La révolution arménienne

Gaidz Minassian est docteur en sciences politiques, enseignant à Sciences Po et journaliste au journal Le Monde. Il a écrit Arméniens, le temps de la délivrance (2015), Trois mille ans d’historiographie arménienne (2015), Zones grises, quand les États perdent le contrôle (2011) et Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie (2007). Il a récemment publié une série d’entretiens, Vers un monde néo-national (2017), avec Bertrand Badie et Michel Foucher.

Selon Gaidz Minassian, davantage qu’une transition démocratique, l’accession progressive de Nikol Pachinian au pouvoir en tant que Premier ministre de l’Arménie n’est pas seulement un changement de gouvernement, ni un changement de modèle politique, mais une révolution qui doit être interprétée à partir de quatre aspects différents. Révolution politique, parce qu’elle met fin à un ancien régime pour revitaliser un État arménien qui aspire à une souveraineté réelle . Révolution mémorielle, parce qu’elle met fin à la centralité du génocide des Arméniens comme unique fondement de l’État et comme seule matrice commune d’une diaspora mondialisée. Révolution citoyenne, puisqu’elle place le renforcement de l’État au coeur de ses revendications, et permet ainsi à un peuple, exclu des réalités du monde depuis un siècle, de s’ancrer à nouveau dans le réel.

Groupe d’études géopolitiques – Le nouveau Premier ministre, Nikol Pachinian, a remporté les élections législatives du 10 décembre avec 88 députés sur les 132 de l’Assemblée et 70 % des suffrages. Quelles sont ses réformes prioritaires ?

Gaidz Minassian – Ces élections n’ont pas été l’objet d’une joute politique classique entre les candidats opposant des programmes différents. Le nouveau Premier ministre Pachinian souhaitait parachever la révolution et n’avait pas de « programme » à proprement parler. En revanche, il fait face à trois enjeux qui pourraient éventuellement constituer les bases d’un projet.

Il doit d’abord garantir le développement économique du pays. Maintenant qu’il s’est débarrassé de l’ancien régime et dispose de tous les pouvoirs, Pachinian ne peut plus accuser les autres partis d’être responsables du faible développement du pays.

Le pays est petit, mais dispose d’un avantage non négligeable : la révolution n’a pas entraîné un retour en arrière de dix ou vingt années de croissance, comme dans la plupart des révolutions. Il n’y a eu ni violences, ni vandalisme, ni casse. Il faut cependant surmonter les blocus (turc et azerbaïdjanais à l’Est et à l’Ouest). L’ouverture ne peut se faire que par la Géorgie (au Nord) ou par l’Iran (au Sud). Pachinian souhaite diversifier, assainir l’économie, et redonner confiance à la population, en s’appuyant sur les hommes d’affaires et le petit commerce. De ce point de vue, il cherche aussi à attirer des entrepreneurs “étrangers”, et notamment de la diaspora, en leur expliquant qu’il a réussi à mettre fin à la corruption.

La révolution n’a pas entraîné un retour en arrière de dix ou vingt années de croissance, comme dans la plupart des révolutions.

Ensuite, il doit garantir la paix. Comment le nouveau régime appréhendera-t-il la paix avec l’Azerbaïdjan dans le cadre du conflit du Haut-Karabagh [NDLR: situé en Transcaucasie, cet ancien oblast d’Azerbaïdjan majoritairement peuplé d’Arméniens a déclaré son indépendance en 1991 mais n’est reconnu par aucun Etat membre de l’ONU, l’Arménie ayant reconnu une indépendance de facto et non de jure] ? Pachinian a dit qu’il voulait représenter uniquement l’Arménie, et non le Haut-Karabagh, et rappelle que le Haut-Karabagh dispose d’un gouvernement indépendant. Il veut, en fait, revenir à la première étape du processus de paix.

L’ouverture ne peut se faire que par la Géorgie (au Nord) ou par l’Iran (au Sud).

Carte du Haut-Karabagh situé dans la région du Caucase (crédit: Courrier international)

Enfin, il souhaite passer d’une diplomatie d’instrumentalisation à une diplomatie d’autonomisation. L’Arménie veut s’autonomiser de la Russie sans renoncer à son alliance avec Moscou. Elle veut rompre avec l’héritage diplomatique de l’ancien régime, qui acceptait d’être instrumentalisé par la Russie. Cela conduisait l’Arménie à voter systématiquement avec la Russie à l’Assemblée des Nations unies ou à accepter les humiliations des pays de l’OTSC ou de l’Union eurasiatique sous couvert de bonnes relations avec ses partenaires. Le nouveau régime de Pachinian veut à terme entrer dans une diplomatie d’autonomisation, qui consiste à anticiper l’avenir en prenant de façon autonome ses décisions au nom des intérêts supérieurs de la République.

Pachinian souhaite passer d’une diplomatie d’instrumentalisation à une diplomatie d’autonomisation vis-à-vis de la Russie.

Cette révolution implique donc une prise de distance vis-à-vis de la Russie ?

Dans l’histoire politique arménienne, il y a toujours eu deux processus de développement politique. Le premier consiste à dire que la relation avec la Russie est primordiale. Dans ce cadre de pensée, la souveraineté est fonctionnelle et est rétrogradée au profit de la sécurité.

Pachinian souhaite passer de la première à la seconde vision de la souveraineté et souhaite concrètement rappeler à la Russie que l’Arménie est son seul allié dans la région. Au fond, je pense qu’Erevan [NDLR: capitale de l’Arménie] voudrait que la nouvelle relation avec la Russie soit du même ordre que celle qu’Israël entretient avec les États-Unis. Il ne faut pas non plus oublier qu’avec une bonne relation entre l’Arménie et la Russie peut contribuer au renforcement de l’axe Téhéran-Moscou.

Une bonne relation entre l’Arménie et la Russie peut contribuer au renforcement de l’axe Téhéran-Moscou.

La seconde conception de la souveraineté consiste à dire que le développement de l’Arménie est autonome, ce qui n’implique pas d’être anti-russe.

Le Premier ministre arménien Pachinian (crédit: Libération)

Comment expliquer la faible participation au vote (moins de 50 %), alors même que le mouvement de Pachinian semblait porté par une véritable vague populaire ?

Ce faible taux de participation peut s’expliquer de trois manières. Tout d’abord, l’ancien régime n’a jamais voulu mettre à jour les listes électorales refusant de tenir compte des dégâts de l’émigration. Pour parvenir à 70 % de participation lors des scrutins précédents, on faisait ainsi voter les absents et les morts. Avec Nikol Pachinian, on revient donc au réel. Dans ces circonstances, malgré l’enthousiasme populaire, le taux de participation est faible, ce que va exploiter l’opposition, tout en sachant pertinemment qu’elle a tort.

Il y a ensuite la lassitude populaire vis-à-vis d’une révolution qui dure depuis huit mois.

Enfin, l’ancien régime s’est opposé à une réforme électorale et a ainsi probablement rendu les élections moins attrayantes. Avant les élections, Pachinian voulait réformer le code électoral et faire passer la barre de l’accès à l’Assemblée nationale à 4 % (et non 5 % comme actuellement). L’ancien régime, encore majoritaire à l’Assemblée, a tout fait pour faire échouer la réforme, si bien que rien n’a changé en termes de codes.

Les deux partis de l’ancien régime, le Parti Républicain (HHK) et le Parti Dachnak (Fédération révolutionnaire d’Arménie ou FRA), ont fait respectivement 4,7 et 3,9 %. S’ils avaient accepté de mettre la barre à 3 %, ils auraient chacun pu espérer avoir une poignée de députés. Aujourd’hui, ils n’en ont aucun [NDLR : en 2017, lors des élections législatives d’avril, le HHK avait obtenu 58 députés sur 108]. C’est incompréhensible.

Le HHK et la FRA vont-ils disparaître de l’espace politique arménien ?

Pour le FRA, qui est d’implantation mondiale, pas vraiment. Son congrès mondial va se réunir en janvier. On verra ce qui s’y passera. Au premier scrutin post-URSS, en 1991, la FRA avait déjà fait un mauvais score (4 % lors de la présidentielle).

Le HHK est lié au secteur économique, ce qui va lui permettre de survivre, disent ses dirigeants. Cependant je ne vois pas comment, si ce n’est par le biais d’un événement exceptionnel (guerre ou intervention de Moscou), le Parti républicain pourrait revenir dans le jeu institutionnel. Il est allé tellement loin dans l’inadmissible, en termes d’autoritarisme, de fraudes, de corruptions, d’irrégularités que son avenir en tant que force légale n’est pas garanti.

Les deux partis rendront peut-être un jour des comptes. Le ministère de la justice actuel, qui souhaite lutter contre la corruption, va peut-être conduire les républicains au tribunal, ce qui pourrait conduire à la dissolution du parti.

D’où vient le nom de la coalition de Pachinian “mon pas”, et de son parti politique, “contrat civil” ? Quelles sont les sources d’inspiration politique de Pachinian ?

Pachinian était auparavant député du parti “Contrat civil”, depuis 2012, et depuis 2017 au sein d’une alliance nommée “Yelk” (“Alternative”), sous l’ancien régime. Or la coalition Yelk n’a pas suivi Pachinian dans sa démarche révolutionnaire. Pour cette campagne, il a formé une coalition, et s’est demandé ce qui fédère le plus, “Contrat civique” (son parti), ou “Mon pas” (son slogan révolutionnaire) ? Il a choisi “Mon pas” pour rappeler que la démocratie est populaire.

Il transmet ainsi deux messages. Le premier consiste à rappeler un des slogans de la révolution, “nous sommes les maîtres chez nous”. Le fait de marcher est une manière de dominer son espace, de se l’approprier, mais aussi de s’approprier le temps. Ainsi, la révolution est liée à une prise de possession des deux dimensions de la souveraineté : la domination de l’espace et du temps.

Ensuite, ce slogan permet d’insister sur le basculement du centre vers la périphérie. Nikol Pachinian a organisé une longue marche vers Erevan, partie de Gyumri, la deuxième ville du pays après Erevan, pour montrer que la priorité est la périphérie, que les provinces, négligées pendant longtemps, se sont emparées de la capitale, par une marche de 120 km. Gyumri est l’une des villes les plus affectés par le tremblement de terre.

Les grandes marches politiques évoquent de nombreux mouvements révolutionnaires (comme la longue marche de Mao en Chine), mais l’idée sous jacente est que le travail de Pachinian sera de longue haleine et inclusif

La révolution est liée à une prise de possession des deux dimensions de la souveraineté : la domination de l’espace et du temps.

Vous parlez de souveraineté et de quête de souveraineté pour le peuple arménien. On a comparé la révolution aux révolutions de velours, mais également aux mouvements pré-indépendance de 1987-1988, ce qui lierait la révolution actuelle à une quête d’indépendance plutôt qu’aux révolutions post-soviétiques.

Si le premier processus du développement politique met l’accent sur la réunification nationale, le second est un mouvement d’indépendance. Le corpus idéologique autour de la question arménienne s’appelle haïtadisme [NDLR: tiré de l’expression Haï Tad qui signifie Cause arménienne]. La question fondamentale est : par quoi faut il commencer pour se libérer et s’affranchir des logiques de domination ? La libération des territoires ou l’indépendance ? Dans le cas actuel, il y a une volonté de reprendre la main sur sa destinée, en privilégiant l’indépendance nationale mais sans aller jusqu’à brader la libération des territoires, c’est là toute l’originalité de la Révolution de velours.

Quand les Arméniens regardent la révolution en Géorgie, et en Ukraine, ils constatent les risques de l’option révolutionnaire : une perte de territoire et des États fragilisés.

Le peuple arménien en est arrivé à se demander s’il était vraiment chez lui parce qu’il avait le sentiment que les décisions l’affectant étaient prises ailleurs, mais pas en Arménie. Personne n’a jamais rendu des comptes aux Arméniens. Jamais ! Et là, pour une fois, un homme politique a décidé de prendre son bâton de pèlerin, et de dire qu’il va redonner la souveraineté au peuple. Nikol Pachinian commençait toutes ses interventions par la même phrase : “Chers fiers citoyens de la République d’Arménie”, pour insister sur la nécessité de rendre sa dignité au peuple arménien.

Est-ce lié à la révolution orange [NDLR : nom que l’on donne à la révolution en Ukraine de 2004] ou aux mouvements de 1987-1988 [NDLR : mouvements de nature insurrectionnelle en Arménie en faveur des droits nationaux] ? La révolution actuelle puise dans les deux à la fois : un peu à la révolution de couleur (critique des inégalités, des corruptions, de l’autoritarisme, défense des droits des individus). Mais, à la différence des révolutions de couleurs, la révolution arménienne n’a pas d’agenda diplomatique, parce que la sécurité est fondamentale pour l’Arménie. Parce qu’il y a cette approche, ce prisme sécuritaire, qui est vital, on ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi, ou de prendre des risques inutiles. Quand les Arméniens regardent la révolution en Géorgie, et en Ukraine, ils constatent les risques de l’option révolutionnaire : une perte de territoire et des États fragilisés.

Pachinian est un ancien journaliste et a accordé une importance primordiale à la liberté de la presse [NDLR:  il a été rédacteur en chef d’un des principaux tirages d’Arménie: Haïgagan Jamanak ou Armenian Times]. Il a passé un an et demi en prison pour avoir contesté les résultats électoraux de 2008. Quelle place prend la lutte pour la liberté d’expression et pour la transparence dans son programme politique ?

Le besoin de transparence et de liberté de la presse est essentiel. Nikol Pachinian passe son temps sur les réseaux sociaux, et souhaite que les conseils des ministres soient faits à ciel ouvert (diffusés sur les réseaux à la télé), pour montrer qu’il n’a rien à cacher et pour se démarquer de l’ancien régime. C’est par la transparence qu’il espère lutter contre les connivences, la corruption et contre les maux de la société post-soviétique. Lui-même étant journaliste, c’est une garantie de respect de la presse. On a d’ailleurs vu que l’Arménie est désormais considérée comme un pays où la liberté de la presse est garantie. C’est un premier pas.

Élu à 70 %, majoritaire au Parlement et au contrôle de la Mairie de Yerevan (gagnée en septembre avec une très large majorité), peut-on craindre des dérives autoritaires ? Par ailleurs, l’ancien président Robert Kotcharian a vu son immunité levée, et est accusé de « renversement de l’ordre constitutionnel », à cause de la répression des manifestations de 2008, qui avait fait 10 morts. Or la Constitution interdit l’arrestation d’un président pour des faits commis pendant son mandat. Sortons-nous de l’État de droit ?

Je ne suis pas marqué par les événements de 2008 comme l’ont été les gens sur place mais je me demande s’il n’est pas précipité de faire ressortir cette affaire maintenant. On a du mal à comprendre pourquoi commencer la Révolution par une enquête sur le 1er mars 2008, en arrêtant l’ancien président.

Pourquoi pas ne pas interroger les autres protagonistes comme l’ancien président Levon Ter Petrossian ou aussi l’ancien premier ministre Serge Sarkissian avant d’arrêter des individus ? Il aurait fallu diligenter une enquête indépendante, nationale ou internationale. Mais là, je pense que c’est un peu précipité. Cela ne retire rien de la responsabilité des leaders de l’époque dans cette tragédie, mais il faut respecter la séparation des pouvoirs.

Serait-ce pour prouver qu’il y a une véritable volonté d’éradiquer la corruption ?

Oui, mais il aurait pu procéder autrement. Cette affaire en a créé une autre au sein de l’OTSC [NDLR : Organisation du traité de sécurité collective], où le secrétaire général sortant et limogé, Youri Khachaturov aurait également été impliqué dans les événements du 1er mars. Pachinian a demandé à ce qu’il revienne à Erevan et quitte ses fonctions. La Biélorussie et le Kazakhstan ont dit qu’ils étaient d’accord pour que Youri Khachaturov (secrétaire général de l’OTSC, arménien, depuis 2017) quitte ses fonctions

Cependant ils exigent que le prochain secrétaire de l’OTSC ne soit pas un Arménien (alors que l’Arménie assure la présidence tournante jusqu’en 2020, théoriquement). Au nom des statuts de l’OTSC et de la souveraineté de l’Arménie, Pachinian veut remplacer Khachaturov par un autre général (un ancien ministre de la défense), mais les autres pays ne veulent pas faire ce cadeau à “un révolutionnaire”, et veulent rendre plutôt service à l’Azerbaïdjan, dont ils aimeraient voir l’adhésion – au rang d’observateur d’abord – à l’OTSC.

Est-il envisageable que l’Azerbaïdjan adhère à l’OTSC ? La Russie pourrait-elle méconnaître l’intérêt arménien à ce point-là ?

La Russie ne connaît que ses intérêts. Le Kazakhstan et la Biélorussie pourraient également y être favorables. L’OTSC accorde des tarifs préférentiels pour l’achat d’armes. Mais ce serait étonnant de voir deux pays à ce point rivaux dans une même alliance, même si des exemples historiques existent, comme la Grèce et la Turquie, membres de l’OTAN mais opposés depuis les années 1960 dans l’affaire de Chypre.

Les élections en Géorgie se déroulaient au même moment, comment ont-elles été perçues en Arménie ?

Il s’agit d’un autre processus car la révolution en Géorgie date de quinze ans et que de nombreux évènements se sont déroulés depuis – comme la guerre de 2008.

L’Arménie a suivi de près ce qui se passait en Géorgie et notamment le comportement de la Russie. Le point le plus important est cependant sa route économique qui passe par la Géorgie. Les relations sont donc meilleures avec Tbilissi. L’Arménie a probablement écouté les conseils lointains de Bismarck qui disait qu’il fallait supporter la Russie comme le sale temps. Quand il pleut, il faut supporter les intempéries jusqu’à leur arrêt.

L’Arménie est dans une position neutre dans le conflit entre la Géorgie et la Russie : elle n’a pas reconnu l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, elle n’a pas condamné l’attaque géorgienne, ni la contre-attaque russe, en 2008. L’Arménie a donc choisi la voie de la prudence, au prix de se retrouver à l’Assemblée générale des Nations unies à voter avec la Russie contre la Géorgie à propos de textes sur le respect de l’intégrité territoriale de Tbilissi. Voilà l’un des travers de la diplomatie d’instrumentalisation. Elle aurait pu s’absenter ou s’abstenir.

L’Arménie a probablement écouté les conseils lointains de Bismarck qui disait qu’il fallait supporter la Russie comme le sale temps.

L’Arménie est quelque peu coincée, à l’Est et à l’Ouest, par le blocus turc et azerbaïdjanais. Au Sud, elle pourrait s’ouvrir par l’Iran, mais cette solution est rendue plus complexe par le retour des sanctions américaines. Pour sortir d’un isolement face à la Russie, l’Arménie pourrait-elle se rapprocher de l’Union européenne ?

L’Arménie n’est pas en mesure de choisir ses alliés. Elle dépend de la Russie, et est contrainte de s’inscrire dans le multilatéralisme, à l’exemple de la grande messe du sommet de la francophonie qui a eu lieu en octobre dernier à Erevan, qui correspond parfaitement à ce qu’elle cherche : s’ouvrir, avoir des partenariats avec tout le monde, sans prendre trop de risques.

Erevan a toujours tenu à sa relation privilégiée avec l’Iran. Et l’Iran également, parce qu’il s’agit du seul pays chrétien voisin de Téhéran. Cela permet aux Iraniens de montrer leur capacité à mener un dialogue inter-religieux.

La relation avec l’Iran est non seulement vitale pour Erevan, mais n’est pas remise en cause, y compris par les Américains ! Même John Bolton [NDLR: conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump], qui a récemment fait une tournée dans le Caucase, a expliqué que l’Arménie ne serait pas affectée par les sanctions économiques avec l’Iran. Parce que si l’Arménie ne peut plus commercer avec l’Iran, il ne reste plus que le corridor géorgien pour s’ouvrir. C’est trop incertain.

L’Iran tient à sa relation privilégiée avec l’Arménie,  parce qu’il s’agit du seul pays chrétien voisin de Téhéran. Cela permet aux Iraniens de montrer leur capacité à mener un dialogue inter-religieux.

Voilà pourquoi l’Arménie avait placé de grands espoirs dans l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, qui aurait pu normaliser les relations entre l’Iran et la communauté internationale. Cela lui permettait de s’insérer dans les échanges commerciaux, et d’envisager des projets communs avec l’Arménie, voire d’utiliser l’Arménie comme espace de transit de marchandises, de denrées, d’hydrocarbures. Pour l’Iran, en effet, le chemin le plus court pour exporter son gaz vers l’Europe, ce n’est pas le Moyen-Orient, trop instable, ni la Turquie, qui est une puissance émergente rivale, mais l’Arménie, la Géorgie et la mer noire, en direction des marchés solvables européens.

L’Arménie avait placé de grands espoirs dans l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, qui aurait pu normaliser les relations entre l’Iran et la communauté internationale.

Vous parlez d’ancien régime alors que la forme de gouvernement n’est pas modifiée et vous suggériez en 2015 aux Arméniens (NDLR: dans Arméniens, le temps de la délivrance) de s’affranchir d’un passé trop pesant pour entrer dans une nouvelle étape de leur histoire. Comment replacez-vous l’élection de Pachinian dans le temps long de la mémoire arménienne ?

Sarkissian et Kotcharian avaient transformé l’Arménie en État mémoriel, totalement tourné vers le passé, l’immobilisme, la tradition et le souvenir, pour ne pas dire la nostalgie. Pachinian veut faire sortir son pays de cet état mémoriel. Il a rendu à ses citoyens la plume et l’encrier pour écrire l’Histoire. L’’État mémoriel sort du réel et se projette dans l’opacité d’un autre âge, un système politique lié à des structures archaïques, familiales. Ce qui comptait, c’était l’appartenance au réseau de l’oligarchie au pouvoir. D’où la forte émigration.

Est-ce que cette révolution va inviter les Arméniens, surtout les jeunes à rester, voire à provoquer un retour de la diaspora ?

La jeunesse est au coeur de cette révolution. C’est une jeunesse occidentalisée, qui parle plusieurs langues (leurs parents ne parlent que l’arménien et le russe) et qui veut appliquer ce qu’elle a appris dans les universités occidentales. Elle est attachée à son identité nationale et souhaite développer l’État.

A l’époque soviétique, il n’y avait pas de différence entre régime et État. En Arménie, l’État a triomphé pour le moment. Si Nikol Pachinian réussit les trois défis (l’économie, la paix, les alliances), cela pourra se traduire par deux mouvements : un arrêt de l’émigration suivi d’une vague de retour de ceux partis récemment (car au bout de trois ou quatre ans d’émigration les populations ne reviennent plus). Il pourrait recréer de la croissance à partir du petit commerce, débarrassé des monopoles. Mais cela passera par une plus forte écoute de la part des banques qui devront accélérer les facilités de crédits.

En Arménie, on regarde Israël comme un modèle, notamment chez les habitants du Haut-Karabagh. Ils voient Tsahal comme une armée d’autodéfense qu’ils essayent d’imiter.

Dans quelle mesure la relation entre Israël et les États-Unis pourrait-elle constituer un modèle pour la relation entre l’Arménie et la Russie ? Israël n’est-il pas aussi un État mémoriel ?

Israël a une conception fondamentale de la souveraineté, et des alliances très fortes, notamment avec les États-Unis et l’Europe ainsi que d’excellentes relations avec la Russie. A ce titre, Israël n’est pas un État mémoriel mais un pays ancré dans le réel et tourné vers l’avenir. Il n’y a pas chez les Israéliens l’idée d’une diplomatie instrumentalisée. Si Israël souhaite se défendre contre une agression d’un pays voisin, son gouvernement ne va pas demander l’autorisation aux États-Unis.

Erevan est-il en mesure d’en faire autant ? Ce n’est pas souhaitable bien entendu au nom de la paix mais en stratégie il faut se préparer à toute éventualité : cette option est-elle sur la table du chef du gouvernement arménien ? Pour ces raisons, en Arménie, on regarde Israël comme un modèle, notamment chez les habitants du Haut-Karabagh. Ils voient Tsahal comme une armée d’autodéfense qu’ils essayent d’imiter.

La volonté de sortir de l’État mémoriel était-elle également une leçon donnée à la diaspora [NDLR: il y a sept millions d’Arméniens à l’étranger, pour seulement trois qui résident en Arménie], désormais invitée à s’ancrer dans le réel et à s’investir dans la politique réelle du pays ?

Plusieurs idées préconçues entourent la conception de la diaspora chez les Arméniens.

Certains ont pensé que la diaspora arménienne était un accident de l’histoire. C’est une erreur, puisqu’il y a toujours eu une diaspora arménienne, et ce, depuis le Xè siècle de son histoire. A l’époque, les seigneurs considéraient la diaspora comme une composante utile, car elle servait d’ambassades, invitant les étrangers à visiter l’Arménie. Même les pères mekhitaristes, quand ils s’installent à Venise, sur l’île de Saint Lazare, le font pour expliquer au monde qu’il faut aller découvrir l’Arménie, ce vieux peuple d’Orient.

D’autre part, les Arméniens de la diaspora parlent souvent du “retour vers l’Arménie”, alors que cela fait des décennies que l’on assiste au mouvement inverse, un aller simple vers la Californie. La réalité, ce n’est pas “Tébi Yerkir” (retour au pays), mais “Tébi Los Angeles” !

La diaspora qui s’est mémorialisée n’a pas tenu compte de la souveraineté de l’État. Les grandes colonies de la diaspora, qui ont quitté l’Arménie lors de la chute des Empires, ne peuvent créer qu’une Arménie imaginaire. Elle n’existe plus dans sa version ottomane depuis le génocide et est totalement fermée depuis la période dans son versant stalinienne. L’Arménie soviétique est une République confisquée, sans ouverture sur le monde. Le modèle diasporique des années 1920 est donc un modèle mémoriel fondé sur la survie et la résilience.

Quand l’Arménie recouvre son indépendance en 1991, quand le génocide est plus reconnu que jamais dans le monde depuis deux décennies, quand le Haut-Karabagh se retrouve à l’agenda diplomatique mondial, toutes les planètes de la revalorisation de l’identité arménienne sont désormais alignées, car elle a enfin surmonté les trois formes d’assassinats dont elle a été l’objet en huit ans de 1915 à 1923 :  

1915, c’est l’assassinat physique avec le génocide, les Arméniens disparaissent de la Terre. 1920, c’est l’assassinat politique avec l’entente des Bolcheviques et des Kémalistes qui se partagent la République d’Arménie, l’État arménien disparaît de l’ordre mondial naissant. 1923, c’est l’assassinat diplomatique, avec le traité de Lausanne, qui ne parle même pas de l’Arménie, et la fait donc disparaître des relations internationales. En huit ans, les Arméniens passent d’un peuple ancré dans la réalité à une collectivité dispersée qui disparaît des radars de l’histoire.

Or la Turquie n’est pas la seule responsable de cette sortie de l’Histoire, la Russie non plus. C’est tout le système international qui a, sous le coup des réalités stratégiques de l’époque, enterré la question arménienne. Quand les Arméniens demandent la reconnaissance internationale du génocide, ce n’est pas contre la Turquie, mais contre un système international qui doit se libérer de cette pathologie.

La leçon que l’on doit aussi tirer du génocide des Arméniens et que la tragédie actuelle des Yézidis nous rappelle depuis 2015, c’est, comme le disait Galtung, que tant qu’on aura pas extrait la violence structurelle des États, on aura des États violents. La Turquie est aujourd’hui un État violent. Voilà ce que les démocrates turcs ont compris. Ils souhaitent sortir du narratif négationniste, se réapproprier leur histoire pour vivre pleinement leurs droits de citoyens. Du côté arménien, c’est pareil : il faut sortir d’un narratif mémoriel, familial, émotionnel et bureaucratique pour se réapproprier sa propre histoire, prendre en considération le réel, et s’apercevoir qu’il y a un État souverain, quel que soit son régime.

Quand les Arméniens demandent la reconnaissance internationale du génocide, ce n’est pas contre la Turquie mais contre [le] système international.

Le concept de diaspora ne souffrirait-il pas d’un affaiblissement du caractère central de la mémoire ?

Il faut changer de centralité. La centralité des Arméniens dans la diaspora était le génocide, il faudrait que cette centralité soit l’État, ou plutôt l’État mondialisé. Mondialisé parce que ce qui caractérise l’Arménie, comme Israël ou le Liban, c’est la possibilité d’intégrer sa diaspora, et de s’en servir comme plateforme et relais diplomatique. L’Arménie a la faculté d’être une terre fédératrice, par son histoire, sa géographie. C’est un point de rendez vous, de médiation, parce que les Arméniens ont les sens de la politique (la stratégie de l’interconnexion), mais pas du politique (pas de tradition de la souveraineté). La révolution de velours a créé une nouvelle relation de l’État à la diaspora. Elle remplace un modèle fondé sur la tradition, la mémoire, la famille par un modèle fondé sur la mondialisation, l’individu, la mobilité, et l’interaction.

Il va donc falloir réinventer un tropisme arménien. Il va donc falloir recomposer tous les fils de l’identité arménienne, car jamais dans l’histoire arménienne contemporaine il n’y a eu de période d’indépendance aussi longue que ce que l’on vit depuis 1991. La dernière période d’indépendance remonte à l’Arménie cilicienne (1071-1375) – à l’exception des deux ans de la Ire République en 1918-1920, trop éphémère pour penser la souveraineté, mais indispensable pour la création de l’État. Il faut à présent que les individus effectuent leur propre révolution intérieure de la mémoire vers le réel.

La révolution de velours a créé une nouvelle relation de l’État à la diaspora. Elle remplace un modèle fondé sur la tradition, la mémoire, la famille par un modèle fondé sur la mondialisation, l’individu, la mobilité, et l’interaction.

Pour prolonger l’idée que la mémoire est en train de perdre sa centralité, le fait que  Sarkissian ait renoncé à son pouvoir la veille de la commémoration du génocide (23 avril et 24 avril) signifie-t-il un écart par rapport à la célébration, un refus de sanctuariser la période ?

Les gens célébreront peut-être le 23 avril, en effet, car il s’agit d’une révolution anti-mémorielle. La première irruption concrète du réel depuis la révolution, c’est d’avoir proposé aux électeurs un débat télévisé avec tous les représentants des listes politiques, selon les standards occidentaux, ce qui était inimaginable auparavant. Il est rare de voir une dynamique révolutionnaire, enthousiasmante et sans violence dans l’actuel paysage politique mondial. D’ailleurs, c’est pour l’une de ses raisons peut-être que The Economist a décerné à l’Arménie le prix de l’État de l’année 2018.

Le seul risque à mes yeux serait que les Occidentaux ne répondent pas à l’appel et que la Russie commence à se méfier de Pachinian. D’une révolution de velours, on basculerait dans une Révolution qui tourne en rond et fait du sur place. Mais si la révolution multiplie les succès, cela pourrait inspirer les autres États post-soviétiques et transformer le pourtour de Moscou sans transformer la géopolitique de la Russie

Entretien réalisé par Pierre Ramond et Anahid Toufanian, résultat d’une collaboration entre la rédaction “Nous avons rencontré” et le programme “Asie intermédiaire”.  Edition par Uriel Gadessaud.