Tout au long du mois d’août, le Grand Continent publie en accès libre Le Vocabulaire de l’extrême droite, fruit du travail collectif d’un ensemble de chercheuses et de chercheurs — sociologues, historiens, politistes, socio-linguistes — venus de toute l’Europe sous la direction de Steven Forti. Pour recevoir chaque lemme dans votre boîte mail et soutenir le travail d’une rédaction indépendante, abonnez-vous
La notion d’illibéralisme a permis d’élargir le champ des études sur le conservatisme et l’extrême droite, en permettant de mieux saisir de nouveaux objets de recherche, ainsi que des manifestations plus anciennes, liées à ces idéologies. Il émerge à un moment historique décrit par la littérature comme celui d’un « recul démocratique » 1 (democratic backsliding) ou d’une « autocratisation » 2, dans lequel la démocratie libérale, pour reprendre la formulation de Wendy Brown, connaît un processus de « vidage de l’intérieur » 3 (hollowing out). Au-delà du domaine plus strictement institutionnel, mais toujours étroitement lié à celui-ci, un « backlash culturel » 4, entendu comme une réaction conservatrice contre les valeurs associées au libre choix individuel et à l’expression de soi, accompagne ces tendances, dans un contexte plus large de droitisation. Bien que des acteurs allant de la droite à l’extrême droite aient utilisé le terme comme une forme d’auto-identification, adoptant ainsi une posture emic, l’illibéralisme fonctionne surtout sous une forme etic, comme une catégorie méta-idéologique d’analyse qui cherche à rendre intelligible cette régression démocratique en cours, que plusieurs travaux mettent en relation à des épisodes récurrents de crise financière.
Jusqu’à très récemment, les études sur l’illibéralisme se sont largement confondues avec les recherches sur l’autoritarisme et les régimes autoritaires 5. L’une des raisons de cette approche tient, dans une certaine mesure, à l’influence de l’article de Fareed Zakaria « The Rise of Illiberal Democracy », publié dans Foreign Affairs, en plein débat de l’après-guerre froide sur la « fin de l’histoire ». Même si le terme avait déjà été employé par d’autres chercheurs dans le contexte du débat sur les valeurs asiatiques (Asian values debate) 6, dans un sens proche de celui que lui donnera Zakaria, sa notion d’illibéralisme faisait écho aux analyses d’un problème particulier au sein de certaines démocraties : alors que des gouvernements sont choisis et formés par des processus électoraux, ils peuvent ignorer, voire, chercher activement à démanteler, le constitutionnalisme libéral, la séparation des pouvoirs et les systèmes de freins et contrepoids qui protègent les droits et libertés individuels 7. Des exemples de ces pratiques peuvent être observés au Salvador de Nayib Bukele, où le gouvernement a maintenu un état d’urgence semi-permanent pour combattre la violence des gangs 8, sous lequel de graves violations des droits humains ont été documentées, ainsi que dans les attaques de Donald Trump contre le pluralisme médiatique aux États-Unis 9.
Cependant, la pensée politique et l’analyse idéologique sont restées largement absentes de ce champ de recherche. Les contributions qui explorent la dimension idéologique de l’illibéralisme, plutôt que sa dimension institutionnelle, sont particulièrement utiles pour comprendre ces dynamiques de régression politique et culturel en période de crise économique. Dans ce domaine d’analyse, les travaux de chercheurs tels que Marlène Laruelle, Raphaël Demias-Morisset et Julian G. Waller offrent des outils à la fois descriptifs et explicatifs pour appréhender les tensions propres à l’illibéralisme.
Comment, dès lors, définir l’illibéralisme comme idéologie ? Loin de se réduire à une opposition manichéenne entre défenseurs de la démocratie libérale et populistes autoritaires, la politique apparaît plus complexe. L’un des principaux points d’accord dans la littérature est précisément que l’illibéralisme ne constitue pas une idéologie unique et cohérente, mais plutôt un « faisceau d’idéologies » (cluster of ideologies) 10, nourri par un « collectif de pensée » 11 hétérogène, qui fonctionne à partir de prémisses proches tout en intégrant des éléments contradictoires. Parce qu’il peut être mobilisé pour décrire des phénomènes associés au centre politique, voire à la gauche 12, certains pourraient même soutenir que son champ d’application est trop vaste pour lui conférer une véritable valeur analytique 13. Pourtant, dans le même temps, c’est peut-être précisément là que réside sa force. En tout état de cause, certains motifs communs peuvent être identifiés dans les productions idéologiques illibérales. De manière presque systématique, l’ensemble d’idées qui structure l’illibéralisme articule une réaction majoritaire et conservatrice contre le libéralisme. En ce sens, en réfléchissant au rapport entre libéralisme et illibéralisme à partir de l’étymologie du premier terme, Laruelle affirme :
« L’ambivalence sémantique du terme illibéralisme est intrinsèque. Le préfixe “ill” est la forme assimilée du préfixe latin “in-”, employée devant les mots commençant par “l” ; il signifie donc simultanément non, contraire de, et sans. Il peut également désigner quelque chose de mauvais ou d’inadapté, comme dans “ill-prepared”, par exemple. Pris littéralement, l’illibéralisme peut donc signifier non libéral, a-libéral et “inadapté au libéralisme”, autant d’ambivalences fondamentales qui devraient constituer le point de départ de toute exploration savante du terme 14. »
À cet égard, bien que l’illibéralisme puisse se présenter explicitement comme le contraire du libéralisme, c’est-à-dire comme un anti-libéralisme, il entre plus souvent en dialogue avec ce dernier, en radicalisant certaines de ses prémisses à travers la pensée conservatrice. Les versions du libéralisme qui promeuvent activement les droits des minorités raciales, de genre et sexuelles, qui prennent leurs distances avec la religion et d’autres formes de spiritualité, ou qui défendent une vision du progrès opposée à une vision idéalisée et nostalgique des mœurs et de la tradition sont presque systématiquement rejetées. D’une manière ou d’une autre, l’illibéralisme s’oppose à la modernité en tant que paradigme social et philosophique. Il rejette les conceptions anthropologiques unitaires de l’humanité fondées sur l’universalisme, pour adopter une forme réactionnaire de relativisme culturel et national.
Des acteurs qui se sont explicitement identifiés comme illibéraux, ou qui ont adopté cette étiquette à un moment donné, adhèrent souvent à cet ensemble d’idées et de valeurs. Un exemple fréquemment étudié est celui de Viktor Orbán qui, le 26 juillet 2014, dans son discours de Băile Tușnad auprès de la minorité magyare en Roumanie a décrit le système hongrois comme une « démocratie illibérale », en citant en exemple des systèmes « non occidentaux, non libéraux » qu’il jugeait performants : Singapour, la Chine, l’Inde, la Turquie et la Russie 15. Selon Orbán, la Hongrie ne serait pas seulement une collection d’individus ou de citoyens au sens libéral, mais une communauté organique, dans laquelle les Hongrois sont placés au-dessus des minorités sociales telles que les immigrés ou les personnes LGBTIQ+, perçues comme une menace pour le pays et son peuple, entendu en un sens ethnique. La nation et l’État prétendent incarner un particularisme spécifique, qui oriente leur trajectoire politique à distance de l’universalisme libéral 16.
Conscient des connotations négatives du terme, Orbán a par la suite reformulé son système comme une démocratie fondée sur l’État-nation et les « valeurs chrétiennes ». Dans le prolongement de ce raisonnement, Alain de Benoist, figure majeure de la Nouvelle Droite française, a fait référence au discours d’Orbán en 2019, lors d’un colloque organisé par l’Institut Iliade, émanation de la mouvance identitaire d’extrême droite fondé en hommage à Dominique Venner. Selon ce dernier, l’Europe dans son ensemble devrait suivre l’exemple hongrois, ce qui illustre la manière dont les politiques d’extrême droite et la pensée de la Nouvelle droite peuvent converger à travers l’illibéralisme 17. D’autres figures, comme l’idéologue traditionaliste Aleksandr Dugin, emploient également le terme en l’articulant à leur théorie de la multipolarité 18. Partant de l’idée que différentes « civilisations » possèdent des conceptions différentes de la réalité, enracinées dans la tradition et dans le rejet de la pensée moderne, Dugin affirme : « C’est cela, au fond, l’illibéralisme : les principes de la civilisation libérale occidentale moderne sont rejetés comme modèle universel. 19 »
La dimension géopolitique du phénomène reste centrale. Théorisé par Zakaria au moment où le triomphe de la démocratie libérale semblait acquis, l’illibéralisme s’affirme deux décennies plus tard comme le langage d’un monde multipolaire. À la veille du sommet du G20 d’Osaka, en juin 2019, Vladimir Poutine pouvait ainsi déclarer au Financial Times que l’idée libérale était devenue « obsolète », entrant en « contradiction avec les intérêts de l’écrasante majorité de la population » 20. Rogers Brubaker a montré comment une partie des droites populistes européennes a pu basculer du nationalisme vers un « civilisationnisme » défini d’abord par l’opposition à l’islam 21, tandis que la montée en puissance d’« États-civilisations » revendiqués, comme la Chine, la Russie, l’Inde ou la Turquie, offre aux illibéraux occidentaux la preuve que la modernité libérale n’est qu’un provincialisme parmi d’autres 22. L’illibéralisme fonctionne ainsi simultanément comme une contestation des contre-pouvoirs à l’intérieur et comme une contestation de l’ordre international libéral à l’extérieur.
Sans recourir explicitement au concept d’« illibéralisme », plusieurs dirigeants politiques mobilisent aujourd’hui un registre similaire. Contre les valeurs libérales modernes telles que l’universalisme et le rationalisme, critiquées comme des principes abstraits, J.D. Vance, alors candidat à la vice-présidence des Etats-Unis, affirmait en juillet 2024 que « l’Amérique n’est pas seulement une idée. C’est un groupe de personnes ayant une histoire commune et un avenir commun », et que « les gens ne se battront pas pour des abstractions, mais ils se battront pour leur foyer ». Ici, le principe « America First » de l’administration de Donald Trump prend une forme organique et différentialiste, affirmant la singularité de l’Amérique contre toute conception moderne de ce que les illibéraux appelleraient le « globalisme » 23. En Europe, bien qu’elle soit désormais souvent associée à un conservatisme plus mainstream, la Première ministre Giorgia Meloni a défendu plusieurs des principes fondamentaux de l’illibéralisme dans son discours prononcé lors de la conférence NatCon de Rome en 2020, intitulé « Dieu, Patrie, Famille ». Dans cette intervention, elle insistait sur « la nécessité de replacer le conservatisme dans sa sphère traditionnelle de l’identité nationale » 24.
En matière d’organisation économique, les phénomènes illibéraux peuvent prendre des formes différentes. Certains penseurs de la Nouvelle droite, comme Alain de Benoist, défendent ainsi un ordre économique précapitaliste structuré autour du don, de la réciprocité et de formes enracinées d’appartenance sociale, et fondé sur des principes communautaires et organiques 25. Aleksandr Dugin 26 et, dans un registre différent, des figures techno-libertariennes telles que Peter Thiel 27, ont quant à eux été associés à des imaginaires néo-féodaux. Ils envisagent un retrait des formes libérales-modernes d’organisation politique et économique au profit de structures d’autorité hiérarchiques, segmentées et quasi médiévales. Pourtant, bien que les utopies qu’ils imaginent diffèrent les unes des autres, ainsi que d’autres modèles archéofuturistes 28 ou corporatistes, elles partagent un trait commun : même lorsqu’elles ne sont pas capitalistes ou libérales au sens strict, elles demeurent des sociétés profondément hiérarchisées et structurées par des rapports de classe. Ce n’est pas un hasard, puisque leurs idées s’enracinent dans des auteurs comme le Kronjurist du IIIe Reich, Carl Schmitt et sa vision eschatologique du libéralisme, ou encore dans le traditionalisme ésotérique de Julius Evola 29.
Précisément, le modèle privilégié des post-libéraux, autre courant qui structure aujourd’hui la pensée illibérale, repose sur une forme de corporatisme religieux qui façonnerait les relations économiques de leur modèle social idéal. Des auteurs tels que Patrick Deneen, Rod Dreher et Adrian Vermeule, dont certains se revendiquent de l’intégrisme catholique et qui prônent un retour au christianisme traditionaliste, ont formulé une autre critique virulente du libéralisme. Deneen, le plus connu de ces auteurs, soutient ainsi dans Why Liberalism Failed que les droits individuels accordés par le libéralisme conduisent inévitablement à l’individualisme et donc à l’érosion des institutions traditionnelles telles que la famille, la communauté et la religion 30.
Depuis ce qui apparaît comme le versant opposé du spectre gauche-droite, des acteurs politiques et idéologiques peuvent également manifester des tendances illibérales tout en s’identifiant à des traditions progressistes. Des régimes comme ceux du Nicaragua, du Burkina Faso ou du Venezuela prétendent incarner certaines valeurs de la gauche, notamment dans les domaines économique et géopolitique, en cherchant à soustraire les ressources stratégiques à l’emprise de puissances qu’ils qualifient de néocoloniales comme les États-Unis ou la France. Pourtant, dans les cas ouest-africain et bolivarien, ce nationalisme des ressources 31 apparaît davantage inscrit dans des logiques de marché que dans un véritable modèle redistributif ou planifié 32. Dans le même temps, ces régimes ont développé des positions idéologiques conservatrices à l’égard du genre et des minorités sexuelles, les présentant parfois comme des expressions de l’« Occident impérial », tout en entretenant, au Burkina Faso comme au Venezuela, des rapports opportunistes avec des formes nationales de religiosité qu’ils instrumentalisent à des fins politiques 33. Dans le cadre plus large de cet anticolonialisme illibéral, des tendances similaires peuvent également être observées dans certains courants de la théorie et de l’activisme décoloniaux. Certains auteurs et figures politiques associés à la décolonialité, que nous avons analysé ailleurs, présentent la modernité comme indissociable du colonialisme et du capitalisme, et la rejettent au profit d’une conception plus essentialiste et différentialiste de l’humanité 34.
Ces positions restent toutefois marginales dans la pratique : la plupart des acteurs illibéraux soutiennent aujourd’hui le néolibéralisme comme le système économique le mieux adapté à leur société idéale. Des positions allant de modèles protectionnistes à des configurations plus libertariennes existent certes, mais elles tendent à converger autour d’un usage instrumental de l’État au service du pouvoir économique, selon la logique analysée par Quinn Slobodian 35. Cette tendance se retrouve dans l’espace idéologique qui s’étend du centre droit à l’extrême droite, que d’autres auteurs ont appelé « l’épicentre du phénomène illibéral » 36. Dans cet espace poreux, des conservateurs de droite qui se disent libéraux tout en cherchant à dépouiller le libéralisme de son contenu progressiste coexistent avec des acteurs d’extrême droite qui attaquent ouvertement le libéralisme, tout en bénéficiant du capitalisme de marché, de la dérégulation financière et de l’affaiblissement des droits sociaux.
De manière générale, l’illibéralisme voit à la fois dans le libéralisme progressiste ou technocratique et dans le conservatisme modéré ses principaux adversaires. De son point de vue, ces acteurs appartiennent à une caste de capitalistes déracinés qui auraient placé l’économie au sommet de leurs priorités politiques, tout en imposant des politiques progressistes et en négligeant les conditions morales censées garantir l’existence et la reproduction des institutions majoritaires et traditionnelles : la famille, la distinction entre hommes et femmes, la nation, la religion et la civilisation elle-même. Les illibéraux de droite et d’extrême droite s’opposent également aux conservateurs qui, selon eux, se seraient liés à l’ordre international fondé sur des règles issu de l’après-guerre, au détriment des intérêts nationaux, entendus en un sens nationalistes. Plus récemment, en écho à la théorie du complot du « marxisme culturel », le président argentin Javier Milei a mobilisé ce récit dans son discours de Davos en 2024, lorsqu’il a affirmé que les libéraux progressistes, « néo-marxistes » à ses yeux, « sont parvenus à coopter le sens commun du monde occidental » en s’appropriant « les médias, la culture, les universités et les organisations internationales » 37. Milei soutient que le libéralisme progressiste, agissant de manière souterraine, est devenu hégémonique dans des sphères clefs de la société. Le tableaux que dressent plusieurs travaux disponibles est plus contrasté et les défenseurs de ce libéralisme n’ont que rarement pu poursuivre des réformes redistributives, élargir la démocratisation des droits individuels ou promouvoir des valeurs progressistes sans se heurter à une résistance plus ou moins catégorique de la part des acteurs conservateurs. Les illibéraux présentent néanmoins ces avancées comme ayant été imposées d’en haut, presque de manière totalitaire et secrète 38.
Pour retracer le parcours historique et le développement de l’illibéralisme, en particulier des idées qui critiquent le libéralisme depuis cette perspective, l’analyse approfondie de la pensée illibérale proposée par Demias-Morisset en situe le point de départ dans les années 1950 et 1960 39. Dans les grandes lignes, après la Seconde Guerre mondiale, des auteurs libertariens tels que Ludwig von Mises (1881-1973) et Friedrich Hayek (1899-1992), aux côtés de penseurs traditionalistes comme Russell Kirk (1918-1994), ont développé des critiques complémentaires du libéralisme d’après-guerre d’inspiration keynésienne. À leurs yeux, le modèle économique keynésien favorisait la redistribution des richesses et l’investissement dans les services publics d’une manière qui affaiblissait les institutions traditionnelles responsables de la reproduction et de la cohésion de la société, telles que l’Église et la famille. Dans le même temps, l’âge d’or keynésien, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1970, a produit une transformation profonde des valeurs sociales, liée à l’égalité de genre, à la liberté sexuelle et au multiculturalisme, ainsi qu’à des attitudes de plus en plus anti-autoritaires à l’égard des figures traditionnelles de l’autorité : la figure du père ou celle du prêtre sont remises en question 40. En ce sens, les conservateurs mainstream et les libéraux de droite étaient perçus comme n’en faisant pas assez pour contenir cette vague progressiste et, dans le contexte de la guerre froide, comme faisant des concessions qui poussaient progressivement les sociétés vers le socialisme.
Bien que cet illibéralisme séminal ne se soient pas pleinement cristallisé durant cette période, peut-être parce que les taux de profit dans les principales économies capitalistes demeuraient alors relativement favorables, la situation a commencé à changer avec les chocs pétroliers des années 1970 et l’apparition de la stagflation, qui a éloigné la politique économique du keynésianisme pour l’orienter vers le néolibéralisme. À ce moment-là, les conservateurs les plus durs propageaient activement des paniques morales autour des mouvements féministes, antiracistes et LGBTIQ+. Pour reprendre la terminologie de Ronald Inglehart, si une « révolution silencieuse » 41 des mœurs et des valeurs sociales avait façonné une société plus progressiste et mobilisée, une « contre-révolution silencieuse » 42, étudiée par Piero Ignazi, a commencé à émerger. Celle-ci se caractérisait par « la montée d’une nouvelle humeur culturelle « néoconservatrice » ; une tendance à la radicalisation et à la polarisation ; la […] crise de légitimité du système politique et, surtout, du système partisan ; [ainsi que] les questions de sécurité et d’immigration » 43.
Le backlash contre cette révolution silencieuse, qui promeut un retour de l’autorité et de l’ordre, du nationalisme patriotique, du rôle de la famille traditionnelle et des valeurs morales, accompagne la montée de formations politiques de droite et d’extrême droite comme le Front national, aujourd’hui Rassemblement national, en France, ou le FPÖ en Autriche durant les années 1980. Mais avant cela, plusieurs de ses traits étaient déjà à l’œuvre dans au moins trois pays, où ce courant était arrivé au pouvoir par un coup d’État ou par les urnes : le Chili d’Augusto Pinochet (1973-1990), le Royaume-Uni de Margaret Thatcher (1979-1990) et les États-Unis de Ronald Reagan (1981-1989). L’économie politique néolibérale fut mise en œuvre, chez ces figures, et à des degrés très inégaux, de concert avec une nouvelle manière de faire de la politique, fondée sur le populisme ethnonational, la concentration des pouvoirs, les valeurs et institutions traditionnelles, et l’opposition à l’ordre international libéral-technocratique 44. Ce n’est ni une coïncidence ni une anomalie : des auteurs comme Friedrich Hayek, par exemple, ont fortement défendu le contrôle des frontières et la restriction de l’immigration afin d’aligner « culture et efficacité économique » 45. Dans ses origines, le néolibéralisme était profondément enraciné dans une pensée conservatrice et, parfois, illibérale – et ce, malgré le refus explicite par Hayek de l’étiquette conservatrice 46.
Les forces illibérales se sont définitivement consolidées comme un pôle politique et idéologique majeur à partir des années 2010 47. En extrapolant à d’autres contextes ce que montre le travail de la sociologue Arlie Russell Hochschild, on peut faire l’hypothèse que cette consolidation se produit à un moment où la sécurité matérielle et la stabilité financière de larges segments des classes populaires commencent à vaciller au lendemain de la crise financière de 2007-2008. Ce nouvel épisode de précarité économique s’est accompagné de la perte d’un capital particulier au sein de ce que Hochschild appelle l’« économie de la fierté » : des individus qui avaient construit leur image d’eux-mêmes sur une identité ouvrière positive ne disposaient plus des fondements matériels et symboliques nécessaires pour la soutenir 48.
Ce contexte d’insécurité culturelle et économique est devenu un terrain fertile pour l’ascension de figures telles que Donald Trump, Marine Le Pen et Viktor Orbán, qui ont agi comme des catalyseurs de ce malaise identitaire. La vague qui en résulte s’est organisée transnationalement, que ce soit au Parlement européen ou à travers des rassemblements internationaux comme la National Conservatism Conference (NatCon) et la Conservative Political Action Conference (CPAC), où des idéologues influents tels que Yoram Hazony et Ryszard Legutko ont nourri la pensée national-conservatrice et l’ont reliée à la droite globale. Leur cible principale est l’immigration, présentée à la fois comme une menace matérielle pour la prospérité nationale et les classes populaires, et comme une menace culturelle pour l’identité de la nation. Dans un registre plus ou moins complotiste, l’immigration serait facilitée par un ennemi intérieur : de prétendues « élites woke » dont la position ne serait pas menacée par les migrants, et qui seraient accusées de promouvoir la dilution des valeurs traditionnelles et de la civilisation occidentales.
Bien qu’ils diffèrent des national-conservateurs, les néoréactionnaires font également partie du collectif de pensée illibéral. Ils constituent un sous-ensemble d’universitaires, d’écrivains et de blogueurs qui combinent suprémacisme blanc, traditionalisme et techno-solutionnisme 49. Aussi connus sous le nom de Lumières Sombres (Dark Enlightenment), les néoréactionnaires ont gagné en influence auprès de figures proches de la Maison-Blanche 50 à travers une synthèse de pensée réactionnaire classique et de sensibilités postmodernes et libertariennes 51. Ce syncrétisme peut être observé dans l’œuvre de Nick Land, ancien enseignant en philosophie à l’université de Warwick, qui a formulé le concept même de Dark Enlightenment et défendu une société structurée autour d’une forme de capitalisme technophile débridé, mû par sa propre logique accélérationniste. Dans la perspective de Land, le capitalisme accéléré nécessiterait un ordre social autocratique et « dark enlightened », puisque la démocratie est perçue comme un frein à l’accélération 52. De même, Curtis Yarvin, autre figure centrale du mouvement néoréactionnaire et penseur proche du milieu politique de J.D. Vance 53, défend un modèle monarchique et néo-caméraliste de gouvernement, dans lequel les nations seraient gouvernées davantage comme des entreprises que comme des États démocratiques 54. Ces idées ont également influencé des figures importantes de l’industrie technologique, dont Peter Thiel, soutien et financeur de Trump, qui a présenté les tentatives de régulation du développement technologique à travers la figure de l’Antéchrist et le motif schmittien du katechon.
En somme, les acteurs allant de la droite à l’extrême droite qui se sont identifiés comme illibéraux, ou qui ont plaidé en faveur de l’illibéralisme, défendent une vision conservatrice et majoritaire de la société. Ils voient les nations et les civilisations comme des entités organiques construites autour de valeurs traditionnelles opposées à la pensée moderne progressiste. Il s’agit toutefois d’un concept perçu comme largement négatif ou vague, ce qui explique son usage relativement rare par ces acteurs eux-mêmes. De manière générale, il s’agit surtout d’une catégorie qui permet d’analyser des phénomènes se manifestant tout au long du spectre idéologique gauche-droite. En principe, elle se consolide et se renforce dans les moments de crise, à la fois matérielle et existentielle. Dès lors, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour comprendre la manière dont cette idéologie affecte nos sociétés contemporaines, dans lesquelles la concurrence croissante entre individus, intensifiée par des conditions de pénurie dans la distribution des richesses, peut nourrir des formes de ressentiment que des liens sociaux affaiblis peinent à absorber.
Sources
- Stephan Haggard et Robert Kaufman, « The Anatomy of Democratic Backsliding », Journal of Democracy, vol. 32, n° 4, octobre 2021, pp. 27-41.
- Anna Lührmann et Staffan I. Lindberg, « A Third Wave of Autocratization Is Here : What Is New About It ? », Democratization, 26 (7), 2019, pp. 1095–1113.
- Wendy Brown, Undoing the Demos : Neoliberalism’s Stealth Revolution, Princeton University Press, 2017.
- Pippa Norris et Ronald Inglehart, Cultural Backlash : Trump, Brexit, and Authoritarian Populism, Cambridge University Press, 2019.
- Julian G. Waller, « Illiberalism and Authoritarianism », in Marlène Laruelle (dir.), The Oxford Handbook of Illiberalism, Oxford University Press, 2024, pp. 61-94.
- Suivant l’analyse de Demias-Morisset, Zakaria n’a pas cité ce corpus auquel il contribuait pourtant, malgré la proximité entre son argument et les usages antérieurs du concept de démocratie illibérale. Demias-Morisset note également que certains collègues l’ont ensuite accusé de plagiat. Voir Raphaël Demias-Morisset, L’illibéralisme. L’idéologie de la nouvelle révolution conservatrice, Le Bord de l’eau, 2025.
- Fareed Zakaria, « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, vol. 76, n° 6, 1997, pp. 22-43.
- Human Rights Watch, « El Salvador : Evidence of Serious Abuse in State of Emergency », HRW, 2 mai 2022.
- Reporters without borders, « Six months of Trump’s war on the press : importing and exporting authoritarian tendencies », RSF, 17 juillet 2025.
- Marlène Laruelle, « Introduction : Illiberalism Studies as a Field », in Marlène Laruelle (ed.), The Oxford Handbook of Illiberalism, Oxford University Press, 2024, p. 1-40.
- Expression utilisée par Raphaël Demias-Morisset pour décrire la constellation complexe d’individus composant le réseau illibéral. La notion a été forgée à l’origine en allemand avec le terme Denkkollektiv par le médecin polono-israélien Ludwik Fleck. Voir Raphaël Demias-Morisset, L’illibéralisme, op. cit.
- Stephen Holmes, « The Antiliberal Idea », in András Sajó, Renáta Uitz et Stephen Holmes, Routledge Handbook of Illiberalism, Routledge, 2022, pp. 3–18.
- Steven Forti, Democracias en extinción. El espectro de las autocracias electorales, Akal, 2024, pp. 279-283.
- Marlène Laruelle, « Introduction : Illiberalism Studies as a Field », op. cit.
- Viktor Orbán, discours à la 25e université d’été de Bálványos (Băile Tușnad, Roumanie), 26 juillet 2014.
- Voir Steven Forti, Democracias en extinción, op. cit.
- Alain de Benoist, « Pour une Europe illibérale », Institut Iliade, 6 avril 2019.
- Aleksandr Dugin, The Theory of a Multipolar World, Arktos, 2021.
- Alexander Dugin, « Illiberalism in International Relations », International Affairs, 20 novembre 2023.
- Lionel Barber, Henry Foy et Alex Barker, « Vladimir Putin says liberalism has “become obsolete” », Financial Times, 27 juin 2019.
- Rogers Brubaker, « Between nationalism and civilizationism : the European populist moment in comparative perspective », Ethnic and Racial Studies, vol. 40, n° 8, 2017, pp. 1191-1226.
- Christopher Coker, The Rise of the Civilizational State, Cambridge, Polity, 2019.
- Tim Hains, « JD Vance’s Republican National Convention Speech », RealClearPolitics, 17 juillet 2024.
- Giorgia Meloni, « God, Homeland, Family », National Conservatism Conference, 3 février 2020.
- Miri Davidson, « The Moral Economy of the Far Right », The Ideas Letter, 16 octobre 2025.
- Aleksandr Dugin, « Forward to the New Middle Ages ! », Arktos, 31 janvier 2024.
- Jodi Dean, « From Neoliberalism to Neofeudalism », Emancipations : A Journal of Critical Social Analysis : Vol. 3 : Iss. 3, Article 7, 2024.
- Guillaume Faye, L’Archéofuturisme : Techno-science et retour aux valeurs ancestrales, L’Æncre, 1998.
- Robert Deam Tobin, « The Evolian Imagination : Gender, Race, and Class from Fascism to the New Right », The Journal of Holocaust Research, vol. 35, n° 2, 2021, pp. 75-90.
- Steven Forti, « I profeti dell’internazionale nera », MicroMega, 17 juillet 2026.
- Sam Pryke, « Explaining resource nationalism », Global Policy, 2017, vol. 8, n° 4, p. 474-482.
- Marie de Vergès, « Au Sahel, le “nationalisme des ressources” est plus une affaire d’argent qu’une question idéologique », Le Monde, 3 juillet 2025. Concernant le cas du Vénézuela, voir : Luis Fernando Angosto-Ferrández, « Reframing Resource Nationalism : Social Forces and the Politics of Extractivism in Latin America’s Pink Tide », in Steve Ellner (dir.), Latin American Extractivism : Dependency, Resource Nationalism, and Resistance in Broad Perspective, Rowman & Littlefield, 2021, pp. 105-128.
- Morgane Le Cam, « Burkina Faso : Where Russians, Wahhabis and pan-Africanists join forces around the junta », Le Monde, 17 février 2023. Pour le Vénézuela, voir : Florantonia Singer, « Venezuela’s regime embraces ultraconservative religious movements », El País, 26 juillet 2023.
- Arsenio Cuenca, « L’illibéralisme postcolonial : articulations théoriques et débouchés politiques », Raisons Politiques, à paraître.
- Quinn Slobodian, Globalists : The End of Empire and the Birth of Neoliberalism, Harvard University Press, 2018.
- Raphaël Demias-Morisset, L’illibéralisme, op. cit. p. 14.
- Javier Milei, « Special Address by Javier Milei, President of Argentina », World Economic Forum, 17 janvier 2024.
- Ibid.
- Raphaël Demias-Morisset, L’illibéralisme, op. cit.
- Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythe et réalités, PUF, 2024.
- Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles Among Western Publics, Princeton University Press, 1977.
- Piero Ignazi, « The Silent Counter-Revolution : Hypotheses on the Emergence of Extreme Right-Wing Parties in Europe », European Journal of Political Research, vol. 22, n° 1, 1992, pp. 3-34.
- Ibid.
- Raphaël Demias-Morisset, L’illibéralisme, op. cit.
- Ibid, pp. 97-100.
- Friedrich Hayek, Why I Am Not a Conservative, In The Constitution of Liberty (Chicago : The University of Chicago Press, 1960).
- Ibid.
- Arlie Russell Hochschild, Stolen Pride : Loss, Shame, and the Rise of the Right, The New Press, 2024.
- Voir Patrik Hermansson, David Lawrence, Joe Mulhall et Simon Murdoch, The International Alt-Right : Fascism for the 21st Century ?, Routledge, 2020.
- David Marchese, « Curtis Yarvin Says Democracy Is Done. Powerful Conservatives Are Listening », The New York Times Magazine, 18 janvier 2025.
- Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Le Grand Continent, Gallimard, 2026.
- Ibid.
- George Michael, « An Antidemocratic Philosophy Called “Neoreaction” Is Creeping into GOP Politics », The Conversation, 27 juillet 2022.
- Patrik Hermansson, David Lawrence, Joe Mulhall et Simon Murdoch, The International Alt-Right, op. cit.