La stratégie qui acte le réveil militaire de l’Allemagne : texte intégral
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a rendu public un document qui définit sa conception globale de défense.
Présenté à Berlin par le ministre de la Défense, ce texte acte une accélération du gouvernement dirigé par Friedrich Merz vers un objectif assumé : faire de l’Allemagne la première puissance industrielle et militaire du continent.
Nous traduisons et commentons ce document clef.
- Auteur
- Pierre Mennerat •
- Trad.
- Stefanie Buzmaniuk •
- Image
- Vue interne de la Conception générale de la défense militaire
L’Allemagne assume de plus en plus explicitement vouloir jouer un rôle de leader dans l’architecture de sécurité européenne. Aujourd’hui, 22 avril, à Berlin, le ministre de la Défense, Boris Pistorius, a dévoilé une nouvelle stratégie militaire, marquant un tournant.
Si la Russie est désignée comme la « menace immédiate la plus grave » pour l’Allemagne et l’espace euro-atlantique, la stratégie appelle à une augmentation rapide des effectifs, à un renforcement des capacités militaires et à une plus grande autonomie de déploiement au sein de l’Alliance atlantique.
Entre 1969 et 2016 les ministres (ouest-)allemands de la défense avaient l’habitude de dévoiler, à un intervalle plus ou moins fréquent en fonction des changements de majorité et des évolutions géostratégiques, des « livres blancs » sur la politique de défense. En 2023, la coalition en feu tricolore d’Olaf Scholz a publié pour la première fois une stratégie de sécurité nationale (Nationale Sicherheitsstrategie), diffusée y compris en anglais et en français, une pratique qui n’a pas été reproduite cette fois-ci.
Dans ses différents discours de politique étrangère avant et après l’élection du Bundestag en février 2025, Friedrich Merz avait vivement critiqué la stratégie de sécurité nationale de 2023, la jugeant trop longue, ambitieuse et généraliste. Cette fois, la stratégie de sécurité adopte une forme plus concise et opérationnelle.
Intitulé « Gesamtkonzeption der militärischen Verteidigung », Conception générale de la défense militaire, ce texte de 35 pages indique que le gouvernement Merz entend assumer « davantage de responsabilités » au sein de l’OTAN et renforcer dans des délais courts la capacité opérationnelle de la Bundeswehr. Les États-Unis sont nommés sept fois dans le texte, l’Europe et l’Union 48 fois, sans que les partenaires européens ne soient nommés individuellement : ni la France ni le Royaume-Uni ne sont ainsi évoqués.
Longtemps façonnée par une culture de la retenue héritée des traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, cette publication marque un tournant dans l’approche allemande de la défense, face à l’agressivité de la Russie et à la transformation de la relation transatlantique.
La stratégie allemande repose sur trois horizons temporels : le premier est immédiat : il faut pouvoir se battre dès maintenant ; le second est fixé en 2029, date à laquelle la montée en puissance budgétaire, dévoilée à la veille du sommet de l’OTAN à La Haye l’an dernier, sera achevée. Les dépenses militaires de l’Allemagne s’élèveraient alors à 153 milliards d’euros. L’horizon final de la transformation des forces armées est placé en 2039, dans treize ans. La Bundeswehr devrait alors être la force conventionnelle la plus puissante d’Europe.
La stratégie s’inscrit dans une série de signes symboliques du déploiement de la Bundeswehr à l’étranger depuis la Zeitenwende. En février 2024, la frégate allemande Hessen a ainsi été déployée en mer Rouge afin de contribuer à la protection des voies commerciales menacées par les milices houthistes du Yémen. En avril 2025, une brigade blindée de la Bundeswehr a pris ses quartiers de manière permanente en Lituanie, dans le cadre de la présence avancée de l’OTAN. Avec 4 800 hommes et 44 chars de combat Leopard 2, la Brigade Litauen constitue le premier stationnement durable en temps de paix d’une unité de cette taille pour l’armée allemande depuis 80 ans.
Dans un document annexe consacré au plan de croissance des effectifs de la Bundeswehr, l’objectif à terme est fixé à 460 000 soldats (260 000 militaires d’active et 200 000 réservistes). Cela signifierait un retour au volume de forces de la Bundeswehr entre 1955 et 1993 période durant laquelle le pays était en première ligne de la guerre froide et où un service militaire était obligatoire, allégé puis finalement suspendu en 2011. Actuellement, la Bundeswehr ne compte que 184 300 soldats actifs. Depuis le début de l’année 2026, le nombre de candidats pour s’engager dans la Bundeswehr a toutefois augmenté de 20 %. Ce succès pourrait être dû à un réveil patriotique, mais aussi au ralentissement de la première économie du continent.
Cette stratégie souligne également le rôle « essentiel » des États-Unis, tout en notant leur réorientation stratégique croissante au-delà de l’Europe.
À noter : un F-35 apparaît en grand sur la couverture du document, alors que la mission de médiation autour du SCAF a été prolongée aujourd’hui de dix jours. En cas d’échec, La France et l’Allemagne acteraient l’abandon définitif du projet phare annoncé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel.
Avant-propos
Boris Pistorius La situation internationale en matière de politique de sécurité a radicalement changé en l’espace de quelques années. Les crises et les conflits se multiplient et s’amplifient mutuellement. Cela engendre une nouvelle instabilité et des tensions entre les États, qui n’ont pas seulement des répercussions régionales.
Ces crises ont un impact mondial. Elles ont un impact sur l’Europe. Et elles ont un impact sur l’Allemagne.
Avec la première stratégie militaire de l’histoire de la République fédérale, nous apportons des réponses à la situation en matière de politique de sécurité. Elle sert de boussole aux troupes pour les années à venir. Elle décrit la situation en matière de menaces. Elle définit les priorités et précise comment la Bundeswehr assure la dissuasion au sein de l’Alliance – et surtout : comment elle combat si nécessaire.
Nous faisons de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe. À court terme, nous renforçons notre capacité de défense et de résistance ; à moyen terme, nous visons une augmentation significative de nos capacités ; et à long terme, nous établirons notre supériorité technologique.
Cette voie vers des forces armées technologiquement supérieures ne passe que par un développement innovant des capacités. Le nouveau profil de capacités s’appuie sur les orientations stratégiques de la stratégie militaire. En tant que plan pour les forces armées, le profil de capacités de la Bundeswehr constitue le « Single Set of Forces ». Il guide la structure de la Bundeswehr et fournit une orientation stratégique pour la future gestion de la Bundeswehr.
Il s’agit du document central qui définit les besoins de la Bundeswehr et précise les capacités dont celle-ci doit disposer : de quoi la Bundeswehr a-t-elle besoin pour pouvoir défendre notre pays, ses citoyens et nos alliés ? Les forces armées décrites dans le profil de capacités de la Bundeswehr constituent la base de l’organisation de la défense.
En résumé, cela signifie que la stratégie militaire décrit comment nous agissons, tandis que le profil de capacités décrit avec quels moyens nous agissons.
De manière générale, la politique de sécurité a besoin de fiabilité et de transparence – pour nos soldats, pour nos alliés et pour notre société dans son ensemble. C’est pourquoi nous publions le présent document contenant les informations essentielles sur ces deux textes. Dans le même temps, compte tenu de la situation de menace, il est clair que tout ce qui concerne notre sécurité ne peut pas être rendu public. La stratégie militaire et le profil de capacités resteront donc classifiés.
Le présent document l’affirme clairement : en Europe, la Russie reste, dans un avenir prévisible, la plus grande menace pour notre sécurité. Par son réarmement, elle se prépare à un affrontement militaire avec l’OTAN et considère le recours à la force militaire comme un instrument légitime pour faire valoir ses intérêts. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine vise l’ordre de paix européen et mondial. Ce faisant, la Russie mise aussi de manière ciblée sur des moyens hybrides. Les menaces qui en découlent ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. L’espionnage, les actes de sabotage, les cyberattaques et les campagnes de désinformation ne sont plus des phénomènes marginaux. Les contrer est devenu une mission permanente.
Les anciennes certitudes sont ébranlées. Les règles internationales sur lesquelles nous nous appuyions sont de plus en plus remises en question et contestées. Notre environnement stratégique au sein de l’Alliance s’en trouve ainsi profondément modifié.
Pour nous, Européens, cela signifie d’autant plus que nous devons assurer nous-mêmes notre sécurité. L’Allemagne, en particulier, est appelée à jouer un rôle à cet égard au sein de l’OTAN et de l’UE. Nous assumerons de manière ciblée davantage de responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe. Cela renforce le poids stratégique de l’Allemagne aux yeux de nos alliés.
Nous assumons ce nouveau rôle afin de pouvoir préserver à l’avenir la paix et la liberté pour les citoyens de notre pays. Nous continuons à développer nos capacités militaires et renforçons résolument nos capacités de défense. Nous orientons systématiquement notre Bundeswehr vers sa mission principale : la défense du pays et de l’Alliance. Le profil de capacités décrit la manière dont nous y parvenons.
Les stratégies et les modules de capacités ne suffisent toutefois pas à eux seuls à constituer une capacité de défense. Ce sont les personnes qui agissent au moment crucial qui sont déterminantes. Nos soldats et nos collaborateurs civils assument chaque jour la responsabilité de la sécurité de notre pays et de notre Alliance. Ils ont besoin de conditions-cadres fiables et d’objectifs clairs. La stratégie militaire et le profil de capacités serviront à cet effet de feuille de route pour l’avenir.
Nous avons les moyens, nous avons la volonté politique et nous avons des personnes qui assument leurs responsabilités.
La Bundeswehr de demain ne se construira pas un jour ou l’autre. Elle se construit dès maintenant.
Général Carsten Breuer La guerre est de retour en Europe – et avec elle la prise de conscience que nous devons être préparés. La menace et le recours à la force militaire comme moyens de faire valoir les intérêts nationaux ont refait leur apparition dans la politique internationale. Cela exige une réponse pour protéger notre pays et nos alliés.
Nous ne pouvons relever les défis de notre époque qu’en les replaçant dans leur contexte de politique de sécurité et en agissant de manière cohérente en conséquence – non pas de manière fragmentaire, mais dans une perspective globale, en étroite coordination avec nos alliés et partenaires. Avec les documents présentés ici, nous disposons pour la première fois d’un concept global de défense militaire cohérent.
Nous examinons ainsi les objectifs, les moyens et les méthodes dans une perspective commune. La première stratégie militaire allemande et le profil de capacités de la Bundeswehr sont étroitement liés.
La stratégie militaire repose sur l’idée que l’Allemagne, en tant que première économie européenne, doit et va assumer un rôle de premier plan au sein de l’OTAN, y compris sur le plan militaire, dans un contexte de menaces de plus en plus complexes et aiguës. Elle marque un changement de paradigme et sous-tend notre ambition de jouer un rôle moteur.
Le nouveau profil de capacités de la Bundeswehr rassemble les objectifs de capacités de l’OTAN et nos objectifs de capacités nationaux. Il relie les directives de politique de défense aux conclusions de la stratégie militaire. Sur cette base, il définit ce qui est nécessaire sur le plan militaire pour que la Bundeswehr puisse assumer son rôle accru – aujourd’hui et à l’avenir.
À partir des directives de stratégie militaire et de nos conclusions tirées du tableau de la guerre, nous avons élaboré un plan clair pour nos forces armées, qui trace la voie vers l’avenir plus loin que jamais.
Dans le cadre du renforcement de la Bundeswehr, nous misons, dans la mesure du possible, sur l’innovation – cela vaut aussi bien pour nos systèmes d’armes que pour la formation de nos soldats. Car la force ne s’exprime pas par le nombre de chars, d’avions, de navires ou d’effectifs, mais par la qualité de nos capacités. Cette conception globale en pose les fondements.
1. Introduction
« Le message doit être clair : l’Allemagne va de l’avant – en tant que pionnière parmi les nations européennes. »
Boris Pistorius, ministre fédéral de la Défense, le 7 novembre 2025
La politique ouvertement révisionniste de la Russie vise à renverser l’ordre sécuritaire européen et considère la guerre comme un moyen légitime pour y parvenir. Depuis 2014, l’Ukraine résiste à l’agression russe. La sécurité européenne et allemande est également menacée par la Russie. La Russie crée les conditions d’une guerre contre l’OTAN et mène d’ores et déjà des opérations hybrides contre les États membres de l’Alliance. La Russie d’aujourd’hui représente donc, dans un avenir prévisible, la plus grande menace immédiate pour la paix et la sécurité en Allemagne et dans l’espace euro-atlantique.
La politique allemande de sécurité et de défense n’est concevable qu’en collaboration avec nos alliés et partenaires – la Bundeswehr est une armée au sein de l’Alliance. Ses missions sont les suivantes :
- Mission principale : défense du territoire et de l’Alliance,
- Stabiliser et renforcer la résilience des partenaires afin de contribuer à la gestion internationale des crises,
- La diplomatie de défense comme outil de coopération et de partenariat internationaux,
- Prévention nationale des crises et des risques ainsi que services de soutien.
La mission principale est prioritaire pour la Bundeswehr. La stratégie militaire se concentre donc avant tout sur la menace russe.
La Bundeswehr dispose d’un Single Set of Forces (ensemble unique de forces) pour ces missions. C’est pourquoi l’inspecteur général de la Bundeswehr établit des priorités stratégiques en matière de répartition des forces pour la formation, les exercices et les missions. Il définit le cadre de la conception globale de la défense militaire et pose ainsi les bases de la planification des forces armées, du développement des capacités et des acquisitions.
L’Allemagne redéfinit son nouveau rôle en matière de politique de sécurité. Elle assumera des charges supplémentaires et, ce faisant, assumera de manière ciblée des responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe. Cela renforce le poids stratégique de l’Allemagne aux yeux de nos alliés, en particulier des États-Unis.
La Bundeswehr deviendra ainsi l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe.
Reprise d’une promesse effectuée par Olaf Scholz dans son discours de la « Zeitenwende » et récemment réitérée par Friedrich Merz dans son discours à Munich, cette ambition structure l’ensemble de la stratégie, même si la réalité actuelle est encore loin de cette hégémonie.
2. Objectif de la stratégie militaire de la Bundeswehr
La Bundeswehr doit remplir toutes ses missions avec le « Single Set of Forces », en raisonnant et agissant dans différents espaces géostratégiques, en reliant ces espaces et ces dimensions entre eux et en générant des effets stratégiques. Cette approche globale et holistique est l’approche « One-Theatre » ; elle est à la base de la conception globale de la défense militaire.
La stratégie militaire pose les bases du nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr. À cette fin, elle décrit la situation actuelle en matière de menaces et esquisse les grandes lignes du théâtre d’opérations. Sur cette base, elle expose la manière dont la Bundeswehr fera face à cette situation de menace dans le cadre de l’Alliance, afin de dissuader efficacement et, si nécessaire, de se défendre.
La validité des hypothèses de la stratégie militaire et le degré de réalisation des objectifs sont vérifiés en permanence. Les résultats sont pris en compte pour une révision ponctuelle ou, au plus tard, tous les cinq ans.
La stratégie militaire et le profil de capacités de la Bundeswehr se complètent mutuellement. La stratégie militaire fixe des priorités, tandis que le profil de capacités de la Bundeswehr définit le « Single Set of Forces » et décrit ainsi l’objectif de la Bundeswehr.
3. Contexte des menaces
Le contexte stratégique militaire, tant en termes d’actions que de menaces, est marqué par une multipolarité croissante et une rivalité stratégique. Cela met l’ordre international sous pression et engendre volatilité, incertitude et instabilité. Depuis sa création, la République fédérale d’Allemagne est garante d’un ordre pacifique fondé sur le droit international et devra faire face à cette évolution.
L’interconnectivité croissante entre les acteurs et les situations de crise fait en outre que les conflits régionaux peuvent prendre une dimension mondiale. Des acteurs tels que la Russie placent l’Allemagne, ses alliés et ses partenaires face à des dilemmes. C’est pourquoi il convient à tout moment d’examiner les liens entre les événements individuels et d’autres espaces géostratégiques ainsi que d’autres acteurs. L’importance des dimensions cyber, informationnelle et spatiale ne cesse de croître. Les actions défensives et offensives dans les espaces géostratégiques ne sont préparées et rendues possibles que dans ces dimensions. La lutte contre le terrorisme revêt également une importance capitale pour la défense collective de l’OTAN.
Dans ce contexte opérationnel, la gestion des crises internationales change également de nature. La mise en place de partenariats stables et résilients s’inscrira dans un contexte de concurrence. Lorsque les intérêts allemands ou européens l’exigeront, la Bundeswehr continuera d’être sollicitée et d’accomplir ses missions là où d’autres puissances s’emploient à déstabiliser la situation.
Dans sa version classifiée, la stratégie militaire décrit et évalue en détail le contexte international d’action et de menaces et en tire des conclusions pour la Bundeswehr. Elle met l’accent sur la Russie, considérée comme la menace la plus importante et la plus immédiate pour la sécurité allemande, européenne et transatlantique dans un avenir prévisible. Elle représente une menace à l’échelle de l’État et globale sur le plan stratégique militaire : à l’échelle de l’État, car la Russie agit dès aujourd’hui en dessous du seuil de la guerre et mobilise tous les éléments de l’État ; stratégique militaire, car la Russie exploite les conflits à sa périphérie et menace en outre l’Europe de toutes parts avec des moyens d’action de grande portée. L’Occident est fondamentalement considéré comme hostile par la Russie d’aujourd’hui, et l’adhésion d’États démocratiques à l’OTAN après 1989/1991 est présentée comme un encerclement de la Russie.
L’objectif central de Moscou est de renverser cette évolution et de réorganiser l’architecture de sécurité européenne. Pour y parvenir, Moscou mise sur l’affaiblissement de la cohésion de l’Alliance, le découplage stratégique des États-Unis et de l’Europe, et donc sur l’échec de l’OTAN. Du point de vue russe, cela créerait les conditions nécessaires à l’extension de sa propre sphère d’influence vers l’Europe. Cela concernerait aussi bien les États baltes que les anciens États membres du Pacte de Varsovie – et donc les alliés actuels de l’OTAN.
La Russie met en place les conditions nécessaires à une attaque militaire contre les pays de l’OTAN. Elle mène d’ailleurs dès à présent des opérations hybrides contre les États membres de l’Alliance, dont l’Allemagne. L’objectif est de saper la résilience et la confiance dans les institutions de l’État.
Dans la région indo-pacifique également, la flotte russe du Pacifique, appuyée par des forces aériennes et spatiales ainsi que par des troupes de missiles stratégiques, assure les revendications de Moscou. Parallèlement, la Russie s’intéresse à créer un scénario de dilemmes multiples dans cette région et à immobiliser les forces américaines dans l’Indo-Pacifique.
4. La guerre aujourd’hui
La stratégie militaire s’appuie sur les tendances globales, technologiques et sociétales pertinentes. Dans un monde où les cycles technologiques et d’innovation sont de plus en plus rapides et disruptifs, les conflits se déroulent dans un environnement où la maîtrise de l’information, la résilience des systèmes et l’interconnexion déterminent la victoire ou la défaite. Des tendances annoncées de longue date marquent d’ores et déjà chaque champ de bataille.
Seul un développement innovant des capacités permet de doter les forces armées d’une supériorité technologique. Ce développement est orienté à long terme en fonction du théâtre de la guerre et défini dans le profil de capacités comme l’un des domaines clés du développement des capacités à long terme.
4.1. Points clefs de la guerre aujourd’hui
Effacement des frontières de la guerre : l’État, l’économie et la population sont des cibles – la société allemande est menacée dans son ensemble. L’adversaire s’attachera à contourner de manière ciblée la distinction entre le territoire national et le champ de bataille, entre le civil et le militaire, entre la sécurité intérieure et extérieure, entre la guerre et la paix, ainsi qu’entre les combattants et les non-combattants. On ne peut compter sur le respect des principes éthiques et juridiques reconnus.
Guerre multitemporelle : la conduite de la guerre est en pleine mutation ; disruption et continuité coexistent. La dissuasion et la préparation à la guerre s’appuient sur des capacités de pointe – mais la conduite effective de la guerre fait appel à des moyens et des méthodes d’hier, d’aujourd’hui, de demain et d’après-demain. L’utilisation de technologies de pointe telles que l’informatique quantique et la robotique va de pair avec le recours à des moyens peu coûteux disponibles sur le marché ainsi qu’à des moyens de guerre conventionnels. La capacité d’innovation et d’adaptation est donc déterminante pour le succès sur le champ de bataille.
Un champ de bataille transparent : les données deviennent une arme. L’intelligence artificielle complète et étend les capacités cognitives. La disponibilité permanente et mondiale de capteurs interconnectés dans toutes les dimensions conduit à une transparence et une numérisation croissantes du champ de bataille. Aujourd’hui déjà, il est difficile d’échapper à une reconnaissance en temps réel. La supériorité informationnelle, limitée dans le temps et dans l’espace, s’obtient en combattant et permet d’acquérir et de conserver la supériorité en matière de commandement et d’efficacité afin de prendre et de conserver l’initiative.
Effet à distance : les moyens d’action précis à longue portée, quelle que soit la distance, amplifient la menace sur un champ de bataille transparent. Il n’existe plus de zones de repli sûres.
Automatisation et autonomisation : la technicisation omniprésente et croissante de la guerre augmente la vitesse des opérations, réduit l’influence humaine et renforce la vulnérabilité dans ce qu’on appelle la dimension cognitive. L’adversaire utilisera sans restriction l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes sans pilote.
La masse efficace : les systèmes sont produits de plus en plus rapidement et à moindre coût, et déployés de manière multidimensionnelle. La quantité est facile à obtenir et devient une qualité en soi. Le déploiement offensif massif de systèmes faciles à produire et peu coûteux, utilisés en combinaison avec des ressources de haute qualité, génère des avantages significatifs. Les questions relatives à l’économie de la guerre reprennent de l’importance. Pour réussir, il est essentiel de pouvoir maintenir ce déploiement combiné tout au long de la guerre.
Ce paragraphe prend en compte les leçons tirées de la guerre en Ukraine et définit les caractéristiques du nouveau champ de bataille : effacement des frontières entre civil et militaire, transparence et centralité des données, multiplication des dimensions à la fois temporelles et spatiales.
4.2. Conséquences pour la Bundeswehr
Intégration dans la défense globale : la dissuasion passe par la résilience de l’ensemble de la société, y compris face à l’influence russe. La Bundeswehr doit coopérer avec tous les instruments de l’exercice du pouvoir étatique. Toutefois, afin d’éviter de surexploiter ses propres forces en temps de guerre, elle doit se concentrer sur les missions qui doivent impérativement être accomplies par des moyens militaires.
La supériorité grâce à la capacité d’anticiper l’avenir et de s’adapter : les évolutions technologiques déterminent de plus en plus le développement des capacités et des doctrines. La rapidité d’action est déterminante. La Bundeswehr doit accélérer les innovations, les intégrer et les rendre rapidement exploitables pour ses propres opérations militaires. Les nouvelles capacités doivent également apporter un avantage dans la guerre de demain. Dans le jeu d’adaptation et surtout d’innovation, la Bundeswehr doit être plus rapide que l’adversaire. En temps de paix comme en temps de guerre, elle agira de manière tournée vers l’avenir, pragmatique et agile.
Lutte pour l’information et les données : la Bundeswehr doit acquérir la supériorité informationnelle et en priver l’adversaire. Les capacités offensives et défensives doivent être renforcées dans toutes les dimensions. Cela concerne en particulier les dimensions spatiale, cybernétique et informationnelle. La reconnaissance et la guerre électromagnétique constituent un levier pour toutes les autres dimensions. La disponibilité ininterrompue et permanente de ces capacités, ainsi que leur intégrité et leur protection, sont décisives. Le recours à l’intelligence artificielle est en outre indispensable pour rendre gérables les données massives et la grande complexité dans le cadre de la prise de décision militaire. La fiabilité et l’intégrité des données et du traitement des données sont vitales.
Capacité à mener des opérations multidomaines (Multi-Domain Operations) : l’interaction ciblée, coordonnée dans le temps et synchronisée entre les activités militaires et non militaires dans toutes les dimensions est essentielle pour obtenir des effets. Les Multi-Domain Operations dans le cadre de l’Alliance et avec des partenaires sélectionnés doivent pouvoir être mises en œuvre grâce à des capacités interconnectées. La Bundeswehr doit ainsi atteindre une capacité de reconnaissance et d’action multidimensionnelle et adapter ses structures et ses procédures aux nouvelles exigences.
Effet et protection à distance : seule une capacité d’action durable sur toute la profondeur de l’espace adverse permet de garantir la capacité opérationnelle de la Bundeswehr et la meilleure protection possible du personnel déployé. Parallèlement, une défense aérienne performante et durable sur toutes les portées est décisive.
Olaf Scholz avait lancé l’initiative européenne pour un bouclier aérien (European Sky Shield Initiative), qui prévoit une protection anti-aérienne à plusieurs niveaux. La moyenne portée repose sur le système allemand IRIS-T, la longue portée sur le système américain MIM-104 Patriot et la très longue portée sur le missile israélien Arrow 3. La France, qui produit avec l’Italie le système sol-air moyenne portée/terrestre (SAMP/T) — Mamba, a critiqué l’exclusion de cette solution technique européenne de l’initiative allemande.
Accélération du rythme des opérations : l’humain reste au cœur du dispositif, mais le rythme des opérations doit être accéléré grâce à une utilisation responsable de l’automatisation et des capacités autonomes. La capacité simultanée à mener des Multi-Domain Operations et à recourir à l’intelligence artificielle accélère encore davantage le rythme des opérations, voire le rend possible.
Quantité et qualité : afin que l’Allemagne n’épuise pas, en cas de guerre, ses rares systèmes d’armes de haute technologie face à l’utilisation massive et peu coûteuse de l’adversaire, il faut créer un mélange équilibré, fondé sur la menace, de haute technologie, de systèmes existants et de technologies de masse peu coûteuses. La Bundeswehr doit ainsi accroître son efficacité face à des ressources limitées. La capacité de résistance des forces armées doit en outre être garantie en permanence par des forces de soutien de taille appropriée, l’ajustement des niveaux de stockage et des capacités évolutives de l’industrie de la sécurité et de la défense. Les conditions nécessaires à cet effet sont mises en place en collaboration avec nos alliés.
Les leçons opérationnelles et capacitaires tirées des guerres en Ukraine et au Proche-Orient semblent avoir été retenues. La Bundeswehr a ainsi commandé des drones kamikaze à des entreprises telles que Helsing ou encore Rheinmetall, qui a conclu un accord d’environ un milliard d’euros pour la livraison du drone FV-014, une munition rôdeuse d’une portée de 100 kilomètres.
Ces conclusions, tirées des grandes orientations, sont intégrées dans le profil de capacités de la Bundeswehr et stimulent ainsi le développement des forces armées.
5. L’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe
L’Allemagne fait face aux menaces aux côtés de ses alliés. En tant que première économie européenne et allié majeur ne disposant pas de forces nucléaires propres, l’Allemagne assume une responsabilité particulière pour
- Reassurance – rassurer les alliés et leurs sociétés,
- Deterrence – la dissuasion crédible vis-à-vis de la Russie
- Defense – la défense de l’OTAN.
L’Allemagne réfléchit et planifie la dissuasion et la défense au sein de l’Alliance. Une défense crédible de l’Alliance nécessite toutefois un nouveau rôle stratégique pour la Bundeswehr. Ce rôle se développera en étroite collaboration avec les partenaires et alliés de l’Allemagne.
Le premier déploiement permanent d’une brigade de combat de la Bundeswehr hors du territoire allemand, décidé dans le cadre de la Brigade Lituanie, est une manifestation concrète de ce nouveau rôle de l’Allemagne au sein de l’Alliance. L’Allemagne s’appuiera sur cette prise de responsabilité sans précédent dans l’histoire pour l’Europe. L’OTAN doit devenir plus européenne pour rester transatlantique. L’UE soutient à cet égard ses États membres dans leurs efforts pour équiper rapidement leurs forces armées conformément à leurs missions.
Référence au Fonds de défense européen, instrument de la Commission qui vise à soutenir la recherche et le développement dans le domaine de la défense ou à la Stratégie européenne pour l’industrie de défense (EDIS) ou encore au Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP).
5.1. Dissuasion et défense au sein de l’Alliance
L’Allemagne n’exerce sa dissuasion que dans le cadre de l’Alliance. La Bundeswehr mettra donc à disposition des forces opérationnelles pour les plans de défense du Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) et assumera une part croissante des charges au sein de l’Alliance. C’est là que réside la priorité stratégique militaire de la Bundeswehr. Elle continuera à contribuer à la dissuasion nucléaire de l’OTAN dans le cadre de la participation nucléaire.
Le maintien d’une capacité de partage nucléaire pour la Luftwaffe a justifié l’achat en 2022 de 35 avions de combat F-35 pour 286 millions d’euros pièce (soit 119 millions d’euros de plus que le prix payé par la Suisse), en utilisant le premier fonds spécial (Sondervermögen) pour la Bundeswehr. L’avion de Lockheed Martin, homologué pour transporter des bombes nucléaires américaines, doit remplacer le Tornado qui effectuait jusqu’alors cette mission, mais il contraint l’Allemagne à maintenir une dépendance technique aiguë envers le complexe militaro-industriel américainsur le long terme.
La Russie mènera une action hybride tant qu’elle le jugera opportun. L’Allemagne fera face à cette approche en faisant preuve de résilience et en mobilisant l’ensemble de ses capacités d’action. Pour ce faire, elle mettra à profit sa puissance économique, politique et, de plus en plus, militaire. La Bundeswehr apportera son soutien à la défense globale dans le cadre de la prévention nationale des crises et des risques.
La première étape de cette défense globale a été la création, en décembre 2025, d’un centre d’innovation pour lutter contre les drones, à la suite de plusieurs survols inquiétants de zones militaires par des drones d’origine russe. Selon une enquête des journalistes de la NDR et de la WDR, l’effet de cette nouvelle organisation sur les survols serait cependant limité pour le moment.
Si la dissuasion de l’OTAN venait à échouer, l’Allemagne se défendrait dans le cadre d’une approche globale de l’État au sein de l’Alliance. Le SACEUR déploiera les forces de la Bundeswehr déclarées conformément aux plans de défense de l’OTAN. La Bundeswehr assurera en outre la défense territoriale nationale et contribuera au bon fonctionnement de l’Allemagne en tant que base opérationnelle.
5.2. Le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr
Les États-Unis sont essentiels à l’Alliance tant sur le plan politique que par leurs capacités militaires. Ils déclarent toutefois s’orienter de plus en plus, sur le plan stratégique, vers leur hémisphère occidental et la région indo-pacifique.
Au-delà de cette réorientation vers la région indo-pacifique, les États-Unis exigent, dans leur Stratégie de défense nationale 2026, que leurs alliés redoublent d’efforts pour assurer leur propre sécurité. L’Allemagne doit donc devenir un allié militaire encore plus solide des États-Unis et, parallèlement, assumer davantage de responsabilités, aux côtés des alliés, pour la sécurité euro-atlantique commune, afin de pouvoir assurer une dissuasion efficace et continuer à défendre l’Alliance.
Compte tenu du contexte de menaces et d’une guerre en Europe, cette situation exige que l’Allemagne assume des tâches supplémentaires. Ce faisant, l’Allemagne assumera de manière ciblée une responsabilité stratégique conventionnelle en Europe et pour l’Europe. Cela signifie tout d’abord :
- La capacité de défense intrinsèque des forces actuelles de la Bundeswehr revêt une importance stratégique. La mise en place, dans les meilleurs délais, de la capacité opérationnelle organique des forces de toutes dimensions constitue dans un premier temps une priorité stratégique, suivie d’une montée en puissance structurée.
- Ces forces doivent pouvoir se déployer de manière de plus en plus autonome sur le territoire de l’Alliance. Une capacité de projection nationale et européenne renforce la dissuasion et la défense de l’Alliance, soulage les États-Unis et accroît la capacité d’action européenne.
- Dans le cadre du processus de planification de la défense de l’OTAN ainsi qu’au niveau national, la Bundeswehr développera et renforcera de manière ciblée les capacités qui sont essentielles, d’un point de vue stratégique militaire, pour la dissuasion et la défense au sein de l’Alliance. Cela inclut la défense antimissile territoriale et un réseau interarmées de reconnaissance et d’action permettant l’utilisation de moyens de frappe de précision à longue portée (Deep Precision Strike).
Les alliés européens assumeront une part plus importante de la sécurité euro-atlantique. L’Allemagne assumera davantage de responsabilités dans ce domaine. Depuis le cœur de l’Europe, elle renforcera la cohésion entre l’Europe de l’Est, l’Europe centrale et l’Europe occidentale, tout en préservant les liens avec l’Amérique du Nord. Dans ce nouveau rôle stratégique, l’Allemagne deviendra encore davantage un partenaire militaire de référence pour ses alliés européens, afin d’améliorer, avec eux, la capacité d’action de l’Europe. La responsabilité envers l’Europe ne peut être assumée qu’en collaboration avec les alliés et partenaires européens.
La conception de l’Allemagne comme « plaque tournante » logistique et opérationnelle de l’OTAN fait également partie des éléments déjà mentionnés dans le discours de la « Zeitenwende » d’Olaf Scholz. Cependant, se pose le problème de l’utilisation abusive de ces capacités logistiques par l’allié américain dans des conflits extérieurs à l’OTAN, comme celui contre l’Iran.
6. Priorités stratégiques militaires
Les priorités stratégiques militaires suivantes font partie intégrante d’une approche militaire globale au sens de l’approche « One-Theatre » et sont énumérées par ordre d’importance. Les priorités stratégiques militaires servent à la conduite stratégique de l’ensemble des forces armées en matière de formation, d’entraînement et d’engagement, conformément à la stratégie militaire.
La réflexion et l’action dans des espaces géostratégiques exigent une analyse constante des liens, des interactions et des répercussions résultant de ses propres actions ou de celles d’autres acteurs. Cela vaut en particulier dans le cadre d’un conseil militaire. Dans la mesure du possible, l’affectation des forces et des capacités permet de répondre simultanément à plusieurs des priorités suivantes.
Priorité stratégique militaire n° 1 :
Garantir la dissuasion et la capacité de défense dans le cadre de la défense nationale et de l’Alliance
La dissuasion vise à influencer la prise de décision de l’adversaire en agissant sur son raisonnement en termes de rapport coût-bénéfice. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en maintenant des forces opérationnelles prêtes à intervenir et en développant des capacités stratégiques conventionnelles.
Priorité stratégique militaire n° 2 :
Atténuer l’impact des attaques hybrides
Le sabotage et d’autres activités hybrides ne visent pas uniquement les installations liées à la défense. Les infrastructures civiles assurant les services publics de base constituent avant tout la cible des acteurs adverses. La Bundeswehr contribue à atténuer l’impact des activités hybrides. Elle contribue ainsi également à la capacité d’action de l’État dans son ensemble.
L’Office fédéral de la police criminelle (Bundeskriminalamt) a recensé en 2025 320 actes de sabotage présumés sur le sol allemand.
Priorité stratégique militaire n° 3 :
Renforcement de la stabilité de l’Europe et de son voisinage méridional
L’action stratégique militaire dans le voisinage européen, entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, la région du Sahel ainsi que le Proche et le Moyen-Orient, vise à instaurer une stabilité suffisante. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en renforçant ses partenaires régionaux et en mettant à disposition des capacités pour la gestion internationale des crises, dans le cadre des Nations unies ainsi que de la politique de sécurité et de défense commune de l’UE.
Priorité stratégique militaire n° 4 :
Protection des voies de communication maritimes et des lignes de communication internationales
La liberté des voies de communication maritimes et des lignes de communication dans toutes leurs dimensions est un élément essentiel de l’ordre international fondé sur des règles. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en affectant les forces nécessaires et en contribuant à la protection des infrastructures essentielles à la défense.
Début janvier 2026, un attentat visant le réseau électrique du quartier berlinois de Lichterfelde a provoqué la plus longue coupure de courant dans la capitale allemande depuis la Seconde Guerre mondiale. La revendication par un groupuscule d’extrême gauche écologiste, dit « Vulkangruppe », n’écarte pas la possibilité d’une forme de guerre hybride menée par des acteurs hostiles et met en lumière la vulnérabilité de l’infrastructure énergétique allemande.
7. Le profil de capacités de la Bundeswehr : plan pour les forces armées
La stratégie militaire décrit ainsi le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr au sein de l’Alliance et en tire les premières conclusions. En tant que plan pour les forces armées, le profil de capacités de la Bundeswehr constitue désormais le « Single Set of Forces ». Il guide la mise en place d’une Bundeswehr capable d’être opérationnelle de ses propres moyens le plus rapidement possible et d’apporter des capacités stratégiques à l’Alliance, et définit en outre les orientations stratégiques pour la future administration de la Bundeswehr.
La Bundeswehr va s’agrandir tout en se modernisant ;
Elle évite de constituer l’armée d’hier pour la guerre de demain.
À cette fin, le profil de capacités de la Bundeswehr définit des lignes directrices pour la planification des forces armées et permet un pilotage descendant pour la hiérarchisation des ressources. Il s’agit du document central de la Bundeswehr qui justifie les besoins – ce qui est nécessaire sur le plan militaire y est défini.
Les forces armées décrites dans le profil de capacités de la Bundeswehr constituent la base de l’organisation de la défense. À cet effet, le profil de capacités définit les exigences militaires en matière de montée en puissance, qui servent de fondement à une opérationnalisation plus poussée.
Le ministère fédéral de la Défense planifie les forces armées en fonction des capacités. Une capacité résulte
- en réunissant les ressources matérielles, organisationnelles, infrastructurelles et opérationnelles nécessaires, ainsi que du personnel formé,
- afin d’accomplir une mission militaire spécifique.
Cela permet de raisonner en termes de cohérence systémique et pose les bases d’une planification globale des forces armées. Un découplage temporaire des ressources peut apporter la flexibilité nécessaire au renforcement des effectifs.
Le profil de capacités de la Bundeswehr rassemble les objectifs allemands de capacités de l’OTAN et les objectifs de capacités nationaux, et décrit la vision d’avenir de la Bundeswehr :
- Objectifs de capacités de l’OTAN : La Bundeswehr est une armée au sein de l’Alliance. L’Allemagne participe à l’élaboration du processus de planification de la défense de l’OTAN et négocie les objectifs qui, conformément aux directives stratégiques militaires, correspondent à son rôle actuel et futur au sein de l’Alliance.
- Objectifs de capacités nationaux : les objectifs de capacités nationaux s’ajoutent aux objectifs de capacités de l’OTAN. Ceux-ci reflètent les missions et les tâches de la Bundeswehr telles qu’elles découlent des lignes directrices de politique de défense et des prescriptions de la stratégie militaire ; ils complètent les objectifs de capacités de l’OTAN, peuvent être intégrés dans l’Alliance et servir de point de départ à la planification de défense multinationale.
Le profil de capacités de la Bundeswehr est mis à jour et actualisé en fonction des besoins, sur instruction de l’inspecteur général de la Bundeswehr. La mise en œuvre ultérieure s’effectue par voie d’instruction ministérielle.
8. Vers l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe
Le développement à long terme de la Bundeswehr s’inscrit dans le contexte de la situation de menace décrite dans la stratégie militaire de la Bundeswehr.
Compte tenu de cette situation de menace aiguë pour l’Alliance, le développement de la Bundeswehr se déroulera en trois phases, chacune axée sur des priorités différentes.
Les forces armées seront renforcées d’ici 2039
- à court terme, par une maximisation rapide de la capacité de défense et de résistance,
- à moyen terme, par une augmentation significative des capacités dans tous les domaines et
- à long terme développées afin de devenir des forces armées innovantes et technologiquement supérieures.
L’objectif de la phase 1 est d’accroître le plus rapidement possible la capacité de dissuasion et de défense des forces armées. À cette fin, l’utilisation ciblée des ressources disponibles permettra de lancer et de mettre en œuvre les mesures qui maximisent intrinsèquement la capacité opérationnelle des forces armées.
Au cours de la phase 2, la Bundeswehr sera développée de manière à pouvoir assumer son nouveau rôle de leader européen au sein de l’Alliance. Elle sera en mesure, conjointement avec ses alliés, d’exercer une dissuasion crédible et, si nécessaire, de défendre l’Alliance.
L’objectif de la phase 3 est de faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe grâce à l’utilisation systématique de technologies innovantes, et de consolider ainsi son rôle de leader européen et son importance dans l’architecture de sécurité.
Il est essentiel que les mesures qui produiront leurs effets lors des phases 2 et 3 soient déjà mises en place dès la phase 1. De plus, le recours à des systèmes d’armes de dernière génération est prévu dès le début.
La conception détaillée des phases selon les dimensions (fonctionnelles) – armée de terre, armée de l’air, marine, soutien et forces spéciales – doit rester classée SECRET en raison des informations qu’elle contient et n’est pas présentée ici.
La conception des phases s’effectue selon des directives contraignantes, y compris les priorités pour l’affectation des ressources. À cette fin, des paramètres transversaux de la planification des forces armées sont définis en fonction des priorités stratégiques militaires. Les objectifs de capacités allemands au sein de l’OTAN et les objectifs de capacités nationaux sont ainsi harmonisés conformément aux priorités fixées par l’Inspecteur général de la Bundeswehr pour les forces armées.
Afin de maximiser sans délai la capacité de défense, les missions et les structures d’une armée de temps de paix sont abandonnées. Les ressources existantes sont réorientées et les structures existantes adaptées.
8.1. Principes de conception
8.1.1. Directives pour les forces armées
Mission principale : défense nationale et défense de l’Alliance – le « Single Set of Forces » se concentrera sur cette mission principale. Les forces opérationnelles réservées à cet effet rempliront également leur mission dans le cadre d’autres opérations.
Nouveau rôle au sein de l’Alliance – La Bundeswehr développera des capacités correspondant à son nouveau rôle stratégique conventionnel au sein de l’Alliance, conformément à la stratégie militaire.
Pression en faveur de l’innovation – Le nouveau rôle de la Bundeswehr ne pourra être rempli qu’en tirant parti des innovations dans tous les domaines ; la rapidité de mise en œuvre et l’exploitation des innovations issues des troupes, selon un principe ascendant, sont la clé du succès. Les éléments militaires et les acteurs de l’innovation, de la recherche ainsi que de l’économie civile nationale seront étroitement liés à cette fin. Dans la mesure du possible, les systèmes et plateformes existants seront remplacés dès la phase 1, et les procédures et l’organisation seront adaptées de manière à ce que les effets militaires puissent être obtenus plus efficacement, avec moins de personnel, plus rapidement et à moindre coût.
Une nouvelle responsabilité en tant que partenaire de référence – La Bundeswehr ne pourra remplir ce nouveau rôle qu’en collaboration avec ses alliés. La coopération multinationale n’est toutefois pas une fin en soi : en tant qu’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, la Bundeswehr deviendra opérationnelle de par elle-même et, avec ses alliés, capable de projection. À cette fin, la plus grande interopérabilité possible sera garantie.
Effectifs militaires fixés par la loi – L’effectif militaire cible du Single Set of Forces s’élève à au moins 460 000 militaires d’ici 2035, actifs et non actifs. Cet objectif initial de planification détermine la trajectoire de montée en puissance des forces armées (conformément à l’article 91 de la loi sur la défense) et constitue le cadre de la structure de défense initiale.
En décembre 2025, une loi rétablissant une forme « modernisée » de service militaire a été adoptée. À partir de 2026, tous les jeunes hommes et femmes de 18 ans recevront un questionnaire visant à évaluer leur motivation et leur aptitude à effectuer un service militaire. Les hommes sont tenus de le remplir ; pour les femmes, la participation reste volontaire. Le service militaire volontaire durera au minimum six mois, et pourra être prolongé jusqu’à onze mois. Ils pourront également s’engager pour des périodes plus longues en tant que réservistes. À terme, la Bundeswehr prévoit de recruter jusqu’à 300 000 hommes par tranche d’âge.
Réserve performante – La réserve fait partie intégrante des forces armées et contribue ainsi à renforcer la capacité opérationnelle de la Bundeswehr. À cet effet, des unités liées à la structure ainsi que des unités non liées à la structure (« en miroir ») sont prévues comme réserve. Le renfort des effectifs sur le terrain destiné à accroître la capacité de résistance fait partie de la réserve liée à la structure.
Équipement complet – Toutes les formations et tout le personnel militaire sont entièrement équipés. Une fois l’équipement complet atteint, une réserve logistique spécifique aux systèmes d’armes est constituée en tant que réserve de rotation. Afin d’accroître encore la capacité de résistance matérielle du matériel lourd, une réserve de matériel lourd spécifique aux systèmes d’armes est également prise en compte.
Équipement de la réserve – Les unités non actives sont également entièrement équipées. Par dérogation à cette règle, le personnel de la réserve de terrain ne doit être muni que d’un équipement matériel minimal (équipement personnel et arme de poing) et est rendu mobile à partir du complément de mobilisation matériel. Le personnel de la réserve non liée à la structure ne reçoit que son équipement personnel.
Hiérarchisation des équipements – La hiérarchisation des besoins en effectifs et en équipements matériels des unités actives, semi-actives et inactives, dans le cadre de la vision stratégique de la Bundeswehr, relève de la responsabilité des inspecteurs/commandants.
8.1.2. Mise en œuvre au sein de la Bundeswehr
Organisation de la montée en puissance – La montée en puissance de la Bundeswehr nécessite un cadre organisationnel qui permette le renforcement en termes de matériel, d’infrastructures et de personnel, tout en étant suffisamment flexible. Ce cadre est défini par les directives de conception (classées SECRET) pour les dimensions, en liaison avec les aperçus des capacités, afin que la Bundeswehr puisse évoluer vers la vision cible au fil des phases de renforcement.
Renforcement des effectifs – Le renforcement des effectifs visant à atteindre l’effectif cible du personnel militaire est conçu de manière flexible. Le pilotage ciblé nécessaire à cet effet, en particulier au cours de la phase 1, est également défini par les spécifications du profil de capacités et s’appuie sur une prévision des besoins en personnel. La concrétisation, la mise en œuvre et l’affectation sont assurées par le plan de renforcement des effectifs militaires.
Le renforcement nécessaire du personnel civil dans tous les domaines organisationnels s’effectue en fonction des missions relevant de la défense, conformément au plan de renforcement du personnel civil. Celui-ci inclut également le personnel qui, pour accomplir ses missions, doit avoir le statut de combattant en tant que soldat de la Bundeswehr – par exemple, le personnel concerné de l’administration judiciaire.
Une administration de la Bundeswehr performante – Afin que les forces armées puissent se concentrer sur leur mission principale, l’administration de la Bundeswehr les décharge des tâches qui ne relèvent pas strictement du domaine militaire. Le renforcement progressif des forces armées au fil des phases détermine les besoins et les structures de l’administration de la Bundeswehr. Celle-ci doit apporter un soutien résilient et durable, en phase avec ce renforcement, tout au long du continuum paix, crise, guerre.
Soutien hors d’Allemagne – Le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr exige une présence permanente et une capacité opérationnelle en dehors de la République fédérale. Les prestations devant impérativement être fournies de manière mobile auprès des troupes sont assurées en faisant appel au personnel civil de l’administration de la Bundeswehr (Embedded Support Organisation).
Services de soutien essentiels – La défense civile au niveau fédéral, régional et communal contribue de manière significative au soutien de la Bundeswehr dans le cadre de la défense globale, en particulier dans les domaines des infrastructures, de la logistique et des soins de santé. Dans le cadre du Host Nation Support (soutien de la nation hôte), cela inclut également nos alliés.
Infrastructures pour la montée en puissance – La montée en puissance de la Bundeswehr dépend entièrement des infrastructures. Les conditions-cadres nécessaires sont mises en place à cet effet. Cela comprend un développement prévoyant, adapté aux besoins et opportun, ainsi que l’exploitation résiliente qui s’ensuit et la fourniture de prestations couvrant l’ensemble des missions, y compris un approvisionnement énergétique résilient. À cela s’ajoute la mise à disposition d’infrastructures permettant une montée en puissance évolutive de la Bundeswehr.
8.2. Objectifs de capacités
L’Allemagne développe, avec ses alliés et sur la base d’une évaluation commune des menaces, les capacités de l’Alliance nécessaires à la dissuasion et à la défense de l’espace euro-atlantique. Grâce à la mise en œuvre des capacités allemandes requises à cet effet, la Bundeswehr remplira le rôle qui lui est dévolu dans les plans de défense du SACEUR.
La voie vers les forces armées conventionnelles les plus puissantes d’Europe est en outre traduite, pour la planification des forces armées, en objectifs de capacités nationaux. Il s’agit tout d’abord :
- Effet à distance et défense contre les menaces aériennes – La Bundeswehr renforce ses capacités de frappe précise à longue portée. Parallèlement, elle renforce sa capacité à se défendre contre les armes et les vecteurs à longue portée.
- Lutte pour la supériorité de l’information et augmentation de la vitesse de l’information – Les capacités offensives et défensives visant à acquérir et à conserver la supériorité de l’information sont développées à cet effet dans toutes les dimensions, en recourant à l’intelligence artificielle.
- Interconnexion et numérisation – L’Allemagne jouera un rôle de premier plan dans la mise en place d’une Alliance compatible avec les opérations multi-domaines (MDO Enabled Alliance). À cette fin, les capacités terrestres et spatiales nécessaires seront mises en place et développées : une plateforme informatique cloud de bout en bout et des systèmes de communication résilients et redondants (backbone numérique). La mise en œuvre visera systématiquement à garantir la souveraineté numérique.
- Capacité de commandement nationale – La capacité de planification et de commandement national des opérations doit être garantie au niveau opérationnel. Cela inclut également le commandement des Multi-Domain Operations ainsi que la mission qui en découle de mener des frappes de haute précision (Deep Precision Strikes) de manière interdimensionnelle. Parallèlement, la capacité d’action à l’échelle de l’État est assurée par des points de liaison interministériels.
- Base opérationnelle allemande – La base opérationnelle allemande s’étend au territoire allemand et à ses eaux territoriales, à l’espace aérien national ainsi qu’aux réseaux nationaux de données et de communication. Les capacités militaires indispensables sont mises en place afin de maintenir le bon fonctionnement de la base opérationnelle.
- Prévention nationale des crises et des risques, services de soutien et missions à assurer en permanence – les capacités militaires nécessaires à l’accomplissement de ces missions doivent être prises en compte de manière appropriée. La prévention nationale des crises et des risques ainsi que les services de soutien constituent une mission souveraine interministérielle visant à protéger les ressortissants allemands à l’étranger.
La stratégie militaire et le profil de capacités de la Bundeswehr, présentés ici sous forme d’extraits, fournissent désormais une analyse des besoins militaires adaptée aux menaces, qui justifie le renforcement de la Bundeswehr. Le ministère fédéral de la Défense dispose ainsi d’un concept global qui, à partir de l’évaluation stratégique de la situation de menace, définit un objectif spécifique pour les forces armées.
L’Allemagne assume ses responsabilités envers l’Europe. Cette conception globale trace la voie à suivre pour la Bundeswehr. (L’inspecteur général de la Bundeswehr)