Depuis deux mois et demi, le détroit d’Ormuz est quasiment à l’arrêt. Le choc énergétique pourrait être immense. Quelle est votre analyse de cette séquence ?
Cette crise est à la fois un moment de réveil brutal et un formidable coup d’accélérateur sur l’urgence de la révolution électrique, particulièrement en Europe.
Adhérez-vous à l’analyse qui considère le président américain comme une sorte de « ruse de la raison » électrique ? Avec la guerre en Iran, Donald Trump n’est-il pas en train, paradoxalement, d’accélérer la prise de conscience du danger fossile ?
La sortie des énergies fossiles est en route, cela prendra évidemment beaucoup de temps mais c’est inarrêtable, même aux États-Unis, en dépit d’un rythme qui sera probablement plus lent.
En Europe, la question de la souveraineté énergétique était déjà présente après l’invasion de l’Ukraine début 2022, mais elle bascule désormais dans le registre de l’urgence opérationnelle.
Nier cette dynamique reviendrait à privilégier le court terme contre le long terme, ce qui est toujours une erreur stratégique, en politique comme en affaires : un gain immédiat se paie d’une perte démultipliée à l’horizon.
Pensez-vous que la distinction entre « petrostate » et « electrostate » soit pertinente pour analyser la dynamique géopolitique de cette nouvelle guerre de moins en moins froide ?
Ce clivage est opératoire à court et moyen terme, mais il me semble qu’il en masque un plus fondamental : celui qui sépare les short-term states des long-term states.
En quel sens ?
C’est une question de constante de temps. Ce qui distingue réellement les acteurs, ce n’est pas leur dotation en hydrocarbures, mais leur capacité à arbitrer entre satisfaction immédiate et positionnement de long terme.
La France et l’Europe n’ont pas de pétrole, et cette absence est paradoxalement un avantage : elle nous contraint à raisonner à long terme, à accélérer notre indépendance et à entrer de plain-pied dans la révolution électrique. À l’inverse, les puissances qui ont fait de la rente fossile une clef de leur hégémonie sont structurellement captives du court terme. Il faut néanmoins être lucide : nombre de pays resteront, dans les quarante années qui viennent, gourmands en énergie fossile russe ou américaine. La transition est inéluctable, mais elle ne sera pas instantanée.
Et qu’est-ce que cela dit de nous ? Comment aurait-on pu s’y préparer en France et en Europe ?
Nous avons collectivement trop tardé. Si nous avions pris la mesure de la révolution électrique il y a cinq ou dix ans — au moment où elle devenait lisible —, nous aurions avancé bien plus résolument sur la mobilité électrique, sur l’électrification du chauffage dans le bâti et sur l’électrification des process industriels. Notre situation actuelle ne serait pas fondamentalement différente, mais notre dépendance serait nettement moins prégnante, et donc notre vulnérabilité au choc d’Ormuz nettement moindre.
La France et l’Europe n’ont pas de pétrole, et cette absence est paradoxalement un avantage : elle nous contraint à raisonner à long terme.
Xavier Huillard
Aujourd’hui, il faut renverser la table : faire feu de tout bois, refondre nos processus de décision et d’exécution des grands équipements énergétiques, et faire un acte de foi dans la révolution électrique en produisant massivement de l’électricité décarbonée. Nous serons d’ailleurs bien contents d’en avoir en quantité, ne serait-ce que pour alimenter les voisins européens qui n’auront pas pris le virage à temps.
Pourtant, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir et au cours de ce second mandat de la Commission von der Leyen, on observe en Europe un certain recul sur les objectifs climatiques qui avaient défini son premier mandat. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Nous sommes en train de vivre le début de la révolution électrique. Il nous faut beaucoup plus de production d’énergie électrique décarbonée que ce que nous avions jusqu’à présent.
Mais nos responsables politiques semblent enfermés dans une logique de fausse prophétie autoréalisatrice. En France, par exemple, partant du constat que certains réacteurs nucléaires n’ont fonctionné en 2024 que pour alimenter l’Allemagne, ils en déduisent que nous produisons trop d’électricité, que ceux qui alertent sur l’insuffisance de la production se trompent et qu’il n’y a donc aucune urgence.
La consommation d’énergie électrique baissera alors en France et en Europe, mais ce sera pour de mauvaises raisons : les investissements notamment industriels qui induisent de la consommation d’énergie électrique auront simplement été faits dans d’autres régions du monde. Dans cinq ou sept ans, on aura effectivement toujours trop d’électricité, ce qui confortera l’idée erronée que la situation est maîtrisée.
Il faut renverser cette logique et comprendre que nous sommes au début de la révolution électrique et il faut poser des gestes proactifs et significatifs, tant en ce qui concerne la production que le prix, afin d’enclencher une spirale positive.
Pourquoi vit-on aujourd’hui cette révolution électrique ? Quels sont les acteurs qui la portent et quelles sont les ruptures technologiques ?
Nous la vivons pour des raisons climatiques. Ne nous laissons pas impressionner par les coups de boutoir du Président Trump. Ces dernières années, le Texas a probablement déployé autant d’énergie renouvelable, voire plus, que la Californie. Les centres de données consomment énormément d’énergie électrique. Les jeunes générations n’accepteraient pas qu’une requête en IA soit systématiquement synonyme d’une émission colossale de CO₂.
Ce n’est pas le seul facteur, la raison principale est que tout ou presque va progressivement s’électrifier : la mobilité, les bâtiments et l’industrie. Mais les infrastructures sont une raison supplémentaire de produire beaucoup plus d’énergie en visant un mix avec toujours plus d’électricité décarbonée. C’est ce que fait la Chine.
En 2024, la Chine a en effet bâti toute la capacité installée européenne, et même plus que celle installée aux États-Unis, en une seule année.
En France, on a tendance à penser que la Chine est l’un des plus grands pollueurs mondiaux. C’est vrai en instantané mais pas en dynamique : en 2024, ils ont installé plus de 50 % de l’ensemble des nouvelles productions d’électricité décarbonée de la planète.
Ils font la course en tête, non seulement en matière de production de panneaux et d’éoliennes, mais également de mise en œuvre de champs ENR et de nouvelles centrales nucléaires.
Pourquoi y arrivent-ils ?
Il y a en Chine une combinaison subtile entre une très forte capacité stratégique, de vision et de programmation, avec une grande énergie entrepreneuriale très agile. Par exemple, après avoir énormément subventionné les projets de production d’énergie renouvelable, les autorités ont récemment décidé d’y mettre un terme.
Les puissances qui ont fait de la rente fossile une clef de leur hégémonie sont structurellement captives du court terme.
Xavier Huillard
Ils ont considéré que le nouveau défi était maintenant l’interconnexion, qui permet d’optimiser l’utilisation de cette énergie décarbonée. Les subventions qu’ils consacraient à la production d’ENR sont ainsi en train d’être massivement réorientées vers la construction de lignes d’interconnexion.
Il y a un point commun entre la Chine et l’Europe : toutes deux sont relativement pauvres en énergie. Est-ce un élément que la Chine prend mieux en compte dans sa stratégie de sécurité énergétique, alors que l’Europe, malgré les leçons tirées de sa dépendance à l’égard de la Russie, n’arrive toujours pas à intégrer pour accélérer sa transition ?
Je crois que nous avons un problème de gouvernance européenne.
L’une des raisons pour lesquelles notre électricité décarbonée est chère, c’est parce que nous prétendons faire du « en même temps », c’est-à-dire développer deux systèmes de production d’énergie électrique.
Lorsque la production issue des champs actuels d’énergie renouvelable est abondante, les réacteurs nucléaires doivent être ralentis, c’est évident, et si on extrapole on connaîtra des périodes entières où le nucléaire ne serait plus nécessaire. Nous payons ainsi pour deux systèmes et c’est d’autant plus problématique que nous subventionnons les ENR à hauteur de plus de 10 milliards par an alors que nous avons de grandes difficultés à financer les EPR2 annoncés il y a plus de 3 ans et qui ont déjà pris 3 ans de retard puisqu’il est aujourd’hui prévu de raccorder le premier EPR2 en 2038 alors que l’objectif était initialement 2035 qui était déjà beaucoup trop tardif.
Ce qui nous manque, c’est une vision d’ensemble ?
Les Allemands aiment l’éolien offshore en mer du Nord et le photovoltaïque. Nous, nous aimons le nucléaire, les Espagnols ont de gros potentiels en ENR… Chacun peut se concentrer sur sa spécialité. Ainsi, nous aurons un mix énergétique vertueux au niveau européen, à condition d’investir dans des interconnexions entre les différents pays.
Cette vision de la souveraineté à l’échelle européenne me semble évidente, et pourtant elle ne progresse pas alors que c’était l’un des fondements de la construction européenne il y a 75 ans !
Pourquoi ?
Dans toute activité humaine, qu’il s’agisse de nos entreprises ou d’institutions, la clef, c’est d’abord la gouvernance. Tout découle de sa qualité. Dans une entreprise, elle se traduit par des organes de gouvernance, mais aussi par des modèles permettant de maintenir la cohésion.
Au niveau européen, la gouvernance, c’est autre chose. Qui est le patron ?
Malgré les critiques quasi-unanimes sur la Corporate sustainability reporting directive (CSRD), qui ne nous sert à rien car nous étions déjà en route sur l’objectif de l’accord de Paris bien avant la CSRD, la Commission persiste. Nous avons créé un monstre bureaucratique qu’il est illusoire de véritablement simplifier — comment voulez-vous que le corps social à l’origine de la complexité soit capable de vraiment simplifier ? Le processus omnibus est incompréhensible et risque fort de produire une plus grande complexité. Et dans le même temps ou presque, la Commission annonçait une nouvelle étape de réduction des émissions de CO₂ de 90 % d’ici 2040 avant même d’être assurée que nous allons bien réussir le Fit for 55 (réduction de 55 % à l’horizon 2030).
Et en même temps, elle accepte des achats de 600 milliards de dollars de gaz de schiste américain.
C’est comme si toute cette mécanique bruxelloise vivait dans un monde virtuel.
Comment sort-on de cette boucle-là ?
Je vous donne un exemple : chez Vinci en 2024, nous avons acquis et lancé de nouveaux projets pour un montant de 7 milliards d’euros. Presque rien en France. Les investissements les plus importants ont été réalisés dans le secteur des concessions (autoroutes, aéroports, ouvrages de production et de transport d’énergie décarbonée). En France, il n’y avait quasiment plus aucun projet sur la table.
Nous sommes au début de la deuxième révolution de l’énergie électrique. L’électricité devrait couvrir la quasi-totalité des besoins énergétiques de l’activité humaine. Cela entraînera, au cours des trente prochaines années, des investissements colossaux, pour lesquels l’argent public sera totalement insuffisant.
Ce sera donc une formidable occasion de réhabiliter un modèle avec lequel nous sommes nés : le partenariat public-privé, qui associe financement public et financement privé. Jusqu’à présent, ce modèle s’appliquait surtout aux infrastructures de mobilité, comme les autoroutes, les aéroports, ou parfois les chemins de fer.
En Europe, il faut consentir des investissements absolument colossaux dans la production d’énergie. Il faut au moins doubler la production d’électricité décarbonée, investir dans les interconnexions et dans le renforcement des lignes à haute tension. RTE le fait bien en France, mais au niveau européen, nous sommes très en retard.
Depuis l’année dernière, le nombre de jours où le prix de l’électricité est négatif ne cesse d’augmenter. Voyez-vous émerger des projets européens pour résoudre ce problème grâce à l’interconnexion ou au stockage ?
Pour l’instant, cela reste assez modeste. En France, le stockage est principalement développé pour permettre de réaliser de petits ajustements de la tension et la fréquence sur le réseau de transport à haute tension (THT). Certains ont mis en place de petits réseaux de batteries pour stabiliser le réseau.
Cependant, la France ne dispose quasiment pas de capacités de stockage permettant d’absorber les excédents lorsque le prix devient négatif.
C’est comme si toute cette mécanique bruxelloise vivait dans un monde virtuel.
Xavier Huillard
La programmation pluriannuelle de l’électricité prévoit un certain nombre de gigawatts en éolien offshore. La production est privatisée par le biais de concessions, puis RTE est chargé de récupérer le courant au pied des éoliennes pour l’amener sur le réseau. C’est absurde, pourquoi ne pas demander à celui qui développe le projet d’amener l’électricité jusqu’au réseau ?
Pourquoi est-ce absurde ? Parce que, pour un gigawatt crête produit en éolien offshore lorsque le champ est situé à plus de 60 kilomètres des côtes, le coût du transport jusqu’au réseau terrestre dépasse le milliard d’euros. C’est énorme. Si l’on veut produire 25 gigawatts, il faut donc prévoir un investissement public de 25 à 30 milliards d’euros rien que pour amener cette électricité sur le réseau alors que cet argent public est actuellement sous forte pression.
La sociologie du Parti communiste chinois mise en avant par Xi Jinping est une sociologie d’ingénieurs. Est-ce ce type d’approche qui nous manque aujourd’hui ?
Bien sûr, les grands défis du monde — les pandémies, la cybersécurité, l’IA, l’environnement, la ville et la mobilité durables… — nécessitent quasiment tous de faire appel à la physique, à la chimie, à la biologie, aux mathématiques et à la raison.
Chez vous, la notion de gouvernance est toujours étroitement associée à celle de la mise en œuvre. En Europe, on observe une instabilité dans la capacité de la gouvernance à se traduire concrètement. À l’inverse, on constate en Chine une plus grande capacité de l’État à mettre en œuvre des projets. Comment réagissez-vous face à ce paradoxe ?
La Chine raisonne sur le long terme et aborde les problèmes de façon assez rationnelle. Comme je le disais tout à l’heure, ils ont par exemple d’abord mis l’accent sur la production pour développer les énergies renouvelables, puis ils ont supprimé le tarif garanti pour se concentrer sur le nouveau défi que représentent les interconnexions.
Voilà une programmation rationnelle.
La prospérité de l’Occident repose sur l’articulation entre deux dynamiques : une capacité technique en constante progression et un progrès social associé. C’est sans doute le « miracle » des trois derniers siècles : le progrès technique a été accompagné d’un progrès social, ce qui n’était pas le cas au Moyen Âge où les avancées techniques ne s’accompagnaient pas de redistribution. Aujourd’hui, on constate une rupture. Aux États-Unis, notamment dans le discours de la Silicon Valley, certains cherchent à dissocier innovation et prospérité sociale, affirmant que la démocratie ou la redistribution limitent le potentiel d’innovation, allant même jusqu’à évoquer la génétique raciale. En Chine, le lien entre progrès technique et prospérité sociale est maintenu, mais uniquement au prix d’un renoncement à la liberté individuelle. N’y a-t-il pas un danger à ce que cette nouvelle révolution industrielle et électrique repose sur une matrice qui rompt avec les principes mêmes des Lumières ?
Le modèle chinois fonctionne manifestement, mais nous n’avons aucune envie de le copier. Le modèle américain, quant à lui, nous échappe de plus en plus et nous n’avons jamais souhaité l’adopter. Une vision exclusivement financière de l’entreprise, qui prétend couper le lien avec les dimensions sociale, sociétale et environnementale, nous semble vouée à l’échec.
En Europe, et en particulier en France, nous avons depuis des décennies une tradition qui consiste, de façon schématique, à injecter en permanence une dose massive d’humanisme dans notre capitalisme. Le constat est que cela fonctionne : la France compte un nombre très important de leaders ou de co-leaders mondiaux.
Pourquoi avons-nous 4300 business units chez Vinci ? Parce que nous croyons fondamentalement à la capacité de l’individu à s’engager, à faire preuve d’autonomie et de responsabilité. Nous sommes convaincus qu’une petite business unit de quelques centaines de personnes est infiniment plus attractive pour les jeunes d’aujourd’hui. Ils y trouvent une organisation à taille humaine et un patron soucieux de les accompagner dans leur autonomie et leur responsabilité. Si nous progressons chaque jour sur ces sujets, c’est parce que nous croyons que l’énergie principale du groupe, ce sont les hommes et les femmes qui le composent.
C’est de là que découle la notion de « performance globale », que nous avons contribué à développer et qui s’est depuis diffusée partout. Quand on raisonne sur le temps long, il n’y a pas, d’un côté, la performance économique et, de l’autre, la performance sociale et environnementale. Il n’existe qu’une performance globale dans laquelle ces trois dimensions progressent ensemble et se nourrissent l’une l’autre.
Le modèle chinois fonctionne manifestement, mais nous n’avons aucune envie de le copier.
Xavier Huillard
Notre capitalisme est donc imprégné d’humanisme. Ce n’est pas qu’une posture philosophique, les preuves de son efficacité existent. Il y a 25 ans, lorsque nous avons commencé à nous développer à l’international, nous pensions que notre modèle français ne fonctionnerait qu’en France et qu’il faudrait l’adapter à chaque pays. Nous nous sommes trompés : les fondamentaux de notre culture et de notre manière de faire reposent sur des réalités universelles. Les leviers à actionner pour obtenir un engagement sont les mêmes partout. Nous n’avons donc pas eu besoin d’adapter notre modèle. Nous l’avons appliqué tel quel et il fonctionne partout.
C’est un modèle profondément humaniste.
Cependant, dans nos vieux pays, sa limite tient à un excès de démocratie qui devient aujourd’hui un handicap. Le minimum attendu d’un État, c’est qu’il réfléchisse longuement et prenne toutes les précautions nécessaires pour être conforme aux réglementations qu’il a lui-même créées. Une fois cela fait, il faut passer à l’action sans faiblir. Or il tremble en permanence.
Par où cette autorité doit-elle passer — et au détriment de qui ?
Prenons l’exemple de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Nous remportons la concession, les études sont réalisées, la construction est sur le point de débuter. Puis les opposants arrivent. L’État, un peu empêtré, décide d’organiser un référendum. Résultat : OUI, il faut le faire. Et pourtant, l’État décide de ne pas le faire. Et plus de huit années après cette décision, il n’y a toujours pas de nouveau projet sur l’aéroport de Nantes dont le trafic a évidemment continué à progresser !
Aujourd’hui, aucun projet un peu ambitieux en France ne se réalise en moins de quelques années, voire décennies, car l’État manque souvent de détermination.
La bonne méthode consiste à se concentrer sur l’amont : j’étudie, je consulte, je fais des enquêtes lorsque le projet n’est pas encore complètement abouti, je décide et ensuite, je ne fléchis pas.
N’est-ce pas plutôt que les démocraties occidentales se concentrent désormais davantage sur le processus que sur le résultat ? On a multiplié les règles pour encadrer le processus, mais on oublie parfois l’objectif final.
C’est même pire : ils vont sophistiquer le processus, mais oublier la finalité.
Prenons l’exemple du « zéro artificialisation nette » (ZAN). Chez Vinci, nous nous sommes engagés à l’atteindre dans le cadre de notre activité immobilière en 2030, soit vingt ans avant l’échéance de la loi Climat et résilience. Que fait l’État ? Il l’impose comme si le pays était homogène et qu’une règle décidée d’en haut pouvait s’appliquer sur tout le territoire.
À peine cette loi était-elle entrée en vigueur que la question du logement des personnels a aussitôt été soulevée à Dunkerque, où de nombreuses usines doivent s’implanter, ce qui a conduit à assouplir la loi. Conclusion : elle a été immédiatement contournée, preuve qu’elle était inadaptée.
C’est cela, la principale tension entre le monde public et le monde privé : le premier vit encore comme si tous les leviers lui appartenaient.
Xavier Huillard
L’État continue de croire en la pensée magique et de vouloir tout faire : la vision, le financement et l’exécution. Or la vie, c’est 2 % de réflexion et 98 % d’effort et l’État n’a plus les moyens de financer et pas non plus la capacité de tout mettre en œuvre. Ses visions se heurtent souvent à la réalité de l’exécution.
C’est une impasse. Il pourrait donc légitimement se consacrer à la vision et déléguer la mise en œuvre au travers d’un contrat de délégation qui fixe les missions et responsabilités.
Ce blocage, fondé sur une vision du présent et du processus, traduit en réalité l’absence d’une vision précise du futur. Ce qui frappe lorsqu’on observe la Chine ou les États-Unis aujourd’hui, c’est qu’ils disposent tous deux de systèmes porteurs de visions du futur, qui ne nous séduisent pas forcément, mais qui apparaissent relativement cohérentes. La Silicon Valley, par exemple, projette un avenir dans lequel quelques milliardaires très intelligents vivraient mille ans, tandis que la grande majorité de la population évoluerait dans des mondes virtuels grâce à des Oculus Rift, dans des garages…
Et des cages !
Le Parti communiste chinois prône une vision qui séduit le monde des ingénieurs et de la tech : un pays géré de façon rationnelle. On a simplement oublié un élément : la liberté humaine. Il y a une ligne qui relie les Laogai de Mao aux algorithmes de Xi. Et nous, face à cela, nous voyons bien que nous n’avons pas de vision du futur. Mais n’est-ce pas justement ce point de blocage paradoxal qui explique pourquoi nous ne savons plus s’il faut construire une autoroute ou un aéroport ?
En France, nous avons une fonction publique, au sens large, qui vit dans la nostalgie d’une époque révolue : celle où elle avait la capacité d’élaborer des visions, de les mettre en œuvre grâce à ses propres bureaux d’études et structures de maîtrise d’ouvrage, et de les financer, puisqu’elle avait aussi l’argent. Elle avait donc tout le clavier.
Aujourd’hui, ce clavier s’est appauvri. Mais les acteurs du système restent dans la nostalgie de ce temps. Depuis vingt ans, je comptais sur un changement de génération, en me disant que les nouveaux hauts fonctionnaires et responsables politiques comprendraient qu’il est passionnant d’élaborer des visions, de définir des cadres et des régulations, et qu’il n’est pas très grave si la mise en œuvre est confiée à d’autres.
Or je constate que ce n’est pas le cas. On est toujours dans cette nostalgie. C’est cela, la principale tension entre le monde public et le monde privé : le premier vit encore comme si tous les leviers lui appartenaient.
Que faire ?
Quand vous mettez autour d’une table des leaders d’opinion à l’échelle d’une agglomération ou d’un département, même sur un sujet potentiellement très conflictuel, ils trouvent un terrain d’entente. Chacun peut arriver avec des idées diamétralement opposées sur la manière d’agir, mais ils vont avoir quelque chose en commun : l’amour de leur territoire.
C’est donc une question d’échelle ?
Oui. Je constate qu’au niveau de l’Europe, cet amour du territoire n’existe quasiment pas, et qu’au niveau national, en France, il n’existe plus beaucoup. Quand vous réunissez les mêmes acteurs, ils continuent à s’affronter parce qu’ils n’ont rien en commun.
En réalité, lorsqu’ils entrent en réunion, ils n’ont rien de partagé. En revanche, au niveau local, on peut déplacer le sujet et réussir à faire bouger les montagnes, parce qu’ils ont ensemble quelque chose de très fort.
En conclusion, la mère de toutes les batailles en termes de gouvernance et de capacité d’action, c’est la décentralisation.
En France, tout le monde est dans l’illusion que le pays s’est décentralisé en 1982. En vérité, on a décentralisé les dépenses, mais pas les recettes. On a donc créé des élus locaux dépendants. Les collectivités locales, quel que soit leur niveau, ont été maintenues dans un état de dépendance quasi totale. Cela s’est encore renforcé au moment des crises récentes, notamment lors de la pandémie, quand l’État a repris avec empressement des dizaines de leviers de pouvoir.
Comment concilier cela avec la nécessité d’un raisonnement à l’échelle européenne ?
C’est la subsidiarité. Il faut un cadre européen qui fixe des orientations claires : par exemple, ne pas demander à chaque pays de construire individuellement un mix énergétique équilibré entre nucléaire, éolien et autres sources, mais raisonner à l’échelle du continent.
Ce cadre doit rester global, sans être trop précis et il n’en sera que mieux respecté.
On entend très rarement des voix défendre explicitement la subsidiarité comme principe d’action. Est-ce que vous diriez que c’est votre culture d’ingénieur technique qui vous a fait venir sur ce sujet-là ?
C’est le principe de la pyramide inversée. L’idée est que les véritables héros ne sont pas les dirigeants, mais les gens de terrain. Notre rôle n’est pas de nous mettre en avant, mais de créer les conditions pour que ceux qui sont à la base puissent s’exprimer pleinement et progresser vers davantage d’autonomie et de responsabilité. Nous sommes davantage des coachs, des facilitateurs et des responsables du cadre stratégique global.
La mère de toutes les batailles en termes de gouvernance et de capacité d’action, c’est la décentralisation.
Xavier Huillard
Pour illustrer cela, je n’ai jamais signé beaucoup plus que quelques notes de service chaque année. Les héros, ce ne sont pas les dirigeants, mais bien ceux qui sont sur le terrain, au contact des clients et des territoires.
Beaucoup s’opposent fortement à ces idées, influencés par un discours ambiant qui décrédibilise les collectivités locales, en les accusant de gaspiller leurs moyens ou de refuser d’assumer des responsabilités, comme lors de la crise du Covid. Or cette crise aurait été l’occasion idéale de renforcer leur rôle. Les élus locaux connaissent leur territoire et auraient pu élaborer leurs propres règles générales pour y faire face. L’État, au contraire, a imposé des directives excessivement détaillées : souvenez-vous des dizaines de pages pour expliquer comment les clubs de tir à l’arc devaient s’organiser face à la pandémie.
Pour moi, la mère de toutes les batailles économiques reste l’énergie.
Mais, sur le plan de la gouvernance, la clef, c’est la décentralisation.