Tout au long du mois d’août, le Grand Continent publie en accès libre Le Vocabulaire de l’extrême droite, fruit du travail collectif d’un ensemble de chercheuses et de chercheurs — sociologues, historiens, politistes, socio-linguistes — venus de toute l’Europe sous la direction de Steven Forti. Pour recevoir chaque lemme dans votre boîte mail et soutenir le travail d’une rédaction indépendante, abonnez-vous
Fin mai 2026, plusieurs centaines de personnes venues d’une douzaine de pays se sont réunies dans un domaine des environs de Figueira da Foz, sur la côte portugaise, pour le deuxième Sommet de la remigration 1.
Sur la même scène se sont succédé l’activiste autrichien Martin Sellner, qui s’emploie depuis plus d’une décennie à faire du mot « remigration » une politique publique comme les autres 2, Gregory Bovino, haut responsable de la Border Patrol américaine, qui avait dirigé les opérations d’expulsions massives de l’administration Trump entre octobre 2025 et janvier 2026, et dont le long manteau, porté lors des rafles de Minneapolis, fut comparé jusque par le gouverneur de Californie à un uniforme SS 3, ainsi que Joey Mannarino, influenceur MAGA de l’Overton Institute, qui partage sur ses réseaux sociaux des images à la gloire de Vlad l’Empaleur, dont la cruauté envers les Ottomans est transformée en symbole de résistance à la prise de pouvoir de l’islam en Occident 4.
Les participants ont salué le professionnalisme de l’événement, en comparaison avec le premier sommet qui s’était tenu près de Milan en mai 2025, et au cours duquel des fourgons de police avaient dû escorter les congressistes jusqu’à l’enceinte 5. Un an plus tôt, le département d’État américain avait créé un Bureau de la remigration au sein de l’organisme chargé historiquement de réinstaller les réfugiés 6.
Une métaphysique de la pureté
En une quinzaine d’années, la distance entre un slogan extrême et une case d’organigramme fédéral aura été parcourue. Pour comprendre cette trajectoire, il faut identifier les différentes strates — biologiques, sociales, politiques — d’un récit de plus en plus central.
Ce récit est le Grand Remplacement. Sa formulation au XXIe siècle vient de l’écrivain français Renaud Camus, qui l’a esquissée dans un recueil d’essais en 2010 7 avant d’en faire le titre d’un livre en 2011 8. Selon cette fantasmagorie conspirative, les Français « de souche » et, par extension, les Européens blancs seraient remplacés physiquement, culturellement et politiquement par des populations non européennes, principalement musulmanes, par le jeu de l’immigration et des différentiels de natalité, avec la complicité de ce que l’extrême droite appelle les « élites globalistes ».
La fantasmagorie se présente ici comme de la démographie, une science « objective ». Son socle idéologique est pourtant bien plus ancien et plonge dans la philosophie allemande des XVIIIe et XIXe siècles.
En 1714, Leibniz décrivait la réalité comme un composé de monades, chacune « une substance simple », « sans parties ». « Les monades n’ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir », écrit-il, et leurs changements naturels « viennent d’un principe interne, puisqu’une cause externe ne saurait influer dans son intérieur » 9.
Quelques décennies plus tard, le théologien et philosophe allemand Johann Gottfried von Herder transposait une idée remarquablement analogue aux sociétés humaines. Un peuple était pour lui une individualité organique, dotée de son esprit, de sa langue et de son climat, qui croît comme une plante, à partir de sa propre semence. Isaiah Berlin, qui résumait son apport à trois doctrines, « le populisme, l’expressionnisme et le pluralisme », restituait ainsi sa vision. Chaque culture possède son propre « centre de gravité », et nulle hiérarchie entre elles n’est concevable. Il faut insister sur ce point : la philosophie qui nourrirait plus tard les théories raciales les plus extrêmes a donc inversé presque tout ce qu’il défendait. Comme le montrait Berlin, Herder « détestait l’État et toutes les formes d’impérialisme et de conquête », et son pluralisme récusait par avance toute hiérarchie raciale 10.
Dans ses Discours à la nation allemande 11, s’adressant en 1808 à un peuple vaincu et occupé, Fichte radicalisa cette idée et situa la frontière d’une nation à la limite intérieure de sa langue. Au début du XIXe siècle, la métaphore se fige dans le Volksgeist, l’« esprit du peuple », notion élaborée par l’école historique du droit et le romantisme politique, que la psychologie des peuples de la fin du siècle prolongera en Volksseele, son « âme ».
Dès lors qu’une nation est considérée comme un corps doté d’une âme, la présence de l’étranger cesse d’être une question politique pour devenir une menace existentielle. La pureté devient alors synonyme de santé, puisqu’il s’agit de préserver la monade de toute contamination, de tout parasitisme, de toute infection. Les auteurs völkisch de la fin du XIXe siècle passent ce discours par le filtre du lexique médical. Paul de Lagarde voit ainsi dans les Juifs « des trichines et des bacilles », avec lesquels on ne négocie pas et qu’il faut « anéantir » (vernichten, le mot que reprendra le vocabulaire génocidaire nazi) « aussi vite et aussi complètement que possible » 12. L’« hygiène raciale » conçue dès 1895 par Alfred Ploetz donna à cet imaginaire radicalement raciste et antisémite ses habits scientifiques, et la formule du « sang et du sol » (Blut und Boden), popularisée par Walther Darré avant de devenir un slogan du régime nazi, en fut l’aboutissement.
Après la défaite
Ce qui survit au XXIe siècle n’est pas d’abord la science raciale, argument désormais minoritaire quoique remis en circulation à grande échelle par la désintermédiation numérique, mais la logique de fond, celle du peuple comme monade sans fenêtres qu’il faudrait préserver à l’état pur.
Le Grand Remplacement dénonce la contamination délibérée, par des ennemis intérieurs et extérieurs, de la monade que représenterait le peuple américain, français, espagnol, italien ou allemand. Il n’est donc pas un simple énoncé démographique. Il affirme que le mélange corrompt le corps du peuple « véritable ». C’est sur ce socle que la « remigration » se présente comme un remède certes radical mais indispensable afin de purifier le corps national, en le rendant à sa grandeur d’autrefois.
Cette vision organiciste de la société avait besoin d’un relais pour traverser le XXe siècle, après que la chute des puissances de l’Axe a rendu tabou tout racisme biologiquement explicite. Elle l’a trouvé en France. Le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), think tank fondé en 1968 autour d’Alain de Benoist, figure de référence de ce qu’on appellera une décennie plus tard la Nouvelle Droite, se proposa de gagner la bataille culturelle avant de disputer le contrôle de l’État. Ses membres se disaient, sans complexe, « gramsciens de droite » 13.
Dans ce contexte, leur invention centrale fut l’ethnopluralisme, ou ethnodifférentialisme, qui revendique un « droit à la différence ». L’argument n’est plus que certains peuples seraient supérieurs, mais que tous sont incommensurables. On reconnaît l’intuition que Berlin prêtait à Herder, amputée du pluralisme qui la fondait. Chaque peuple aurait dès lors le droit de préserver son identité sur son propre territoire, le mélange nuirait à tous également, et le multiculturalisme serait donc le vrai racisme 14. Pierre-André Taguieff a baptisé cette construction « racisme différentialiste » 15, Étienne Balibar y a vu un « racisme sans races » 16.
Préparer une victoire avec un roman et un plan
Dans cette première retraduction, la prémisse organiciste s’exprime dans un vocabulaire d’apparence antiraciste, et c’est précisément ce déguisement qui la rend utilisable dans la sphère publique libérale.
Pourtant l’armature conceptuelle ne s’est pas construite dans les seuls séminaires de la Nouvelle Droite. Si le mouvement identitaire des années 2000 a recyclé cette logique en y ajoutant une esthétique juvénile et un sens aigu de la mise en scène 17, trois matériaux antérieurs expliquent pourquoi la formule de Renaud Camus a pris si facilement : un roman, un plan inventé, un néologisme géopolitique.
Le roman, c’est Le Camp des saints, publié en 1973 par l’écrivain royaliste et explorateur français Jean Raspail 18. Le livre raconte l’arrivée sur la côte méditerranéenne française d’une flotte délabrée portant un million d’Indiens et l’effondrement d’une société incapable de répondre parce que la pitié l’a désarmée. Les arrivants y sont systématiquement déshumanisés, réduits à une masse promiscue et malade, sans agentivité individuelle, tandis que la rancœur du texte vise les prêtres, les journalistes et les intellectuels progressistes qui préparent la capitulation. Renaud Camus a d’ailleurs dédié son volume de 2011, Le Grand Remplacement, à Raspail et à celle d’Enoch Powell 19, l’auteur en 1968 du discours des « fleuves de sang » contre l’immigration.
Suivre la trajectoire éditoriale de cet ouvrage permet de mesurer l’ampleur de la conquête institutionnelle de l’extrême droite. Rejeté par la critique française dans les années 1970, objet de culte dans les circuits de l’extrême droite, réédité chaque fois qu’un épisode migratoire permettait de le présenter en prophétie accomplie, il atteint en 2011 sa huitième édition française, soixante mille exemplaires, au moment même où paraît l’essai de Camus 20.
Son parcours américain est encore plus remarquable. Traduit en 1975, réédité en 1982 grâce au financement de Cordelia Scaife May, héritière de la fortune Mellon et mécène du nativisme américain, puis en 1994 par la maison d’édition de l’activiste anti-immigration et eugéniste John Tanton, loué par Pat Buchanan dans The Death of the West (2001), adopté comme livre de chevet par Steve Bannon et par Stephen Miller, futur architecte de la politique migratoire de Donald Trump, qui demanda en 2015 à la rédaction de Breitbart d’établir des parallèles entre les paroles du pape François et le pontife capitulard du roman. En 2025, la maison Vauban Books en a publié une nouvelle traduction anglaise préfacée par Nathan Pinkoski et en a organisé une lecture publique à Washington au lendemain de la diffusion par la Maison-Blanche d’une stratégie de sécurité nationale anticipant la « disparition civilisationnelle » de l’Europe 21.
Cette normalisation n’est pas qu’américaine. Le 13 août 2025, le quotidien italien La Verità et l’hebdomadaire Panorama ont distribué le livre en kiosque en le présentant comme un chef-d’œuvre de la littérature, alors que sa seule édition italienne avait été pendant des décennies celle de la maison du néofasciste Franco Freda, condamné en 1981 pour association subversive 22. Marine Le Pen, elle, qui le qualifie de « visionnaire », invitait dès 2015 les Français à « le lire ou le relire » 23.
Le deuxième matériau est le prétendu « plan Kalergi ». Richard de Coudenhove-Kalergi, aristocrate autrichien né à Tokyo, fonde en 1923 le mouvement Paneuropa et présidera pendant près d’un demi-siècle l’Union paneuropéenne. Libéral-conservateur, antifasciste et anticommuniste, il rejette explicitement le racisme et l’antisémitisme. Dans un essai paru en 1925, Praktischer Idealismus, il spécule sur la dilution des races et des classes à mesure que disparaîtraient distances et préjugés, allant jusqu’à imaginer une future « race eurasienne-négroïde » 24. La propagande nazie prit cette spéculation pour cible. En 1940, l’organe de presse officiel du NSDAP, le Völkischer Beobachter, le décrit comme un « métis » au service d’une humanité soumise à la domination juive.
Pour comprendre le passage de cette calomnie nazie à la fantasmagorie conspirative contemporaine il faut se pencher sur un auteur marginal. Au milieu des années 2000, le néonazi et négationniste autrichien Gerd Honsik, alors en fuite en Espagne, publie à compte d’auteur un livre dénonçant un prétendu « plan Kalergi », expression qu’il a probablement forgée lui-même et dont le contenu provenait presque intégralement de la presse nazie des années 1930 et 1940. Honsik le diffuse par Internet et par des publications extrêmes, avec des relais dans des cercles proches du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ). Dès 2006, son livre circule sur le forum suprémaciste blanc américain Stormfront 25.
Le « plan Kalergi » est aujourd’hui l’un des termes les plus récurrents des conversations numériques sur le Grand Remplacement, avec « juifs » et « francs-maçons » 26.
Le troisième matériau est « Eurabia », concept forgé par l’essayiste britannique d’origine égyptienne Gisèle Littman, née Orebi, qui signe Bat Ye’or. Dans Eurabia : The Euro-Arab Axis (2005), elle soutient que depuis 1973 existerait un pacte entre la France, la Ligue arabe et la Communauté économique européenne, articulé par le Dialogue euro-arabe, l’enceinte de concertation née après le choc pétrolier, pour subordonner l’Europe au monde arabe en échange de pétrole et de stabilité 27.
Mark Sedgwick a relevé qu’il s’agit, en toute rigueur, de la première version proprement conspirative du récit du remplacement. De fait, si Renaud Camus se contente de décrire un processus, Bat Ye’or nomme les signataires et va jusqu’à identifier une date de l’accord 28.
Le concept a fourni un vocabulaire entier à la mouvance raciste et islamophobe transatlantique dite counter-jihad, a gagné les affiches électorales de partis comme l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et a occupé une place centrale dans le manifeste de l’auteur des attentats d’Utøya et d’Oslo, qui firent soixante-dix-sept morts en 2011.
Du massacre au plateau
Les conséquences de cette théorie au XXIe siècle sont bien documentées. Les plus graves attentats suprémacistes blancs de la période s’en sont réclamés. L’auteur du massacre de Christchurch a repris en 2019 le titre de son manifeste directement de cette fantasmagorie 29, le tueur d’El Paso invoquait une « invasion » du Texas 30, l’auteur de l’attentat de Buffalo, en 2022, en a largement reproduit l’argumentaire 31.
En 2026, la croyance n’a plus rien de marginal. Une enquête de 2022 établissait qu’un tiers des Américains, et deux tiers des électeurs républicains, souscrivaient à l’une ou l’autre de ses thèses centrales ; un sondage réalisé quelques jours après Buffalo situait à 61 % la proportion d’électeurs de Trump partageant le cœur de l’argumentaire 32. La même année, une enquête journalistique documentait la défense régulière de variantes de la thèse par le présentateur Tucker Carlson dans des émissions grand public 33. La recherche démoscopique a en outre constaté que l’adhésion aux thèses du remplacement va de pair avec une propension nettement plus forte à juger la violence politique justifiable 34.
La recherche académique récente permet de mesurer ce déplacement avec précision. James Dennison et Alexander Kustov ont mené la première étude sur échantillon national représentatif, un millier de personnes en Allemagne, en distinguant une version « faible » du récit (le changement démographique existe, il est négatif et érodera l’ordre social) d’une version « forte », qui y ajoute l’explication conspirative et l’appel implicite à l’action. 39 % de l’échantillon souscrivait à la version faible et 18 % à la forte. Chez les électeurs de l’AfD, les chiffres montaient à 75 % et 55 %, mais 52 % de l’électorat du parti libéral FDP acceptait aussi la formulation faible, signe que la croyance n’est pas cantonnée à l’extrême droite 35.
Analysant le cas suédois, Mattias Ekman a montré que le remplacement fonctionne comme une stratégie politique flexible plus que comme un corps doctrinal fermé. Le même schéma argumentatif se retrouve dans un article néonazi accusant le « juif George Soros » de s’allier à MasterCard pour accélérer le remplacement, dans un clip électoral des Démocrates de Suède opposant une vieille dame en déambulateur à un groupe de femmes en burqa dans une course au budget public et dans la tribune d’un professeur d’université réclamant la « repatriation », publiée sur un site conservateur qui se présente comme une source d’information rigoureuse 36.
Sedgwick ajoute un correctif important. Traiter le récit comme une théorie marginale devenue mainstream par accident sous-estime sa force, car une bonne partie de son contenu provient d’auteurs pleinement installés dans le débat public 37. Cécile Leconte, en reconstituant sa circulation, montre que le travail décisif de légitimation ne fut pas le fait des suprémacistes mais d’éditorialistes à étiquette conservatrice, qui ont blanchi la formule de ses adhérences violentes et antisémites.
Aux États-Unis, le récit a en outre muté en « remplacement d’électeurs » 38, une variante qui s’observe aussi en Espagne, où le gouvernement de coalition de Pedro Sánchez s’est vu accuser d’« ingénierie électorale » par le Parti populaire d’Alberto Núñez Feijóo après ses politiques de régularisation de migrants 39.
Au-delà de la reductio ad Trumpum
Réduire aujourd’hui le Grand Remplacement au suprémacisme explicite ou au trumpisme serait donc une erreur de diagnostic. Viktor Orbán l’a formulé explicitement en juillet 2022, à l’université d’été de Băile Tușnad. Il existe des pays, disait-il, où Européens et non-Européens se mélangent et qui ne sont plus des nations, tandis qu’en Europe centrale « nous ne sommes pas une race mixte et nous ne voulons pas le devenir » 40. Quelques jours plus tard, il précisait qu’il parlait d’un point de vue « culturel et civilisationnel » ; une de ses conseillères démissionna en qualifiant le discours de « purement nazi » 41.
En Italie, le vocable préféré est celui de « substitution ethnique », que le ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire Francesco Lollobrigida employa en avril 2023 sans euphémisme. « Nous ne pouvons pas nous résigner à l’idée que, parce que les Italiens font moins d’enfants, on les substitue par d’autres. » La phrase, prononcée le jour même où le président Mattarella visitait Auschwitz, ne peut pas être comprise comme un dérapage isolé. L’expression circulait depuis des années dans les interventions de Matteo Salvini et de Giorgia Meloni elle-même 42.
En Espagne, Santiago Abascal a repris la thèse dans un discours à Almería en mai 2022, deux jours après le massacre de Buffalo, en parlant d’Espagnols qui se sentent étrangers dans leurs propres quartiers, tandis que le porte-parole de Vox Jorge Buxadé dénonce régulièrement devant les forums internationaux une volonté délibérée de Bruxelles d’organiser un « remplacement de population » 43.
En France, Éric Zemmour a fait de l’expression l’axe de sa campagne présidentielle de 2022 après des années d’usage télévisuel et a obtenu deux millions et demi de voix, quand Marine Le Pen préfère le vocabulaire de la « submersion migratoire », plus compatible avec sa stratégie de normalisation.
L’indicateur le plus éloquent du déplacement ne vient d’ailleurs d’aucun des deux, mais de la candidate de la droite classique Valérie Pécresse, qui mentionna le concept en campagne et finit par en débattre en plateau comme d’une hypothèse plausible 44.
Au Royaume-Uni, Nigel Farage a été critiqué en 2019 pour avoir diffusé des récits sur les « globalistes » que les organisations antiracistes rattachent aux ressorts antisémites classiques 45. En Allemagne, l’AfD a nationalisé le récit avec des termes d’origine nazie, Umvolkung (« inversion ethnique ») et Großer Austausch (« grande substitution »), tandis que se popularisait chez les jeunes le chant Ausländer raus ! Deutschland den Deutschen (« Dehors les étrangers ! L’Allemagne aux Allemands »), scandé à l’été 2024, de l’île de Sylt aux fêtes de village, sur l’air de L’amour toujours de Gigi D’Agostino.
Qui remplace ?
Reste à préciser qui seraient ces élites chargées du plan de substitution. Chez Renaud Camus, la réponse est explicitement économique avant d’être ethnique. Le « remplacisme global » serait l’œuvre de ce qu’il appelle la « davocratie », alliance de « Davos, grands financiers, banques, multinationales, hedge funds et GAFA », qui traiterait les populations comme des stocks interchangeables 46.
Ce flou est fonctionnel et explique une bonne part du succès de la formule. Il autorise simultanément une lecture ouvertement antisémite et une lecture plus ambiguë.
La première s’est donnée à voir à Charlottesville, en Virginie, les 11 et 12 août 2017, lorsque les participants du rassemblement « Unite the Right » défilèrent aux flambeaux en scandant « les Juifs ne nous remplaceront pas » (Jews will not replace us), puis à Pittsburgh, le 27 octobre 2018, lorsque l’auteur de l’attentat contre la synagogue Tree of Life, qui fit onze morts, justifia son geste en accusant HIAS, organisation juive d’aide aux réfugiés fondée en 1881, de faire entrer des « envahisseurs ».
Dans la seconde lecture, les coupables deviennent les élites de Bruxelles, les ONG ou la classe politique nationale, et l’argument peut alors circuler dans le débat courant.
George Soros fonctionne souvent comme un pivot parfait entre ces deux cadres, nom propre invocable en adversaire politique tout en charriant le vieil imaginaire antisémite du financier cosmopolite. Le gouvernement hongrois en a fait un dispositif d’État. À l’été 2017, des affiches montrant le milliardaire hilare couvrent le pays avec le slogan « Ne laissons pas Soros rire le dernier ». À l’automne, une « consultation nationale » invite les Hongrois à se prononcer sur le « plan Soros » 47, sorte de variante contemporaine du plan Kalergi, accusé d’organiser l’immigration vers l’Europe. En juin 2018 enfin, un paquet législatif baptisé « Stop Soros » criminalise l’aide aux demandeurs d’asile. Comme le note Ekman, effacer le nom du conspirateur ne rend pas la thèse plus inoffensive, mais plus utilisable 48.
Hors du mainstream, une subculture a contribué à disséminer l’imaginaire antisémite du Grand Remplacement dans l’espace virtuel. La Goyim Defense League, petit réseau américain fondé vers 2018 par le Californien Jon Minadeo, parodie le nom et le logo de l’Anti-Defamation League, organisation non gouvernementale américaine de lutte contre l’antisémitisme fondée en 1913, et exploite sa propre plateforme de vidéo en ligne, GoyimTV.
« Goyim » est le terme hébreu et yiddish désignant les non-juifs. Le réseau l’arbore en signe distinctif, inversion caractéristique de l’extrême droite numérique où l’insulte supposée devient identité. Là où les « remplacistes » de Renaud Camus restent abstraits, les « goyim » désignent directement et sans complexe un responsable : les Juifs.
Ce dispositif fonctionne comme un moteur de diffusion de la théorie. Des émissions quasi quotidiennes renvoient les spectateurs vers des tracts antisémites téléchargeables. Ses comptes propagent des mèmes qui recyclent l’iconographie antisémite des années 1930, comme la caricature du « marchand juif » (happy merchant). Des primes en espèces ou des produits dérivés récompensent celui qui parvient à faire mentionner ces publications au journal télévisé local.
Les incidents de propagande attribués au réseau sont passés de 74 en 2021 à plusieurs centaines l’année suivante, doublant à l’échelle nationale la diffusion de tracts antisémites 49.
Ce qui compte n’est pas la taille du réseau qui reste infime — quelques dizaines de personnes au noyau —, mais la fonction qu’il remplit. En occupant l’extrémité du spectre avec un antisémitisme explicite, il déplace le point de comparaison. À côté de lui, la version « culturelle » de la même thèse, celle d’un pays qui perdrait son identité sous le regard complaisant de ses élites, paraît soudain mesurée, respectable, électoralement rentable.
La fenêtre d’Overton se déplace, et le Grand Remplacement finit par passer pour une thèse discutable plutôt que pour une fantasmagorie complotiste. La marge n’a besoin de convaincre personne. Il lui suffit de déplacer le point médian. C’est précisément ce prétendu péril existentiel à résoudre qui érige la « remigration » en grande solution pour purifier la monade.
Ce que disent les démographes
Aucune pièce de l’édifice remplaciste ne résiste à l’examen des données démographiques.
Le changement de population relève de la fécondité, de la mortalité, des conditions matérielles ainsi que de la migration, variables mesurables dont aucune n’est orchestrée 50. Parmi les nombreuses tendances démographiques passées sous silence dans ce récit, il convient d’en citer deux. D’une part, l’immigration compense de manière modeste le vieillissement démographique européen, comme le rappellent les démographes depuis le début des années 1990 51. D’autre part, la fécondité des populations migrantes tend à se rapprocher de celle des sociétés d’accueil en une ou deux générations, au point que, dans certains pays comme la Finlande, les descendants de migrants ont désormais moins d’enfants que les autochtones.
Ce récit met en scène, en les détournant et en les amplifiant des données démographiques existantes. La part des personnes nées à l’étranger varie fortement d’un pays à l’autre, de 2,6 % en Pologne à un peu plus de 20 % en Allemagne, le chiffre le plus élevé de l’Union en valeur absolue. Mais ce que les chiffres ne dessinent nulle part, en revanche, c’est un remplacement. Hors le cas particulier du Luxembourg, l’immense majorité des habitants de chaque pays y est née, et près d’un tiers des résidents nés à l’étranger sont des Européens d’un autre État membre, que le récit passe systématiquement sous silence. Ainsi, parmi les personnes nées à l’étranger vivant en Allemagne, on dénombre environ deux millions de natifs de Pologne et un million de natifs de Roumanie, quelque deux millions et demi de personnes venues de l’ex-Union soviétique, dont une large part de Spätaussiedler, ces rapatriés d’origine allemande qui sont des citoyens allemands nés à l’étranger, environ un million et demi de natifs de Turquie, héritage des accords de recrutement des années 1960, un million de natifs de Syrie arrivés pour l’essentiel après 2015 et, depuis 2022, plus d’un million de réfugiés ukrainiens, principal facteur de la hausse récente. Au total, près de deux tiers des personnes issues de l’immigration en Allemagne sont nées sur le continent européen. Ce « 20 % », exactement le type de chiffre que brandit le discours remplaciste porté par l’AfD 52, agrège donc des Polonais, des rapatriés allemands de la Volga, des Ukrainiens fuyant une guerre et des héritiers de l’immigration de travail des années 1960.
Pourtant, réfuter le Grand Remplacement comme une hypothèse démographique reste insuffisant, car c’est se tromper sur sa nature. Il s’agit d’une métaphysique de la pureté déguisée en statistique de population, un récit qui n’admet pas la contradiction factuelle. Une fois le peuple décrit comme un corps, l’expulsion cesse d’évoquer les précédents historiques qu’elle charrie pour ressembler à de l’hygiène et à du bon sens. La monade n’a pas de fenêtres. Tout ce qui vient de l’extérieur est, par définition, une contamination du corps national, donc un péril existentiel. C’est aussi la raison pour laquelle le vocabulaire de la solution est si prudent, mesuré, et fourmille de termes juridiques.
Les quinze années qui séparent un pamphlet français d’un organigramme fédéral n’ont pas été franchies à coups de preuves, mais de répétition et de saturation du débat. Le Grand Remplacement est moins une thèse démographique que l’un des instruments de la stratégie que Steve Bannon résumait d’une formule, flood the zone with shit 53.
Sources
- « The Second Annual European Ethnic Cleansing Conference Looks to Trump for Inspiration », Global Project Against Hate and Extremism (GPAHE), 3 juin 2026.
- Martin Sellner, Remigration : Ein Vorschlag, Schnellroda, Antaios, 2024.
- Le long manteau porté par Gregory Bovino lors de l’opération de Minneapolis, le 15 janvier 2026, a été comparé par le gouverneur de Californie Gavin Newsom à « un uniforme SS acheté sur eBay », comparaison reprise par une partie de la presse allemande. l’intéressé a répondu qu’il s’agissait d’un manteau réglementaire de la Border Patrol porté depuis vingt-cinq ans. Voir « Border Patrol Chief Bovino Reacts to Newsom’s ‘SS Garb’ Comment », Newsweek, 23 janvier 2026, et « Unraveling Claim Border Patrol Chief Greg Bovino Wore ‘Nazi Uniform’ », Snopes, 21 janvier 2026.
- Post Instagram de Joey Mannarino, 21 juin 2026.
- « Remigration Summit 2026 : Europe’s Far Right Looks to ICE for Inspiration », Hope Not Hate, 11 juin 2026.
- Russell Contreras et Marc Caputo, « State Department Seeks to Create ‘Office of Remigration’ in Restructuring », Axios, 29 mai 2025.
- Renaud Camus, L’Abécédaire de l’in-nocence, Neuilly-sur-Seine, David Reinharc, 2010.
- Renaud Camus, Le Grand Remplacement, Neuilly-sur-Seine, David Reinharc, 2011.
- Gottfried Wilhelm Leibniz, La Monadologie (1714).
- Isaiah Berlin, Vico and Herder : Two Studies in the History of Ideas, Londres, Hogarth Press, 1976.
- Johann Gottlieb Fichte, Discours à la nation allemande (1808).
- Paul de Lagarde, Juden und Indogermanen, Göttingen, 1887, cité par George L. Mosse, Op. cit.
- Tamir Bar-On, Rethinking the French New Right : Alternatives to Modernity, Londres, Routledge, 2013. Sur la Nouvelle Droite, voir, dans cette même série, « Le déclin de l’Occident » et « Écofascisme ».
- Cas Mudde, The Far Right Today, Cambridge, Polity, 2019, p. 49.
- Pierre-André Taguieff, La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1988.
- Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988.
- José Pedro Zúquete, The Identitarians : The Movement against Globalism and Islam in Europe, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 2018.
- Jean Raspail, Le Camp des saints, Paris, Robert Laffont, 1973.
- Cécile Leconte, « The Transatlantic Circulation of the ‘Great Replacement’ : From Anti-Immigration Conspiracy Theory to Racialized Voter Fraud Narrative », Journal of Illiberalism Studies, vol. 6, n°1, 2026, pp. 61-75.
- Leonardo Bianchi, « Diffondere e fomentare intolleranza e odio : La Verità e Panorama distribuiscono uno dei peggiori romanzi razzisti mai pubblicati », Valigia Blu, 13 août 2025.
- Juliette Heinzlef, « Enquête sur le roman français qui obsède la Maison-Blanche », Le Grand Continent, 23 février 2026
- Leonardo Bianchi, art. cit.
- Dominique Albertini, « L’un des livres favoris de Marine Le Pen décrit une apocalypse migratoire », Libération, 16 septembre 2015.
- Richard von Coudenhove-Kalergi, Praktischer Idealismus, Vienne, Paneuropa-Verlag, 1925.
- Roland Clark et Nikolaus Hagen, « Kalergi Plan : The Undying ‘White Genocide’ Conspiracy Theory », Rantt Media, 2 mai 2020. Les datations du livre de Honsik varient entre 2003 et 2005 selon les sources ; voir aussi la note « Kalergi Plan », Conspiracy Watch.
- « The Great Replacement Theory : From Fringe Conspiracy to Mainstream Narrative », European Observatory of Online Hate, 2024.
- Bat Ye’or, Eurabia : The Euro-Arab Axis, Madison, Fairleigh Dickinson University Press, 2005.
- Mark Sedgwick, « The Great Replacement Narrative : Fear, Anxiety and Loathing across the West », Politics, Religion & Ideology, vol. 25, n°4, 2024, pp. 548-562.
- Matthew Kirner, Meghan Conroy, Alex Newhouse et Jonathan Lewis, « Understanding Accelerationist Narratives : The Great Replacement Theory », Global Network on Extremism and Technology, 30 mai 2022.
- « Condenan a 90 cadenas perpetuas al tirador que mató a 23 personas en un supermercado en Texas », RTVE, 7 juillet 2023.
- Dustin Jones, « What Is the ‘Great Replacement’ and How Is It Tied to the Buffalo Shooting Suspect ? », NPR, 16 mai 2022.
- « New National UMass Amherst Poll on Issues Finds One-Third of Americans Believe ‘Great Replacement’ Theory », University of Massachusetts Amherst, 25 octobre 2022 ; pour le sondage réalisé après l’attentat de Buffalo, The Economist/YouGov, mai 2022.
- Nicholas Confessore, « How Tucker Carlson Stoked White Fear to Conquer Cable », The New York Times, 30 avril 2022.
- « Survey : Three-Quarters of Americans See Democracy at Risk in 2024 Election », Public Religion Research Institute, 24 octobre 2023.
- James Dennison et Alexander Kustov, « Public Belief in the ‘Great Replacement Theory’ », International Migration Review, 2025.
- Mattias Ekman, « The Great Replacement : Strategic Mainstreaming of Far-Right Conspiracy Claims », Convergence, vol. 28, n°4, 2022, pp. 1127-1143.
- Mark Sedgwick, art. cit.
- Cécile Leconte, art. cit.
- « Feijóo acusa a Sánchez de ‘ingeniería electoral’ para lograr ‘nuevos votantes’ », Público, 29 juin 2026.
- Discours de Viktor Orbán à l’université d’été de Băile Tușnad (Tusnádfürdő), 23 juillet 2022.
- « El último discurso de Orbán sobre las razas genera recelo : ¿ideología o cortina de humo ? », Euronews, 26 juillet 2022.
- « Un ministro de Meloni asegura que no se puede ‘ceder ante la sustitución étnica’ », Cadena SER, 18 avril 2023 ; « Cos’è la ‘sostituzione etnica’ », Il Post, 19 avril 2023.
- Iñigo Aduriz, « Abascal recupera la teoría supremacista del ‘gran reemplazo’ para lanzar la campaña andaluza », elDiario.es, 16 mai 2022.
- Alice Galopin et Thibaud Le Meneec, « L’article à lire pour comprendre pourquoi le ‘grand remplacement’ est une idée raciste et complotiste », franceinfo, 13 mars 2022.
- Peter Walker, « Farage Under Fire for Conspiracy Claims Linked to Antisemitism », The Guardian, 21 novembre 2019.
- Renaud Camus, La Dépossession ou Du remplacisme global, Plieux, Éditions du Château, 2022.
- Roland Clark et Nikolaus Hagen, art. cit.
- Mattias Ekman, art. cit.
- Oren Oppenheim, « Reported Antisemitic Incidents Reached All-Time High in 2022, ADL Says », ABC News, 5 avril 2023.
- Voir pour le cas français et une comparaison européenne, Patrick Weil, De l’immigration en France, Paris, Grasset, 2026.
- José Luis Estévez et Anna Rotkirch, « Fertility Trends across Migrant Generations Reexamined : Insights from Finnish Register Data », European Sociological Review, 2026, pp. 1-16.
- Dès 2019, le député AfD Gottfried Curio affirmait au Budestag qu’en Allemagne « dans certaines grandes villes, les Allemands ne formeront bientôt plus la majorité, mais une minorité parmi d’autres ». Sur l’appropriation du récit du remplacement par l’AfD, voir aussi Pia Lamberty et Josef Holnburger, « Verschwörungserzählungen und die AfD », CeMAS, 7 août 2023, et l’enquête de Correctiv « Geheimplan gegen Deutschland », 10 janvier 2024.
- Sean Illing, « ‘Flood the zone with shit’ : How Misinformation Overwhelmed Our Democracy », Vox, 6 février 2020.