La balance penche-t-elle pour Xi Jinping ?

EN MER DE CHINE MERIDIONALE, LE RAPPORT DE FORCE PENCHE UN PEU PLUS EN FAVEUR DE XI JINPING
Texte et carte par Lola Bondu

Eclipsées depuis un an par la menace nucléaire en Corée du Nord, les tensions en mer de Chine méridionale restent un contexte sous-jacent majeur en Asie orientale. Six Etats du littoral se disputent ces eaux pour les ressources énergétiques et halieutiques mais aussi pour la souveraineté nationale qu’elles représentent. Alors que la situation semblait dans l’impasse, la République populaire de Chine et le Vietnam – deux acteurs majeurs –, ont signé une déclaration pour apaiser les tensions en mer de Chine méridionale. Plus qu’un pas vers la résolution des disputes, c’est un échec pour le Vietnam et l’ASEAN, organisation régionale des nations d’Asie du Sud-Est. Quant à la Chine, elle voit ses positions fortifiées et se rapproche un peu plus du bilatéralisme qu’elle prône.


 C’est en parallèle de discussions dans le cadre multilatéral de l’ASEAN, qui se déroulaient à Manille (Philippines) en novembre dernier, que le président chinois Xi Jinping a signé un consensus avec son homologue vietnamien au sujet de la mer de Chine méridionale. Avec une déclaration conjointe insistant sur le fait qu’aucun des deux acteurs des tensions maritimes régionales ne prendrait d’initiative susceptible de « compliquer le conflit », avec pour objectif « maintenir la paix et la stabilité en mer de Chine méridionale ».

Cela pourrait s’apparenter à un acte de bonne volonté provenant de deux vieux rivaux. Pourtant, cette déclaration conjointe montre un rapport de force en faveur de la Chine : le communiqué, publié le 13 novembre 2017, a été rédigé par le Vietnam et la Chine seulement, alors que l’ASEAN persiste à jouer un rôle d’intermédiaire dans les disputes. L’organisation régionale prône le multilatéralisme pour résoudre les tensions. A l’inverse, la Chine privilégie généralement les relations bilatérales.

SOUVERAINETÉ, REVENDICATIONS « HISTORIQUES » ET PRINCIPE DE PROXIMITÉ

La mer de Chine méridionale est un terrain de tensions entre les Etats côtiers : la République populaire de Chine, les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et Taïwan[1]. Très peu de frontières maritimes ont été clairement définies et chaque Etat revendique une plus grande souveraineté en mer de Chine méridionale et sur les territoires qui la composent, des archipels d’îlots, des bancs et des rochers majoritairement.

Le Vietnam réclame l’archipel des Paracel, ainsi que l’intégralité du groupe des Spratley, au titre de revendications « historiques ». Celles des Philippines sont fondées sur le principe de la proximité. Elles sont clairement définies et identifiables. Quant à la Malaisie, elle occupe des îles qu’elle estime être sur son plateau continental, à l’instar de Brunei.[2]  Enfin, la République populaire de Chine revendique près de 90% de la mer de Chine méridionale, au travers de sa « ligne en neuf traits ».

 

Afin de mettre en pratique leurs revendications et prouver leur souveraineté dans la zone, les Etats impliqués dans les tensions en mer de Chine méridionale occupent tous des îlots, situés hors des ZEE officielles. Pour cela, ils n’hésitent pas à construire différentes installations – phares, bases météorologiques, ou encore aménagements militaires. Ces infrastructures leur permettent également de détourner la clause de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (convention que tous les Etats littoraux ont signé) indiquant qu’un rocher sans vie humaine ou économique ne peut pas être défini comme une île. Les Philippines, par exemple, auraient déjà construit un phare et fait flotter leur drapeau dans les années 1960 sur le banc de Scarborough. La République populaire de Chine a été l’un des derniers Etats à occuper des lopins de terre dans cet espace maritime. Le premier aménagement remonte à 1989 : un an après une confrontation militaire avec le Vietnam, elle a construit une base sur Fiery Cross Reef.

Aujourd’hui, il semble difficile de résoudre les questions de souveraineté et de juridiction en mer de Chine méridionale. Cela s’explique par le fait que chaque Etat impliqué considère et projette sa position dans cet espace maritime comme un intérêt stratégique national.

Au Vietnam, l’enjeu de la mer de Chine méridionale s’applique aussi à la vision que la population a du voisin chinois – similaire par ailleurs à l’appréhension populaire chinoise vis-à-vis des Etats-Unis. Maintenir les positions vietnamiennes en mer de Chine méridionale est une façon d’empêcher d’être cerné par les autorités chinoises, selon la représentation vietnamienne.[3] Le gouvernement de Hanoi revendique aujourd’hui la plus grande zone en mer de Chine méridionale après la Chine. Son tracé inclut l’archipel des Paracel au Nord et la quasi-totalité des Spratley (dont il occupe 48 îlots, le plus grand nombre parmi les Etats riverains) au Sud.

Parmi les 17 accrochages militaires recensés entre 1974 et 2002 sur cet espace maritime par l’ONU, le Vietnam est impliqué dans huit cas.[4] Il se sent directement menacé par la Chine. En mars 1988, onze positions qu’il tenait dans l’archipel des Spratley furent prises d’assaut par l’armée chinoise, faisant 78 morts parmi les Vietnamiens. La RPC conquit aussi par la force l’archipel des Paracel en janvier 1974. Depuis, des collisions entre pêcheurs et militaires opposent de façon régulière les deux Etats riverains.

La colère de la population au sujet des activités maritimes de la Chine est donc très forte. C’est un sujet d’inquiétude lié au patriotisme et la diaspora vietnamienne, surtout celle présente aux Etats-Unis, est facteur d’influence dans l’opinion publique.[5]

Quant au gouvernement, il ne nourrit pas cette même animosité envers la RPC. Anxieux devant l’opinion populaire, il se laisse habituellement conduire par elle.[6] On remarque toutefois une évolution des rapports depuis les alternances politiques dans la région.

FIN DU MULTILATERALISME EN MER DE CHINE MERIDIONALE ?

Avant l’élection de Rodrigo Duterte à la tête des Philippines, l’axe Manille-Hanoï s’élevait face aux revendications chinoises. Le nouveau président philippin a bousculé cet équilibre avec ses déclarations véhémentes à l’encontre des Etats-Unis – qui avaient tendance à soutenir les deux Etats en mer de Chine méridionale – et son rapprochement probant avec le gouvernement de Xi Jinping. Le Vietnam se retrouve esseulé dans sa volonté de faire front commun face à la stratégie chinoise. Au début des années 2000, les discussions multilatérales organisées par l’ASEAN étaient devenues la norme. Elles ont même menées à l’élaboration d’une déclaration conjointe de conduite dans ces eaux contestées, signée par toutes les parties.[7] Cette multilatéralisation des tensions est aujourd’hui mise en échec. Le communiqué sino-vietnamien du 13 novembre en est une nouvelle preuve, alors que les membres de l’ASEAN devaient annoncer conjointement un Code de conduite en mer de Chine méridionale le lendemain.[8]

 

Des membres de la Marine vietnamienne en mer de Chine méridionale, le 10 juillet 2017. Crédit : U.S. Navy.

Ces récentes activités bilatérales ont tendance à court-circuiter les efforts de l’ASEAN dans sa promotion du dialogue multilatérale en mer de Chine méridionale.

A Brunei, il n’y a officiellement aucune négociation bilatérale entre le sultanat et la Chine. Pourtant, l’ASEAN suspecte des compromis venant de Brunei à l’égard du gouvernement chinois sur les questions maritimes, ce qui expliquerait l’attitude réservée de ce membre lors des rencontres multilatérales. Au regret des officiels de l’organisation régionale, qui estiment que des négociations bilatérales entre ces Etats ne permettent pas au plus petit des deux d’espérer une bonne affaire – il serait plus difficile pour Brunei de refuser quelque chose à la Chine que l’inverse.

En Malaisie, le gouvernement avance que les tensions devraient être réglées avec des négociations bilatérales. Pour les autorités malaisiennes, faire appel à une troisième partie, comme le Tribunal d’arbitration de La Haye, devrait être la dernière option pour déboucher à une solution en mer de Chine méridionale. C’est ainsi qu’en mai 2016, la Malaisie et la Chine sont tombées d’accord pour résoudre la problématique maritime au travers de la Déclaration de conduite de 2002 et pour accélérer l’écriture du Code de conduite. Un accord plutôt paradoxal, puisqu’il a été convenu de façon bilatérale mais qu’il concerne deux points majeurs du multilatéralisme régional.

Les Philippines ont aussi adopté une vision plus bilatérale, pas seulement depuis l’arrivée de Rodrigo Duterte à la tête de l’Etat. Déjà en 2013, les dirigeants philippins ont outrepassé le multilatéralisme de l’ASEAN. Angoissés par les tensions grandissantes en mer de Chine méridionale et agacés de ne pas voir de changement concret à l’issue des réunions multilatérales de l’organisation régionale, ils ont déposé leur dossier au Tribunal de La Haye. En mai 2017, les Philippines et la Chine se sont rencontrées dans le cadre de la première consultation bilatérale sur la mer de Chine méridionale. Une seconde édition devrait être organisée au printemps 2018.[9]

LE HEDGING, FUNAMBULISME DES ETATS

Ces actions bilatérales se rapportent à une stratégie de hedging, généralement appliquée par les Etats de la région. Le hedging n’a pas d’équivalent en français et n’est pas clairement défini en tant que concept en géopolitique ni en relations internationales, bien qu’il soit souvent utilisé. A l’origine, le terme hedging provient de la finance et désigne une théorie que l’on pourrait traduire littéralement par « se couvrir des risques ». Cette expression peut être utilisée telle quelle afin de déterminer cette notion dans le cadre de ce sujet. Si l’on devait vulgariser la stratégie de hedging, on pourrait comparer l’Etat à un funambule, oscillant entre sa perception de la menace et ses capacités à la contrer.

Le Vietnam a par exemple fait acte de hedging début janvier 2018 en appelant l’Inde à investir dans le secteur du pétrole et du gaz en mer de Chine méridionale. Une action que le gouvernement chinois a qualifié d’« excuse afin de porter atteinte aux droits légitimes et aux intérêts de la Chine en mer de Chine méridionale ».[10] La déclaration sino-vietnamienne peut aussi s’insérer dans une stratégie de hedging. Face à une administration américaine qui ne s’est pas intéressée à la question de la mer de Chine méridionale depuis l’intronisation de Donald Trump, il y a un an, le Vietnam doit faire sans le rapport de force américain. Bien que la Maison blanche cherche à faire du Vietnam l’un de ses relais en Asie[11], l’avortement du projet de partenariat commercial transatlantique est un coup dur pour le gouvernement vietnamien. L’ancien TPP lui permettait de contrebalancer l’influence économique et commerciale chinoise au Vietnam.

 

En 2004, des officiels de la Marine vietnamienne ont accueilli un navire américain dans le cadre la normalisation des relations entre les deux Etats. Crédit : U.S. Navy photo by Photographer’s Mate 2nd Timothy Smith.

Cette puissance commerciale serait même le facteur numéro 1 qui vient à l’esprit des membres de l’ASEAN lors de l’écriture d’un communiqué. C’est pourquoi à la suite de la décision du Tribunal d’arbitrage de La Haye en juillet 2016, les déclarations des Etats de la région sont restées plutôt ambiguës. Même s’ils le voulaient, il est difficile pour les Etats de la région, dépendants du marché chinois, de refuser quoique ce soit à la République populaire de Chine, de peur de représailles.[12] Certains chercheurs expliquent ainsi la décision surprenante du Cambodge lors du sommet des ministres des affaires étrangères de l’ASEAN en 2012. Pourtant, le Cambodge ne devrait pas être concerné par cette question, puisqu’il n’a pas de rives donnant sur cet espace. Ce serait donc dû à ses relations économiques et militaires privilégiées avec la RPC,[13] qu’il souhaiterait alors ne pas froisser. Le gouvernement cambodgien a tout de même confirmé cette position pro-chinoise à l’été 2016, à la suite de la décision de La Haye à l’encontre de Pékin, en affirmant son souhait de ne pas contribuer à une déclaration commune des membres de l’ASEAN à ce sujet.[14]

INTERET EN BAISSE POUR LES TENSIONS MARITIMES

Autre exemple : la position de Brunei, pourtant impliqué directement dans les tensions en mer de Chine méridionale face à la Chine. Mises à part les questions commerciales et la volonté de ne pas froisser ce gros partenaire économique, le silence de Brunei pourrait avoir comme origine le coût de l’exploration et du forage sous-marin. C’est ce que rapporte le site Internet Asia Sentinel : « Les réserves pétrolières du sol de Brunei devraient s’épuiser d’ici vingt ans. Le forage sous-marin et l’exploration à la recherche de pétrole et de gaz sont beaucoup trop chers. La Chine a négocié une exploration commune afin de se partager la production des fonds marins. Brunei a accepté l’accord et laisse la Chine en paix au sujet de leurs revendications maritimes communes. »[15]

En dehors de l’aspect économique, la question politique peut aussi entrer en compte dans les choix des Etats de la région face aux autorités chinoises. « La position du Vietnam comme voisin inférieur à la Chine, ajoutée à la relation plutôt proche entre les deux partis communistes, rend nécessaire pour les autorités vietnamiennes de ne pas offenser publiquement leurs homologues chinois », explique ainsi Le Hong Hiep, spécialiste du Vietnam.[16] On peut appliquer cette analyse aux Etats majoritairement communistes de l’ASEAN, comme le Cambodge et le Laos – soutiens de la Chine dans la question des tensions maritimes, sans être directement impliqués dans les revendications en mer de Chine méridionale.

Ces mouvements bilatéraux s’apparentent à une forme de résignation de la part des Etats du littoral, devant une puissance chinoise grandissante. Surtout, en 2017, la question nord-coréenne était au centre de l’attention dans la région. Les Etats-Unis se sont repositionnés sur l’Asie du Nord-Est, la menace nucléaire et la balance commerciale avec la Chine, au détriment de la mer de Chine méridionale.

Avec un soutien américain moins important, le rapport de force penche désormais vers la Chine, qui profite de la distraction nord-coréenne pour renforcer ses positions stratégiques dans les eaux disputées.[17] Afin de rééquilibrer la balance, de nouveaux acteurs, comme l’Inde et le Japon, pourraient rapidement émerger et récupérer la position américaine de Chine méridionale 

 

[1] Taïwan, qui abrite la République de Chine, revendique les mêmes eaux que la République populaire de Chine.

[2] Hasjim Djalal, « ASEAN claimant’s position in the South China Sea », dans Entering uncharted waters ? ASEAN and the South China Sea, Pavin Chachavalpongpun, ISEAS, 2014, Singapour, p.71

[3] Rodolfo C. Severino, « Preventing conflict in the South China Sea », dans Entering uncharted waters ? ASEAN and the South China Sea, Pavin Chachavalpongpun, op. cit., p.4

[4] Sous la direction de Philippe Pelletier, Géopolitique de l’Asie, Nathan, Paris, 2012, p.339

[5] Entretien avec Tim Huxley à l’International institute of strategic studies (IISS), Singapour, 17 février 2017.

[6] Ibid.

[7] Declaration on the Conduct of Parties in the South Chine Sea, 2002

[8] Le Code de conduite est en projet depuis la signature de la Déclaration de conduite en 2002. En 2018, les ébauches du Code n’ont pas encore abouti.

[9]   http://news.abs-cbn.com/news/12/02/17/philippines-china-to-hold-next-south-china-sea-talks-in-early-2018

[10]  « China opposes Vietnam’s call for Indian investments in SCS, says bilateral ties used as ‘excuse’ », Firstpost, 11 janvier 2018, http://www.firstpost.com/world/china-opposes-vietnams-call-for-indian-investments-in-south-china-sea-says-bilateral-ties-used-as-excuse-4298819.html

[11]  A travers sa stratégie de « Hub and Spokes ».

[12] Cela a déjà été le cas dans le passé, avec par exemple la crise de la banane aux Philippines.

[13] Deux partenariats stratégiques bilatéraux ont été successivement signés dans les années 2000.

[14] « Le Cambodge maintient sa position et ne soutient pas la décision de la cour d’arbitrage sur le conflit en mer de Chine méridionale », dépêche de l’agence de presse chinoise Xinhua, 12 juillet 2016, http://french.xinhuanet.com/2016-07/13/c_135508288.htm

[15]  Cyril Pereira, « Brunei silenced on South China claims », Asia Sentinel, 30 avril 2016, http://www.asiasentinel.com/politics/brunei-silenced-south-china-sea-claims/

[16] Le Hong Hiep, Vietnam’s alliance politics in the South China Sea, ISEAS, 2015, Singapour, p.14

[17] « Beijing works on ‘Great Wall of Sand’ in South China Sea as US is distracted », The Sydney Morning Herald, 15 décembre 2017, http://www.smh.com.au/world/us-distracted-by-north-korea-china-builds-up-south-china-sea-fortifications-20171215-h057u0.html