Comment le catalanisme est devenu un indépendantisme

Au cœur des élections du 21 décembre en Catalogne (21-D) et de la victoire à la Pyrrhus de Ciudadanos, nous avons interrogé Antonio López Vega pour nous éclairer sur les origines du mouvement indépendantiste et ses conséquences sur l’ensemble de la société espagnole et l’Europe. Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Complutense de Madrid, directeur de l’Institut d’Humanités et Sciences de la Santé Gregorio Marañón (Fondation Ortega y Gasset- Gregorio Marañón) et spécialiste de l’histoire des intellectuels et du libéralisme en Espagne, il a également intégré des groupes de réflexion sur le nationalisme espagnol (en compagnie de l’historien spécialiste des nationalismes Juan Pablo Fusí Aizpurúa, notamment). L’entretien a été réalisé la veille des élections, soit le mercredi 20 décembre 2017.


Groupe d’études géopolitiques : En amont des élections du 21 décembre, les indépendantistes ont pu argumenter régulièrement que la Catalogne n’était pas espagnole, historiquement. Comment retracer, à grands traits, les relations entre la Catalogne et le reste de l’Espagne en questionnant la notion de nation ?

Antonio López Vega : La nation catalane, au sens contemporain du terme, existe depuis plusieurs siècles. La Catalogne, au Moyen-Age, fut rattachée à la couronne d’Aragon. Cette dernière fit ensuite partie d’une monarchie composée avec celle de Castille (1479). Aragon et Castille ne partageaient à cette époque qu’une politique extérieure. Les deux couronnes étaient indépendantes d’un point de vue juridique, financier et institutionnel, et avaient aussi des coutumes propres, des singularités. La monarchie espagnole est cependant entrée en crise au cours du XVIIè siècle. La Guerre des Faucheurs [Guerra dels Segadors] (1640-1659) marque la première crise entre Catalans et Espagnols et est toujours remémorée par les indépendantistes à travers l’hymne du même nom [Els Segadors]. Une autre crise fut celle de la Guerre de Succession, opposant les Habsbourg aux Bourbons. Cette guerre, remportée par les Bourbons en 1714, opposait bien deux prétendants au trône d’Espagne. Elle ne fut pas une guerre de Sécession comme certains auteurs ont pu l’écrire par la suite. Il est certain qu’à ce moment, la Catalogne a perdu beaucoup de ses droits. Moins cependant que Valence ou l’Aragon, par exemple.

Le XVIIIè siècle fut excellent, l’industrie textile était florissante. Grâce à Charles III, un tissu socioéconomique dynamique et cohérent fut créé en Catalogne. Cette époque fut qualifiée par Prat de la Riba [l’un des artisans du renouveau catalaniste de la fin du XIXème siècle] d’hiver catalan. Cependant, avec le romantisme, a émergé un courant en Espagne, mais plus spécifiquement en Catalogne : la Renaixença [la Renaissance], faisant référence à un sentiment identitaire, aux droits hérités du Moyen-Age (fueros), aux grandes dates de l’histoire catalane (Diada, célébrée chaque 11 septembre,…). L’année 1901 est également une date importante, celle de la prolongation politique de ce mouvement nationaliste qui était non-indépendantiste, à l’origine. Le projet était alors de catalaniser l’Espagne, de l’européaniser et non de prendre ses distances avec elle.

La dimension économique est-elle alors le facteur le plus important permettant d’expliquer l’essor de ce mouvement indépendantiste ?

Il est évident que la dimension économique fut très importante. La Catalogne est le moteur économique de l’Espagne depuis le XVIIIè siècle, même si le Pays Basque s’est aussi fortement développé entre temps. La crise indépendantiste ne se serait sans doute pas déclarée sans la crise économique de 2008. Même si, en 2006, la Catalogne avait obtenu un statut d’Autonomie, la mise en avant des problèmes socio-économiques en Catalogne (mais pas seulement) et de la corruption a fortement accéléré les choses. Le catalanisme intégrateur s’est alors transformé en un indépendantisme.

Le catalanisme intégrateur s’est alors transformé en un indépendantisme

Cela se perçoit au travers de l’éducation et du monde de la culture. Les liens qui ont toujours existé entre les intellectuels catalans et ceux du reste de l’Espagne ont ainsi disparu, certains intellectuels ont favorisé cette scission. Mais plus largement, ces oppositions, ce manque de dialogue se sont fortement diffusés dans la société, au travers de l’opposition entre le Real et le Barça [la défaite du Real à Girone en octobre dernier a pu être raccrochée au débat politique], qui aura par ailleurs lieu ce week-end, entre les élections et les repas de famille, où il sera très difficile de parler de ces questions.

 

Depuis Madrid, l’essor du mouvement indépendantiste semble en libérer un autre : le mouvement républicain. Quels liens y a-t-il entre les deux ?

Il me paraît intéressant qu’un Français perçoive les choses ainsi. Il est certain que l’opposition entre république et monarchie n’a pas disparu depuis la Guerre Civile. La République et ses valeurs conservent toujours une bonne image en Espagne, celle de former des citoyens cultivés, intelligents et responsables au sein de la nation espagnole.  Cependant, plutôt que d’une résurgence d’une rhétorique et de la cause républicaine, je parlerais au contraire d’une forte réapparition ces dernières semaines d’un nationalisme espagnol, au travers des multiples drapeaux que nous pouvons voir sur les balcons. Un nationalisme espagnol excluant est ainsi réapparu. Ces derniers ont ainsi utilisé le concept de nation, qui devrait symboliser l’unité, pour défendre leur propre cause, leurs propres intérêts, ce qui a contribué à créer une rupture profonde de la société catalane mais plus généralement espagnole.

J’espère que les individus s’estimant Espagnols et uniquement Espagnols ne représentent qu’une faible proportion de la société. J’espère qu’aujourd’hui moins de 15 % de nos concitoyens se réfèrent à l’Espagne une, grande et libre [qui était la devise du régime franquiste]. En Catalogne, une grande majorité se sent autant catalane qu’espagnole, comme dans la plupart des autres communautés du pays.

C’est aux partisans d’un patriotisme constitutionnel de créer un nouveau projet de vie en commun

Etre espagnol, pour eux, c’est avant toute chose faire partie d’une nation en tant que projet de vie en commun, pour reprendre la définition d’Ortega y Gasset. Ils sont ainsi les partisans d’un patriotisme constitutionnel, comme l’écrivait Habermas. C’est à cette troisième Espagne [référence au mythe des deux Espagnes, réactualisé par Santos Juliá[1] ] qu’appartient le pouvoir de limiter les affrontements dans la rue, de créer un nouveau projet de vie en commun. L’Espagne ne se projette pas assez au sein de l’Union Européenne, il s’agit d’envisager a minima les quarante prochaines années et ce, de manière globale.

Cette libération de la parole dans les rues espagnoles, et pas seulement à Barcelone ou Girone pose une autre question : celle de la représentativité voire de la légitimité des médias traditionnels, soutenus par les divers gouvernements en Espagne (RTVE contre TV3, par exemple). Ces derniers ont parus être concurrencés par de nouveaux acteurs, comme l’association Òmnium Cultural.

Les médias font aujourd’hui face à une crise internationale. C’est une crise de la communication, de la médiatisation : il s’agit de restructurer complètement le système journalistique à travers le monde. Il est évident que les journalistes sont prisonniers d’intérêts particuliers : ceux d’actionnaires, d’entreprises, mais aussi de politiques. Le quatrième pouvoir que représentaient ces journalistes semblent être partiellement tombé, il est bien plus difficile d’effectuer les check and balances qu’auparavant. Cependant, nos sociétés contemporaines sont aussi bien moins dépendantes de ces canaux étatiques ici évoqués. Nous sommes tous journalistes, nous sommes tous porteurs d’opinions et avons tous la possibilité de publier, au travers notamment des réseaux sociaux. A l’heure de la post-vérité, nous avons tous également le pouvoir de falsifier la réalité, partiellement ou entièrement. Les vidéos réalisées lors des dernières manifestations en Catalogne l’illustrent.

Quelles peuvent être les répercussions, à l’échelle européenne, de la crise catalane ? Comment sortir de cette situation ?

Le véritable problème des indépendantistes catalans ce n’est pas l’Espagne, c’est l’Europe. Celle-ci ne peut se permettre que la Catalogne soit indépendante. La France, qui fait face au retour au premier plan des revendications corses, tout comme l’Italie qui doit affronter le problème de la Padanie, ne peuvent approuver ce mouvement. Nous pourrions également faire référence à la Grande Bretagne et l’Ecosse même si, Brexit mis à part, la monarchie composée différencie ce cas des autres. L’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite en Autriche pour la première fois depuis Hitler est absolument préoccupante. L’axe franco-allemand semble pouvoir créer cette Union européenne, mais ceci ne pourra s’effectuer qu’à la condition qu’elle fasse respecter l’Etat de droit en Pologne ou en Hongrie [N.D.L.R. : l’entretien a été effectué avant que l’Union ne révèle son intention de sanctionner la Pologne].

Le véritable problème des indépendantistes catalans, ce n’est pas l’Espagne, c’est l’Europe

L’Etat-Providence doit également être repensé autour de la solidarité et des droits de l’homme, introduire des politiques migratoires et démographiques. Tout ceci doit être au cœur de ce nouveau projet européen. Un autre élément me paraît absolument sidérant, c’est l’absence d’ouverture généreuse de la part de l’U.E. en direction de l’Amérique latine, malgré sa forte proximité culturelle. Il apparaît comme nécessaire de hausser la voix pour articuler et créer tout celaScreenshot 2017-08-24 23.44.37


[1] Santos Juliá, Historia de las dos Españas, Santander, Taurus, 2010