technologies de capteurs avancées capables de distinguer les munitions des débris agricoles, ainsi que des techniques de neutralisation innovantes pour minimiser l’impact de cette activité de déminage sur la perturbation des sols et les dommages collatéraux. Le développement et le passage à l’échelle de ces technologies en vue de leur déploiement en Ukraine permettront de créer des capacités exportables dans un secteur qui connaît une demande de plus en plus importante à long terme dans les régions touchées par des conflits à travers le monde. Bien que d’une manière très sectorielle, c’est une opportunité pour l’innovation technologique européenne.
Migration, intégration et politique démographique
Au-delà des aspects industriels et technologiques, le lien le plus significatif sur le plan structurel entre la reconstruction de l’Ukraine et les recommandations de Mario Draghi concerne sans doute les tendances démographiques.
Le rapport a identifié le vieillissement de la population européenne et la diminution de la population en âge de travailler comme un frein fondamental à long terme de la croissance et de la compétitivité. Le déclin démographique de l’Ukraine d’avant-guerre a été considérablement accéléré par l’émigration en temps de guerre, les pertes sur les champs de bataille et la baisse des taux de natalité.
L’invasion russe a provoqué l’un des mouvements de population les plus importants et les plus rapides de l’histoire européenne récente. Des millions d’Ukrainiens — principalement des femmes et des enfants — résident actuellement dans des États membres de l’Union.
À court terme, en entrant sur les différents marchés du travail en Europe, les réfugiés ukrainiens peuvent combler les pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs et alimenter les systèmes de sécurité sociale. À moyen terme, à mesure que la reconstruction s’accélèrera, les politiques visant à faciliter le retour volontaire des Ukrainiens dans leur pays d’origine — tout en maintenant les liens avec les marchés du travail européens, les établissements d’enseignement et les réseaux professionnels — pourraient répondre à la fois aux besoins de reconstruction de l’Ukraine et aux objectifs européens en matière de gestion démographique.
Les cadres de migration circulaire, la reconnaissance mutuelle des qualifications, la possibilité de transferts transfrontaliers en matière de sécurité sociale et les programmes conjoints de développement des compétences pourraient transformer ce qui risquerait de n’être qu’un jeu à somme nulle en une concurrence bénéfique à la fois à l’Ukraine et à ses partenaires européens.
L’Ukraine entre dans sa deuxième transition
Après la chute de l’Union soviétique, l’Ukraine est passée d’une économie planifiée à une économie de marché. Avec la perspective d’une adhésion à l’Union européenne, elle est aujourd’hui confrontée à la nécessité d’une nouvelle transition.
Le pays ne part pas de zéro. La zone de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) entre l’Ukraine et l’Union, en vigueur depuis 2016, a déjà démontré que l’intégration économique entre ces deux espaces pouvait se dérouler sans heurts et même produire des résultats concrets : les flux commerciaux ukrainiens se sont résolument réorientés vers l’Ouest, l’alignement réglementaire a progressé dans des dizaines de secteurs et les entreprises du pays se sont progressivement adaptées aux normes de l’Union.
L’Ukraine détient désormais le statut officiel de pays candidat à l’adhésion à l’Union. L’expérience de la Pologne et d’autres pays d’Europe centrale et orientale dans les années 2000 offre un modèle concret, montrant que même les grandes économies à faible revenu, dotées d’un secteur agricole important et confrontées à des besoins profonds de transformation institutionnelle peuvent s’intégrer avec succès et connaître une convergence rapide des niveaux de vie.
Toutefois, alors que les données montrent clairement les gains concrets de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union, les conséquences distributives de son intégration restent un défi politique pour le reste du continent.
Les avantages liés à la baisse des prix des denrées alimentaires, à l’élargissement des marchés et au renforcement de la sécurité sont largement répartis entre les consommateurs et les entreprises européens, tandis que les coûts d’ajustement se concentrent sur des groupes spécifiques comme les agriculteurs. Ces préoccupations sont légitimes et politiquement explosives mais elles ne constituent pas pour autant des impasses.
Une solution pourrait résider dans l’utilisation des délais de grâce, d’une ouverture progressive des marchés et d’un soutien transitoire ciblé, c’est-à-dire des outils que l’Union a déployés avec succès lors des précédentes procédures d’élargissement.
Ainsi, un alignement progressif des quotas agricoles, des mécanismes de sauvegarde temporaires pour les secteurs les plus vulnérables et des fonds structurels de l’Union destinés aux communautés touchées pourraient garantir que le processus d’ajustement ne génère pas de pression fatidique sur certains secteurs qui érode le soutien public à l’intégration. L’objectif n’est pas de retarder indéfiniment le processus mais d’en gérer le rythme afin que les avantages mutuels en matière de sécurité, de technologie, d’accessibilité financière et de dynamisme économique puissent se concrétiser sans laisser certaines communautés de côté.
Car au total, la résistance héroïque du pays face à l’agression russe et la remarquable créativité de sa société dans les circonstances les plus difficiles sont source d’un véritable optimisme, tant pour l’Ukraine que pour l’Europe.
À l’épreuve de la guerre, elle a forgé des capacités et un savoir-faire d’une valeur stratégique extraordinaire : une force militaire aguerrie qui surpasse de loin tout ce que l’Europe est actuellement en mesure de déployer de son propre chef, un secteur agricole capable de nourrir des continents avec une rentabilité inégalée, et un écosystème technologique à la pointe de la guerre des drones, de l’IA décentralisée et de la gouvernance numérique. Pour l’Union, ce sont les attributs d’un partenaire dont la contribution au projet européen pourrait bien s’avérer à terme aussi importante que celle de n’importe quel État membre actuel.
Mais la voie à suivre exige une redéfinition fondamentale de la manière dont les dirigeants et les citoyens européens appréhendent leur relation avec l’Ukraine. Dans cette nouvelle approche, la vitalité, la liberté et l’intégration du pays au sein de la communauté européenne sont des conditions préalables à la sécurité et à la prospérité de l’Europe elle-même, tout comme le soutien européen est une condition préalable à la survie et au redressement de l’Ukraine. À cet égard, considérer la reconstruction comme un fardeau à dépasser et la voir comme une obligation d’ordre purement humanitaire, souscrite par seul souci de cohérence géopolitique et devant être remplie par la plus petite contribution politiquement acceptable, serait une erreur historique. L’occasion qui s’offre à l’Europe d’ancrer fermement au sein de son architecture économique et sécuritaire une nation dynamique, innovante, aguerrie et motivée de quarante millions d’habitants est une chance qui ne se représentera pas tout de suite. Les décisions prises dans les années avec l’Ukraine diront donc quelle est la forme de la paix en Europe, mais elles façonneront aussi la puissance et la prospérité du continent pour des générations.
Sources
- Le projet « Europe 2050 : Geometries of peace, power, and prosperity » est dirigé par Olivier Blanchard, Pascal Lamy, Enrico Letta et Beatrice Weder di Mauro dans le cadre du CEPR présidé par cette dernière. Le Grand Continent a publié une pièce de doctrine s’inspirant de son manifeste.
- « Fewer people are willing to fight for their country compared to ten years ago », Sondage Gallup, 25 mars 2024.
- Alfonso Moreno, Feeding the Democracy : The Athenian Grain Supply in the Fifth and Fourth Centuries BC, Oxford, Oxford Classical Monographs, 2007.
- Amir Dadrasi, Mehrdad Chaichi, Alireza Nehbandani et al., « Addressing food insecurity : An exploration of wheat production expansion », PLOS One Journal, 13 décembre 2023.
- Alexey Oleynikov, « Purchase and Sale of Agricultural Companies, Agricultural Enterprises, Agribusinesses and Farmland in Ukraine », InVenture, 20 mars 2026.
- Hanna Klikocka, Aneta Zakrzewska et Piotr Chojnacki, « Characteristics of Models of Farms in the European Union », Sustainability, avril 2021.
- « Ukraine’s defense tech market reaches $6.8B in 2025 », Ukrinform, 3 avril 2026.
- « Ukraine Fifth Rapid Damage and Needs Assessment (RDNA5), February 2022 – December 2025 », Banque mondiale, 21 février 2026.
- Yuri Gorodnichenko et Maurice Obstfeld, « You only live twice : Financial inflows and growth in a westward-facing Ukraine », Washington, Peterson Institute for International Economics, janvier 2026.
- Yuriy Gorodnichenko, Marianna Kudlyak et Ayşegül Şahin, « The Effect of the War on Human Capital in Ukraine and the Path for Rebuilding », Hoover Institution Economics Working Paper, juin 2022 ; Torbjörn Becker, Yuriy Gorodnichenko et Beatrice Weder di Mauro, « How to Rebuild Ukraine : A Synthesis and Critical Review of Policy Proposals », Annual Review of Economics, volume 17, août 2025.
- « Ukraine Fifth Rapid Damage and Needs Assessment (RDNA5), February 2022 – December 2025 », Banque mondiale, 21 février 2026.
- Nataliia Bushkovska, « Why even toy shops sell tourniquets in Ukraine », The BMJ, octobre 2025.
- Voir le détail des actions de déminage de la United Nations Mine Action Service en Ukraine, 2026.