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Le 26 septembre 2022, les sismographes de l’île danoise de Bornholm ont enregistré deux perturbations sous-marines. La première, survenue à 2h03 du matin, est détectée au sud-est de l’île. La seconde, à 19h03, se produit à une courte distance de là, au nord-est.

Il devient rapidement évident que quelqu’un a fait exploser les gazoducs sous-marins Nord Stream 1 et Nord Stream 2 qui traversaient la zone. Tous deux sont majoritairement détenus par la Russie. 

Au moment de ce sabotage, Moscou mène depuis six mois une guerre d’agression contre l’Ukraine. Les choses ne se passent alors pas aussi bien que prévu pour le président Vladimir Poutine. La situation est même si désastreuse pour la Russie que le Kremlin envisagerait d’utiliser des armes nucléaires tactiques.

Dans ce contexte, faire exploser un gazoduc russe, acte probablement orchestré par les Ukrainiens, n’a rien d’extraordinaire : ce sabotage s’inscrit dans le cadre d’un effort de guerre plus large. Comme le dit un proverbe russe, quand on fend du bois, les copeaux volent. 

Pourtant, avant l’invasion de février 2022, l’idée d’une guerre en Europe semblait impensable pour la plupart des Européens, tout comme pour les Russes. Tous estimaient qu’un tel conflit aurait été insensé.

Au début de l’année 2022, les relations économiques entre la Russie et l’Europe étaient particulièrement étroites : les échanges commerciaux entre les deux s’élèvaient à 257,5 milliards d’euros. L’Union était alors le premier partenaire commercial de Moscou, avec 98,8 milliards d’euros (soit 62,1 %) de biens échangés. Les importations européennes en provenance de Russie consistaient principalement en produits énergétiques — pétrole, produits dérivés et gaz naturel.

Alors que ces milliards contribuaient à alimenter l’économie russe, il semblait inconcevable que quiconque, au sein du Kremlin, puisse même songer à mettre en péril cette relation. 

Pourtant, Poutine appréhendait ces liens économiques différemment : pour lui, le pétrole et le gaz constituaient des armes qu’il pouvait utiliser pour contraindre l’Europe à accepter ses ambitions impériales en Ukraine 1.

L’arme énergétique

Si le choix de la guerre plutôt que du commerce peut surprendre, il n’est pas étonnant que Poutine utilise l’énergie comme une arme une fois ce choix fait. Avant même le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Moscou a cherché à perturber l’approvisionnement de l’Europe en prenant des mesures telles que le vidage des réservoirs de gaz contrôlés par la Russie en Allemagne ou les « réparations » effectuées sur les pipelines sous-marins.

Après le 24 février 2022, les prix du gaz naturel en Europe ont explosé, passant de 15 à 20 euros par mégawattheure en février-mars 2021 à 340 euros fin août 2022. En mars 2022, le prix du baril de pétrole brut russe (Urals) a même dépassé le seuil symbolique des 100 dollars. Bien qu’il ait rapidement baissé, son prix moyen est passé de 69 dollars en 2021 à 76 en 2022.

Pour la Russie, que le sénateur John McCain a décrite comme « une station-service déguisée en pays », cette augmentation a été une véritable aubaine. En 2022, le pays a tiré de l’exportation de pétrole et de gaz 383,7 milliards de dollars, soit près de 43 % de plus qu’en 2021, avant le début de la guerre. Sur cette somme, 168,5 milliards de dollars ont été directement versés au budget de l’État, ce qui a permis à Poutine de contrer l’impact des sanctions occidentales tout en augmentant considérablement les dépenses militaires.

Si 2022 a été une année prolifique pour les finances du pays, la situation s’est considérablement détériorée depuis, notamment en raison de la baisse des prix du pétrole et du retour à la normale sur le marché du gaz, dû à la diversification de l’approvisionnement européen et à une dépendance accrue de l’Union au GNL. 

Dès les années 1950, les analystes occidentaux ont compris que Moscou considérait le pétrole non pas comme une marchandise quelconque, mais comme une marchandise politiquement utile.

Sergey Radchenko

Fin 2022, les gouvernements occidentaux ont également mis au point une stratégie visant à priver la Russie d’une partie de ses revenus pétroliers sans faire grimper les prix mondiaux. Leur initiative a consisté à refuser l’assurance maritime aux pétroliers transportant du brut russe au-delà d’un certain plafond, fixé dans un premier temps à 60 dollars le baril.

Cette stratégie a en partie fonctionné. Le Kremlin a en effet été contraint de vendre son pétrole à bas prix à des pays comme la Chine et l’Inde, qui sont devenus les principaux bénéficiaires de la restructuration du marché pétrolier. Mais, progressivement, en rachetant d’anciens pétroliers et en les faisant naviguer sous pavillon de pays tiers, les Russes sont parvenus à maintenir l’approvisionnement en pétrole et à garder leur pays à flot.

Entre 2022 et 2025, la Russie de Poutine a tiré plus de 1 000 milliards de dollars de la vente de son énergie sur le marché mondial. Les Européens ont continué à en importer de leur voisin belliqueux, malgré toutes les sanctions imposées. Certes, les achats de pétrole sont passés d’environ un quart des importations européennes totales à un faible pourcentage (inférieur à 10 %), mais le gaz a continué de circuler dans les gazoducs restants, même après le sabotage de Nord Stream. Ces flux ont rapporté à la Russie des dizaines de milliards de dollars par an. Ce qui est plus troublant, c’est que le gaz russe a continué de transiter par l’Ukraine, déchirée par la guerre, pour rejoindre les consommateurs européens jusqu’au 1er janvier 2025, date à laquelle Kiev a mis fin à cet arrangement inhabituel.

S’il y a une chose que Poutine a prouvée après avoir lancé son invasion de l’Ukraine, c’est qu’une station-service déguisée en pays pouvait en réalité être un adversaire redoutable.

La guerre a également mis en lumière une vérité dérangeante : le pétrole et le gaz ne sont pas de simples matières premières. Tous deux ont permis l’agression de Poutine et soutenu l’impérialisme russe.

Pourquoi a-t-il fallu une guerre pour le comprendre ?

Les racines historiques de l’impérialisme énergétique russe

L’utilisation du pétrole et du gaz comme outils d’influence et de manipulation politiques est une pratique qui ne date pas de Poutine : la politique énergétique était en effet un aspect important de la Guerre froide. Elle a été un élément clef de la stratégie soviétique pour maintenir son empire en Europe de l’Est tout en achetant de l’influence plus loin.

L’oléoduc Druzhba (« Amitié ») en est un bon exemple. La décision prise par Khrouchtchev en 1958 de le construire afin de transporter le pétrole du Tatarstan vers l’Europe de l’Est était née d’une prise de conscience : si Moscou n’aidait pas à maintenir un certain niveau de vie en Europe de l’Est, il y aurait davantage de rébellions comme celle que les chars soviétiques avaient écrasée à Budapest en novembre 1956. Selon le vice-Premier ministre hongrois Antal Apró, Druzhba permettrait aux masses hongroises « de comprendre plus profondément le sens de l’internationalisme prolétarien ».

Dès les années 1950, les analystes occidentaux ont compris que Moscou considérait le pétrole non pas comme une marchandise quelconque, mais comme une marchandise politiquement utile. Ce phénomène a été surnommé « l’offensive pétrolière » du Kremlin.

Pour les pays de ce qu’on appelait alors le « tiers-monde », le pétrole soviétique était attrayant car il était moins cher. De plus, Moscou n’exigeait pas de paiement en monnaie pour s’en procurer : l’Argentine a ainsi pu payer avec de la viande congelée et le Brésil avec des grains de café. L’idée a même séduit des pays plus développés, comme l’Islande, membre fondateur de l’OTAN, qui, au milieu des années 1950, est devenue presque entièrement dépendante du pétrole soviétique qu’elle payait avec de la morue et du hareng 2

En Europe occidentale, l’Italie a été l’une des premières cibles de cette offensive pétrolière soviétique ; entre 1959 et 1961, sa grande compagnie pétrolière nationale, l’ENI, a conclu des accords avec Moscou pour importer des quantités substantielles de pétrole en échange de produits chimiques et de tuyaux d’acier. Alors que ces années ont été marquées par des tensions particulièrement élevées durant la Guerre froide, avec des crises au Moyen-Orient, en Asie de l’Est, à Berlin et à Cuba qui menaçaient de faire basculer le monde dans le chaos, les États-Unis ont été fortement contrariés par cette décision d’Enrico Mattei, le président excentrique et ambitieux de l’ENI. Celui-ci affirmait simplement vouloir manœuvrer entre les multinationales pétrolières « puissantes et arrogantes » et les Soviétiques « puissants et tout aussi arrogants ».

À partir de la fin des années 1960, les Soviétiques ont également commencé à vendre d’importantes quantités de gaz aux Européens. L’Allemagne de l’Ouest en était le plus gros acheteur : en retour, le pays fournissait les tuyaux d’acier nécessaires à la construction des grands gazoducs requis pour acheminer le gaz depuis les profondeurs de la Sibérie occidentale. Pour le chancelier allemand de l’époque, Willy Brandt, les liens commerciaux constituaient une base naturelle pour le rapprochement avec l’Est. Le « changement par le commerce » (Wandel durch Handel) qu’ils devaient provoquer était un aspect essentiel de sa « politique vers l’Est » (Ostpolitik). Sous son mandat, Moscou et Bonn ont signé le premier des grands contrats gaziers.

Pour la Russie, la vente de gaz n’a cependant jamais été une simple question économique. Au contraire, Moscou l’utilisait dans une logique politique spécifique : les liens économiques devaient servir de fondement à la détente européenne, qui selon le Kremlin rapprocherait l’Allemagne de l’Ouest et d’autres pays d’Europe occidentale de l’Union soviétique tout en affaiblissant l’alliance transatlantique. Comme l’a dit Leonid Brejnev le 5 février 1971, à l’occasion d’une réunion préparatoire au congrès du Parti communiste soviétique : « [Le commerce de l’énergie] changera nos possibilités, nos relations avec toute l’Europe […] La clef est entre nos mains. »

S’il y a une chose que Poutine a prouvée après avoir lancé son invasion de l’Ukraine, c’est qu’une station-service déguisée en pays pouvait en réalité être un adversaire redoutable.

Sergey Radchenko

Le carburant de l’empire

À partir de la fin des années 1960, alors que le modèle économique soviétique commençait à montrer des signes de faiblesse, l’énergie a contribué à le maintenir en vie. Elle alimentait les grandes usines qui produisaient des biens manufacturés soviétiques dont personne ne voulait ; elle réchauffait les citoyens soviétiques au cœur de l’hiver et rapportait surtout au Kremlin les devises fortes dont il avait désespérément besoin pour importer des technologies occidentales et, de plus en plus, des céréales. Sans l’excédent d’énergie découvert lorsque les Soviétiques ont mis au jour les grands gisements pétroliers du Tatarstan à la fin des années 1940, puis les richesses en pétrole et en gaz de la Sibérie occidentale au milieu des années 1960, l’URSS se serait effondrée bien plus tôt.

Pendant de nombreuses années, les historiens et le grand public ont considéré 1989 comme le tournant le plus marquant de notre époque. Cette année-là, le mur de Berlin est tombé, suivi de la chute des régimes sous domination soviétique. La guerre froide laissait alors espérer un nouveau monde, celui du capitalisme mondial, de la paix et de la prospérité. On s’attendait à ce que la Russie, perdante du conflit, y trouve également sa place.

Elle n’était plus une superpuissance mais disposait encore d’un arsenal nucléaire suffisant pour anéantir la civilisation telle que nous la connaissions. On jugeait que ce n’aurait guère d’importance dans le monde de plus en plus sans frontières de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. En outre, le pays était gravement fragilisé, miné par la criminalité, la corruption et souffrant d’un marasme économique profond.

Si l’on se retourne aujourd’hui vers les années 1990, il n’allait pas de soi que la Russie redeviendrait une menace impérialiste. Elle aurait tout aussi bien pu succomber à une apocalypse post-industrielle. Le fait qu’elle ne se soit pas effondrée, qu’elle ait non seulement rebondi, mais aussi retrouvé son ambition impériale, est également une histoire de pétrole et de gaz. Tout comme les armes nucléaires, qui ont survécu à la guerre froide et continuent à façonner l’identité de la Russie et à définir sa relation avec le monde, l’énergie a offert une certaine continuité entre l’expérience soviétique et post-soviétique.

Après la fin de la Guerre froide, la Russie est restée l’un des principaux producteurs mondiaux de pétrole et de gaz. Elle était toujours reliée à l’Occident par des pipelines vétustes. Une fois que les prix de l’énergie ont rebondi à la fin des années 1990, le Kremlin a pu à nouveau compter sur l’exportation de pétrole et de gaz pour remplir les caisses de l’État et – sans surprise – créer des dépendances et acheter de l’influence.

Rétrospectivement, 1989 n’a donc pas été le tournant que nous pensions. Il est important de relier la Guerre froide et l’après-Guerre froide dans un récit continu qui remette en question notre façon de concevoir l’histoire récente.

Certes, ces deux périodes présentent des différences importantes mais il existe aussi entre elles des continuités frappantes : les liens entre l’énergie et le projet d’expansion impériale du Kremlin n’étaient pas aussi évidents à l’époque qu’ils ne le sont devenus depuis.

Nulle part ce lien n’était plus flagrant qu’en Ukraine. 

Tout au long des années 1990 et 2000, le Kremlin a utilisé le gaz naturel pour acheter une influence politique à Kiev. Cette stratégie a été abondamment utilisée par Poutine mais l’idée d’utiliser l’énergie comme une arme pour intimider l’Ukraine et la contraindre à des concessions politiques lui est antérieure. Avant l’actuel président russe, son prédécesseur, Boris Eltsine, avait utilisé le levier du gaz pour contraindre les Ukrainiens à renoncer à la flotte de la mer Noire et à céder leurs armes nucléaires de l’ère soviétique à la Russie.

Poutine s’est montré plus brutal, sans pour autant nécessairement mieux réussir : il a ordonné à plusieurs reprises de couper l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine pour punir les citoyens du pays de leur orientation pro-occidentale. Il s’est également appuyé sur le gaz pour acheter des politiciens pro-russes en Ukraine. Son approche a ainsi mêlé géopolitique et corruption d’une manière inédite pour le Kremlin.

On retrouve la même situation avec l’Allemagne. Les gazoducs Nord Stream 1 et 2 ont été construits malgré les vives objections des pays baltes, de la Pologne et, surtout, de l’Ukraine qui estimaient qu’ils donneraient au Kremlin un contrôle total sur les approvisionnements énergétiques. Ces préoccupations ont été généralement balayées à Berlin, toujours attachée au « changement par le commerce ». Les Allemands avaient en effet importé du gaz de l’ennemi soviétique au plus fort de la Guerre froide : qu’y avait-il donc à craindre de la Russie de Poutine ? L’Allemagne devenait de plus en plus dépendante d’une seule source d’énergie – le gaz russe –, mais Moscou ne devenait-elle pas en retour de plus en plus dépendante du marché allemand ?

Si ces arguments semblent aujourd’hui douloureusement insuffisants, il n’en reste pas moins que cette thèse de la dépendance mutuelle et de la fiabilité de la Russie avait du vrai : cette approche avait fonctionné pendant la Guerre froide. Il était difficile d’imaginer que Poutine sacrifierait les profits substantiels du commerce énergétique sur l’autel de ses ambitions géopolitiques.

C’est pourtant ce qu’il a fait. 

Si l’on se retourne aujourd’hui vers les années 1990, il n’allait pas de soi que la Russie redevienne une menace impérialiste. Elle aurait tout aussi bien pu succomber à une apocalypse post-industrielle.

Sergey Radchenko

Une arme qui a fait long feu

Le simple fait qu’une guerre fasse désormais rage entre la Russie et l’Ukraine — une guerre bien réelle, et non une guerre du gaz — montre cependant que l’énergie, quelle que soit son influence, ne suffira jamais à maintenir Kiev dans la sphère d’influence russe. Poutine a maintes fois tenté de jouer cette carte , sans succès : la guerre est la dernière preuve que l’arme énergétique russe n’est pas aussi efficace que le Kremlin le pensait.

Ce revers ne concerne pas seulement l’Ukraine, mais aussi le reste de l’Europe. 

En effet, de manière inattendue pour Poutine, l’invasion russe a entraîné une réorientation spectaculaire de l’Union, qui s’est détournée des combustibles fossiles russes. Ce changement ne s’est pas produit du jour au lendemain, mais la tendance était indéniable : en 2021, la Russie a exporté quelque 153 milliards de mètres cubes de gaz naturel vers l’Union ; en 2022, ce chiffre a presque diminué de moitié pour atteindre 83,8 milliards de mètres cubes, avant de chuter à 33,4 milliards de mètres cubes en 2023. Alors que les Européens continuaient d’acheter une partie du gaz russe, le Parlement européen a décidé en décembre 2025 de supprimer progressivement ces importations. D’autres fournisseurs – en particulier la Norvège, le Qatar et les États-Unis – ont comblé le vide laissé par la Russie. 

Ainsi, les efforts minutieux déployés pendant des décennies par Moscou pour accroître sa part du marché européen du gaz – efforts qui, comme nous l’avons vu, reposaient à la fois sur des fondements économiques et politiques – ont été soudainement et sans doute irréversiblement inversés.  Si elle est pleinement mise en œuvre d’ici 2027, la suppression progressive des importations de gaz russe sera sans précédent : l’Europe reviendrait à la situation d’avant septembre 1968, date à laquelle le premier raccordement entre les systèmes de l’Est et de l’Ouest, traversant le rideau de fer, a été inauguré.

Du côté des exportations de pétrole brut et de produits pétroliers russes vers l’Europe, celles-ci sont passées de 173,2 millions de tonnes en 2021 à seulement 21,4 millions de tonnes en 2023. Il faut remonter aux années 1960 pour retrouver de si faibles volumes d’échanges.

Certes, le commerce du pétrole et du gaz entre la Russie et l’Europe existe encore aujourd’hui.

En Hongrie, pays qui a refusé de rompre ses liens énergétiques avec la Russie, le Premier ministre Viktor Orbán, qui vient de perdre les élections législatives, a vivement critiqué les sanctions européennes prises à l’encontre de Moscou. Les importations d’énergie russe de la Hongrie n’ont pas été affectées par la guerre : depuis le début de celle-ci, elles ont même augmenté. Avant le conflit, la Hongrie ne dépendait que de 61 % du pétrole brut russe ; en 2024, ce chiffre est passé à 86 %. Ce brut est ensuite raffiné en Hongrie, et si une grande partie y est consommée sur place, une autre est également vendue à l’étranger.

Avant l’invasion de l’Ukraine, des millions de tonnes de pétrole brut russe étaient acheminées chaque année vers la Hongrie via l’oléoduc Druzhba. Cet acheminement a été de plus en plus perturbé en 2025 ; en janvier 2026, l’oléoduc a été endommagé par une frappe de drone, entraînant une fermeture qui a duré jusqu’en avril. 

Cet incident a fortement dégradé les relations entre l’Ukraine et la Hongrie : Budapest a accusé Kiev de saboter sa sécurité énergétique. Plus généralement, le fait qu’Orbán a exercé des pressions sur Zelensky pour rouvrir l’oléoduc alors que la Russie a envahi l’Ukraine illustre l’interdépendance complexe entre géopolitique et énergie, ainsi que l’ampleur de l’influence durable que les oléoducs permettent à la Russie d’exercer. Celle-ci permet à Poutine de monter les pays européens les uns contre les autres et de saper la détermination collective face à l’agression russe.

Poutine a pourtant échoué dans son projet plus large de reproduire le succès hongrois ailleurs en Europe, et l’élection de Magyar, qui a promis de mettre fin aux importations d’énergie russe d’ici 2035, pourrait changer la donne, même avec Budapest. 

La Russie a largement perdu le marché européen pour son énergie. Celui-ci aurait pourtant pu lui rapporter des milliards de dollars.

Le retour de la Russie ?

En décembre 2024, je me trouvais à Doha pour le forum économique annuel du Qatar. Ce rassemblement haut en couleur de politiciens, d’oligarques, de diplomates et d’espions n’était pas le genre de foule auquel un historien un peu geek est habitué, mais j’avais un objectif précis en tête.

Je n’étais pas retourné en Russie depuis plusieurs années, car le pays n’était plus sûr pour moi. Je savais qu’il y aurait des Russes à Doha, dont certains de premier plan, et c’était donc l’occasion d’en apprendre davantage de source sûre.

C’est ainsi que je me suis retrouvé dans la même pièce qu’Igor Setchine.

Né en 1960, il a vingt ans de plus que moi. Dans les années 1980, alors que j’étais élève à l’école primaire à Sakhaline — qui allait bientôt devenir l’un des principaux centres de la production pétrolière et gazière de Russie —, Setchine se trouvait au Mozambique, alors satellite de l’Union soviétique, où il travaillait comme interprète du portugais. Il a ensuite fini par travailler sous les ordres de Poutine à Saint-Pétersbourg puis a suivi son patron à Moscou.

En 2012, Setchine est devenu PDG de Rosneft, le géant pétrolier public russe. « Les connaissances de Setchine », écrit Alexandra Prokopenko, une éminente spécialiste de la politique des élites russes, « le décrivent comme une personne impitoyable et vindicative. Sa conception des intérêts de l’État consiste à renforcer l’emprise de Poutine sur le pouvoir. » 

J’ai donc écouté attentivement ce qu’il avait à dire.

De manière assez inattendue, il a évoqué les Aztèques, les Mayas et les Incas qui, a-t-il expliqué, avaient été exterminés par l’Occident. Il a également abordé la question de l’esclavage aux États-Unis et les dangers de l’achat de terres agricoles en Ukraine par BlackRock.

La Russie a largement perdu le marché européen pour son énergie. Celui-ci aurait pourtant pu lui rapporter des milliards de dollars.

Sergey Radchenko

L’ensemble de la prestation était nettement surréaliste. A-t-il perdu la tête, me suis-je demandé ? Ont-ils tous perdu la tête là-bas, en inhalant ce puissant mélange de vapeurs de pétrole et d’arrogance impérialiste ? Difficile à dire.

Rosneft et son homologue gazier Gazprom étaient autrefois des entreprises redoutables, l’alpha et l’oméga du monde des affaires russe.

En 2004, Rosneft a illégalement racheté les restes de la compagnie pétrolière russe Yukos, autrefois toute-puissante et fondée par Mikhaïl Khodorkovski, un critique de Poutine. La société a ensuite connu une croissance fulgurante jusqu’en octobre 2021, date à laquelle sa capitalisation boursière a brièvement atteint 100 milliards de dollars.

Gazprom était une entité encore plus redoutable. En 2008, peu avant l’invasion de la Géorgie par la Russie, sa capitalisation boursière s’élevait à 367 milliards de dollars.

C’était il y a plus de quinze ans. En mars 2026, la capitalisation boursière de Rosneft s’élevait à environ 63 milliards de dollars, tandis que celle de Gazprom était inférieure à 40 milliards de dollars, soit une fraction de ce qu’elle était à l’apogée de sa puissance. En 2023, Gazprom a enregistré sa première perte annuelle depuis 1999 – de l’ordre de 7 milliards de dollars.

Ces revers sont bien sûr le résultat des sanctions occidentales contre la Russie. Les géants tout-puissants du pétrole et du gaz, qui avaient l’habitude d’acheter des actifs dans le monde entier, de sponsoriser des clubs de football et de construire des pipelines pour des milliards de dollars, ont eu du mal à rester à flot.

Entre 2024 et 2026, l’Ukraine a utilisé à plusieurs reprises des drones à longue portée pour attaquer des raffineries russes, provoquant d’importants incendies et une perte significative de la capacité de raffinage. 

Or, « les raffineries de pétrole sont un peu comme un homme qui reçoit des coups de poing à répétition », écrit Sergey Vakulenko, analyste de premier plan de l’industrie pétrolière et gazière russe. « Il ne mourra pas d’un seul coup de poing, ni même d’une demi-douzaine. Mais il lui sera de plus en plus difficile de se remettre après chaque coup supplémentaire. Même si aucun coup de poing n’est mortel, il pourrait finir par être battu à mort 3. »

Poutine n’avait sans doute pas envisagé un tel retour de flamme en décidant d’envahir l’Ukraine. 

Le président russe, grand expert en énergie, qui stupéfiait ses homologues en jonglant avec les faits et les chiffres concernant les pipelines, les volumes et les formules de prix, et qui croyait – comme les dirigeants soviétiques avant lui – pouvoir utiliser l’énergie comme levier politique contre ses amis et ses ennemis, a découvert, en fin de compte, que le levier dont il disposait était insuffisant pour assujettir le monde.

Il croit cependant toujours en son efficacité. 

L’invasion de l’Iran par Trump, qui a entraîné une hausse soudaine des prix de l’énergie, à des niveaux jamais vus depuis 2022, a nourri chez Poutine l’espoir que l’Europe reconsidérerait peut-être ses relations avec la Russie, et qu’il pourrait revenir sur le marché européen, une fois de plus chargé de pétrole et de gaz. Pour gagner de l’argent, certes. Mais aussi, comme toujours, pour se faire de nouveaux amis.

Sources
  1. Il fallait écrire un livre pour comprendre la logique du président russe. Dans mon prochain ouvrage Power Play : The Ruthless Rise and Perilous Future of Russia’s Energy Empire (PublicAffairs, 2026), j’examine les sources historiques de la dépendance énergétique de l’Europe, et la manière dont les Soviétiques d’abord, puis les dirigeants russes, ont utilisé l’énergie comme levier politique.
  2. Le président des États-Unis Dwight D. Eisenhower a été si alarmé par cette évolution qu’il a brièvement envisagé d’acheter la totalité des exportations de poisson de l’Islande afin de les donner au tiers-monde. Il a par la suite abandonné cette idée en se rendant compte que cela créerait un précédent défavorable.
  3. Sergei Valukenko, « Have Ukrainian Drones Really Knocked Out 38 % of Russia’s Oil Refining Capacity ? », Carnegie Russia Eurasia Center, 3 octobre 2025.