Vladimir Poutine au Forum des Routes de la Soie en Chine

Vladimir Poutine au Forum des Routes de la Soie en Chine

Le 14 mai dernier, le président russe Vladimir Poutine, en visite à Pékin à l’occasion d’un Forum dédié aux Routes de la Soie, a prononcé le discours suivant, dont nous vous livrons une traduction inédite en français. Ce discours très intéressant laisse transparaître, en filigrane, les sentiments ambivalents qu’entretiennent les dirigeants russes à l’égard du projet pharaonique lancé par le président chinois Xi Jinping. L’expansion économique de la Chine en direction des pays d’Asie centrale, qui représentent un pivot crucial dans les nouvelles Routes de la Soie, concurrence l’influence russe, patiemment étendue au Turkestan depuis le XVIIIe siècle. L’émergence de la puissance chinoise dans la région nous ramène ainsi au temps des immenses empires asiatiques, capables, depuis les steppes d’Asie centrale, d’opérer de l’Asie du Sud-Est à l’Europe centrale, en passant par l’Inde, la Perse et le Moyen-Orient. Sous le discours lissé de Vladimir Poutine, la crainte d’un nouvel affrontement pour le Heartland perce-t-elle ? Son obstination à rappeler les projets menés par l’Union économique eurasiatique, sous patronage russe, vise en tous les cas à minorer l’importance de l’Initiative Route et Ceinture. Le président russe va même jusqu’à souhaiter une participation de l’Union européenne à ce grand projet eurasiatique afin de garantir l’ ”équilibre” du continent !


(traduit du russe par Danylo Khilko)

Monsieur le Président Xi Jinping, Messieurs les chefs d’État et de gouvernement,

Je suis très honoré de participer à la cérémonie inaugurale de Forum des Routes de la Soie. Le Président Xi Jinping m’avait informé en septembre dernier, durant le Sommet russo-chinois, qu’il planifiait cet événement d’envergure. Bien sûr, nous avons immédiatement soutenu cette initiative.

Les principales idées ont déjà été formulées plus tôt. À l’évidence, ces plans permettent de discuter de manière vraiment représentative et inclusive l’avenir du grand continent eurasiatique . Notre continent est la patrie de grandes civilisations. Des peuples aux cultures et traditions différentes y vivaient ensemble, y commerçaient.

Comme chacun sait, la légendaire Route de la Soie qui reliait presque tout l’Eurasie passait d’oasis en oasis et de puits en puits. Dans le célèbre Livre des changements chinois, dont la langue est riche et éclatante, le puits est un symbole de la force vitale autour laquelle se nouent la communication, la confiance, les relations, l’amitié.

Cette expérience de coopération et compréhension mutuelle est encore importante pour nous au XXIe siècle, alors que le monde affronte des problèmes et des défis d’importance. Nombre d’anciens modèles et facteurs de développement économique sont presque épuisés.

Dans beaucoup de pays le concept “d’État social” développé au XXe siècle se trouve en crise. À présent, il n’est plus capable d’assurer l’amélioration du bien-être ni parfois de le maintenir à son niveau initial.

Les risques de la fragmentation de l’espace économique et technologique global devient chaque jour plus évident. Le protectionnisme est devenu la norme. Ses formes implicite s’expriment sous forme de restrictions unilatérales et illégitimes, en particulier en ce qui concerne la diffusion des technologies. Les idées d’ouverture et de libre commerce sont souvent rejetées  par ceux qui les soutenaient il y a peu.

Les inégalités de développement économique et sociale, la crise de l’ancien modèle de globalisation apportent des conséquences négatives pour relations entre les pays, pour la sécurité internationale.

La pauvreté, l’insécurité sociale, les différences de niveaux de développement entre les pays et régions alimentent le terrorisme international, l’extrémisme, la migration illégale. Nous ne parviendrons pas à gérer ces défis si nous ne surmontons pas la stagnation du développement économique au niveau mondial.

On doit se souvenir des menaces de conflits régionaux. Des lieux qui ont vu de longue date des oppositions s’exprimer, persistent dans de nombreuses parties de l’Eurasie. Pour résoudre ces conflits, il importe avant tout de se refuser aux discours agressifs, d’éviter les accusations mutuelles qui ne font qu’aggraver la situation. En somme, il est impossible de résoudre les problèmes contemporains selon l’ancienne logique. Nous avons besoin de nouvelles idées qui soient dépourvus de stéréotypes.

Je suis convaincu que l’Eurasie est capable d’élaborer et de proposer un ordre du jour étoffé et positif. Cela concerne la sécurité, le développement des relations entre les états, l’organisation de l’économie, de la sphère sociale, des systèmes d’administration, la recherche des nouveaux sources de croissance.

Nous devons faire voir à la communauté internationale un exemple d’avenir en commun, innovant, constructif, basé sur la justice, l’égalité, le respect de la souveraineté nationale et les principes intangibles de l’ONU.

Cependant, afin de réaliser ce programme, le désir et la volonté ne seront pas suffisants. Des outils opérationnels seront nécessaires afin de mener à bien cette coopération. C’est à l’intérieur de ce cadre d’intégration que nous pourrons les créer. Aujourd’hui, de multiples projets d‘intégration se développent en Eurasie. Nous les soutenons et avons à cœur qu’ils réussissent.

De nombreuses personnes ne sont pas sans savoir que nous-mêmes, avec nos partenaires, bâtissons l’Union économique eurasiatique. Au sein de cette Union économique eurasiatique, nous partageons les mêmes opinions à l’égard de l’intégration de l’Eurasie, et il est très important pour nous que les dirigeants de la Biélorussie, du Kazakhstan et du Kyrgyzstan participent au présent forum.

Nous saluons l’initiative chinoise “Une ceinture, une route”. En proposant cette initiative, le Président Xi Jinping a présenté un exemple d’approche novatrice pour développer l’intégration dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, des transports, de l’industrie, de l’aide humanitaire, que nous venons d’évoquer.

J’estime qu’en additionnant le potentiel de chaque cadres d’intégration, tels que l’Union économique eurasiatique, l’initiative “Une ceinture, une route”, l‘Organisation de coopération de Shanghai et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, nous serions à même de former un vaste partenariat eurasiatique. C’est selon cette approche que nous considérons l’ordre du jour proposé par la Chine.

Nous saluerions volontiers la participation de nos collègues européens des États de l’Union européenne dans ce partenariat. Dans cette configuration, celui-ci prendrait une dimension vraiment harmonieuse, équilibrée et globale.

Il offrirait une chance unique de mettre sur pied un espace de coopération uni de l’Atlantique jusqu’au Pacifique, vraisemblablement pour la première fois dans l’histoire.

Chers collègues,

Il faut dès à présent mettre en œuvre une stratégie de développement d’un vaste partenariat eurasiatique au niveau d’affaires de premier plan. Nous pouvons ainsi nous engager en vue du but ambitieux de permettre une circulation rapide et fluide des biens dans l’espace eurasiatique. Le Président Xi Jinping parlait d’alléger les procédures bureaucratiques pour les flux de biens entre la Chine et le Kazakhstan. Nous l’observons aussi sur d’autres frontières.

Bien sûr, il est beaucoup plus efficace de travailler sur la base des technologies logistiques les plus avancées tout en opérant des simplification administratives. Nous pouvons compter, dans cette optique, sur les approches de l’Organisation mondial du commerce (OMC). À cet égard, je rappelle qu’en février dernier, l’accord de l’OMC sur démantèlement des barrières à la circulation des biens est entré en vigueur. Bien entendu, ces accords devraient être développés, et poursuivis par un accord encore plus avancé au niveau eurasiatique sur la facilitation des procédures commerciales.

Je voudrais souligner le point suivant : la Russie pourrait investir dans la création de coentreprises, dans de nouvelles productions, dans le développement d’industries d’assemblage et dans les services sur le territoire des pays partenaires, en plus d’y faire du commerce.

Il est important que les entrepreneurs de nos pays gagnent de l’argent et réussissent ensemble, qu’ils créent des alliances technologiques et industrielles compétitives. Afin que cette coopération soit efficace il faut chercher à unifier les pratiques et avoir en perspective l’élaboration de normes uniques pour la réglementation des produits industriels, agricoles et de haute technologie.

Ensuite, il faudra supprimer les contraintes d’intégration liées aux infrastructures et, avant toute chose, créer un système des corridors de transports modernes. La Russie, de par sa position géographique unique, est également prête à y travailler.

Nous modernisons actuellement nos infrastructures maritimes, ferroviaires et routières. Nous améliorons la capacité de la grande ligne Baïkal-Amour et du Transsibérien. Nous investissons dans l’aménagement du passage du Nord-Est afin d’en faire une voie de transport d’importance mondiale.

Si nous nous plaçons à l’échelle mondiale, les projets d’infrastructure lancés dans le cadre de l’Union économique eurasiatique et de l’initiative “Une ceinture, une route” en alliance avec le passage du Nord-Est, sont véritablement capables de dessiner une nouvelle configuration pour le continent eurasiatique. Telle est la clé du projet d’aménagement du territoire qui permettrait une reprise de l’activité économique et de l’investissement. Ouvrons ensemble ces routes du développement et de la prospérité !

Bien entendu, afin de réaliser ces projets ambitieux dans le domaine des infrastructures, de l’énergie, du transport et des hautes technologies, nous aurons besoin d’investissements privés. Il est donc important de créer des conditions confortables, appréhensibles et prévisibles pour les investisseurs, et de mettre en place un échange des expériences. Par exemple, nous avons mis à profit l’expérience des pays du pourtour du Pacifique pour créer des conditions plus favorables aux Territoires de développement prioritaire (Территории опережающего развития) de l’Extrême-Orient russe.

Les institutions financières récentes, telles que la Nouvelle Banque de Développement (“Banque de Développement des BRICS”) ou la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, devraient passer la main aux investisseurs privés. Bien sûr, une intégration de bonne qualité devrait être basée sur un solide capital humain, sur un personnel qualifié, sur des technologies avancées et sur la recherche.

Afin de mettre en place ces fondations, nous proposons de développer activement des plateformes éducatives bilatérales, de renforcer des liens entre les universités et les écoles de commerce. Je voudrais vous inviter à collaborer dans le cadre de centres scientifiques dédiés à la recherche fondamentale. Nous sommes prêts à créer de grands laboratoires collaboratifs et internationaux.

Chers collègues,

Il est évident que les idées et initiatives proposées par les participants au Forum demanderont de plus amples discussions. Nous sommes tout à fait prêts à y participer. Je voudrais inviter les dirigeants politiques et les entrepreneurs à se rendre en Russie en juin, à l’occasion du Forum économique de Saint-Pétersbourg, et en septembre au Forum économique oriental de Vladivostok.

Pour terminer, je voudrais souligner qu’aux yeux de la Russie, l’avenir du partenariat eurasiatique ne consiste pas seulement dans l’amélioration et l’élaboration de liaisons entre les États et les économies. Cet avenir doit transformer le paysage politique et économique du continent, apporter la paix, la prospérité et surtout une qualité de vie supérieure en l’Eurasie.

Nos citoyens ont besoin de choses simples : de sécurité, de confiance dans l’avenir, de la possibilité de travailler et d’améliorer le bien-être de leur famille. Nous devons leur garantir ces possibilités.

À cette égard, la grande Eurasie n’est pas seulement un schème géopolitique mais, sans exagération, un véritable projet de civilisation tourné vers l’avenir.

Je suis persuadé qu’en agissant dans un état d’esprit collectif, nous parviendrons à le réaliser. Je crois que j’ai toutes les raisons de remercier le Président Xi Jinping de son initiative opportune et prometteuse.

Je vous remercie de votre attention. Permettez-moi de nous souhaiter à tous un franc succès dans les collaborations que nous allons entreprendre.”