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Dans L’Alibi du Capital, vous montrez que le capital n’est pas un stock accumulé dans le passé, mais une relation avec le futur, selon une conception particulière du temps. En quoi la société par actions, avec laquelle vous ouvrez votre livre, est-elle paradigmatique de cette relation ? 

La société par actions, qui s’est développée au cours des 150 dernières années, est l’une des institutions dominantes de la vie politique moderne. Le livre montre qu’elle est représentative d’un mode de vie qui s’exerce aux dépens de l’avenir : en effet, lorsqu’une société vend des actions, ce qu’elle vend, c’est un droit sur ses bénéfices futurs. Un actif futur ou une source de revenus future est ainsi mis à disposition dans le présent, et ce à un prix réduit. Ce point est crucial, car la valeur d’une action correspond toujours à la valeur actualisée des bénéfices futurs, ou des bénéfices futurs estimés, de la société. Il s’agit donc non seulement d’un moyen de rendre les bénéfices futurs disponibles, mais aussi de les rendre disponibles à prix réduit. L’attrait réside dans le fait que ceux qui acquièrent ces droits sur l’avenir les acquièrent à bas prix et sont ensuite remboursés intégralement. Cela s’apparente donc à une dette qui doit être remboursée. C’est une façon de mettre en dette l’avenir.

Timothy Mitchell, The Alibi of Capital : How We Broke the Earth to Steal the Future on the Promise of a Better Tomorrow, Verso Books, mars 2026.

Cette façon de s’endetter sur l’avenir est-elle ce qui distingue principalement le capitalisme financier contemporain ?

On pense souvent que ces formes de vente de droits futurs et d’endettement de l’avenir sont caractéristiques du capitalisme financier contemporain. Mais il existe de nombreux autres instruments financiers qui coexistent avec eux : contrats à terme, produits dérivés, etc. L’un des objectifs de l’ouvrage est toutefois de montrer que ce phénomène n’est pas propre à notre époque. Il s’agit plutôt d’une caractéristique intrinsèque du développement du capitalisme. Le premier chapitre associe cela à la société par actions et prend Uber comme exemple, mais l’ouvrage remonte bien plus loin, jusqu’aux premières sociétés coloniales des XVIIe et XVIIIe siècles et aux nombreuses autres formes qu’ont pu prendre les sociétés et entreprises.

Les infrastructures physiques sont aussi des infrastructures financières et temporelles, qui permettent de se projeter dans l’avenir. Comment comprendre leur rôle au sein du capitalisme ?

La société par actions a pris la forme que nous connaissons aujourd’hui avec la construction des chemins de fer à la fin du XIXe siècle. Il y avait bien eu des boom ferroviaires antérieurs, mais c’est à cette époque que l’on a assisté à une expansion colossale de la construction ferroviaire en France, en Europe continentale de manière générale, en Amérique du Nord également, mais aussi dans des régions et des pays tels que l’Amérique du Sud et l’Égypte. Si l’on examine les marchés boursiers des années 1870, 1890, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, presque toutes les actions négociées étaient liées aux chemins de fer.

L’explication conventionnelle donnée pour expliquer la création de nouvelles formes d’entreprises était la complexité et la longueur de la construction de ces infrastructures, et la nécessité de mettre en place des dispositifs de gestion séparant les propriétaires des gestionnaires. L’argument que je développe prend le contrepied de cette explication. Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité. Elles permettent une projection dans un futur lointain, en promettant des revenus non pas seulement dans deux, trois ou cinq ans, comme dans l’industrie manufacturière ou le commerce, mais bien plus loin, en raison de leur échelle et de leur longévité.

Comment cette longévité a-t-elle pu être atteinte ?

On peut retracer cette évolution à travers des transformations techniques, telles que le passage du fer à l’acier dans la construction ferroviaire. Au lieu d’être remplacés tous les douze mois, les rails pouvaient désormais durer cinq, dix, voire trente ans. Ce contrôle de l’avenir rend possible ce que j’appelle l’« assetisation », c’est-à-dire la transformation de cet avenir en actifs pouvant être négociés et vendus dans le présent.

Lorsque nous faisons l’histoire du capitalisme, nous avons tendance à considérer les infrastructures comme des éléments dont le but est l’efficacité, l’accélération des processus de production par exemple. Cependant, dès lors que l’on reconnaît que l’attrait des infrastructures réside dans leur capacité à repousser les revenus plus loin dans le futur, il devient possible de les associer non plus à la vitesse, mais aussi au retard et à la lenteur. Les revenus projetés plus loin dans le futur peuvent être acquis avec une décote plus importante dans le présent, et par conséquent, l’excédent qui peut être extrait est plus important lorsque les infrastructures sont longues à construire.

Ce qui distingue les infrastructures des formes d’activités antérieures fondées sur l’industrie manufacturière ou le commerce, c’est leur durabilité.

Timothy Mitchell

Cette acquisition du futur consiste donc à réaliser un gain en achetant le futur à prix réduit dans le présent pour être remboursé intégralement plus tard. Ce remboursement doit également couvrir le coût de la décote initiale. Dans le cas des chemins de fer, lorsqu’ils deviennent opérationnels dix, quinze ou vingt ans plus tard, ils doivent couvrir non seulement leurs coûts d’exploitation, mais aussi le coût de ces créances à prix réduit sur leurs revenus futurs. Ces coûts sont notamment supportés par des salaires plus bas pour les travailleurs et des prix plus élevés pour les utilisateurs. L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts vers ceux qui viendront plus tard, tout en permettant à ceux du présent de bénéficier de l’acquisition de revenus futurs à prix réduit.

Cette forme de retard pourrait donc être, selon vous, au cœur du fonctionnement du capitalisme ?

On entend généralement par « capital » un fonds accumulé au fil du temps et réinvesti dans le but de générer de la croissance. Par définition, on suppose qu’il s’agit d’un élément qui fonctionne dans le but de se développer. Dans les analyses économiques plus orthodoxes, le capital est souvent assimilé aux équipements ou à la technologie qui permettent la croissance — la structure industrielle, par exemple. Ce fonds accumulé est alors considéré comme la source de la croissance future.

L’un des objectifs de mon ouvrage est de remettre en question cette façon de penser, tant en ce qui concerne la technologie que la croissance. Celle-ci est le moyen central pour comprendre et expliquer notre rapport au futur dans le système capitaliste. Si l’on considère le capital comme tiré du futur, on s’éloigne de la glorification de la technologie en tant que moteur central du capitalisme et de la croissance, celle-ci perdant également de sa centralité pour expliquer ce système économique. On devient plus attentif aux façons dont l’acquisition de valeur du futur dépend de processus qui ne sont souvent pas du tout technologiques, et qui peuvent être mieux compris comme des formes de sabotage.

Pouvez-vous détailler l’exemple d’Uber ?

Les partisans d’Uber affirment que le succès de l’entreprise provient d’une avancée technologique majeure, mais l’entreprise n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend. Sa valorisation extraordinaire reposait en grande partie sur sa capacité à saper les alternatives. Elle a poussé ses concurrents, généralement des entreprises de taxi locales, à la faillite en subventionnant les courses lors de sa phase de démarrage, dans l’espoir qu’une fois ses concurrents éliminés, elle pourrait pratiquer des tarifs bien plus élevés.

Il s’agit là d’un exemple de sabotage en tant que mécanisme central. Uber a également cherché à affaiblir les réseaux de transport public tels que les bus et les trains, qui étaient également des concurrents. Ses bénéfices futurs dépendaient bien de l’élimination des alternatives à son propre modèle. 

L’histoire des infrastructures est donc une histoire de transfert des coûts.

Timothy Mitchell

Quant au retard, il est ici littéral : on constate que l’arrivée d’entreprises comme Uber a accru la congestion dans les grandes villes. Son modèle reposait sur l’invasion des centres-villes par des voitures à la recherche de passagers. Il ne s’agissait pas d’une avancée technologique ; ce modèle dépendait de formes de retard et en engendrait de nouvelles.

Vous retracez l’histoire de la construction des barrages en Égypte, en suggérant que les systèmes plus anciens et plus complexes étaient mieux adaptés à l’écosystème du Nil. Votre approche s’inscrit-elle dans cette tradition récente de l’histoire des sciences, développée notamment par David Edgerton, qui fait de la remise en cause de l’innovation le paradigme central du progrès ? 

Je fais référence à David Edgerton à plusieurs reprises, et son livre Quoi de neuf ? est extrêmement important pour s’éloigner de l’idée que le progrès technologique constitue toujours une avancée, un véritable progrès.

Je consacre plus d’un chapitre à l’histoire de l’Égypte, où j’ai mené des recherches approfondies, cherchant à montrer comment les processus décrits – tant par les fonctionnaires coloniaux que par les historiens modernes – comme des formes de progrès ou de développement peuvent être compris de manière très différente si l’on prête une attention particulière, d’une part, à ce qui se passait réellement sur le terrain et en quoi cela produisait des formes de retard, et, d’autre part, aux inefficacités du nouveau système qui a été introduit.

L’histoire des ouvrages d’irrigation en Égypte au XIXe siècle a fait l’objet de nombreuses études. Elle comprend la construction des nouveaux canaux, alimentés par un fleuve dont le niveau a été relevé grâce à des barrages, un processus qui a débuté à différents moments au cours du XIXe siècle et qui a abouti, dans un premier temps, à la construction du premier barrage d’Assouan à la fin de ce siècle. Ces aménagements sont généralement présentés comme des améliorations pour deux raisons : premièrement, ils auraient rendu le fleuve plus contrôlable, et deuxièmement, ils ont permis de passer d’une seule récolte annuelle à trois.

J’essaie de démontrer que ces deux affirmations sont erronées. Ces interventions ont en réalité créé un paysage vulnérable aux inondations : en tentant d’empêcher ou de détourner le fleuve par des canaux, des barrages et des digues, elles ont rendu le pays bien plus vulnérable car le processus naturel par lequel les eaux de crue se répandaient dans les champs ne pouvait plus fonctionner.

Dès lors, pourquoi ces changements ont-ils été effectués ?

Il y avait une raison précise à cette transformation : l’agriculture est passée d’une grande diversité de cultures à une production dominée par la canne à sucre et le coton, qui ne sont pas adaptées à l’écologie du fleuve. De plus, leur production prend du temps, ce qui permet un processus de capitalisation plus efficace.

En examinant les sources médiévales ainsi que les récits du XIXe siècle, il apparaît clairement que le fleuve a toujours été utilisé tout au long de l’année. On en tirait parti pendant les crues, puis on semait les cultures à mesure que les eaux se retiraient, avant de cultiver d’autres souches grâce à l’irrigation à partir de puits.

Ces puits constituaient des éléments majeurs du paysage, bien qu’invisibles depuis la surface. Ils mesuraient souvent plusieurs mètres de largeur et de profondeur, ressemblant à de grandes chambres souterraines dotées d’une petite ouverture. Ils avaient des toits en dôme, et c’est par cette ouverture que l’on installait une saqiya, c’est-à-dire une roue à eau actionnée par des animaux. Alors que les roues à eau sont souvent représentées comme étant situées le long du Nil, la plupart se trouvaient en réalité au milieu des champs. Une fois les eaux de crue retirées, ces puits étaient remis en état et utilisés pour produire une deuxième récolte et, si nécessaire, une troisième.

Uber n’a inventé ni l’automobile, ni le GPS, ni le téléphone portable, ni la puce informatique, ni aucun des appareils dont elle dépend. 

Timothy Mitchell

Cela révèle une histoire écologique du Nil totalement différente, et met également en évidence les dégâts causés par la prévention des crues, présentée comme un progrès. La perte ne se limite pas à l’absence de limon, ce dépôt sédimentaire fin et fertilisant pour les terres, retenu par les barrages, ni au déficit de renouvellement des sols : des écosystèmes entiers dépendaient de la crue. Par exemple, les poissons s’étaient adaptés pour frayer dans les champs inondés. Lorsque les eaux se retiraient, la mise en place de filets aux points de drainage permettait de capturer de grandes quantités de poissons, tandis que les puits souterrains servaient de réservoirs où les poissons restaient piégés à mesure que l’eau se retirait. Les poissons constituaient la principale source de protéines pour la majorité des Égyptiens jusqu’au XXe siècle.

Ce récit vise non seulement à faire revivre une histoire écologique différente, mais aussi à expliquer pourquoi ces systèmes ont été remplacés. Cette transformation a été motivée par ce que j’appelle la capitalisation de la vie au détriment de l’avenir. Certaines cultures pouvaient être plus facilement transformées et valorisées en actifs, contrairement aux systèmes agraires plus complexes.

Le récit autour du « rivercide » rappelle ces « projets hauts-modernistes » décrits par James C. Scott — sauf que, dans votre cas, ces projets ne sont pas motivés par la modernisation, mais par le profit, et ne sont pas nécessairement portés par l’État. Comment percevez-vous cette distinction ?

Il existe un parallèle avec certains des cas étudiés par James C. Scott, notamment en ce qui concerne les approches modernisatrices et les interventions menées par l’État. Cependant, je n’associe effectivement pas en premier lieu ces processus à une forme spécifique d’État, car je m’intéresse à un ensemble plus large d’acteurs, comprenant notamment les grands propriétaires terriens et les marchands. L’État joue certes un rôle, mais ces transformations ne sont pas, à mon sens, fondamentalement impulsées par l’État.

Dans ses derniers travaux, et en particulier dans In Praise of Floods, publié peu avant que je termine la rédaction de mon propre livre, Scott aborde les systèmes de crues, revenant sur ses recherches antérieures sur la Birmanie et les réseaux fluviaux. Il apporte des éclairages très précieux sur la manière dont ces systèmes sont perturbés par la construction de barrages. Cependant, il ne relie pas ces processus à l’histoire de la capitalisation comme je le fais. Son travail reste avant tout une histoire écologique, tandis que mon argumentation situe la transformation écologique au sein d’un processus plus large de capitalisation.

Vous prenez le contrepied d’une autre histoire : celle d’une Révolution industrielle qui prend sa source en Angleterre, et qui se diffuse ensuite au monde occidental puis non-occidental. Faut-il « provincialiser » la Révolution industrielle ?

De nombreux récits continuent de se concentrer sur la Révolution industrielle née en Europe, notamment dans le nord-ouest de l’Angleterre.

Le premier point, que d’autres ont également soulevé, est qu’une fois le capital compris en termes de dette et de crédit, son histoire s’étend sur une période beaucoup plus longue. En s’appuyant sur des travaux tels que ceux de David Graeber, on peut observer un système mondial reliant l’Asie du Sud et de l’Est, le monde islamique et la Méditerranée, au sein duquel l’Europe a longtemps occupé une place relativement marginale. En introduisant cette idée, on peut comprendre l’émergence de la vie technique et industrielle à travers le prisme de l’histoire mondiale.

Le livre va plus loin, en avançant l’idée que la Révolution industrielle n’a été qu’un détour. Plutôt que de rechercher des innovations qui expliquent son émergence, je suggère qu’elle a résulté d’une série de bouleversements survenus dans différentes parties du monde à la fin du XVIIIe siècle.

Quelles sont ces perturbations ?

La première fut l’interruption des profits tirés de la traite des esclaves et de la production fondée sur l’esclavage, due aux révoltes dans les sociétés esclavagistes, notamment, mais pas uniquement, en Haïti. Ces révoltes ont perturbé à la fois la production et la circulation du crédit, puisque les personnes réduites en esclavage étaient elles-mêmes considérées comme une main-d’œuvre future capitalisée.

Une deuxième perturbation s’est produite en Inde, où la Compagnie des Indes orientales, une immense société par actions tirant d’énormes profits du commerce avec l’Inde, a connu une transformation radicale après avoir vaincu l’Empire moghol et commencé à générer des revenus par d’autres moyens, notamment en taxant la population du Bengale plutôt qu’en se contentant d’échanger des marchandises. 

Une troisième perturbation est liée à l’ascension de Napoléon et aux transformations plus larges du monde méditerranéen, y compris les développements en Égypte à la suite de l’expédition française et l’ascension de Muhammad Ali. Rappelons que l’expédition de Napoléon en Égypte a en réalité été financée et encouragée en réponse à la perte d’Haïti, la colonie la plus précieuse de la France, et à la tentative de recréer un nouvel Haïti sur le Nil par la conquête. Bien que cela ait échoué, c’est le début d’énormes transformations dans le monde méditerranéen.

La Révolution industrielle n’a été qu’un détour.

Timothy Mitchell

Ces bouleversements n’ont pas donné lieu à une innovation au sens habituel du terme ; ils ont plutôt imposé une réorganisation des flux de crédit. La Révolution industrielle peut être considérée comme un détour qui a réorienté ces flux à travers le commerce mondial du coton, reliant la production en Amérique et en Égypte, la transformation industrielle en Europe et la consommation dans des régions telles que l’Afrique de l’Ouest, l’Inde et les Caraïbes. 

Ce qui est inhabituel, c’est de situer le processus de fabrication à des milliers de kilomètres du lieu de production des matières premières, mais aussi à des milliers de kilomètres du lieu de consommation du produit fini. C’est un élément primordial, car la plupart des tissus en coton étaient vendus et portés en Afrique de l’Ouest, dans les Caraïbes ou en Inde bien plus qu’en Europe.

Je ne conteste donc pas l’importance de la Révolution industrielle, mais j’estime qu’il ne faut pas en chercher l’origine dans le nord-ouest de l’Angleterre. Son importance réside dans la réorientation de processus existants plutôt que dans leur création.

Un concept clef de votre livre est celui de « technopolitique ». Vous décrivez l’essor du « monde des affaires » comme ayant été en partie façonné par des structures technopolitiques. Ce terme cherche-t-il à lier ensemble le politique et le technologique, dans une perspective hybride que l’on pourrait rapprocher des théories de Bruno Latour ? 

Une grande partie de mon travail s’est développée au fil de conversations avec Bruno Latour et Michel Callon. Le premier chapitre sur Uber a été écrit parce que Bruno Latour n’a eu de cesse de m’encourager à rédiger quelque chose sur mes idées concernant le capitalisme. Il préparait le catalogue d’une exposition qu’il organisait à Karlsruhe, en Allemagne. J’ai écrit environ six pages sur Uber, et ce texte est devenu le point de départ du premier chapitre du livre. Il offrait un moyen concis de résumer certaines des idées plus générales, même si celles-ci remontent à bien plus loin. 

En ce qui concerne la technopolitique, les travaux de l’École des Mines de Paris, menés par des chercheurs tels que Latour et Callon et aujourd’hui poursuivis par d’autres, ont permis d’envisager le technique et le scientifique sous un angle bien plus intéressant, à savoir comme des champs politiques — des champs dans lesquels se déroule en réalité une très grande partie de notre vie politique. Ce n’est pas seulement parce qu’il existe des luttes politiques autour des technologies ou des développements scientifiques particuliers, mais parce que la configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.

J’avais déjà avancé cet argument auparavant, notamment dans mon ouvrage Carbon Democracy, où je montrais non pas que le charbon détermine un type de politique et le pétrole un autre, mais que si l’on veut comprendre les processus politiques, il faut considérer la technologie non pas comme une sphère distincte qui influence ensuite ce qu’on appelle le politique, mais comme faisant partie des processus par lesquels le politique lui-même prend forme et se construit.

Pour saisir cette interconnexion, j’ai commencé à utiliser le terme « technopolitique » dans des travaux antérieurs, notamment Rule of Experts, où il jouait déjà un rôle central, et il reste au cœur de mes ouvrages les plus récents. Cette approche repose sur l’idée qu’il ne faut pas se contenter d’intégrer la dimension technique dans les explications sociales ou politiques, mais qu’il faut refuser de se laisser intimider par l’expertise technique. Les récits du monde collectif doivent être autant des récits de la technique que des récits de l’économie ou de la politique.

Votre ouvrage fait également appel à l’histoire de la discipline économique. Comment définiriez-vous « l’économie », en tant que discipline mais également en tant qu’objet ?

Afin de développer ces arguments sur le capital et le capitalisme en tant que modes de capture de l’avenir, il a fallu entrer dans les détails de l’histoire du crédit et de la monnaie. La difficulté réside dans le fait que la plupart des récits conventionnels sur la monnaie, y compris ceux de l’économie dominante, la traitent comme l’opposé du réel. Il est supposé y avoir une économie réelle et une économie monétaire, ou un monde de la production et un monde de la finance, considérés comme distincts.

La configuration même d’un champ technique a un impact décisif sur la manière dont la politique elle-même devient possible.

Timothy Mitchell

Dans ces discours, on part généralement du principe que la finance est au service de la production ou du réel. Mais lorsque j’ai commencé à réfléchir à la manière dont ces processus fonctionnent réellement, cette distinction m’a semblé peu pertinente. Si la finance consiste à s’approprier l’avenir, si le crédit ou la monnaie sont toujours créés sous la forme d’une créance sur l’avenir, alors cette créance n’est jamais purement financière. Elle dépend d’arrangements juridiques, car une action, par exemple, doit être constituée en tant que forme de propriété, en tant qu’entité juridique. Elle dépend également des systèmes de gouvernement et de maintien de l’ordre qui garantissent ce contrôle.

Avez-vous un exemple pour illustrer votre pensée ?

Le logement en est un. Lorsqu’un projet immobilier est développé, ce qui est vendu n’est pas simplement un immeuble ou un appartement, mais une créance sur la valeur future de ce bien. Cette créance dépend des réglementations sur l’utilisation du bâtiment — lois de zonage, règles d’urbanisme, organisation des quartiers, exclusion de certaines populations — ainsi que des infrastructures et des systèmes de maintien de l’ordre et d’application de la loi. Elle implique des ordres juridiques, des formes de maintien de l’ordre, la construction de structures urbaines ou d’entreprises. Il n’y a donc pas de distinction significative entre la finance et ce qu’on appelle l’économie réelle.

Dans le même temps, cette distinction est constamment opérée, même par des analystes chevronnés ; il est donc également important de comprendre comment elle fonctionne. Il ne faut pas simplement la rejeter, mais se demander comment sa signification se construit. Cela me ramène à des travaux que j’ai menés auparavant, notamment dans le cadre de collaborations avec Michel Callon, ainsi qu’à l’argument selon lequel « l’économie » elle-même est une invention relativement récente. Le mot existait auparavant, mais il désignait la prudence ou une gestion avisée. Ce n’est qu’au XXe siècle, en particulier pendant l’entre-deux-guerres puis après la Seconde Guerre mondiale, que « l’économie » en tant qu’objet émerge comme un objet distinct et mesurable, rendu possible par de nouvelles formes de calcul telles que le PIB. Dans cet ouvrage, je relie cette histoire à celle de la finance et de la financiarisation.

Jonathan Levy, s’inspirant de Keynes, soutient que le temps et l’espace sont deux moyens de surmonter les contraintes pesant sur la demande – un cadre qu’Arnaud Orain décrit comme le « capitalisme de la finitude », fondé sur la concurrence entre États et l’expansion spatiale. Trouvez-vous cette distinction utile ?

D’une manière générale, oui. Je trouve les travaux de Jonathan Levy extrêmement utiles, et il existe de nombreux parallèles entre ses arguments et ceux que je développe dans ce livre. Il existe toutefois une approche plus ancienne de l’expansion spatiale et temporelle, associée notamment aux travaux de chercheurs comme David Harvey, qui considère que le capitalisme traverse des crises suivies de phases d’expansion, souvent spatiales.

Je vois les choses d’une manière différente. Les théories classiques de l’impérialisme — celles de Hobson, Lénine ou Rosa Luxemburg — conçoivent l’expansion comme une réponse à la suraccumulation, à un excès de capital qui ne trouve pas de demande suffisante sur le marché intérieur et cherche donc des débouchés à l’étranger.

Cette interprétation repose sur l’idée que le capital est quelque chose qui s’accumule à partir du passé. Si l’on considère au contraire le capital comme quelque chose puisé dans l’avenir, ce cadre ne tient pas. Dans le cas de l’Égypte du XIXe siècle, par exemple, ce que l’on observe n’est pas l’absorption d’un surplus de capital, mais la création de nouvelles opportunités de crédit et de nouvelles revendications sur l’avenir.

Je ne pense donc pas que l’idée d’une expansion géographique servant de soupape de sécurité pour le capital excédentaire explique de manière adéquate ce qui se passe. Cela ne signifie pas que cette expansion n’a pas eu lieu ou qu’elle n’est pas souvent source d’exploitation, mais il est nécessaire à mes yeux d’adopter une conceptualisation différente. Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.

On peut comprendre l’économie non pas comme un objet, mais comme un processus, que vous appelez « économisation », et qui apparaît comme une nouvelle forme de gouvernementalité, dans une veine foucaldienne. Que permet une telle analyse ?

Il existe déjà de nombreuses critiques importantes de la croissance, notamment des arguments en faveur de la croissance verte et, plus significativement, de la décroissance. Ma contribution consiste à considérer l’économie, en m’inspirant en partie de Foucault, comme un mode de gouvernance. J’utilise des termes tels que « économentalité » et, dans le dernier chapitre, « l’EconoCon », pour saisir comment l’économie fonctionne non seulement comme un objet mais comme une manière de gouverner. 

Il s’agit de comprendre comment l’économie a été rendue mesurable en tant qu’objet. Cela a nécessité de décider ce qu’il fallait inclure et ce qu’il fallait exclure. Les formes de travail non rémunéré, telles que les tâches ménagères, ont été exclues, tout comme de nombreux coûts environnementaux. Parallèlement, certaines dépenses — en particulier les dépenses militaires — ont été incluses et comptabilisées comme positives. 

Dans le dernier chapitre, je reviens donc sur la question de l’économie et de sa croissance, pour montrer le caractère récent de l’organisation de la vie politique autour de cet objet appelé l’économie. La croissance prend également une autre dimension : elle est l’instrument de cette manière de gouverner, et non plus seulement un objet qu’il nous suffirait de redéfinir ou d’abandonner pour échapper à la situation actuelle.

Avant la Seconde Guerre mondiale, il était difficile de mesurer une entité telle que l’économie nationale, en partie à cause du problème posé par la prise en compte des dépenses liées à des activités destructrices ou source de gaspillage. La planification en temps de guerre a changé la donne, car elle exigeait de comptabiliser la production d’armes. Cette logique a ensuite été étendue au temps de paix et intégrée à la mesure de l’activité économique. Comme nous le constatons aujourd’hui avec la guerre américano-israélienne contre l’Iran et les demandes de l’administration américaine visant à augmenter ses dépenses militaires de 50 % supplémentaires, pour atteindre 1 500 milliards, et à exiger que les autres membres de l’OTAN fassent de même.

Vous affirmez que « l’économisation de la vie politique intérieure dans les pays industrialisés dépendait de l’externalisation de l’énergie ». Que voulez-vous dire par là ?

Cet argument est en partie né d’une réflexion sur le contexte politique d’événements tels que l’invasion américaine de l’Irak. À l’époque, on avançait souvent qu’il existait un lien spécifique entre le pétrole et l’absence de démocratie au Moyen-Orient. On pourrait élaborer le même argument à partir des attaques américaines contre l’Iran : les États-Unis voulaient se positionner comme un État démocratique dont l’intérêt était de renverser d’une manière ou d’une autre les régimes malfaisants, en provoquant un changement de régime. Il est clair que cela relevait davantage d’un prétexte que d’un véritable motif, que ce soit pour la guerre de 2003 ou celle de 2026.

Le capital ne cherche pas de débouchés pour ce qui a déjà été accumulé ; il recherche de nouvelles opportunités de capitalisation.

Timothy Mitchell

L’un des arguments que j’ai avancés était que le passage du charbon au pétrole a permis aux pays industrialisés de délocaliser les conséquences politiques de la production d’énergie et, en particulier, de mettre fin à une période antérieure qui s’est étendue des années 1870 aux années 1970, durant laquelle la production d’énergie, alors centrée sur le charbon, était en réalité un moteur des processus de démocratisation. Les systèmes énergétiques fondés sur le charbon ont rendu les États occidentaux vulnérables aux revendications des travailleurs, ce qui a contribué à la démocratisation. Le pétrole, en revanche, pouvait être produit dans des régions où les mouvements ouvriers étaient plus faciles à réprimer, souvent avec le soutien de puissances extérieures. Il était donc beaucoup plus difficile que des revendications démocratiques émergent de la politique de la production énergétique.

Enfin, vous avancez que « l’économie est une manière spécifique de produire l’effet du monde matériel par opposition à sa représentation ». En quoi cette compréhension pourrait-elle nous aider à développer une relation moins prédatrice avec l’avenir ?

À plusieurs reprises dans l’ouvrage, je fais référence à des mouvements politiques qui ont mis en évidence la manière dont ces processus de capitalisation, en particulier par le biais de la propriété, appauvrissent les gens. Le logement en est un exemple clef. Il s’agit de la principale forme d’endettement personnel dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis et en Angleterre, et il est désormais courant qu’une part importante du revenu des ménages soit consacrée aux frais de logement.

Il existe une longue histoire d’approches alternatives, depuis les penseurs du XIXe siècle tels qu’Henry George, en passant par le mouvement des cités-jardins, jusqu’aux expériences socialistes du début du XXe siècle, puis aux politiques de logement social-démocrates. Il existe également des initiatives contemporaines, souvent à petite échelle, visant à développer des modes alternatifs d’organisation du logement afin qu’il ne serve pas de lieu d’extraction spéculative du futur.

La première étape consiste à comprendre comment ces systèmes fonctionnent : comment ils répartissent les coûts dans le temps et font peser des charges sur les générations futures, que ce soit à long terme, comme dans le cas du changement climatique, ou sous la forme de dettes à plus court terme qui affecteront les populations au cours des prochaines années.

Les marchés de l’énergie en sont un autre exemple. Le pétrole n’est plus simplement négocié comme une marchandise physique. Depuis les années 1980, et surtout avec la déréglementation financière des années 2000, il est devenu l’objet d’une spéculation à grande échelle. Aujourd’hui, pour chaque baril de pétrole livré physiquement, une quantité d’autres est négociée sur les marchés à terme. Cela crée tout un appareil de profits fondé non seulement sur les hausses de prix attendues, mais aussi sur la volatilité elle-même.

Comprendre comment le monde s’est organisé autour de ces principes permet de commencer à réfléchir à des alternatives, qui ne prendront probablement pas la forme d’une solution globale unique. Elles émergeront dans des domaines spécifiques – le logement, l’énergie et d’autres – où l’on devrait trouver des moyens de les organiser de sorte qu’ils ne fonctionnent plus comme des mécanismes de captation à grande échelle de l’avenir.