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Que peut bien dire Heidegger de l’offshore ? La question semble incongrue. D’un côté, le penseur de la Forêt-Noire, qui lisait Parménide et Hölderlin et fit de l’« habiter » le trait fondamental de la condition humaine, après s’être compromis avec le régime nazi.
« Habiter, écrit-il 1 dans sa fameuse conférence de Darmstadt de 1951, est la manière dont les mortels sont sur terre ».
De l’autre côté, les trusts des îles Caïmans, les sociétés-écrans panaméennes, les cabinets d’avocats à la mode et les comptables véreux, les passeports achetés, les fortunes sans adresse qui glissent d’une juridiction à l’autre à la vitesse d’un ordre de virement, tout ce que les anglophones nomment l’« offshore world ».
Cette incongruité est pourtant féconde.
Deux discours tentent de cartographier l’univers mouvant de l’offshore. Le premier est celui des économistes et des régulateurs, qui cherchent à figer les milliards, les encours et les juridictions, mais voient souvent leur objet se dérober à mesure qu’ils le mesurent.
Le second est celui des journalistes et des procureurs. On y dénonce les kleptocrates, les blanchisseurs et les oligarques, mais on risque ainsi de réduire un système global à quelques figures criminelles particulièrement voyantes.
Entre les deux, pourrait être utile de glisser une pensée de ce que l’offshore est. C’est ici que Heidegger devient pertinent et on peut l’embarquer, bien malgré lui, de sa cabane de Todtnauberg vers le large des îles Caïmans.
La maison inhabitée
La distinction que Heidegger construit dans la conférence « Bâtir habiter penser » de 1951 entre le lieu (Ort), la place (Platz) et l’espace (Raum) offre une grille de lecture pour envisager le monde du offshore.
Son diagnostic final surtout pourrait décrire ce que que bâtissent les grandes fortunes, un monde couvert de résidences et vide de demeures : « La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter » 2.
Un lieu donne à voir ce paradoxe.
Jamais la Principauté de Monaco n’a été si opulente. Son produit intérieur brut a franchi pour la première fois en 2024 la barre des dix milliards d’euros 3, ses établissements financiers conservaient, à la fin de la même année, 176 milliards d’euros d’actifs 4, plus de deux résidents sur cinq y sont millionnaires (la plus forte densité au monde 5) et son immobilier est le plus cher de la planète 6.
Et pourtant, qui habite cette cité-État aujourd’hui à son apogée ?
Ce n’est pas une question ironique ou un calembour. La crise de l’habiter semble atteindre son paroxysme à Monaco où le prix du mètre carré a franchi la barre des 70 000 euros 7.
« Monaco double de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. »
Olivier Vallée
Au recensement de 2025, on comptait 38 857 résidents de 144 nationalités différentes, répartis sur deux kilomètres carrés. Les nationaux, 9 333 Monégasques, soit moins d’un quart de la population, n’y sont devenus la première communauté que depuis peu, et l’État les loge pour une large part dans des appartements domaniaux à loyers modérés, le marché libre leur étant devenu inaccessible 8. Des 59 724 salariés du secteur privé qui font tourner l’économie de la cité-État, neuf sur dix n’y résident pas. Plus de 16 000 arrivent chaque matin de la seule ville de Nice, d’autres milliers de Beausoleil, de Cap-d’Ail ou de Vintimille, avant de repartir le soir 9.
Monaco double ainsi de population au lever du jour pour se vider à la nuit tombée. Ceux qui la font vivre ne peuvent pas y résider. Ceux qui peuvent y résider n’y séjournent guère. « Les mortels habitent alors qu’ils sauvent la terre », écrivait Heidegger 10.
La résidence fiscale apparaît ainsi comme le contraire de cette disposition. Elle a d’ailleurs son histoire et son infrastructure. Le casino et la Société des Bains de Mer, créée en 1863 par le prince Charles III pour asseoir les revenus de la Principauté sur les jeux, et qui est toujours majoritairement détenue par l’État monégasque 11, ne sont que des places. Elles voisinent désormais avec les banques spécialisées qui relient Monaco à cette finance exonérée des réglementations bancaires et fiscales ordinaires.
« Même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. »
Olivier Vallée
Les autorités s’emploient, certes, laborieusement à sortir la cité-État de la « liste grise » du GAFI, l’organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, où elle est inscrite depuis juin 2024 12.
Pourtant, même la visite de Léon XIV au printemps 2026, la première d’un pape dans la Principauté depuis le XVIe siècle, a sonné comme un rappel de cette vacance. En appelant ses hôtes, lors de la messe célébrée au stade Louis-II, à rejeter « l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent », le pape s’adressait à une maison somptueusement inhabitée 13.
Que nous est-il permis de connaître ?
Pour continuer ce raisonnement, il est important d’enrichir la philosophie de Heidegger avec les apports les plus récents de la sociologie et des sciences politiques qui étudient la géopolitique du phénomène offshore.
En commençant par le travail de Ricardo Soares de Oliveira, politiste et excellent connaisseur de l’Afrique lusophone et de ses mutations, qui part de l’observation de la migration des fonds africains vers les centres financiers du Golfe et de l’Asie pour décrire la dimension profondément liquide de cette seconde planète.
Dans une publication novatrice 14, Soares de Oliveira rappelle, après la CNUCED, que près de 88,6 milliards de dollars s’échappent chaque année de l’Afrique, et montre que ces flux passent de plus en plus par Dubaï, Singapour ou Hong Kong. Il retrace la manière dont le pétrole offshore du golfe de Guinée a alimenté la fuite des capitaux vers des comptes secrets de banques internationales qui échappent au fisc et à la justice grâce aux sanctuaires légaux de l’off-shore financier. Cette migration des capitaux du Sud appelle une étude systématique de l’extraversion clandestine des flux financiers des États africains et de leurs partenaires, multinationales ou négociants 15.
« Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent. »
Olivier Vallée
De son côté, la sociologue Kimberly Kay Hoang, de l’université de Chicago, s’intéresse au tropisme asiatique des très grandes fortunes personnelles et familiales, ainsi qu’à la globalisation des élites 16 qui évoluent sur cet espace que l’écrivain britannique Oliver Bullough a baptisé « Moneyland », pays virtuel sans territoire ni drapeau où résident des fortunes plutôt que des personnes.
Le modèle qu’elle propose est celui d’un capitalisme arachnéen (spiderweb capitalism) 17. Une toile tissée depuis les fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Samoa ou au Panama, via des sociétés-relais de Singapour et de Hong Kong, jusqu’aux marchés « frontières » du Vietnam et du Myanmar. Au centre, de « grosses araignées », aux nœuds, de « petites araignées », avocats, comptables, secrétaires de sociétés, qui tissent, transportent et dissimulent 18. Cette toile forme l’infrastructure d’une richesse immatérielle qui se joue des frontières.
Ce phénomène, devenu une dimension essentielle de la géopolitique contemporaine, doit cependant être appréhendé dans la longue durée. L’historienne Vanessa Ogle a montré comment l’« archipel » des places offshore s’est constitué dans les années 1950-1970, quand la décolonisation et l’État fiscal d’après-guerre resserrent leur emprise sur la mobilité du capital privé. Ces sites anciens destinés à la sécurisation et à la discrétion des fortunes familiales et dynastiques suscitent aujourd’hui un intérêt nouveau parce qu’on leur associe la kleptocratie, l’économie illicite, l’évasion fiscale, la traite des êtres humains et le financement du terrorisme 19.
« L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité. »
Olivie Vallée
La connaissance de ces dérivés du capital, grâce aux travaux d’économistes comme Gabriel Zucman, progresse. Hoang concède pourtant : « Jusqu’à récemment, nous ne disposions pas d’études universitaires exhaustives permettant de comprendre l’ampleur et le fonctionnement du système offshore ». C’est que les grands maîtres de cette économie occulte, comme l’avoue la sociologue, restent cachés, discrets, voire simplement inconnus.
Faute d’accès aux grosses araignées, l’enquête se rabat souvent sur ce qu’on pourrait appeler une ethnographie de guichet. Elle observe le système depuis ses intermédiaires et ses back-offices, pour y déceler, au plus profond de la machinerie administrative, les ressorts de l’inavouable désir de l’offshore. Le risque de la méthode est connu. À force d’interroger les seconds couteaux, on conforte le préjugé d’un offshore réduit à la dissimulation, coffre-fort de la race olympienne des mégariches 20.
Délits d’identité
Si les grosses araignées se dérobent à l’entretien, leurs traces peuvent devenir publiques. Ce que les universitaires ne peuvent pas atteindre par l’enquête de terrain, le journalisme d’investigation le reconstitue par le document, la fuite et le registre foncier. Or ce que leurs dossiers révèlent d’abord, ce sont des identités : des passeports multiples, des noms d’emprunt, des vies dédoublées. L’offshore se donne à connaître comme un délit d’identité.
Ce sont des collectifs de journalistes qui ont porté les fameux Panama Papers, la publication des 11,5 millions de documents du cabinet Mossack Fonseca transmis à la Süddeutsche Zeitung puis exploités en 2016 par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) 21. Ils ont mis en évidence l’importance des cabinets juridiques qui, sous l’adresse de Panama City, font la lessive de l’argent sale réexpédié vers d’autres places bancaires moins exposées aux regards des institutions de Washington.
L’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), plateforme de journalisme d’investigation fondée en 2007 et partenaire de l’ICIJ, traque pour sa part les dictateurs, les chefs du crime organisé et les fonctionnaires véreux. Elle a récemment décrit un cas d’école, celui de deux frères iraniens, Hossein et Abolfazl Shamkhani, fils de l’amiral Ali Shamkhani, conseiller du Guide suprême donné pour mort lors des frappes de juin 2025 sur l’Iran, avant d’être tué pour de vrai dans celles de février 2026.
À la tête d’une flotte écoulant les pétroles iranien et russe, ils achetaient des villas à Dubaï allant jusqu’à 29 millions de dollars sous les noms d’emprunt de Hugo et Sami Hayek 22. L’enquête complétait le portrait de ces existences dédoublées en mentionnant leurs passeports du Commonwealth de la Dominique.
Autre profil révélateur, plus surprenant que les oligarques kazakhs ou les trafiquants serbes, cibles fréquentes de l’OCCRP, celui de Su Jiangbo 23. Cet homme de quarante ans, recherché en Chine pour y avoir exploité un casino illégal, possède un passeport de Saint-Christophe-et-Niévès, acquis pour quelque 270 000 dollars, et a créé douze sociétés en Grande-Bretagne afin d’investir dans l’immobilier prestigieux de Londres. Quatre-vingt-cinq propriétés, aujourd’hui gelées à hauteur de 108 millions de dollars par la justice britannique.
Ces enquêtes fouillées et importantes font pourtant apparaître une césure entre l’objet offshore et les choses qui peuplent la grande maison du dehors. Chez Heidegger, l’objet est ce qui se tient devant une représentation, une catégorie, une liste, un chef d’accusation. La chose, ce qui rassemble autour de soi un monde 24. Or l’offshore n’existe jamais comme objet. Il n’existe que comme cet entrelacs de choses diverses et interreliées qui ne peut pas être réduit à un faux passeport, une villa qu’on n’habite pas, un alias qu’on utilise provisoirement, une société qui ne sert qu’en tant que société-écran.
« Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. »
Olivier Vallée
Ces portraits dessinent ainsi un système singulier, fait de combinaisons et d’empilements d’illégalités et de pas de côté. Kimberly Kay Hoang a su mettre en valeur cette dimension insaisissable, tout en se gardant de poser un signe d’égalité entre offshore et criminalité.
Ses araignées « jouent dans le gris », entre le licite et son ombre. Le passeport insulaire ou de complaisance n’en est pas moins une circonstance aggravante de la citoyenneté offshore, car il rappelle la fiction de l’État délivreur de papiers, qu’il refuse aux pauvres et ne peut que vendre aux riches. Le politiste Ronen Palan y voyait à juste titre la « commercialisation de la souveraineté étatique » 25.
Ces biographies répondent bien à une dynamique de déterritorialisation 26. Les investissements dans les places urbaines ou les îles privées ne servent pas le projet d’habiter. Ils contribuent à définir une nouvelle identité globale qui rapproche les nomades fiduciaires (les « millionnaires nomades » dont Palan a fait un type sociologique) et les distingue du magma sédentaire.
L’insistance sur l’argent sale et sur ses personnages antipathiques ne doit pourtant pas tromper. Le gros de l’offshore passe par la sphère financière la plus ordinaire, site de globalisation et d’unification des flux, où s’opère le grand drainage des richesses depuis les périphéries vers les centres. Gabriel Zucman estime qu’environ 8 % du patrimoine financier des ménages de la planète est logé dans les paradis fiscaux 27. Planification fiscale licite, abusive ou frauduleuse, système bancaire parallèle 28, grande criminalité financière, toutes ces pratiques empruntent les mêmes véhicules, des comptes et des structures domiciliés dans une juridiction autre que celle où réside leur bénéficiaire, gérés par les banques les plus célèbres du monde 29.
« La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique. »
Olivie Vallée
Leur service, devenu courtois et efficient, fait la correspondance, au sens ferroviaire autant que bancaire, entre le monde ordinaire et son double exceptionnel. Les îles Caïmans, les Bermudes et les Bahamas jouissent de ce statut de juridiction offshore, que partagent aussi la Suisse, l’Irlande ou le Belize.
Une étude de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution recense ainsi treize pays ou juridictions où les encours bancaires transfrontaliers dépassent en moyenne 100 000 dollars par habitant 30. Ce seuil est un plancher, qui laisse dans l’ombre les masses réellement en circulation. À Monaco, centre financier qui reste encore mineur, l’attestation bancaire exigée des candidats à la résidence suppose depuis 2017 un dépôt minimal d’un demi-million d’euros, que certains banquiers proposent aujourd’hui de relever fortement 31.
Le délit d’identité se prolonge ainsi dans un angle mort. Personne n’arrive à voir l’ensemble de ce système, pas même la Banque des règlements internationaux (BRI), qui ne publie plus que des agrégats anonymisés sur les flux vers les centres offshore et dont les statistiques laissent échapper des centaines de milliards de dollars.
Les dispositifs de conformité, comme la vérification des personnes politiquement exposées ou la procédure Know Your Customer, ne sont appliqués avec rigueur qu’aux clients particuliers de la Banque Postale ou du Crédit Agricole, tandis que les fortunes de l’ombre transitent par les Émirats arabes unis avant d’être réorientées vers Singapour ou l’île de Man. La donnée offshore demeure structurellement évanescente, car son mode d’être est le retrait. L’objet se dérobe précisément là où l’on prétend le mesurer, ce qui témoigne de sa nature non statistique.
Le lieu, la place, l’espace
Ni les ingénieurs financiers ni les pourfendeurs de la corruption ne parviennent donc à saisir ce que les philosophes appelleraient la « choséité » de la chose offshore, ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est. Les uns et les autres s’en tiennent aux étants dénombrables (comptes, juridictions, milliards), sans interroger leur manière d’être.
Un bref détour par Deleuze indique la direction qu’il prendre. Sa géo-philosophie invite à « brancher la pensée sur le dehors », ce que, disait-il, les philosophes n’ont à la lettre jamais fait, « même quand ils parlaient de politique, même quand ils parlaient de promenade » 32. Mais ce dehors reste chez lui sans relief 33. Pour y distinguer quelque chose, il faut revenir à Heidegger, au lieu, à la place et à l’espace.
Les lieux, d’abord, nous sont donnés. Dès 2000, le recensement de référence du FMI dénombrait près de soixante-dix pays et territoires abritant un centre financier offshore, Monaco compris 34. « Le lieu n’existe pas avant le pont », écrit Heidegger 35. C’est la chose qui institue le lieu, non l’inverse. Le trust, la société-écran, la licence bancaire ou le registre maritime de complaisance sont les ponts qui font naître, au milieu des mers, des lieux de plein exercice juridique.
La place est ensuite à côté du lieu, ou en lui, comme la rive genevoise du Rhône, le Delaware, ou ces placements immobiliers de Londres et de la Côte d’Azur qui se distinguent du lieu tout en le révélant.
Enfin, l’espace excède les frontières des lieux et les bornes des places. Il s’étend le long des connexions bancaires, des mouvements de capitaux, des swaps et des flux de Clearstream. « Un espace est quelque chose qui est ménagé, rendu libre, à savoir à l’intérieur d’une limite », écrit encore Heidegger, et la limite n’est pas ce qui marque la fin de quelque chose mais « ce à partir de quoi quelque chose commence à être » 36.
L’offshore prend cette définition grecque au pied de la lettre. C’est le rivage, le « shore », qui le rend possible. La limite de la souveraineté politique devient le commencement d’une nouvelle forme d’autorité supérieure.
L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger une « phénoménologie de l’inapparent », une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant.
Olivier Vallée
Comment dès lors reconnaître l’offshore pour ce qu’il est ? Non comme une substance que l’on pourrait localiser, mais comme un espace toujours à distance de lui-même, une faille. Le discours qui veut le saisir, comme celui de la géopolitique, relève moins de la carte que de la topologie 37. Le coup de force de Heidegger, explique Dominique Pradelle, est d’avoir soustrait l’espace à la géométrie comme à la perception 38. L’espace n’est pas ce que je perçois, mais ce dans quoi les choses dont je me sers prennent sens. Il se constitue de proximités vécues, non de coordonnées 39. La banque privée genevoise est, pour le nomade fiduciaire, plus proche que la mairie de son arrondissement. Être et Temps nommait « é-loignement » cette abolition pratique de la distance, l’architecture financière l’a réalisée.
Tout se rassemble ici. L’offshore est un monde d’instruments tenus à portée de main. La juridiction est à la fortune ce que le marteau est à la main ; elle s’efface dans l’usage et ne redevient visible qu’en cas de panne, gel d’avoirs, fuite de documents, inscription sur une liste grise.
L’offshore appelle ainsi, selon le mot du dernier Heidegger, une « phénoménologie de l’inapparent » 40, une science de ce qui ne se montre qu’en se retirant. Les statistiques lacunaires de la BRI, les prête-noms de Dubaï, les alias des frères Shamkhani, les sociétés-écrans de Su Jiangbo sont sa manière de paraître, car son essence est de se dérober.
Reste l’avertissement de Heidegger prononcé à Darmstadt en 1951, qui a donné à cet essai son point de départ.
La véritable crise de l’habitation ne consiste pas dans le manque de logements. Les mortels « en sont toujours à chercher l’être de l’habitation » et il leur faut « d’abord apprendre à habiter ».
L’offshore est la forme inachevée de cette crise, planétaire, liquide, inapparente. Des tours de Dubaï aux penthouses de Bankside, des terrasses du Larvotto, vendues 70 000 euros le mètre carré, aux yachts amarrés à Port Vauban, il bâtit sans relâche la grande maison du dehors, que personne, jamais, n’habitera.
Sources
- Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser » [conférence prononcée le 5 août 1951 à Darmstadt, dans le cadre du colloque «Mensch und Raum»], trad. André Préau, in Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958.
- Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser », art. cité [conclusion de la conférence].
- Institut monégasque de la statistique et des études économiques (IMSEE), PIB 2024, novembre 2025 (10,28 milliards d’euros, en hausse de 8,8 %).
- Clément Martinet, « Malgré la liste grise, la place financière monégasque a battu des records en 2024 », Monaco Hebdo, 13 juin 2025.
- Voir Henley & Partners, The Wealthiest Cities Report 2025.
- IMSEE, Observatoire de l’immobilier 2025, février 2026 (57 569 euros le mètre carré en moyenne à la revente, 71 167 euros au Larvotto).
- Soit 71 167 euros le mètre carré en moyenne à la revente en 2025 (IMSEE, Observatoire de l’immobilier 2025, art. cité), contre 9 600 euros pour les appartements anciens vendus à Paris au quatrième trimestre de la même année (Notaires du Grand Paris, février 2026).
- IMSEE, Recensement de la population 2025, mai 2026.
- IMSEE, Observatoire de l’emploi 2025, mai 2026.
- Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser », art. cité.
- « À Monaco, la Société des Bains de Mer prospère et s’exporte », Le Revenu avec AFP, 20 septembre 2024.
- Ross Povey, « Monaco Moves Closer to FATF Grey List Exit », NEWS.MC, 21 juin 2026.
- « Pope Leo XIV Urges Monaco Residents to Use Wealth for Good, Reject Idolatry of Power and Money Fueling Wars », Associated Press, 28 mars 2026.
- Ricardo Soares de Oliveira, « An Offshore Turn to Asia ? Africa’s Deepening Links with Dubai, Singapore and Hong Kong », Oxford Martin School, janvier 2026. L’estimation des 88,6 milliards de dollars annuels est celle de la CNUCED (Le développement économique en Afrique. Rapport 2020, Genève, Nations unies, 2020).
- Ricardo Soares de Oliveira, « Researching Africa and the Offshore World », The Journal of Modern African Studies, vol. vol. 60, n° 3, 2022, pp. 265-296.
- Kimberly Kay Hoang, Dealing in Desire : Asian Ascendancy, Western Decline, and the Hidden Currencies of Global Sex Work, Oakland, University of California Press, 2015.
- Kimberly Kay Hoang, Spiderweb Capitalism : How Global Elites Exploit Frontier Markets, Princeton, Princeton University Press, 2022.
- « Spiderweb Capitalism : The Secret Financial Webs Built by the Ultra-Wealthy », Scientia, 29 novembre 2023.
- Vanessa Ogle, « Archipelago Capitalism. Tax Havens, Offshore Money, and the State, 1950s-1970s », The American Historical Review, vol. 122, n° 5, 2017, pp. 1431-1458 ; « “Funk Money”. The End of Empires, the Expansion of Tax Havens, and Decolonization as an Economic and Financial Event », Past & Present, n° 249, 2020, pp. 213-249.
- La sociologie récente s’emploie bien sûr à forcer cette porte. On peut mentionner Brooke Harrington (Capital Without Borders), qui étudie de l’intérieur les professionnels de la gestion de fortune, Andrea Binder (Offshore Finance and State Power) qui analyse les rapports ambigus entre finance offshore et pouvoir étatique, Quinn Slobodian (Crack-Up Capitalism) qui décrit un capitalisme de la « zone » qui fragmente la souveraineté territoriale et Atossa Araxia Abrahamian (The Hidden Globe) qui cartographie le monde des enclaves, pavillons et passeports qui échappe aux cartes traditionnelles.
- « The Panama Papers : Exposing the Rogue Offshore Finance Industry », ICIJ, avril 2016.
- James Dowsett, Kelly Bloss et Mahtab Divsalar, « Slain Iranian Official’s Sons Hold $29M in Dubai Property Using Assumed Names », OCCRP, 19 mars 2026.
- Martin Young et Emanuele Midolo, « “Mr. X” Revealed. U.K. Freezes $108M in Properties Purchased by Wanted Chinese National », OCCRP-The Sunday Times, 28 mars 2026.
- Martin Heidegger, Être et Temps, trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986. Sur la chose comme rassemblement, voir aussi « La chose », in Essais et conférences, op. cit.
- Ronen Palan, « Tax Havens and the Commercialization of State Sovereignty », International Organization, vol. 56, n° 1, 2002, pp. 151-176, et The Offshore World : Sovereign Markets, Virtual Places, and Nomad Millionaires, Ithaca, Cornell University Press, 2003.
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de Minuit, 1972.
- Gabriel Zucman, La Richesse cachée des nations. Enquête sur les paradis fiscaux, Paris, Seuil, 2013 ; nouvelle édition revue et augmentée, 2017.
- Sur la cartographie de ce système, voir Jorge Abad et al., « Shedding Light on Dark Markets : First Insights from the New EU-wide OTC Derivatives Dataset », ESRB Occasional Paper Series, n° 11, septembre 2016.
- Franck Jovanovic, Finance offshore et paradis fiscaux : légal ou illégal ?, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2022.
- Il s’agit des îles Caïmans, de Guernesey, de Jersey, du Luxembourg, de l’île de Man, des Bahamas, des Bermudes, de Macao, de Hong Kong, de Curaçao, de Singapour, de la Suisse et de Bahreïn. Étienne Kintzler, Mathias Lé et Kevin Parra Ramirez, « Importance et intégration des centres financiers extraterritoriaux dans l’architecture financière internationale », Débats économiques et financiers, n° 34, ACPR-Banque de France, 2019.
- Montant harmonisé par l’Association monégasque des activités financières (AMAF). Voir Sabrina Bonarrigo, « Règle des 500 000 euros pour s’installer à Monaco : faut-il rehausser ce montant ? », L’Observateur de Monaco, 5 juillet 2023.
- Gilles Deleuze, « Pensée nomade » [1972], in L’Île déserte et autres textes, Paris, Éditions de Minuit, 2002.
- Deleuze et Guattari nomment « corps sans organes » la matière parcourue d’intensités qui court sous les organisations visibles, elle aurait fourni une autre voie d’accès à l’offshore. L’Anti-Œdipe, op. cit. ; Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
- FMI, Offshore Financial Centers. IMF Background Paper, Washington, 23 juin 2000.
- Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser », art. cité, p. 182.
- Ibid. Sur cette pensée de l’espace chez le dernier Heidegger, voir aussi « L’art et l’espace » [1969], trad. Jean Beaufret et François Fédier, Saint-Gall, Erker-Verlag, 1969, repris in Questions III et IV, Paris, Gallimard, 1976.1990.
- Jeff Malpas, Heidegger’s Topology. Being, Place, World, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2006.
- Dominique Pradelle, « Comment penser le propre de l’espace ? », Les Temps Modernes, n° 650 (« Heidegger. Qu’appelle-t-on le Lieu ? »), 2008/4, pp. 75-100.
- Voir Être et Temps, § 22-24, et Didier Franck, Heidegger et le problème de l’espace, Paris, Éditions de Minuit, 1986.
- Martin Heidegger, « Le séminaire de Zähringen » [1973], in Questions IV, op. cit., Paris, Gallimard, 1976.