Francfort-sur-le-Monde

Le GEG | Economie et Archives et discours se réunissent pour analyser 20 ans de discours de la Banque Centrale Européenne sur le rôle international de l’euro. Depuis l’introduction de l’euro en 1999, la position de l’institution de Francfort-sur-le-Main s’est légèrement infléchie et commence à reconnaître les liens variables mais réels entre euro et géopolitique européenne.


Par Olivier Lenoir

« Comment et dans quelle mesure l’utilisation internationale de l’euro évoluera dans le futur est une question qui reste plutôt ouverte. On peut certainement s’attendre à un rôle international croissant de l’euro dans les années à venir, même si un tel processus prendra du temps et n’affectera pas dans la même mesure les principales utilisations internationales de l’euro. »
Christian Noyer, vice-président de la B.C.E., 19991

Introduction : chronique d’une indifférence ?

Que pense la B.C.E. du rôle international de l’euro ? À première vue, cette question ne fait pas partie des intérêts tout premiers de l’institution installée depuis 2015 dans la Skytower à Francfort-sur-le-Main. La B.C.E. ne s’occupe en effet pas de (géo)politique et a pour principe fondamental de demeurer indépendante des autres institutions de l’Union européenne et de considérations qui dépassent son mandat consistant à assurer la stabilité des prix.

Il y a pourtant des choses à dire de la réflexion de la B.C.E. quant à l’internationalisation de l’euro depuis sa fondation en 1999. À travers un florilège d’allocutions de ses plus éminents membres, la rédaction Archives et discours et le Programme Économie du GEG vous proposent de retracer l’histoire de cette réflexion. Cette analyse soulève au moins deux enjeux de taille, puisqu’il s’agit de déterminer ce que la B.C.E. pense en soi d’une potentielle internationalisation de l’euro, mais également d’identifier les conséquences que celle-ci pourrait avoir sur l’action de la B.C.E. elle-même.

La B.C.E. a-t-elle toujours été indifférente à l’affirmation d’un rôle international de l’euro, comme la plupart de ses discours fondateurs laissaient l’entendre ? Comment s’est-elle positionnée notamment vis-à-vis des autres institutions européennes qui ont abordé ou abordent plus directement la question, comme la Commission ? En faisant se succéder zones d’incertitudes et recherche de stabilité, neutralité et souci de « souveraineté »2, les discours des présidents, vice-présidents ou membres du directoire de la B.C.E. dévoilent des permanences et des inflexions, souvent légères, qui méritent d’être étudiées en tant que telles. Il ne faut pas voir dans nos commentaires la recherche d’un fil conducteur ou d’un sens linéaire de l’histoire qui animerait l’institution bi-décennale, mais bien la volonté de souligner les tropismes ou au contraire les surprises qui émanent de la lecture de fragments de discours cruciaux.

L’affirmation d’une indépendance

En 1999 d’abord, les regards de l’ensemble de la communauté internationale sont tournés vers l’émergence de cette nouvelle devise dont l’on discute depuis plus d’une décennie, et dont la création était prévue dans le traité de Maastricht. En janvier 1999, en effet, l’euro connaît sa naissance virtuelle – il faudra attendre 2002 pour que pièces et billets s’ajoutent aux usages immatériels – et devient déjà la monnaie officielle de onze États européens. C’est à la même date que la Banque Centrale Européenne remplace effectivement l’Institut Monétaire Européen (1994-1998). Le premier président de l’institution, Willem F. Duisenberg, est alors amené à se positionner sur la plupart des questions qui affectent la nouvelle monnaie et l’architecture institutionnelle qui en découle.

Dans son discours prononcé au Council on Foreign Relations à Chicago le 1er février 1999, il est d’abord conscient que la naissance de l’euro pourrait avoir des conséquences importantes, à même de transformer la face du système monétaire international, idée qu’il a également développée dans d’autres discours3. En parlant de l’international, Duisenberg pense surtout aux États-Unis : ces derniers partageant avec l’Union européenne une production et une place dans le commerce mondial semblables, choses encore vérifiées aujourd’hui. Le président de la B.C.E. souligne donc la possibilité d’une concurrence entre l’euro et le dollar, quoique celle-ci ne constitue en rien le but de la création de l’euro.

Il ajoute cependant une idée fondatrice de la B.C.E. par rapport à la situation internationale de l’euro : celle-ci n’est que le résultat des forces du marché et ne concerne en aucun cas directement l’institution. La B.C.E. n’agira donc jamais en faveur ou au détriment de l’internationalisation de la monnaie unique. La raison en est simple : l’institution a pour seul et unique « objectif principal […] de maintenir la stabilité des prix »4 – au contraire par exemple de la Réserve fédérale des États-Unis, qui est aussi chargée du plein emploi. Duisenberg soutient donc que c’est uniquement par ce biais que l’action de la B.C.E. pourrait avoir un quelconque effet sur le rôle international de l’euro. Son raisonnement, implicite dans l’extrait qui suit, consiste donc à dire que l’action de la B.C.E. en faveur de la stabilité des prix pourra rassurer les emprunteurs étrangers, attachés à une inflation maîtrisée, qui se tourneront donc davantage vers l’euro.

La conséquence de l’action de la B.C.E. ne peut donc être que véritablement indirecte : la B.C.E. s’affirme ainsi comme une institution indépendante du politique, gage de sa qualité et garantie de stabilité auprès de la communauté internationale.


Dr. Willem F. Duisenberg (Président de la BCE), The euro: the new European currency, discours prononcé devant le Council of Foreign Relations, Chicago, 1 février 1999.

L’introduction de l’euro a créé une zone monétaire unique dont la taille économique correspond à peu près à celle des États-Unis, dont la part dans les exportations mondiales est plus grande et qui ne se classe qu’au second rang en matière de taille de son marché des capitaux. Un tel événement aura d’importantes implications pour les économies hors de la zone euro et pour les marchés internationaux des capitaux. Dans ce contexte, quelques mots semblent importants pour clarifier notre vision du rôle international de l’euro et, surtout, de la politique de l’Eurosystème5 vis-à-vis d’un tel rôle.

Par rapport à l’utilisation de l’euro comme monnaie internationale, j’aimerais rappeler que le premier objectif de l’Eurosystème est de maintenir la stabilité des prix. Avoir une monnaie internationale sera avantageux pour les entreprises et les consommateurs. Dans le même temps, la conduite de la politique monétaire pourrait toutefois se compliquer si la part de la masse monétaire circulant en dehors de la zone euro augmentait sensiblement. L’Eurosystème n’a pas l’intention de favoriser ou d’entraver le développement de l’euro en tant que monnaie internationale. Il aura une position de neutralité et laissera les forces du marché déterminer ce rôle. Il n’y a pas de politique consciente de concurrence du dollar. Naturellement, dans la mesure où l’Eurosystème parviendra à maintenir la stabilité des prix, cela favorisera en soi l’utilisation de l’euro comme monnaie internationale.  Il est difficile de faire une prédiction quant à la vitesse à laquelle l’euro deviendra une monnaie internationale. Une estimation éclairée est que le processus sera graduel. Néanmoins, la possibilité que l’euro joue un rôle prépondérant plus rapidement que ne le suggère peut-être l’expérience passée n’est pas exclue.


La position du deuxième président de la B.C.E., Jean-Claude Trichet, sur la question est largement analogue. Lors d’un discours en 2004, Trichet rappelle l’idée fondatrice selon laquelle l’usage international de l’euro ne serait que le résultat des forces du marché car, contrairement à son usage à l’intérieur de la zone euro, il n’y a aucune puissance souveraine qui puisse en imposer l’utilisation, ce qui lui permet par ailleurs de mentionner que d’autres institutions, plus politiques que la B.C.E. qui est toujours attachée à son indépendance, peuvent tout de même promouvoir cet usage à l’étranger sans toutefois le rendre obligatoire. Trichet reconnaît cependant l’intérêt que la B.C.E. peut porter à la question, dans la mesure où elle a un rôle d’information sur la question. Il insiste également ailleurs dans son discours sur les mesures attentives de la B.C.E. en prévision de l’intégration à l’U.E. de nouveaux États qui utiliseront l’euro. Neutralité n’est donc pas synonyme d’indifférence.

Ce discours, en continuité forte avec les propos de Duisenberg, sont peu révélateurs d’une véritable implication de la B.C.E. sur la question, qu’elle délègue à d’autres acteurs et aux marchés, pour se concentrer sur ses préoccupations fondamentales, et en particulier la stabilité des prix. Il constitue donc la seule véritable allocution de Trichet dans laquelle il évoque le rôle international de l’euro, la fin de son mandat étant notamment marquée par la gestion épineuse de la crise des subprimes qui reléguera bientôt au second plan toutes les réflexions étrangères à la viabilité de la zone euro elle-même. Elle est notablement absente de tous les discours célébrant les dix ans de la monnaie unique en 2009.


Jean-Claude Trichet (Président de la BCE), The international role of the euro, discours délivré aux « Schierensee Gespräche », 14 mai 2004.

Dans ce contexte, l’Eurosystème adopte une position neutre quant à l’internationalisation de sa devise. Cela signifie que nous n’entravons ni n’encourageons activement le développement d’un tel rôle. Par exemple, à l’exception du concept du MCE II sur lequel je reviendrai bientôt, les décisions prises par des autorités qui n’appartiennent pas à la zone euro d’utiliser l’euro comme monnaie d’ancrage, de réserve ou d’intervention doivent être pleinement interprétées comme des mesures unilatérales. Elles n’impliquent aucune responsabilité de l’Eurosystème. […]

Permettez-moi de souligner que, bien qu’étant neutres, nous ne sommes pas pour autant indifférents au rôle international de l’euro. En effet, nous accordons une attention particulière sur l’utilisation de notre monnaie à travers le monde et nous informons régulièrement le public sur les évolutions qui y sont liées sur la scène financière internationale.


Tentatives de théorie

Cette position officielle de la B.C.E. n’a pas empêché ses membres de s’adonner à de plus ou moins amples réflexions sur la nature et les causes de l’internationalisation de l’euro. Celles-ci sont largement nourries des avancées de la recherche en la matière, sans jamais remettre en cause le principe d’indépendance et la recherche de la stabilité. Au fil de ses deux décennies d’existence, l’institution de Francfort a pu progressivement étudier la question du rôle international de la monnaie unique, en analysant tout à la fois son état actuel, ses perspectives et surtout les raisons qui pourraient infléchir les tendances. Deux discours retiennent particulièrement notre attention, que nous commentons conjointement : l’un prononcé en 2008 par Lucas Papademos, alors vice-président de la B.C.E. ; l’autre par Benoît Cœuré, membre du directoire de la B.C.E., en 2015.

Dans ces deux allocutions à sept ans d’intervalle – juste avant la crise, puis plus tard – Papademos et Cœuré se veulent à la fois technocrates et vulgarisateurs. Ils raisonnent moins en termes de principes d’action que de facteurs et d’idées. Les deux membres du directoire de la B.C.E., qui n’y ont pourtant pas siégé en même temps, proposent cependant des analyses semblables sur les déterminants de l’internationalisation d’une monnaie, ce qui témoigne de la permanence et de la qualité de ces arguments au sein de la B.C.E.

Les deux premiers déterminants mis en avant constituent les pierres angulaires de tout raisonnement sur la question. L’utilisation d’une monnaie est d’une part fortement liée à la taille de l’économie de son pays émetteur ; plus l’Union européenne aura un poids élevé dans la production et le commerce mondiaux, plus les agents auront tendance à utiliser l’euro. D’autre part, le degré d’ouverture commerciale et financière favorise le recours à l’euro par les acteurs étrangers et génère par ailleurs des effets de réseaux qui entretiennent le mécanisme. C’est d’ailleurs ce que souligne plus précisément Benoît Cœuré en évoquant l’effet d’inertie qui prédomine en la matière ; la prise de conscience de la possibilité d’une modification du système monétaire international, et sa métamorphose effective, prennent du temps. Il ne faudrait donc jauger le potentiel de l’internationalisation de l’euro que sur un horizon plutôt lointain. Autant d’arguments en somme qui avaient déjà été mentionnés subrepticement par les deux premiers présidents de la B.C.E., et qui ont davantage été clarifiés et explicités par Cœuré et Papademos.

Ceux-ci se rejoignent également dans le raisonnement déductif qui parcourt l’histoire de la B.C.E. : celle-ci garantit la stabilité (avant tout, des prix) dans la zone euro, ce qui confère à un investissement en euros une importante crédibilité et favorise donc la position internationale de l’euro.

Parler précisément, en recourant à de nombreuses théories de politique monétaire, du rôle international de l’euro, ce n’est donc pas, pour le directoire de la B.C.E., remettre en cause les fondements de l’Eurosystème et l’indépendance de l’institution. C’est au contraire un moyen d’étudier des réalités qui ne dépendent pas directement de son action – comme tous ses membres ne cessent de le répéter – mais aussi une preuve de sa réussite, de même que du succès de l’Union européenne elle-même, comme Benoît Cœuré l’indique dans la conclusion enthousiaste de son discours. Longtemps une question secondaire, le rôle international de l’euro devient de plus en plus apprécié à la B.C.E.


Lucas Papademos (Vice-président de la BCE), The international role of the euro: trends, determinants and prospects, discours au Forum Économique de Bruxelles, Bruxelles, 15 mai 2008.

Les principaux facteurs déterminants qui peuvent influer sur la demande de l’euro par des acteurs et des autorités de marché n’appartenant pas à la zone euro […] comprennent, premièrement, la taille, la croissance et le degré d’ouverture de l’économie de la zone euro comparé au reste du monde ; deuxièmement, la taille, la profondeur et le degré de développement des marchés financiers de la zone euro, toujours par rapport aux marchés des pays qui utilisent des devises internationales ; et enfin, et fondamentalement, l’attrait de la monnaie unique européenne pour les non-résidents de la zone euro, déterminé par sa stabilité interne et externe anticipée à moyen et long terme. […]

La BCE considère l’utilisation globale de l’euro comme le résultat de processus de marché qui reflètent l’ensemble des facteurs qui influencent la demande des acteurs du marché mondial et des autorités publiques de la zone hors euro pour les fonctions qu’exercent l’euro.


Benoît Coeuré (membre du directoire de la BCE), Le rôle international de l’euro: théorie, pratique, et perspectives, discours à l’Université Saint-Joseph, Beyrouth, 2 octobre 2015.

La perspective de le voir jouer un rôle substantiel au niveau international aux côtés du dollar des États-Unis était en fait considérée par certains observateurs comme une des motivations sous-tendant la création de la monnaie unique. Je ne dirais pas, toutefois, qu’il s’agissait de la raison la plus importante, l’achèvement du marché unique étant incontestablement l’argument majeur ; d’ailleurs, la promotion du rôle international de l’euro ne figure nulle part dans le traité. […] À ce jour, toutefois, le dollar est resté de loin la première monnaie internationale, l’euro suivant à bonne distance et le renminbi étant encore loin derrière. […]

Plusieurs déterminants assoient le statut international d’une monnaie. […] L’ inertie est un de ces éléments. […] Le poids économique est un autre déterminant. […] La crédibilité est un troisième déterminant du statut international des monnaies. […] L’ouverture du compte de capital et, plus généralement, les politiques réglementaires sont également importantes. […]

Enfin, la question demeure de savoir comment le rôle international de l’euro évoluera. Dans un paysage monétaire et financier en pleine évolution dans le monde, le statut international de l’euro sera tout d’abord déterminé par les forces du marché, même si les autorités européennes peuvent également y contribuer de manière indirecte. […]

Compte tenu de ces éléments, un renforcement du rôle international de l’euro, même s’il ne s’agit pas d’un objectif en soi, témoignerait non seulement de la confiance continue du reste du monde dans la monnaie unique ainsi que dans la zone euro, mais aussi du succès de l’Union européenne dans l’achèvement de l’UEM. Et, sur ce dernier point, la BCE ne saurait être neutre.


Penser la géopolitique sans être politique

Vingt ans après la création de l’euro, son rôle international a globalement chuté6 et les nouveaux développements du système monétaire international, en particulier les sanctions étasuniennes en Iran, qui ont touché toutes les entreprises européennes qui y commerçaient en dollars, même sans aucun lien avec les États-Unis, ainsi que l’affirmation croissante de la volonté de la Chine de promouvoir le yuan7, alimentent de nouvelles réflexions à la B.C.E. En ce début d’année 2019, le président de la B.C.E. Mario Draghi, au sein de la commission ECON8 au Parlement européen à Bruxelles, revient ainsi sur les deux côtés de l’euro : pile, sa dimension interne et l’état actuel de la zone euro ; face, sa dimension externe et donc son déploiement à l’international, qui nous intéresse ici.

Les propos de Draghi sont tout entiers attachés à la question de la souveraineté, une notion généralement très peu présente dans le lexique d’un banquier central. Trichet disait lui-même, dans son discours de 2004, que l’on ne pouvait considérer l’internationalisation de l’euro qu’au prisme du marché, car manquait une souveraineté propre à en imposer l’usage par des instruments politiques. En mentionnant clairement la souveraineté, idée reconduite dans un autre discours de février 20199, Draghi insiste surtout sur l’idée d’un consensus des Européens – a minima, des citoyens d’États membres de la zone euro – dans la défense de leurs intérêts et de leurs idées. Habile manière de parler de dimensions qui dépassent la seule question de la stabilité des prix et de la crédibilité monétaire de la zone euro. Cette perspective n’est d’ailleurs pas sans lien avec le « Discours sur l’état de l’Union » du président de la Commission européenne J.-C. Juncker, en septembre 2018, dans lequel il clamait : « L’euro doit devenir l’instrument actif de la nouvelle souveraineté européenne. »10

Il ne faudrait pas voir dans le discours de Draghi une remise en cause de l’indépendance de la B.C.E. ; il a lui-même grandement prouvé l’intérêt d’un tel principe11. Le président de la B.C.E. montre en revanche une attention favorable aux évolutions actuelles de la position d’autres institutions européennes, et en particulier de la Commission, où, depuis septembre 2018, les réflexions visant au renforcement du rôle international de l’euro fusent et ont donné lieu à de nombreuses recommandations en décembre 201812.


Mario Draghi (Président de la BCE), Discours introductif de l’audition devant la Commission des Affaires Économiques et Monétaires du Parlement Européen (ECON), Bruxelles, 28 janvier 2019.

Les bénéfices de l’euro ne sont pas seulement limités à une seule dimension interne à l’Europe. Marcher ensemble dans l’Union Economique et Monétaire (UEM) nous a permis de conserver une souveraineté qui aurait été perdue autrement par des pays isolés dans une économie mondiale hautement intégrée. Comme cela était déjà envisagé lors de sa création, l’euro symbolise l’unité d’un continent européen bien plus capable d’exercer une influence globale. Notre unité dans l’UEM nous donne une « plus grande voix dans les négociations internationales » et accroît notre « capacité d’influencer les relations économiques » – pour citer le rapport Delors13. […]

Les bénéfices internationaux du partage d’une devise dépassent la seule sphère monétaire. Dans un monde où les relations économiques et financières sont profondes, la coopération internationale est essentielle et nous pouvons plus efficacement promouvoir les idées et les intérêts européens en parlant d’une même voix. En effet, la voix de la zone euro a été cruciale dans le renforcement du programme de régulation financière internationale après la crise économique mondiale. Aujourd’hui,le mécanisme de surveillance unique (MSU) est le plus grand régulateur bancaire mondial et il contribue avec succès à façonner la dispositif international de surveillance.

Néanmoins, depuis la crise financière mondiale et la crise de la dette de la zone euro, le rôle international de l’euro semble s’être graduellement érodé. Bien que son importance en tant que monnaie de facturation pour les transactions internationales soit restée globalement stable, sa rôle dans les réserves de change étrangères et sur les marchés mondiaux de la dette a décliné. […]

Les décideurs européens accordent aujourd’hui une plus grand attention à cette question et de nombreux appels se sont fait entendre ces derniers mois pour réclamer que l’euro assume un fort rôle international. Le sommet du Conseil européen de décembre 2018 a encouragé la poursuite de travaux à cette fin.


Est-ce à dire que la B.C.E. commence à reconnaître à l’euro un véritable rôle géopolitique ? Lors d’un récent discours au Council of Foreign Relations à New York le 15 février 2019, Benoît Cœuré, toujours membre du directoire, reprenait la parole pour évoquer cette question cruciale qu’il avait déjà abordée en 2015. Il s’inscrit alors dans une perspective proche de celles qui prévalaient encore jusque dans les années 1980, et qui voyaient en la monnaie l’un des moyens d’exercer une contrainte majeure sur les États étrangers qui y recourent. Cœuré pense sans doute aux sanctions étasuniennes imposées en Iran à l’ensemble des entreprises qui utilisaient des dollars, ou encore aux fréquentes accusations de « guerre des monnaies » que s’adressent réciproquement Chine et États-Unis depuis de nombreuses années. L’euro pourrait donc bien entrer dans la panoplie des outils dont les acteurs européens en charge de géopolitique – et donc pas la B.C.E., toujours indépendante – pourraient faire usage.

Pour la première fois par ailleurs depuis sa création, un éminent membre de l’institution francfortoise reconnaît l’existence de déterminants non économiques à l’affirmation d’une monnaie internationale. C’est une petite révolution : l’internationalisation de l’euro ne serait donc pas seulement le résultat des forces du marché, idée qui constituait la toile de fond de l’ensemble des discours de la B.C.E. depuis 1999 (même si cette composante demeure évidemment). Cœuré évoque ainsi les travaux de B. Eichengreen et alii, dont nous avons abondamment discuté dans notre article sur la géopolitique de l’euro. De ce fait, les alliances géopolitiques avec de grands pays poussent les autres plus petits États étrangers à acquérir davantage de la monnaie des États dominants. Cœuré présente par exemple dans son discours une étude d’Eichengreen sur l’effet de l’appartenance à l’O.T.A.N. sur la hausse de la part du dollar dans les réserves de change de certains États, les États-Unis étant de ce fait perçus par les autres États comme la puissance garante de leur sécurité.  Une perspective dans laquelle l’U.E. est bien à la traîne, car elle ne parle pas d’une seule voix sur les questions militaires et stratégiques, peine à mettre en œuvre une véritable Europe de la défense et n’inspire donc pas une confiance assez forte aux autres États en matière de sécurité.

Ce n’est pas bien sûr donc pas l’entrée de la géopolitique à la B.C.E., mais c’est bien un appel au développement d’une véritable géopolitique européenne dans des institutions adéquates.


Benoît Coeuré (membre du directoire de la BCE), The euro’s global role in a changing world: a monetary policy perspective, discours au Council on Foreign Relations, New York City, 15 février 2019.

Pour certains européens, les facteurs extérieurs ont toujours fait partie des arguments en faveur de la monnaie unique. Une devise de rang international ne serait pas seulement un symbole de l’unité européenne sur la scène mondiale, elle serait aussi un outil pour exercer une influence mondiale. […]

Pourtant, au moment du lancement de l’euro en 1999, cet aspect protecteur de la monnaie unique n’entrait plus tellement en ligne de compte. Le début du XXIe siècle était l’époque du triomphe de la « fin de l’histoire » où les conflits entre les grandes puissances étaient devenus une relique du passé, remplacés par un ordre libéral largement diffusé. L’idée que les pays devaient considérer leurs monnaies comme des outils des politiques économiques étrangères apparaissait démodée. […]

Les décideurs européens ont pris conscience de cette évolution. Il y a eu une série d’appels au cours des derniers mois pour demander que l’euro assume un plus fort rôle international.

Pour moi, la principale raison de ces appels est liée à la perception grandissante d’un changement radical dans la gouvernance mondiale, d’un leadership construit sur la confiance et des identités communes – ce que les Grecs antique appelaient hegemonia – à un leadership basé sur l’arkhe, un « hard power » dans lequel les politiques et les doctrines sont imposés aux autres.

Dans un tel contexte, être l’émetteur d’une monnaie de réserve mondiale confère un pouvoir monétaire à l’échelle internationale, en particulier la capacité d’utiliser comme une arme l’accès aux systèmes financiers et aux systèmes de paiement. Comme cela est devenu clair à plusieurs occasions récemment, la perspective de se retrouver exclu des principaux systèmes financiers rend les amendes ou les sanctions économiques nettement plus menaçantes. […]

Quels sont donc les banquiers centraux affectés par ces évolutions ?

La BCE, bien sûr, ne se prononce pas sur des questions de politique extérieure. Ce n’est pas à nous de décider du rôle de l’Europe à travers le monde, ni de quels pays hors de l’Europe choisissent d’utiliser ou non l’euro. Nous continuons de considérer le rôle mondial de l’euro comme une conséquence d’abord dépendante du marché.

Cela dit, nous ne sommes pas indifférents au débat actuel en Europe, pour deux raisons majeures. Tout d’abord, nous voyons une convergence entre les politiques qui renforceraient le rôle mondial de l’euro et celles qui sont nécessaires pour rendre la zone euro plus robuste.  Nous supportons les efforts visant à améliorer la structure de l’Union Economique et Monétaire (UEM), et ces efforts vont, indirectement, favoriser le renforcement du rôle international de l’euro. Ensuite, un tel renforcement pourrait avoir des conséquences tangibles sur la conduite de la politique monétaire. […]

Cela donne à penser que des facteurs propres à la zone euro ont probablement empêché l’euro de progresser plus fortement en tant que monnaie internationale. Je considère que ces facteurs sont étroitement liés aux  trois grandes insuffisances dans la constitution des institutions de l’Union Européenne et l’Union Économique et Monétaire :

  • Premièrement – la capacité d’assurer la stabilité sur le plan intérieur et international
  • Deuxièmement – la profondeur et la liquidité limitées des marchés financiers de la zone euro.
  • Et troisièmement, l’Europe ne parle pas d’une seule voix sur les sujets internationaux, y compris ceux relatifs à la sécurité nationale. […]

Je ne m’aventurerai que très prudemment dans un domaine qui n’est certain pas celui des banquiers centraux. Mais, des preuves empiriques supportent l’opinion que le dollar américain bénéficie d’une prime de sécurité substantielle. Les pays qui dépendent du parapluie de défense états-unien détiennent une part disproportionnée de leurs réserves de change en dollars. […]

Bien entendu, cet aspect du statut international de la monnaie dépasse largement l’UEM. Mais cela a des implications claires pour les décideurs politiques. L’Europe exerce déjà un leadership mondial dans les domaines de la régulation, de la concurrence et du commerce. Les initiatives européennes visant à renforcer la coopération en matière de sécurité et de défense, à parler d’une seule voix sur les affaires internationales et, en bref, à revendiquer un leadership mondial accru, pourraient aussi aider à promouvoir le rayonnement mondial de l’euro.


Conclusion : de la bonne répartition des tâches

Il faut toujours se garder de trouver un fil conducteur monotone et monolithique dans ce qui constitue des moments ponctuels d’une pensée formée par des acteurs différents, quoiqu’ils soient membres d’une même institution. La B.C.E. et les questions touchant l’euro sont difficiles à décrypter et c’est sans doute ce qui en fait la richesse inépuisable.

Ce qui est sûr, c’est que la position de l’institution francfortoise a connu des permanences et des inflexions, plutôt que de vraies ruptures. Depuis l’introduction de l’euro en 1999, la B.C.E. a toujours été attachée à son indépendance vis-à-vis des autres organismes européens et s’est focalisée sur son objectif principal de stabilisation de l’inflation, une position qui l’a investie d’une immense crédibilité. Une fois ces fondements assumés, il faut reconnaître que, de quantité négligeable, la question du rôle international de l’euro a pris de l’ampleur dans les discours de la B.C.E., jusqu’à ce qu’elle soit présentée comme une chose appréciable, voire importante, bien que non essentielle. Au-delà des dimensions marchandes et financières, il y a donc aux yeux de la B.C.E. une dimension stratégique et diplomatique indéniable à prendre en compte pour renforcer l’euro.

L’évolution de cette pensée fragmentaire que nous avons tenté de retracer semble appeler à une bonne répartition des tâches. La B.C.E ne discutant bien sûr pas de géopolitique, la voie reste libre pour que les chantiers diplomatiques européens soient orchestrés par d’autres acteurs. Reste à savoir lesquels. Voilà la condition pour renforcer la souveraineté européenne, idée qui rassemble bien cette fois toute l’architecture institutionnelle de l’Europe. Comme l’affirmait Jean Monnet dans ses Mémoires en 1976, « Rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ».


NOtes

1. Christian Noyer (Vice-président de la BCE), The international role of the euro: trends, advantages and risks, Kronberg, 26 novembre 1999.

2. Le président de la B.C.E. Mario Draghi, bien que ne parlant pas directement de l’euro, a ainsi consacré son discours du 22 février 2019 à « La souveraineté dans un monde mondialisé »

3. Lors d’un discours prononcé à la Fondation Konrad Adenauer en 1998 notamment, W. Duisenberg détaille la place que pourrait occuper l’euro dans le système monétaire international en matière de réserve de valeur, de devise d’investissement international et de moyen de transactions. Il explique en somme que cela prendra du temps, mais reste convaincu de la chose : « Les changements structurels du système monétaire international vont prendre du temps à se concrétiser, l’exemple du dollar américain vis-à-vis de la livre sterling nous l’a prouvé par le passé. Toutefois, je suis plutôt confiant sur le fait que l’euro jouera en effet un rôle essentiel sur la scène financière internationale. Notre politique monétaire sera, dans ce contexte, le centre de l’attention et notre message fondamental restera que le meilleur moyen d’assurer la stabilité des taux de change est la stabilité fiscale et monétaire. » (Willem F. Duisenberg (Président de la BCE), The international role of the euro, discours prononcé à la Fondation Konrad Adenaueur, Berlin, 1998).

4. Protocole sur les statuts du système européen de banques centrales et de la Banque Centrale Européenne, chapitre II, article 2.

5. L’Eurosystème est l’organe européen qui rassemble la BCE et les banques centrales nationales (BCN) des États qui utilisent l’euro.

6. Dans son rapport annuel Le rôle international de l’euro, la B.C.E. fournit un indice ad hoc qui synthétise de nombreux indicateurs en la matière. Le rôle international de l’euro a ainsi largement diminué, notamment depuis 2003, où son niveau était de 27%, pour atteindre 22% environ en 2018.

7. Depuis 2009, Hu Jintao a engagé le yuan dans une relative internationalisation. Selon le FMI, bien que représentant encore moins de 2% du total des réserves de change, la part des réserves de change en yuans sur les 149 États considérés a presque doublé entre le second trimestre 2017 et le second trimestre 2018. Depuis le 1er octobre 2016, le yuan a également été inclus dans les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) du FMI.

8. La commission ECON est la Commission des Affaires Économiques et Monétaires du Parlement Européen.

9. Mario Draghi (Président de la BCE), Souveraineté dans un monde mondialisé, discours prononcé lors de l’attribution d’un Doctora Honoris Causa en droit de l’Université de Bologne, 22 février 2019.

10. Jean-Claude Juncker (Président de la Commission Européenne), Discours sur l’état de l’Union 2018, Strasbourg, 12 septembre 2018.

11. Mario Draghi (Président de la BCE), Central bank independence, discours prononcé lors de la Conférence Lamfalussy à la Banque Nationale de Belgique, Bruxelle, 26 octobre 2018.

12. Towards a stronger international role of the euro, Communication de la Commission Européenne, Bruxelles, 5 décembre 2018.

13. Jacques Delors, Report on economic and monetary union in the European Community, Committee for the study of economic and monetary union, 17 avril 1989.


Crédits de l’illustration : gravure représentant un tableau de Gérard Dou (1613-1675), issue de Collection de cent-vingt estampes, gravée d’après les tableaux & dessins qui composoient le cabinet de M. Poullain…, 1781, Wikimedia Commons.