Les trois principaux pays producteurs d’une ressource décisive — le lithium — sont désormais dirigés par des figures qui ont fait de leur proximité avec Donald Trump un élément décisif de leur trajectoire politique : Javier Milei en Argentine depuis 2023, Paz Pereira en Bolivie depuis 2025 et Kast au Chili depuis un mois. Comment la Maison-Blanche exploite-t-elle cette nouvelle convergence ?
Plus de la moitié des réserves mondiales de lithium 1 se concentre dans trois pays, au sein de ce qu’on appelle le « triangle du lithium », un vaste plateau désertique dans la Cordillère des Andes qui s’étend du nord du Chili et de l’Argentine jusqu’au sud de la Bolivie.
Ce renversement politique 2 dans des pays gouvernés auparavant par la gauche semblerait indiquer une réorientation stratégique : l’abandon de projets de coordination de type « OPEP du lithium » et de formes de nationalisme des ressources 3, au profit d’une ouverture aux investissements étrangers et d’accords bilatéraux, notamment avec les États-Unis de Donald Trump.
Pourtant l’orientation politique affichée par ces gouvernements masque une réalité différente. Leur proximité avec le président américain et leur discours pro-marché ne suffisent pas à redéfinir les équilibres du secteur.
Pourquoi ?
Le facteur décisif tient à l’ancrage matériel de la Chine dans ces économies : malgré des discours pro-américains, ses investissements massifs, déjà engagés et concentrés dans des secteurs stratégiques en plus du lithium, comme l’énergie et les infrastructures, sont difficiles à remettre en cause.
L’administration Trump a toutefois clairement affirmé sa volonté de faire de l’Amérique latine son arrière-cour. Les nouveaux gouvernements du « triangle du lithium » sont-ils alignés sur cette volonté de vassalisation de Washington ?
Nous ne sommes plus dans une période unipolaire comme celle qui a existé dans les années 1990, après la fin de la guerre froide et avant la montée de la « vague rose » en Amérique latine. Si l’on examine cette période — qui s’étend approximativement de 1989 au début des années 2000 –, les États-Unis étaient clairement la seule puissance dominante de la région, en occupant une position prépondérante en termes d’influence politique et d’élaboration des politiques.
Plus de la moitié des réserves mondiales de lithium se concentre dans trois pays, au sein de ce qu’on appelle le « triangle du lithium »
Thea Riofrancos
Comme dans le reste du monde, les États-Unis n’occupent plus une position hégémonique en Amérique latine. Cette nouvelle rivalité géopolitique place les pays du Sud dans une situation ambivalente — à la fois contraignante et, parfois, avantageuse — selon leurs structures d’exportation, leurs besoins financiers et leurs liens commerciaux. D’autres acteurs du Nord, comme le Canada, y détiennent d’importants intérêts miniers, tandis que la Chine y a considérablement renforcé son rôle dans de nombreux domaines.
Lesquels ?
On peut distinguer trois domaines clefs : le commerce, le crédit et les investissements directs étrangers.
Dans ces trois secteurs, la Chine a considérablement renforcé sa présence. Elle est désormais une destination majeure pour les exportations, une source essentielle d’importations, un important fournisseur de prêts et un investisseur clef — notamment en Argentine, en Bolivie et au Chili. Dès lors, il devient tout à fait irrationnel pour ces pays de compromettre leurs relations avec Pékin, surtout dans le contexte mondial actuel.
En quel sens ?
Les ressources militaires considérables des États-Unis sont dispersées sur plusieurs fronts de manière désordonnée, tandis que le soutien intérieur à la politique étrangère de Trump s’effondre — rendant tout pari sur sa tenue dans le long terme particulièrement périlleux.
Vous pensez donc que les États-Unis ne pourront pas affaiblir les positions chinoises en Amérique latine ?
Compte tenu des bouleversements géopolitiques et économiques en cours, la Chine devrait sortir renforcée des prochaines années, tant sur le plan économique, politique et énergétique que diplomatique. À l’inverse, les États-Unis sont confrontés à des défis internes et externes. Il serait risqué pour les pays d’Amérique latine de réduire leurs liens avec la Chine au profit d’un rapprochement avec Washington.
Reste à voir comment l’Argentine et le Chili — qui ont tous deux signé des accords bilatéraux avec les États-Unis — agiront concrètement. Vont-ils respecter strictement ces accords et réduire leur engagement avec la Chine, ou vont-ils continuer à approfondir leurs liens économiques avec Pékin indépendamment de leurs engagements formels ?
Vous soulignez un paradoxe : Milei est le plus aligné sur la Maison-Blanche des présidents de « l’axe du lithium », et pourtant c’est en Argentine que le fossé entre discours anti-chinois et réorientation américaine effective est le plus flagrant. Comment l’expliquer ?
En effet, en Argentine, le décalage est particulièrement net. Javier Milei a signé un accord commercial favorisant les entreprises minières américaines, explicitement au détriment des économies jugées « manipulatrices » — en creux, la Chine — bien que les États-Unis puissent toutefois être facilement qualifiés à leur tour de manipulateurs du marché, étant donné l’ingérence de Trump en Amérique du Sud.
Mais cette orientation se heurte à une réalité plus lourde : la présence chinoise s’est rapidement intensifiée dans ces secteurs clefs à travers des investissements déjà engagés et ancrés dans des actifs durables.
Pour quelle raison ?
Il y a de nouveau une raison structurelle. Il n’est pas certain que ces accords entraînent une augmentation des investissements états-uniens, car les entreprises chinoises sont très actives dans les chaînes d’approvisionnement en lithium. D’ailleurs, l’accord n’interdit pas les investissements chinois, il se contente de les décourager, tandis que les autorités provinciales conservent leur autonomie.
Il y a par la suite une raison plus spécifique. La gouvernance du lithium en Argentine est intéressante car le secteur n’est pas régulé au niveau national. Le pays est en effet un État fédéral où les provinces jouent un rôle clef. Certaines sont particulièrement importantes pour l’extraction du lithium, notamment celles situées près du Chili et de la Bolivie, dans la région du plateau andin.
C’est dans les années 1990 qu’une politique a été mise en place pour décentraliser la gouvernance minière du gouvernement fédéral. Cette réforme s’inscrivait dans un programme néolibéral plus large, fondé sur l’idée que la gouvernance locale serait plus efficace. Par conséquent, chaque gouverneur administre les réserves en lithium de sa province, et s’occupe de la négociation des contrats et des investissements avec les entreprises étrangères.
Ce système est peu efficace pour la gestion des ressources naturelles, car il crée une asymétrie de pouvoir et de connaissances entre les autorités locales et les multinationales minières.
Cette nouvelle rivalité géopolitique place les pays du Sud dans une situation ambivalente — à la fois contraignante et, parfois, avantageuse — selon leurs structures d’exportation, leurs besoins financiers et leurs liens commerciaux.
Thea Riofrancos
Quels sont les effets concrets de cette mise en concurrence des territoires argentins ?
Cette structure a notamment donné lieu à une forme de dumping où les provinces se font concurrence pour attirer les investissements. La compétition crée un environnement de déréglementation.
En 2023 dans la province de Jujuy, des affrontements violents ont opposé le gouvernement provincial aux communautés locales après que le gouverneur a cherché à affaiblir les règles environnementales et les droits des peuples autochtones.
Malgré ce système déréglementé, l’Argentine est toutefois actuellement le quatrième plus grand producteur au monde…
Oui, et c’est en raison de la décentralisation, que l’arrivée d’un gouvernement conservateur n’a pas radicalement modifié les structures de gouvernance, puisque le contrôle de la politique du lithium reste provincial.
Ceci étant dit, sous l’administration précédente d’Alberto Fernández, de centre-gauche, il y a eu quelques tentatives pour repenser la gouvernance du lithium, notamment des discussions sur la centralisation, la nationalisation ou la création d’entreprises publiques, suivant les tendances d’autres gouvernements de gauche dans la région. Ces efforts n’ont pas été pleinement concrétisés et Milei a désormais abandonné une telle politique.
Le président argentin a donc les mains liées ?
On assiste au maintien d’un statu quo négatif qui se double tout de même de quelques changements : l’échelle de la gouvernance reste la même mais l’orientation du pays et les relations commerciales s’infléchissent.
Milei exerce une influence sur les politiques nationales, notamment en matière de commerce et de relations internationales. On a pu observer jusqu’à quel point il s’alignait sur l’administration Trump qui a fourni un soutien financier direct à l’Argentine.
Aux bouleversements géopolitiques s’ajoute un changement de la gouvernance environnementale notamment au Chili. Comment Kast est-il revenu sur la politique de son prédécesseur ?
Le système de gouvernance chilien diffère de celui de l’Argentine, car il est fortement centralisé. Cela confère au gouvernement national un contrôle bien plus important sur la politique minière.
L’actuel gouvernement d’extrême droite, dirigé par José-Antonio Kast, a déjà commencé à mettre en œuvre des changements significatifs, notamment en matière de gouvernance environnementale. Mais sa popularité a déjà chuté à la suite du choc des prix lié à la guerre en Iran. Kast a en effet déclaré qu’il n’apporterait pas de soulagement à l’économie et à la population en contrôlant les prix, contrairement à ce que l’on observe dans une certaine mesure en Asie du Sud-Est et en Europe.
Avant les effets de la guerre d’Iran, quelles étaient les mesures du nouveau président chilien ?
Tout d’abord, un accord envisagé avec les États-Unis, dont certains détails doivent encore être rendus publics, prévoit des préférences pour les entreprises états-uniennes qui souhaitent investir au Chili. La plus grande entreprise de lithium du pays est déjà états-unienne, mais l’autre est chilienne et de nombreux autres acteurs étrangers ont également des intérêts dans ce secteur de l’économie nationale. Il reste à voir si les entreprises états-uniennes investiront comme promis et commenceront à explorer le sol chilien.
Le Chili étant beaucoup plus centralisé que l’Argentine, la situation peut se détériorer bien plus rapidement. L’ancien président Gabriel Boric, qui ne bénéficiait pas d’un soutien total au sein du Congrès national, a toujours dû former des coalitions ou recourir à des décrets. Dans de nombreux cas, pour les réglementations environnementales, il a donc eu recours à des décrets, ce qui est parfois efficace car ils ont un effet immédiat, mais aussi dangereux car ils sont faciles à abroger.
Par exemple, avant de quitter ses fonctions, Boric a instauré un grand nombre de parcs nationaux, de réserves naturelles et de zones de protection des écosystèmes afin de tenir sa promesse de protéger davantage de déserts de sel, les salines, contre l’extraction de lithium. Il a réservé environ un tiers des dizaines de salines à la conservation de l’environnement.
Chacune de ces mesures nécessitait un décret et Kast les a tous abrogés.
Cela soulève des questions quant à la manière dont les communautés locales vont réagir. Celles-ci pourraient se mobiliser davantage et faire preuve d’une plus grande résistance ; ou bien l’extraction de lithium pourrait maintenant se développer avec plus de facilité.
Les projets miniers sont toutefois complexes et prennent du temps à se développer, car ils impliquent des investissements financiers, techniques et sociaux. Cela signifie que même si un gouvernement est vraiment favorable au libre marché et aux entreprises, celles-ci pourraient ne pas venir en raison de la complexité du processus pour rendre une mine opérationnelle.
Les manifestations — avec une forte composante communautaire — sont également devenues beaucoup plus fréquentes, ce qui rend les investisseurs plus hésitants encore. Au Chili, en Argentine et en Bolivie, de nombreux rassemblements de ce type ont eu lieu durant les dernières années.
De plus, de nombreux pays tentent désormais de développer l’exploitation minière du lithium sur leur propre territoire, ce qui intensifie la concurrence pour attirer les investissements.
Le système de gouvernance chilien diffère de celui de l’Argentine, car il est fortement centralisé. Cela confère au gouvernement national un contrôle bien plus important sur la politique minière.
Thea Riofrancos
Justement pourriez-vous revenir sur le cas bolivien ? Comment le président Octavio Paz a-t-il opéré son nouvel alignement ?
Le gouvernement d’Octavio Paz est bien moins extrémiste que ceux de Kast et Meil. Malgré la controverse qu’ils ont suscitée, le gouvernement a maintenu les accords relatifs à la gestion du lithium conclus par l’administration précédente avec des entreprises russes et chinoises. Cette décision suggère une approche moins alignée, reflétant une tendance plus large parmi les pays du Sud qui cherchent à équilibrer leurs relations avec plusieurs puissances plutôt que de s’aligner exclusivement sur une seule.
L’extraction implique aussi de lourds investissements technologiques. Les gouvernements d’extrême droite pourraient-ils promouvoir des technologies telles que l’extraction directe du lithium (direct lithium extraction, DLE) afin de réduire l’impact environnemental ? Existe-t-il un discours technologique spécifique à l’extrême droite, en particulier en Amérique latine ?
Aux États-Unis on observe cet alignement entre l’industrie technologique et l’extrême droite. On parle souvent d’« oligarchie technologique » et on analyse la propagation d’une idéologie néo-réactionnaire.
En Amérique latine, cependant, je ne vois pas de preuves d’un rapprochement similaire entre les gouvernements d’extrême droite et les promoteurs de solutions technologiques spécifiques telles que l’extraction directe du lithium . Celle-ci est présentée comme une méthode plus respectueuse de l’environnement pour extraire le lithium des gisements de saumure, une eau souterraine très salée, riche en lithium, située sous les salines : au lieu d’extraire de grandes quantités d’eau et de la laisser s’évaporer — ce qui entraîne une perte considérable dans des environnements déjà arides –, la DLE consiste à filtrer les ions lithium à l’aide de procédés chimiques ou physiques tout en laissant l’eau sous terre.
De récentes études scientifiques ont néanmoins commencé à remettre en question la capacité de la DLE à minimiser réellement l’impact environnemental. Cette méthode pourrait tout de même avoir des conséquences écologiques et il est encore difficile d’évaluer dans quelle mesure elle préserve les écosystèmes.
À ce stade, je ne vois pas de preuves solides indiquant que les gouvernements de droite promeuvent cette nouvelle technologie d’une manière qui diffère significativement de celle des gouvernements progressistes précédents.
Plus généralement, quel est le rapport de ces différents gouvernements aux grands groupes industriels ?
Au Chili, sous le précédent gouvernement Boric, il existait une stratégie nationale sur le lithium visant à réformer la gouvernance de cette ressource, à accroître l’implication de l’État, à renforcer les protections environnementales et à améliorer la consultation des communautés autochtones.
Dans le cadre de cette stratégie, le gouvernement a négocié la création d’une coentreprise entre l’entreprise publique Codelco et la société privée SQM, spécialisée dans le lithium. Celle-ci a un passé controversé, marqué par des liens avec la dictature de Pinochet, des conflits sociaux, des tensions avec les communautés locales ainsi que des allégations de corruption et d’évasion fiscale. Malgré cela, le gouvernement Boric a mis en place un partenariat prévoyant que les activités de SQM se poursuivraient pendant plusieurs années — ce qui a permis à celle-ci de prolonger considérablement sa présence au Chili — tout en prévoyant que son projet devienne à terme une coentreprise dont elle ne serait pas le seul propriétaire.
Ce projet était également lié à l’utilisation potentielle de la technologie DLE : les décideurs politiques espéraient qu’elle réduirait les dommages environnementaux. Cependant, cette technologie n’a pas encore été mise en œuvre à une échelle commerciale complète. Il n’existe actuellement qu’un seul projet en Argentine qui la combine avec les méthodes d’évaporation traditionnelles.
Une question reste en suspens : le gouvernement chilien actuel maintiendra-t-il cet accord de coentreprise ou l’abandonnera-t-il ? Bien qu’il ait fait marche arrière en matière de protection de l’environnement, il est moins certain que Kast interfère avec les accords d’investissement existants. Il est encore difficile de cerner la vision économique de Kast, même si nous savons déjà qu’elle est réactionnaire et conservatrice. Revenir sur ces accords représenterait en tout cas une approche plus interventionniste en matière économique.
Existe-t-il parmi les dirigeants de droite en Amérique latine un discours environnemental susceptible de trouver un écho auprès d’une partie de l’électorat ?
En Amérique latine, le mix énergétique varie d’un pays à l’autre. Le Chili, par exemple, dispose déjà d’un système relativement sobre en carbone, grâce à une contribution importante de l’hydroélectricité, de l’énergie solaire et de l’éolien. Plus généralement, de nombreux pays de la région bénéficient d’un héritage d’infrastructures hydroélectriques, ainsi que d’investissements plus récents dans les énergies renouvelables.
Pour cette raison, les questions de transition énergétique ne sont pas fortement politisées. Les signes d’une « guerre culturelle » intense autour des énergies renouvelables que l’on observe dans d’autres régions y sont moins manifestes. En revanche, certains pays d’Amérique latine comme l’Argentine dépendent davantage des combustibles fossiles, en particulier du pétrole et du gaz. Milei n’a pas l’intention de changer cette situation.
Il n’y a guère d’écologisme de droite en Amérique latine : le discours écologiste y est souvent radical et tend à être associé aux politiques de gauche. Il s’associe assez aisément aux droits des peuples autochtones, aux critiques anticapitalistes et à une conception holistique de la dégradation de l’environnement.
Les activités d’extraction de ressources en Amérique latine sont parmi les plus intenses au monde. En conséquence, le discours des militants anti-extraction y est très axé sur l’environnement, la terre, le sol, l’eau, etc.
Compte tenu de l’intensité des conflits locaux liés à l’extraction de ressources dans la région, le sujet de l’environnement, tout comme le féminisme, est étroitement lié aux mouvements d’opposition. Les dirigeants de droite ont donc tendance à considérer l’écologisme comme une cause fondamentalement de gauche et il n’y a guère de récupération de ces thèmes environnementaux par leur faction politique.
Le basculement à droite du « triangle du lithium » pourrait-il marquer une nouvelle ère pour l’Amérique latine, ou peut-être un retour à des schémas antérieurs, tels que l’alignement autoritaire des années 1970 et 1980 ? Assistons-nous à un retour d’un modèle où des pays comme le Chili servent de laboratoires pour les réformes néolibérales, en particulier en ce qui concerne les minéraux critiques ?
Il est très important d’aborder l’Amérique latine dans une perspective historique, car la région a connu des cycles politiques récurrents.
Ce que nous observons, ce sont plusieurs vagues d’alignement politique entre les pays de la région. À différents moments, leurs gouvernements ont tendance à partager des orientations idéologiques similaires, qu’ils soient de gauche, de droite, démocratiques ou autoritaires.
Les signes d’une « guerre culturelle » intense autour des énergies renouvelables que l’on observe dans d’autres régions sont moins manifestes en Amérique latine.
Thea Riofrancos
Entre les années 1930 et 1970, de nombreux États d’Amérique latine ont mis en œuvre des stratégies de développement national. Ces pays comprenaient aussi bien des régimes démocratiques que des régimes plus autoritaires, mais ils partageaient tous un engagement en faveur d’un développement piloté par l’État, impliquant parfois des nationalisations et des mesures de protection des travailleurs, comme ce fut le cas avec Salvador Allende au Chili ou Juan Perón en Argentine.
Cette période a été suivie par la montée des dictatures, majoritairement de droite, et la généralisation des politiques néolibérales dans les années 1980 et 1990. Même après le retour à la démocratie, de nombreux gouvernements — y compris centristes et sociaux-démocrates — ont maintenu ce cadre économique, souvent sous la pression des institutions internationales, de la classe dirigeante du pays et des lobbies.
Dans les années 2000, la « vague rose » a marqué un tournant. À son apogée, les deux tiers de la population d’Amérique latine vivaient sous de tels gouvernements. Je ne pense pas qu’il existe d’autre exemple d’une région du monde aussi vaste où tant de gouvernements aient été alignés.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
Au cours de la dernière décennie, la situation s’est fragmentée. Désormais, on trouve en Amérique latine des gouvernements de gauche, de droite et d’extrême droite.
Le Brésil et le Mexique se situent clairement à gauche, ce qui est pertinent non seulement parce que ce sont des pays importants de la région — ils sont l’un de ses moteurs économiques et rassemblent plus de la moitié de sa population —, mais aussi parce que Lula et Claudia Sheinbaum disposent tous deux de partis politiques très institutionnalisés. La gauche est également de retour en Uruguay avec le Frente Amplio.
D’un autre côté, Javier Milei, José-Antonio Kast et Nayib Bukele au Salvador sont à la tête des gouvernements les plus marqués à l’extrême droite que l’Amérique latine ait connue depuis des décennies.
Milei représente une version très orthodoxe du néolibéralisme : il a entièrement fait siennes les idées économiques libertaires, dont il tire une certaine fierté. Cependant, tous les gouvernements de droite ne sont pas identiques. Kast a beaucoup parlé de l’ordre public pendant sa campagne, mais beaucoup moins de l’économie : sa vision ne relève pas vraiment d’une idéologie orthodoxe et purement libérale. Bien qu’il soit souvent associé au néolibéralisme, le régime de Pinochet pour qui Kast a une grande estime s’est également fortement appuyé sur l’intervention de l’État pour promouvoir les industries d’exportation.
Quand on réfléchit à ce qu’est le néolibéralisme, la vraie question n’est pas de savoir comment se débarrasser de l’État, mais comment utiliser l’État pour soutenir l’investissement privé et l’accumulation de capital plutôt que le bien-être des travailleurs ou la réglementation environnementale. Pinochet a ainsi largement recouru aux pouvoirs de l’État et aux fonds publics pour bâtir une économie orientée vers l’exportation, axée sur le cuivre, le saumon, la sylviculture, les fruits et les légumes, produits et ressources dont le Chili est aujourd’hui un exportateur majeur. Cette politique n’a pas été menée par le biais du marché libre, mais en utilisant le pouvoir de l’État pour contraindre ces industries à attirer des investissements privés, à devenir rentables et à se tourner vers l’exportation. Je ne sais pas ce que fera Kast, mais c’est là un héritage sur lequel il peut s’appuyer.
On assiste dans le monde à un retour généralisé des politiques industrielles, y compris de la part de gouvernements de droite. Ces politiques visent à promouvoir la croissance économique par l’intervention de l’État, mais avec des objectifs différents de ceux des gouvernements de gauche.
Quels sont les liens entre le marché du lithium et celui des énergies renouvelables ? Le développement du second pourrait-il bénéficier aux pays d’Amérique latine ?
La crise actuelle pourrait accélérer la transition vers les énergies renouvelables, car elle met en évidence la volatilité et les risques associés aux combustibles fossiles.
La demande de lithium reste forte. Les véhicules électriques en sont le principal moteur. Bien que la croissance de cette demande ralentisse aux États-Unis en raison de la politique de Trump —, nous constatons en Europe, en Asie et en Afrique une augmentation de la mobilité électrique.
Sur le marché du lithium, d’autres secteurs bien plus en phase avec la politique de Trump sont en train de prendre de l’importance. L’un d’entre eux est le secteur militaire car la guerre moderne repose de plus en plus sur les batteries lithium-ion : les drones ne sont que l’un des nombreux exemples de systèmes pour lesquels elles sont indispensables. Ceux utilisés par l’Iran ou l’Ukraine ne pourraient fonctionner sans elles.
Les centres de données constituent une autre source de demande en pleine expansion, car ils nécessitent des systèmes de stockage par batterie à grande échelle. Aux États-Unis, par exemple, une partie de la production de batteries s’est détournée des véhicules électriques pour se tourner vers les centres de données. Cette dérivation reflète l’évolution des priorités politiques.
Avec l’expansion rapide des infrastructures d’Intelligence artificielle, les pays d’Amérique latine ne risquent-ils pas d’être incapables de répondre à l’explosion de la demande ?
Les centres de données s’appuyaient davantage sur des générateurs diesel pour l’alimentation de secours. Aujourd’hui, on observe une transition croissante vers des systèmes à batterie. Bien qu’il y ait eu des inquiétudes initiales concernant la sécurité et la fiabilité des batteries lithium-ion, ces technologies sont désormais adoptées à plus grande échelle.
Dans le même temps, le marché du lithium a été marqué par une forte volatilité. Si ces dernières années, l’offre a été relativement abondante, ce qui a maintenu les prix à un niveau bas, nous commençons aujourd’hui à observer un renversement de tendance. La demande augmente maintenant plus rapidement que l’offre.
On assiste dans le monde à un retour généralisé des politiques industrielles, y compris de la part de gouvernements de droite.
Thea Riofrancos
Cet écart exerce une pression à la hausse sur les prix, ce qui pourrait encourager de nouveaux investissements. Cependant, comme je l’ai évoqué, les projets miniers prennent beaucoup de temps à se développer et il s’écoule souvent plus d’une décennie entre la découverte et la production. D’ici à ce que le lithium soit prêt à être extrait, la situation de la demande pourrait avoir changé.
Dans votre livre Extraction 4, vous expliquez comment l’Amérique latine s’est historiquement intégrée à l’économie mondiale en tant que fournisseur de matières premières. Compte tenu des récentes politiques américaines, en particulier sous Trump, pensez-vous que cette dynamique va se poursuivre ? Pourrait-elle entraîner un backlash politique contre des pays trop alignés sur les États-Unis ?
On constate clairement l’approfondissement de cette dynamique. En fait, elle est si évidente qu’il semble presque trivial de l’analyser : elle reflète des schémas historiques de longue date.
Depuis des siècles, le rôle de l’Amérique latine dans le système mondial est façonné par l’extraction des ressources et les échanges inégaux : les pays de la région ont exporté des matières premières et importé des produits finis.
Des tentatives ont été entreprises pour sortir de ce schéma. Entre les années 1930 et 1970, de nombreux gouvernements ont mis en œuvre des stratégies de développement. Plus récemment, pendant la « vague rose » que j’évoquais, de nouveaux efforts ont été déployés pour promouvoir l’industrialisation et réduire la dépendance. Aujourd’hui, des dirigeants comme Lula au Brésil et Sheinbaum au Mexique mènent également des politiques industrielles.
Sous Trump, les États-Unis ont cependant adopté une politique extérieure encore plus brutale, violente, explicite et transactionnelle que par le passé. Celle-ci reflète une forme de pouvoir plus direct, plus coercitif. À certains égards, elle rappelle certaines périodes d’ingérence continue des États-Unis, politique parfois qualifiée de « diplomatie de la canonnière ».
Historiquement, les États-Unis sont intervenus en Amérique latine pour s’assurer un accès aux ressources et soutenir des gouvernements amis.
La situation actuelle diffère cependant du passé sur un point important : les pays d’Amérique latine disposent de plus d’alternatives.
Ils peuvent s’engager avec la Chine, avec d’autres économies émergentes, ainsi qu’avec des partenaires régionaux ou européens. Cette diversification pourrait offrir une certaine protection contre les pressions unilatérales exercées par les États-Unis.
Sources
- Le lithium est un élément central de la transition énergétique, notamment pour les batteries qui permettent de stocker les énergies renouvelables et décarboner des secteurs très polluants comme le transport et l’énergie. Cependant son extraction pose une série de dilemmes. En parallèle, la demande croissante pour le lithium et d’autres ressources critiques, comme les terres rares, alimente des tensions géopolitiques majeures, ces matériaux étant désormais stratégiques pour les technologies énergétiques, numériques et militaires, au cœur des rivalités entre grandes puissances comme les États-Unis, la Chine et l’Europe.
- Sur cette convergence politique autour du lithium voir Thea Riofrancos, « Latin America’s lithium triangle is now in the hands of the right », Financial Times, 8 mars 2026.
- Le nationalisme des ressources, que l’on avait également observé dans la région entre les années 1930 et 1970, désigne la volonté d’un État de reprendre le contrôle de ses richesses naturelles, en limitant l’influence étrangère et en privilégiant une gestion nationale ou régionale (sous la forme de projets de coordination de type « OPEP du lithium »).
- Thea Riofrancos, Extraction. The Frontiers of Green Capitalism, New York, W. W. Nortion & Company, 2025. Voir aussi notre entretien pour la parution de l’ouvrage.