Le manifeste de Palantir pour la domination

Le géant du numérique fondé par Peter Thiel et dirigé par Alex Karp vient de publier 22 thèses virales sur l'avenir de l'Amérique et de l’Occident.

Nous traduisons et commentons ligne à ligne ce texte accueilli par des idéologues néo-réactionnaires comme « le plan pour forger un Occident techno-fasciste ».

Dans la galaxie techno-césariste, le PDG de Palantir occupe une position singulière. 

Contrairement à Peter Thiel, son associé et cofondateur de Palantir, qui acte depuis 2009 la séparation entre liberté et démocratie, ou à Curtis Yarvin, qui théorise explicitement un ordre post-démocratique fondé sur la figure du PDG-monarque, Alex Karp semble demeurer ostensiblement dans l’horizon républicain, sans proposer ni rupture frontale, ni sortie évidente du cadre institutionnel américain.

Son projet se présente même comme une « République technologique » — titre de son livre paru en février 2025 —, et propose une reformulation interne de la puissance face aux nouveaux défis de l’espace digital et de la rivalité géopolitique. 

L’apparente modération de la tête d’un colosse, qui est en train de reconfigurer en profondeur la relation entre puissance publique et capacité militaire aux États-Unis, ne doit pas nous faire faire fausse route. 

Car, derrière le vocabulaire républicain, se déploie une stratégie que l’on peut résumer d’une formule : transformer l’État en une filiale de sa propre infrastructure digitale, en vidant ainsi la souveraineté de sa dimension démocratique. Le projet de Karp est clairement un postlibéralisme technologique.

Née en 2003 d’un investissement d’In-Q-Tel — le fonds de capital-risque de la CIA — et développée en collaboration avec ses analystes, Palantir a systématiquement inversé le rapport de force qui l’a vue naître. Sa méthode, qu’il désigne sous le nom de « land and expand », consiste à pénétrer une organisation par un contrat initial modeste (une livre sterling pour le NHS pendant la pandémie), puis à y ancrer ses ingénieurs dans l’agence cliente, imposer son ontologie propriétaire comme structure des données, jusqu’à rendre toute extraction impossible, ce que l’on désigne comme un « vendor lock-in ».

Ce contexte industriel doit être gardé à l’esprit à la lecture de ce manifeste, publié sur X le 18 avril 2026 par le compte officiel de Palantir, pour résumer l’essentiel de La République technologique 1. Ce post, ressemblant étrangement à une synthèse du livre par IA, présente, en vingt-deux points, la vision technopolitique de son PDG.

Plus encore, les mots d’Alex Karp — docteur en philosophie, qui a revendiqué à plusieurs reprises une filiation avec Jürgen Habermas et la pensée de l’École de Francfort — doivent être lus avec précaution. Pour reprendre les termes de Strauss, Karp maintient au niveau exotérique le langage de la démocratie, tout en réservant à un registre implicite — ésotérique — la détermination effective du contenu, c’est-à-dire une volonté de refonte complète de l’État américain. 

Nous publions donc la traduction intégrale de ce manifeste, en l’accompagnant d’un commentaire qui cherche à restituer ses présupposés implicites — les réalités industrielles, les effets politiques et la dimension idéologique.

Pour réfuter Karp, il faut donc lire ce qu’il écrit, c’est-à-dire rendre explicite ce que le texte, par construction, se garde de dire.

I.

La Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu possible son ascension. L’élite de l’ingénierie de la Silicon Valley a l’obligation positive de participer à la défense de la nation.

Le patriotisme et la défense nationale sont désormais des valeurs revendiquées par les grandes entreprises du secteur numérique, alors qu’il s’agissait auparavant de représentations presque taboues. Il s’agit d’une victoire hégémonique pour Palantir, son PDG, Alex Karp, et son premier financeur, Peter Thiel. Car, depuis ses fondations, le géant américain s’est construit contre un consensus anti-militariste : créée en 2003 avec un capital d’amorçage d’In-Q-Tel (le fonds d’investissement de la CIA), l’entreprise n’a jamais cherché à dissimuler sa vocation militaire : son outil phare, Gotham, a été utilisé dès l’Irak et l’Afghanistan pour la détection d’engins explosifs improvisés. À noter : l’argument de la « dette » transforme un modèle d’affaires (les contrats publics représentent plus de la moitié du chiffre d’affaires de Palantir) en obligation morale.

Il s’agit aussi d’un retour aux origines de la Silicon Valley, qui a émergé dans les années 1940 sous l’impulsion du gouvernement américain, à des fins militaires 2. C’est d’ailleurs à partir de cette idée que Karp ouvre son livre, The Technological Republic 3 , considérant que « la Silicon Valley s’est égarée » : « La dépendance initiale de la Silicon Valley à l’égard de l’État-nation — et en particulier de l’armée américaine — a pour l’essentiel été oubliée, effacée de l’histoire de la région comme un fait dérangeant et dissonant, en contradiction avec l’image que la Silicon Valley se fait d’elle-même, comme ne devant son succès qu’à sa seule capacité d’innovation. »

II.

Il faut nous rebeller contre la tyrannie des applications. L’iPhone est-il vraiment notre plus grande réalisation créative, sinon notre accomplissement suprême en tant que civilisation ? L’objet a changé nos vies, mais il pourrait aussi, désormais, limiter et contraindre notre sens du possible.

Ce passage reprend l’argument de Peter Thiel dans Zero to One 4 , selon lequel la Silicon Valley a abandonné le « progrès vertical » (zero to one) pour le « progrès horizontal » (1 to n). Le progrès vertical suppose des innovations radicales, qui passent par la création de nouveaux monopoles, tandis que le progrès horizontal revient à conquérir des parts de marché dans un espace déjà constitué. À cet égard, Thiel regrettait déjà les effets pervers du smartphone, qui poussait les ingénieurs à développer des applications, plutôt qu’à s’efforcer d’inventer des technologies de rupture. Le smartphone incarne, pour Thiel et Karp, la stagnation travestie en innovation : « Les smartphones ne nous distraient pas uniquement de notre environnement, mais aussi du fait même que ce dernier est étrangement suranné : seuls le numérique et la communication ont connu des changements notables depuis un demi-siècle. » 5

Dans cette perspective, Palantir se présente, au contraire, comme un progrès vertical : Thiel et Karp entendent créer un nouveau monopole, celui de la surveillance militaire et civile généralisée. Ce modèle suppose une refonte totale du fonctionnement de l’État, conçu comme un modèle dépassé.

III.

Le courrier électronique gratuit ne suffit pas. La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et en effet de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable de produire de la croissance économique et de la sécurité pour le public.

La référence de cet extrait est directement Habermas : « Comme l’a suggéré Jürgen Habermas, le fait que les dirigeants ne tiennent pas les promesses implicites ou explicites faites au public peut provoquer une crise de légitimité pour un gouvernement. Lorsque les technologies émergentes, génératrices de richesse, ne servent pas l’intérêt général, des difficultés s’ensuivent souvent. En d’autres termes, la décadence d’une culture ou d’une civilisation, et même de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’assurer la croissance économique et la sécurité du public. En ce sens, la volonté des communautés scientifiques et techniques de venir en aide à la nation a été vitale, non seulement pour la légitimité du secteur privé, mais aussi pour la pérennité des institutions politiques à travers l’Occident. » Cette phrase condense l’influence straussienne présente chez Peter Thiel et Alex Karp : une élite ne se légitime que par la délivrance — croissance, sécurité, puissance. Quand la gratuité (Gmail, Instagram) est le seul fruit visible du capitalisme cognitif, la classe dirigeante technologique mérite sa délégitimation. Le mot « décadence » n’est pas anodin : il trahit l’imaginaire réactionnaire dans lequel évolue Karp, pour qui l’élite démocratique est incompétente et corrompue et doit être remplacée par une nouvelle élite plus efficace. Dans The Diversity Myth 6 , que Thiel a co-écrit avec David Sacks — aujourd’hui envoyé spécial du président américain pour l’IA et les cryptos —, il fait de la critique de Stanford à partir d’une élite qui substitue la posture morale au résultat. La thèse d’Alex Karp sur le jargon 7 éclaire ce passage et le suivant : le jargon — y compris le jargon progressiste de la Silicon Valley — est, pour lui, une stratégie agressive de distinction sociale, qui masque l’absence de production réelle.

IV.

Les limites du soft power, de la rhétorique brillante à elle seule, sont aujourd’hui manifestes. La capacité des sociétés libres et démocratiques à l’emporter exige quelque chose de plus qu’un appel moral. Elle exige du hard power, et le hard power de ce siècle reposera sur les logiciels.

Le slogan interne de Palantir, « your software is the weapons system » 8 , acte la dissolution de la frontière civile/militaire, et se comprend à partir de la formule qui résume la proposition de valeur de Palantir : « hard power in this century will be built on software ». Les plateformes Gotham, Foundry et AIP sont présentées comme l’infrastructure d’un nouveau type de puissance cinétique. Concrètement, cela signifie la fusion, en temps réel, de données satellites, de données issues des drones, du renseignement humain et logistique, mise au service d’une boucle de ciblage accélérée.

V.

La question n’est pas de savoir si des armes à base d’IA seront construites ; c’est de savoir qui les construira, et pour quel but. Nos adversaires ne s’arrêteront pas pour se livrer à des débats théâtraux sur les mérites du développement de technologies ayant des applications militaires et de sécurité nationale critiques. Ils avanceront.

Cette thèse cherche à disqualifier par avance tout débat démocratique sur l’IA militaire en le rangeant du côté des « adversaires ». Historiquement réticente à collaborer avec l’industrie de la défense, la Silicon Valley a considérablement resserré ses liens avec le Pentagone, avec une nette accélération depuis janvier 2025. Sous la nouvelle administration Trump, dont les géants de la tech sont des soutiens et des membres (d’OpenAI à Anduril, en passant par Palantir et Meta), l’intégration de l’intelligence artificielle dans les systèmes militaires américains s’accélère.

Ce passage révèle aussi clairement la mécanique rhétorique de toute forme d’illibéralisme technologique. L’accélération technologique est présentée comme irréfragable, notamment parce qu’elle serait au cœur d’une confrontation impériale à venir avec la Chine.

VI.

Le service national devrait être un devoir universel. Nous devrions, en tant que société, sérieusement envisager de nous éloigner d’une force entièrement volontaire et ne combattre la prochaine guerre que si tout le monde partage le risque et le coût.

À travers ce passage, Karp entend montrer que son projet est bien républicain, c’est-à-dire qu’il vise le bien commun de l’ensemble de la nation américaine. Cette position est donc plus modérée que celles de Curtis Yarvin, dont le formalisme entend se débarrasser de toute forme de légitimation républicaine.

VII.

Si un Marine américain demande un meilleur fusil, nous devrions le construire ; et il en va de même pour les logiciels. Nous devrions être capables, en tant que pays, de continuer à débattre de la pertinence d’une action militaire à l’étranger tout en demeurant inflexibles dans notre engagement envers ceux que nous avons priés de se mettre en danger.

Cette position s’inscrit dans une critique récurrente des cycles d’acquisition militaires, jugés trop lents et bureaucratiques : le temps de production d’un fusil — ou d’un logiciel — devient un indicateur de souveraineté opérationnelle. L’idée centrale est que la supériorité stratégique repose moins sur la perfection du matériel que sur la rapidité d’itération, selon une logique empruntée au développement logiciel (build, deploy, update) appliquée au champ militaire. Dans cette perspective, refuser d’accélérer la production reviendrait à exposer inutilement les soldats, en maintenant un écart entre les besoins du terrain et la capacité industrielle à y répondre.

VIII.

Les serviteurs du public n’ont pas besoin d’être nos prêtres. Toute entreprise qui rémunérerait ses employés comme le gouvernement fédéral rémunère les serviteurs publics aurait du mal à survivre.

Les positions de Karp dépassent la rhétorique républicaine pour rejoindre les fantasmes libertariens et néoréactionnaires de privatisation de l’État. La bureaucratie publique est considérée comme inefficace, et doit donc être balayée, comme le suggère Curtis Yarvin avec son plan RAGE (Retire All Government Employees), ou le projet du DOGE (Department of Government Efficiency, qui avait initialement pour objectif de diviser le budget fédéral par deux). Karp défend un autre modèle de remplacement de cette bureaucratie : Palantir agit comme un parasite, qui, en se rendant plus indispensable à l’État que ses propres services, les condamne à la disparition.

IX.

Nous devrions faire preuve de beaucoup plus d’indulgence (grace) envers ceux qui se sont soumis à la vie publique. L’éradication de tout espace de pardon — le rejet de toute tolérance pour les complexités et les contradictions de la psyché humaine — pourrait nous laisser une galerie de personnages à la barre que nous regretterons.

Cet appel à la « grace » s’inscrit dans le contexte de la lecture girardienne que Peter Thiel fait de la société contemporaine : la « cancel culture » serait le retour du mécanisme sacrificiel, produisant des boucs émissaires pour désamorcer les rivalités mimétiques. Interprétée de cette manière, cette thèse protège structurellement les grands entrepreneurs, les dirigeants et les fondateurs, c’est-à-dire ceux qui se sont « à la barre ».

X.

La psychologisation de la politique moderne nous égare. Ceux qui se tournent vers l’arène politique pour nourrir leur âme et leur sens de soi, qui comptent trop lourdement sur leur vie intérieure, trouvant son expression chez des personnes qu’ils pourraient ne jamais rencontrer, seront laissés déçus.

Cette critique de la psychologie et de l’introspection, conçues comme des formes faibles et décadentes, est devenue un topos de la droite tech américaine. En mars dernier, Marc Andreessen affirmait avec fierté qu’il ne pratiquait aucune introspection, pour ne pas être tourné vers le passé, mais vers l’action. En 2024, critiquant la contre-culture hippie dans le podcast de Joe Rogan, Thiel allait aussi dans ce sens : « Nous avons cessé de nous projeter vers l’espace lointain parce que nous avons commencé à nous tourner vers l’espace intérieur. »

XI.

Notre société est devenue trop pressée, et souvent joyeuse, face à la disparition de ses ennemis. Le fait de vaincre un adversaire est un moment pour faire une pause, non pour se réjouir.

Ce passage réaffirme la nécessité absolue de la conflictualité. Il s’inscrit directement dans la lignée des positions de Thiel, qui s’appuient sur les thèses de Carl Schmitt et René Girard. Dans « Le Moment straussien » 9 , Thiel convoque ces deux penseurs pour défendre la relance politique de l’Occident contre le risque d’une stagnation qu’impliquerait le fantasme d’une paix mondiale.

Appel au meurtre des ennemis : ici, on observe un écho direct de la théorie mimétique de René Girard. La jubilation face à l’ennemi vaincu est le moment où la violence se dévoile, et où le groupe se recompose sur le dos du bouc émissaire.

XII.

L’ère atomique prend fin. Un âge de dissuasion, l’âge atomique, prend fin, et une nouvelle ère de dissuasion, fondée sur l’IA, est sur le point de commencer.

C’est la thèse géopolitique centrale du livre et aussi l’une de celles qui sont le plus commercialement intéressées. Palantir se positionne comme l’infrastructure fondamentale d’un nouvel ordre stratégique, en recodant par l’IA la dissuasion. Elle reprend le dessus du spectre. 

Cette idée est aussi récurrente chez Peter Thiel, qui considère que l’âge atomique a tendu un piège à l’Occident : la menace de la destruction complète (Armageddon) justifie la régulation de toute innovation (Antéchrist). La fin de cette ère atomique permettrait ainsi de relancer l’accélération technologique (katechon).

XIII.

Aucun autre pays, dans l’histoire du monde, n’a fait plus avancer les valeurs progressistes que celui-ci. Les États-Unis sont loin d’être parfaits. Mais il est facile d’oublier combien il existe davantage d’opportunités dans ce pays, pour ceux qui ne sont pas des élites héréditaires, que dans toute autre nation sur la planète.

Karp, fils d’un père afro-américain et d’une mère juive, incarne personnellement ce récit méritocratique, qui est pourtant au cœur de la crise américaine. Sur le plan rhétorique, ce passage sert à désarmer la critique de gauche : on ne peut rejeter la défense d’un pays qui est lui-même le vecteur des valeurs progressistes — le progressisme se trouve ainsi nationalisé. 

XIV. 

La puissance américaine a rendu possible une paix extraordinairement longue. Trop nombreux sont ceux qui ont oublié, ou qui tiennent peut-être pour acquis, que près d’un siècle de paix a prévalu dans le monde, sans conflit militaire entre grandes puissances. Au moins trois générations — des milliards de personnes, leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants — n’ont jamais connu de guerre mondiale.

La thèse de la Pax Americana 10 est évidemment contestée : la paix entre grandes puissances s’est accompagnée de guerres par procuration (Corée, Vietnam, Amérique latine, Moyen-Orient), dont le coût humain se chiffre en millions. L’argument sert à naturaliser l’hégémonie américaine comme bien public mondial plutôt que comme projet hégémonique. Il fonctionne surtout comme prémisse du suivant : si la paix dépend de la puissance américaine, alors affaiblir cette puissance — par le refus tech de travailler avec le Pentagone — revient à mettre fin à la paix.

Ce passage sert aussi à induire la menace d’une confrontation impériale avec la Chine, et donc d’accélérer les investissements dans l’industrie des technologies militaires.

XV.

La neutralisation d’après-guerre de l’Allemagne et du Japon doit être défaite. Le désarmement de l’Allemagne a été une surcorrection, dont l’Europe paie aujourd’hui un lourd prix. Un engagement similaire et hautement théâtral envers le pacifisme japonais, s’il est maintenu, menacera aussi de déplacer l’équilibre des puissances en Asie.

Cette thèse est politiquement lourde : Karp plaide pour la remilitarisation des deux puissances vaincues de 1945, dans un contexte où plusieurs figures de premier plan de l’administration — J. D. Vance, Elon Musk — ont, à plusieurs reprises, appelé à la normalisation de l’extrême droite allemande et à un reset. À noter toutefois que, sur le plan factuel, le mouvement a déjà commencé — le Zeitenwende de Scholz en 2022, le budget record de défense japonais pour 2026 à 58 milliards de dollars. Palantir y a un intérêt direct : l’entreprise a ouvert des bureaux à Tokyo et à Francfort et signé en 2024 un partenariat majeur avec la Bundeswehr. 

XVI.

Nous devrions applaudir ceux qui tentent de bâtir là où le marché n’a pas su agir. La culture se moque presque de l’intérêt de Musk pour les grands récits, comme si les milliardaires devaient simplement rester dans leur couloir, qui consiste à s’enrichir… Toute curiosité ou tout intérêt authentique pour la valeur de ce qu’il a créé est essentiellement écarté, ou peut-être tapi sous un mépris à peine voilé.

La défense d’Elon Musk est ici une auto-défense. Karp, Thiel et Musk partagent l’appartenance à la « PayPal mafia » et l’idée que les entrepreneurs technologiques sont une classe dirigeante légitime à diriger la société. Thiel systématise cette position dans Zero to One : les monopoles créatifs (SpaceX, Tesla, Palantir) bénéficient à tous parce qu’ils peuvent penser à long terme, contrairement aux entreprises prises dans la concurrence. Les milliardaires-visionnaires deviennent une catégorie sociale productive.

Dans Zero to One, Thiel va même jusqu’à identifier les entrepreneurs de génie à des « boucs émissaires », c’est-à-dire à des figures à la fois honnies et vénérées, qui se distinguent ainsi du reste de l’humanité pour acquérir un statut quasi divin.

XVII.

La Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente. De nombreux politiques, aux États-Unis, ont essentiellement haussé les épaules face à la criminalité violente, abandonnant tout effort sérieux pour traiter le problème, ou prendre un risque avec leurs électeurs ou donateurs dans la recherche de solutions et d’expériences dans ce qui devrait être une tentative désespérée de sauver des vies.

Comme l’a révélé une enquête de The Verge, le contrat entre la Nouvelle-Orléans et Palantir (2012-2018) a servi de laboratoire à la « police prédictive » avec un « risk assessment database », ciblant 1 % de la population. Le conseil municipal n’avait pas été informé. La recherche de l’ACLU a conclu que le programme amplifiait les biais raciaux existants plutôt qu’il ne « sauvait des vies ». Une importante recherche de Richardson, Schultz et Crawford 11 , publiée en 2019, a montré que les systèmes prédictifs se concentrent sur la présence policière plutôt que la criminalité réelle : ils opèrent une boucle de rétroaction qui sur-surveille les quartiers déjà sur-surveillés.

Ce passage justifie l’usage de Palantir à des fins de sécurité intérieure. On retrouve l’obsession néoréactionnaire pour l’usage de technologies efficaces de gestion de la criminalité contre l’impuissance de l’État démocratique

XVIII.

L’exposition impitoyable des vies privées des personnages publics chasse trop de talents du service gouvernemental. L’arène publique — et les attaques superficielles et mesquines contre ceux qui osent faire autre chose que s’enrichir — est devenue si implacable que la république se retrouve avec un effectif significatif de vaisseaux vides et inefficaces, dont on pardonnerait l’ambition s’il y avait la moindre conviction véritable tapie à l’intérieur.

L’ironie de ce passage est considérable quand il est lu à la lumière du modèle Palantir : l’entreprise construit précisément l’infrastructure qui rend possible « l’exposition impitoyable » de n’importe quelle vie, via l’agrégation de données interagences qu’elle revend aux États. ImmigrationOS, selon la documentation contractuelle d’ICE, donne une « visibilité quasi en temps-réel » sur les personnes en procédure de déportation, en croisant dossiers de passeport, données fiscales IRS, lecture de plaques et données téléphoniques. La thèse implicite est donc asymétrique : l’opacité pour les dirigeants, la transparence pour les gouvernés.

On retrouve également, en creux, une critique acerbe de la démocratie libérale. La responsabilité des dirigeants devant l’opinion publique serait une des sources de l’inefficacité de l’État, parce qu’elle découragerait les élites à prendre des décisions impopulaires mais nécessaires.

XIX. 

La prudence que nous encourageons involontairement dans la vie publique est corrosive. Ceux qui ne disent rien de mal ne disent souvent pas grand-chose du tout.

Dans Théorie de l’agir communicationnel 12 , Habermas distingue l’agir stratégique, orienté vers le succès, et l’agir communicationnel, dont le telos est l’intercompréhension (Verständigung) : les participants y coordonnent leurs actions, non par calcul égocentrique, mais par la recherche d’un accord rationnellement motivé. La démocratie habermassienne repose donc sur une délibération rationnelle sans contrainte, structurée par des exigences de justification universalisables — reposant toutefois sur une éthique de la discussion. Karp formule comme une critique internaliste : l’objectif d’une délibération risque de produire des formes vides, un consensus sans conflictualité réelle. Autrement dit, là où Habermas voit une condition de possibilité de la démocratie, Karp suggère une pathologie : une parole « sans aspérité » qui neutralise le social au lieu de le structurer. 

XX.

L’intolérance envers la croyance religieuse, pervasive dans certains cercles, doit être combattue. L’intolérance des élites envers la croyance religieuse est peut-être l’un des signes les plus révélateurs que son projet politique constitue un mouvement intellectuel moins ouvert que beaucoup en son sein ne le prétendent.

Thèse importante dans l’écosystème de Peter Thiel, chrétien déclaré, qui dépeint le progressisme comme une religion séculière privée de sa source, et finance largement le parcours de J.D. Vance, le premier vice-président catholique des États-Unis. Karp, lui-même juif, adopte une position moins théologique, mais symétrique : le sécularisme militant des élites est une fermeture qui s’ignore. 

XXI.

Certaines cultures ont produit des avancées vitales ; d’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives. Toutes les cultures seraient désormais égales. La critique et les jugements de valeur seraient interdits. Pourtant, ce nouveau dogme passe sous silence le fait que certaines cultures, et, en effet, certaines sous-cultures […] ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, et pire, régressives et nocives.

Ce passage révèle une nouvelle fois le caractère illibéral, voire réactionnaire, du projet de Karp. Ce dernier ne se contente pas d’affirmer un exceptionnalisme américain, mais défend clairement l’existence d’inégalités essentielles entre les cultures. Dans le contexte de la droite états-unienne contemporaine, ce passage est un dog whistle suggérant la supériorité de la culture blanche européenne.

XXII.

Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. Nous, en Amérique, et plus largement dans l’Occident, avons, pendant le dernier demi-siècle, résisté à la définition de cultures nationales au nom de l’inclusion. Mais l’inclusion dans quoi ?

Cette inscription apparente masque un déplacement plus profond. La thèse conclusive de Karp prend la forme d’un retour à la « substance » : face au multiculturalisme, il faut réintroduire de l’unité culturelle. Ce retour à la substance fait indubitablement penser au bien commun, défendu par les postlibéraux catholiques, comme Adrian Vermeule. Néanmoins, à la différence de ces derniers, Karp résiste à une interprétation strictement religieuse. Son projet est plutôt celui d’un postlibéralisme technologique, guidé par l’efficacité et la puissance, et inséparable de la perspective d’une confrontation avec la Chine. 

Sources
  1. « The Technological Republic, in brief », post sur le compte X de Palantir, 18 avril 2026.
  2. Voir à ce titre Margaret O’Mara, The Code : Silicon Valley and the Remaking of America, New York, Penguin Press, 2019.
  3. Alexander C. Karp, avec Nicholas W. Zamiska, The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, Crown Currency, 2025.
  4. Peter Thiel, avec Blake Masters, Zero to One, Notes on Startups, or How to Build the Future, Crown Currency, 2014.
  5. Ibid.
  6. Peter Thiel, avec David Sacks, The Diversity Myth, Multiculturalism and the Politics of Intolerance at Stanford, The Independent Institute, 1995.
  7. La thèse d’Alex C. Karp s’intitule Aggression in der Lebenswelt, sous la direction de Karola Brede, publiée en 2002.
  8. Voir la page d’accueil de Palantir sur X.
  9. Peter Thiel, « Le Moment straussien », 2007.
  10. Gilford John Ikenberry, Power, Order, and Change in World Politics, New York, Cambridge University Press, 2014.
  11. Rashida Richardson, Jason M. Schultz, Kate Crawford, Dirty data, bad predictions, 2019.
  12. Jürgen Habermas, Theorie des kommunikativen Handelns, 2 t. (1981) ; réédition : Paris, Fayard, trad. J.M. Ferry, J.L. Schlegel, 1987.
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