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Dans les conditions générales d’utilisation de son réseau satellitaire Starlink, Elon Musk prévoyait de considérer Mars comme une planète libre où le droit terrien — westphalien — ne s’appliquerait pas. Désormais, à l’occasion de l’entrée en bourse de Space X, valorisée à près de 1 800 milliards de dollars, il va encore plus loin en appelant explicitement à coloniser cette planète pour contrer les États-nations. Que se passe-t-il ?

Le projet d’Elon Musk paraît fou et bizarre. Il s’appuie pourtant sur une structure mythologique ancienne : la croyance qu’on pourra toujours dépasser la fin du monde.

Dans Médée, Sénèque prête au Chœur cette vision : « Un temps viendra, dans le cours des siècles, où l’Océan élargira la ceinture du globe, pour découvrir à l’homme une terre immense et inconnue ; la mer nous révélera de nouveaux mondes, et Thulé ne sera plus la borne de l’univers. » Les venture capitalists n’ont pas forcément lu Sénèque, mais cette idée irrigue encore puissamment l’imaginaire de la Silicon Valley — peut-être parce qu’ils vivent eux-mêmes dans la « frontière » californienne, à l’extrémité du rêve américain. 

Toujours est-il que le présupposé fondamental est le suivant : l’espace n’est jamais vraiment fini. Or la simple croyance qu’il puisse y avoir quelque chose ailleurs ou au-delà des frontières est un moteur extraordinaire pour l’esprit humain et une source de fascination, sur laquelle s’appuie Musk pour attirer des investisseurs. Comme le Chœur chez Sénèque, il fabrique l’idée qu’il y aura un temps où sera découverte et conquise une nouvelle « terra ultima ». 

Toutefois, la découverte de ces nouveaux horizons n’est qu’un moyen pour parvenir à une autre fin. Car lorsqu’on lit le prospectus d’introduction en bourse et qu’on s’intéresse à SpaceX, on comprend que cette grande capitalisation sert un projet politique de Network State.

De quoi s’agit-il ?

Le Network State désigne une communauté très fermée, composée d’ultra-riches, qui s’approprient les territoires les plus prisés de la planète pour en jouir à leur avantage en les soustrayant aux lois des autres humains. C’est au fond la croyance qu’avec beaucoup d’argent, vous pouvez vous construire un pays qui ne soit d’aucun pays, un État privé.

L’État-nation tel que nous le connaissons se définit autant par ce qu’il exclut que par ce qu’il inclut. Ses habitants sont des citoyens alors que ceux qui vivent hors de ses frontières n’en sont pas ; il dispose d’un territoire délimité en dehors duquel il n’est plus souverain ; sa souveraineté, par conséquent, est donc à la fois totale et limitée.

Or par rapport à cet État-nation westphalien, la spécificité du Network State réside dans une forme d’exclusion inédite puisqu’elle s’applique à l’espace extra-atmosphérique — et en l’occurrence à la planète Mars dans le cas de SpaceX. Il s’agit de poser des titres de propriété sur des zones où aucune souveraineté ne s’exerce. C’est un peu la seule différence, en réalité. Car sur le fond, ce projet ne diffère en rien de ce que font déjà sur Terre certaines personnalités très riches, souvent issues de la Silicon Valley, quand elles voyagent dans leurs avions privés ou qu’elles achètent des îles.

Pourquoi Musk a-t-il besoin d’opérer ce déplacement par l’espace ? 

En utilisant son entreprise de lanceurs spatiaux, Elon Musk allie en une même entité hybride le pire de l’État-nation — tous les attributs de la souveraineté excluante — et le pire de la culture d’entreprise de la Silicon Valley.

« L’époque de Grotius ressemblait beaucoup à la nôtre. Elle était vertigineuse. C’était un moment de découvertes et des rêves d’expansion les plus fous pour les Européens ; un moment où l’océan, comme dans la prophétie de Sénèque, avait cessé d’être une barrière pour devenir une voie de communication. » Image : Détail de la Carta Marina d’Olaus Magnus (1539)

On retrouve une idéologie similaire chez Jeff Bezos par exemple, lui aussi fasciné par la conquête spatiale, et dont l’un des professeurs à Princeton, Gerard K. O’Neill, qui a beaucoup compté pour lui, faisait la promotion de la « High Frontier » et de l’exploration de la galaxie. Cette dernière n’est qu’un moyen supplémentaire pour les ultra-riches de se créer un univers séparé du reste des humains, une utopie personnelle.

Comment expliquer l’obsession pour la planète Mars ?

C’est évidemment une chimère et un très mauvais choix. Qu’y a-t-il de fondamentalement utopique dans le fait de coloniser une planète ? Quand bien même les conditions seraient réunies pour y habiter, il y a fort à croire qu’une Mars humainement habitée ressemblerait plus à une ville comme, disons, la banale Burbank en Californie, qu’à autre chose.

Ce qui est intéressant, c’est que l’espace extra-atmosphérique n’est considéré que comme une zone à traverser en vue d’une autre destination, pas comme un lieu où l’on se projette en soi pour y vivre. On pourrait de fait s’étonner que Musk ne considère pas l’espace comme un territoire à conquérir pour les humains. Techniquement, il serait en effet beaucoup plus facile de construire une plateforme à l’extérieur du puits gravitationnel de la Terre, d’où il serait aisé de partir pour se rendre en de multiples points de l’espace et de là faire varier les zones à explorer. Mars pourrait en faire partie, ou pas. La fixation sur la colonisation de cette planète confirme que le projet de Space X est d’abord politique et territorial.

Vous insistez sur le fait que SpaceX serait en fait une forme paradigmatique du Network State. Pourquoi a-t-il besoin de passer par cette forme prédatrice de planet grab ?

C’est une dimension fondamentale : le Network State se construit contre les États-nations. Il est incompatible avec la souveraineté territoriale westphalienne et Musk est extrêmement vigilant et clair là-dessus dès la première page du prospectus boursier lorsqu’il appelle à dépasser les limites imposées par les « frontières politiques ».

Olaus Magnus, « Carte marine et description des terres du nord et des merveilles qu’elles contiennent, soigneusement dressées en 1539 à Venise grâce à la générosité du révérend Jérôme Quirinus » .

Comme les autres oligarques de la Silicon Valley, Musk réfléchit d’abord un propriétaire terrien et les Network States ont tous un ancrage physique. L’idée fondamentale est toujours la même : privatiser des lieux donnés pour les intégrer à un État qui exclut la plupart d’entre nous.

Au fond, Space X chercherait à faire à une nouvelle échelle contre l’État ce qu’a été l’Enclosure Act dans l’Angleterre de 1793, que Marx considérait comme un point de départ du capitalisme ?

Absolument. Les Network States « enclosent » et dressent les nouvelles barrières physiques et numériques de notre temps. 

Avec SpaceX, Musk veut créer sur Mars les premières enclosures spatiales et ouvrir une nouvelle phase de l’histoire dans laquelle il jouerait le premier rôle, voire même le seul. Il est trop tôt pour dire à quels types de bouleversements cela pourrait aboutir.

Pourtant, Musk a réussi à coexister avec le président des États-Unis pendant son mandat à la tête du DOGE. L’État fédéral, de loin le premier client de SpaceX, est dans une situation de co-dépendance avec l’entreprise. L’affrontement entre États nations et Network States est-il forcément inévitable ?

L’histoire est pleine d’exemples d’individus qui ont tenté de créer des nations indépendantes comme tentent aujourd’hui de le faire les tenants du Network State, et qui se sont rapidement fait écraser par les États-nations établis — j’en parle d’ailleurs longuement dans mon article sur le « Nouveau Moment Grotien » dans la dernière livraison de la revue papier du Grand Continent. Aucune n’a vraiment réussi.

Mais ces tentatives avaient lieu à une époque où le cyberespace n’existait pas et où la technologie numérique n’était pas si puissante…

Vous pensez que cela change la donne ? 

Ces technologies bouleversent la notion même d’espace. Or il me semble que ce renversement théorique — l’idée que la distance entre deux points ou deux états peut être égale à zéro — rend d’autant plus facile de détruire des États-nations et des institutions internationales. Pour le dire de manière un peu plus imagée, la technologie numérique agit comme un solvant qui dissout la colle qui tenait l’échafaudage de plus en plus fragile des structures westphaliennes.

Le DOGE d’Elon Musk était une démonstration de force d’un Network State au sein même des institutions de l’État-nation. Il s’agissait d’affaiblir les États-Unis pour démanteler « l’État administratif » comme l’appelle souvent Steve Bannon, c’est-à-dire affaiblir l’État-nation au point qu’il ne puisse plus résister à la création de ces Network States.

Ce n’était qu’un début. Je serais très surpris que l’on n’assiste pas, dans les dix prochaines années, à une tentative de cyber-coup d’État bien plus aboutie par un multimilliardaire au sein de son propre pays.

Pour imaginer à quoi pourrait ressembler le Network State muskien total, faut-il étudier les liens plus étroits au sein de son écosystème technologique et industriel entre SpaceX, Starlink, Tesla et l’IA d’Elon Musk, Grok (xAI) ? 

L’introduction en bourse de SpaceX est clairement une tentative d’édifier un État-réseau archétypal, une sorte de Ur-Network State. Une fois opérationnel, il constituerait un écosystème complètement fermé et indépendant de toute autre souveraineté. Dans le prospectus d’ailleurs, Musk le rappelle : SpaceX fait des lanceurs, de la connectivité (c’est-à-dire des satellites et donc des télécommunications) et de l’IA. Et c’est grâce à cette technologie que son fondateur pourrait demain avoir à sa disposition des armées entières d’entités virtuelles pour bâtir et protéger son État.

Dans le combat entre États-nations et Network States, on a l’impression que ces derniers essayent d’avoir le monopole de l’imaginaire : la promesse martienne de SpaceX est adaptée à un public d’investisseurs chez qui résonnent, même vaguement, les classiques de la science-fiction. La forme westphalienne assèche-t-elle les mythes ?

Pas nécessairement. Mais il est vrai qu’elle n’a pas vraiment réussi à absorber la révolution numérique. L’époque de Grotius ressemblait beaucoup à la nôtre. Elle était vertigineuse. C’était un moment de découvertes et des rêves d’expansion les plus fous pour les Européens ; un moment où l’océan, comme dans la prophétie de Sénèque, avait cessé d’être une barrière pour devenir une voie de communication.

Quand on vit une telle ère d’expansion, on a besoin de nouveaux types d’ordres et surtout de nouvelles idées. À l’époque, c’est le travail qu’a entrepris Grotius.

Où trouver ces idées nouvelles ?

De manière un peu inattendue et pour une série de raisons très hétérogènes, je pense qu’elles viendront, encore une fois, d’Europe.

Pourquoi ? 

Parce que cela fait plus de soixante-dix ans qu’elle est à deux doigts d’inventer le futur de la forme westphalienne. Après Jean Monnet, l’expérience n’a cessé de passer très près d’arriver à son terme, mais cela n’a jamais été tout à fait le cas. Or la révolution numérique est peut-être bizarrement une occasion pour le projet européen de naître vraiment.

Même si vous pouvez trouver, vu d’Europe, que les choses ne vont pas assez vite ou pas assez loin, c’est dans l’Union européenne — à l’exception notable de la Chine — que la résistance à la philosophie des Network States est relativement la plus forte. Pas dans toute l’Europe certes, mais prenez l’Espagne : elle essaye aujourd’hui d’articuler un discours pour inventer un nouvel ordre grotien contre le « far west numérique ». C’est l’expression de Pedro Sanchez et elle le relie par un fil invisible à l’autre espagnol qui a ouvert notre conversation, Sénèque : la simple idée qu’il existe une frontière à dépasser est un levier puissant, c’est pour cela qu’il faut savoir le réguler.

« Un temps viendra, dans le cours des siècles, où l’Océan élargira la ceinture du globe, pour découvrir à l’homme une terre immense et inconnue ; la mer nous révélera de nouveaux mondes, et Thulé ne sera plus la borne de l’univers. » (Sénèque, Médée, trad. Greslou). Image : Détail de la Carta Marina d’Olaus Magnus (1539) représentant l’île imaginaire de Thulé (Thile)

Aux États-Unis, nombreux sont ceux qui pensent que nous sommes aujourd’hui dans un moment historique où nous n’aurions pas une mais deux frontières possibles à traverser : l’espace et le cyberespace. Ce n’est pas un hasard si les partisans du Network State sont fascinés par ces deux frontières. Le cyberespace est une frontière ouverte à tous et dont on cherche à faire une zone à occuper. L’espace est juste au-dessus de nos têtes et l’introduction en bourse de SpaceX matérialise le fait qu’il n’est plus vu comme uniquement une limite mais plutôt comme la ligne de côte d’un vaste territoire à explorer. Les gens aspirent à cette frontière, ils veulent l’explorer, ils veulent la coloniser, ils veulent l’occuper.

Or aucune de ces deux frontières n’est tout à fait à notre portée, mais elles le sont presque. On ne peut pas aller dans l’espace sans prendre une fusée, et on ne peut pas y rester plus de dix jours environ sans détruire notre corps physique. Quant au cyberespace, on n’a pas encore trouvé la solution pour y vivre de manière pérenne. 

Dans ce moment où nous sommes tentés par deux frontières que nous ne pouvons pas tout à fait atteindre, le futur appartient aux gens qui sauront s’organiser à l’intérieur de nos limites.

En parlant de limite et de fin du monde, une autre idée obsède une partie sombre de la Silicon Valley à travers Peter Thiel : l’imaginaire de l’apocalypse. Comment l’articulez-vous au Network State ?

Toute l’histoire de la civilisation, de la technologie et du commerce s’est construite autour de l’idée de trouver les moyens pour surmonter la rareté. Or alors même que nous sommes entrés dans un monde d’abondance, nos institutions mondiales, économiques et nos canons d’innovation continuent de se concentrer sur la rareté. Thiel essaye de répondre à cette contradiction, qui en agite d’autres parmi les gens les plus riches de la planète : comment gérer une telle abondance ? La réponse qu’il articule passe par le Network State de manière encore plus explicite que chez Musk puisque Thiel est un libertarien qui a défendu les projets de Seasteading et qui suit de près de manière générale toutes les tentatives de privatisation territoriale. Cette réponse n’est évidemment pas la nôtre. Il faut en inventer une, mais cette situation m’évoque la parabole populaire des longues cuillères qui est, je crois, une bonne manière de répondre à Peter Thiel.

Alors, racontez-la nous.

Un philosophe meurt de vieillesse après une vie de sagesse et de piété. Aux portes du paradis, Saint Pierre lui dit : « vous êtes le bienvenu ici, mais nous savons que vous êtes philosophe et que vous vous êtes toujours demandé quelle était la différence entre le paradis et l’enfer. Si vous voulez aller voir l’enfer pour découvrir à quoi il ressemble et obtenir une réponse à cette question, vous pouvez désormais. » Le philosophe descend donc en enfer. À son arrivée, il constate que cela ne ressemble en rien à ce qui est décrit dans L’Enfer de Dante : il n’y a ni feu, ni soufre, ni Satan, ni damnés en lambeaux. En entrant, il se retrouve seulement dans une magnifique salle de banquet où l’on joue de la belle musique et où les tables sont couvertes des mets les plus exquis que l’on puisse imaginer. Pourtant, autour de lui, tout le monde meurt de faim : les cuillères devant les plats mesurent deux mètres de long et personne ne peut porter ces plats succulents à sa bouche.

Évidemment, il retourne immédiatement au paradis. Mais là, il découvre stupéfait exactement le même spectacle : la même musique, la même salle de banquet, la même nourriture en abondance et surtout les mêmes cuillères de deux mètres de long. Pourtant, au paradis, tout le monde est heureux et en bonne santé. Car les habitants du paradis ont appris à se nourrir les uns les autres.

Que vous inspire cette histoire ?

Elle m’évoque ceci : si nous avons besoin de nouveaux génies, de nouveaux visionnaires pour nous offrir de nouveaux mythes — qui ne sont en réalité qu’une réinterprétation des anciens — ou encore de « nouveaux grotiens » pour inventer l’ordre qui vient, c’est surtout pour nous aider à prendre conscience que nous ne formons qu’une seule Terre.

Rappelons un fait objectif très simple : il est mortel de s’aventurer sans protection hors de l’atmosphère. Pour vivre dans l’espace, nous aurions besoin de changer nos propres organes par bio-ingénierie. Peut-être que quelques propriétaires de Network States réussiront à le faire et à s’installer sur Mars — mais la Terre leur manquera vite. C’est donc une politique de la Terre qu’il nous faut, et je pense que nous la trouverons en Europe.

Qui pourraient être les néo-grotiens ?

De manière inattendue, une figure de citoyen mondial est en train d’émerger en la personne d’un Américano-péruvien d’ascendance franco-italienne et créole louisianaise nommé Robert Francis Prevost.

D’ailleurs, il ne faut peut-être pas s’étonner que la configuration de l’affrontement telle qu’elle semble se dessiner oppose la forme la plus nouvelle et la plus terrifiante de ce que j’appelle un Ur-Network State (SpaceX et son univers), à la forme la plus ancienne d’un État (le Vatican).

Si je devais parier pour notre futur, je miserais donc plutôt sur des Terriens au destin planétaire comme Léon XIV que sur les Martiens d’Elon Musk.