Née à Tbilissi, le 22 mai 2026, Ilonka Sputanadze prend conscience, dès sa prime enfance, de son destin de cinéaste. Son père, Giorgios Sputanadze, ancien gardien des studios de Tiflis, conservait pieusement bobines et projecteurs depuis le dernier quart du siècle précédent. Il avait constitué, au fil du temps, une collection de DVD (des sortes de galettes chromées sur lesquelles il était possible de graver un ou plusieurs films) et n’avait eu de cesse de faire connaître à la jeune Ilonka les chefs-d’œuvre du XXe siècle.
C’est en visionnant 2001. L’Odyssée de l’Espace que la jeune fille découvre sa vocation. Armée du nouvel iPhone AI 237, fruit d’une joint-venture entre Mistral et la marque à la pomme, la jeune fille tourne en sept jours une nouvelle version du film, reproduisant plan après plan le chef d’œuvre de Kubrick. Présenté en 2040 à Cannes Infinity, la nouvelle sélection du festival, le film obtint la Palme de l’Avenir, décernée par un jury hybride co-présidé par Timothée Chalamet et le robot R2AI2, nouvelle version du robot conversationnel de ChatGPT, sponsor de la sélection. La maîtrise technique et l’intelligence de l’image de l’adolescente parvinrent à convaincre l’ensemble des programmateurs de sortir le film dans tous les dômes de projection du monde le même soir de juin 2041, par une nuit des étoiles caniculaire. Près de cinq cents millions de spectateurs simultanés assurèrent largement la rentabilité de l’aventure.
Aussitôt, les sirènes d’Hollywood, pourtant en voie d’extinction, ne manquent pas d’attirer la jeune fille, qui s’y familiarise avec le tournage en prises de vue réelle, qu’elle associe rapidement à un usage extensif de l’image générée par IA. En 2051, ses Nouvelles Aventures de Babar et Céleste, qui renouvellent la Rom Com non humaine, relancent la carrière de Zendaya, lui offrant une renaissance dans le rôle de la Vieille Dame, gardienne des deux derniers spécimens d’éléphanteaux d’Asie.
Inspirée de techniques oubliées, en vogue dans la saga Star Wars, Ilonka Sputanaze se tourne vers le tournage holographique à partir de 2061. Elle réunit le couple Marilyn Monroe et Robert de Niro dans un récit inspiré par Novel Crafter, où l’acteur hologramme échappe à des tueurs en se travestissant pour se fondre dans la tournée d’un orchestre féminin. Le charme des protagonistes emporte l’adhésion de la Motion Picture Academy. C’est au beau milieu de la pandémie de fluctovirus de 2067 qu’HoloMonroe obtient enfin l’Oscar de la meilleure actrice, au cours d’une cérémonie rendue entièrement virtuelle par le confinement. Une victoire amère cependant : Justin Choigee Chang, le dernier critique humain en poste au New Yorker, repère dans le film une similitude troublante avec Some Like it Hot, un film oublié d’un certain Billy Wilder auquel aurait participé la Marylin humaine. Au scandale qui suit son triomphe aux Oscars, Ilonka répond simplement « Personne n’est parfait ».
Cette même année voit l’annexion de la Géorgie à l’Empire de l’Est, à l’issue d’une attaque-éclair lancée sur Tbilissi par Ekaterina Vladimirovna Poutine depuis le Kremlin. Deux bouleversements violents qui poussent Sputanadze à regagner son pays natal. Déchue, malmenée, retranchée dans les studios de Tiflis, elle se réfugie dans le cinéma, répare les projecteurs de la collection paternelle, et projette sur un mur du studio les bobines de pellicule qu’elle avait négligées. Elle n’aura de cesse, par la suite, de fabriquer une caméra 35 mm dotée d’optiques Zeiss dénichées au marché noir. Sous l’influence de Tarkovski et Paradjanov, dont elle a exhumé quelques séquences, elle tourne dans les rues de Tbilissi, rendues désertes par la loi martiale, Chanson de Géorgie et Le feu sous la Cendre dont elle exigera, une fois exilée en Suisse, qu’ils soient projetés en pellicule dans des sortes de théâtres dédiés à cet effet, devant quelques dizaines de spectateurs seulement, assis et silencieux. Poèmes nostalgiques et méditations spirituelles, ses films exaltent les derniers paysages naturels du Caucase, et l’architecture antique d’églises désormais abandonnées.
Comme un retour à ses jeunes années, Ilonka Sputanadze s’était lancée, depuis 2090 dans un projet démesuré : tourner un film sur la face cachée de la Lune. Après plusieurs voyages de repérage, elle avait choisi le cratère Tsiolkovskiy comme décor pour ce long métrage en 70 mm Vistavision, un procédé oublié depuis plus d’un siècle.
À l’issue d’une intense recherche de mécénat, et d’un financement participatif auquel plus de 200 000 centaines cinéphiles ont participé, Ilonka Sputanadze a réuni le budget de l’entreprise. Partie avec une équipe exclusivement humaine sur les lieux du tournage, elle a succombé hier à une chute de plusieurs dizaines de mètres depuis le pic central, où elle était difficilement parvenue à installer sa caméra. Faute de robot, les secouristes présents n’ont pu récupérer son corps.