Statue parlante, métamorphoses ovidiennes et acteur-présage
Quoi de mieux que l’image du monstre pour évoquer l’immense Toni Servillo ? Monstre en tant qu’acteur d’une part, mais aussi en tant que présage vivant.
L’étymologie du mot monstre nous le rappelle : hérité d’un latin médiéval religieux, monstre vient du verbe « monere », qui signifie mettre en garde, avertir. Toni Servillo est un acteur-présage, qui fonctionne à lui seul comme un laboratoire de nos utopies sociales et politiques. Il y a bien une fonction de l’acteur Servillo qui se dessine à travers ses films et ses métamorphoses ovidiennes successives : celle du pouvoir politique tel qu’il s’exerce en Italie. Plus précisément, il en incarne l’ambiguïté, la duplicité.
Sur cette affiche du film de Sorrentino, la veste jaune de Jep Gambardella a tout du symbole de la lâcheté, du désengagement, du traître qui se soustrait à la grève : c’est un spectateur, dont les airs de dandy insolent contribuent à renforcer la fausseté. Confortablement installé sous le regard du Marforio, cette imposante sculpture représentant le dieu Neptune, il s’y sent comme chez lui.
Datant du Ier siècle, l’œuvre fait partie de ce qu’on a appelé les statues parlantes de Rome, dont le plus célèbre exemple est sans doute la statue de Pasquino. Au XVIe siècle, des auteurs et des citoyens anonymes y inscrivaient des textes, des vers, sortes de graffitis satiriques qui contribuaient à faire parler ces figures sculptées sur le mode du persiflage. Cette forme d’expression politique spécifiquement romaine permettait de se manifester et d’« afficher » au sens très contemporain du mot, certaines personnalités. Il y a donc ici un effet de miroir baroque : l’affiche du film de Paolo Sorrentino représente le lieu originel de l’affiche, de l’affichage, du manifeste politique.
La main gauche et son ombre
L’ombre de la main est en soi porteuse d’un présage. Jep Gambardella est un écrivain, mais un écrivain en mal de livre, dont le dernier opus remonte à plusieurs décennies : il est condamné à ne plus écrire. D’ailleurs, son ombre est continuellement exploitée par Sorrentino, à la faveur de déambulations urbaines qui s’apparentent de plus en plus à une dérive.
L’ombre de cette main sur l’affiche peut faire songer à cette emprise de l’ombre, quasi vampirique, non seulement sur la silhouette de Gambardella, mais également sur la ville de Rome. Alors que celle-ci se définit par sa lumière si particulière, sublime et violente à la fois, elle devient le lieu d’un combat permanent que se livrent ombre et lumière. L’ombre captée sur l’affiche représente déjà un personnage sur ses deux pieds, prêt à battre le pavé de la cité romaine. L’affiche elle-même se fait présage, invitation à suivre cet arpenteur et donc, aussi, à goûter un peu de cette ville-monstre, pour le meilleur et pour le pire.
Le menefreghismo, ou le dangereux mépris du monde
On peut revenir au visage de Toni Servillo alias Jep Gambardella lui-même, profondément ambigu. Dans le film, il est à plusieurs reprises émerveillé par la beauté de l’existence, de la ville de Rome, d’une lumière… Mais, en même temps, le film lève le voile sur la laideur infinie du monde. Beauté et laideur s’y expriment simultanément. C’est dans cette simultanéité, voire cette fusion, que le grotesque et le bouffon de cette fresque cinématographique prennent leur source.
L’origine du terme grotesque fait d’ailleurs directement écho à l’affiche du film : c’est dans des espaces souterrains, des grottes, découverts sous la Domus aurea de Néron, qu’on a mis au jour des décors peints et toute une ornementation qualifiée ensuite de grottesca, fondée sur la représentation de figures hybrides, mi-humaines, mi-animales. Le smirk anglo-saxon est peut-être le mot qui éclaire le mieux la moue dédaigneuse du personnage de Jep Gambardella sur cette affiche, entre doute et ironie, mélancolie et détachement acerbe.
C’est dans le fascisme qu’on trouve l’expression la plus extrême de cette odieuse indifférence. L’esthétique mussolinienne reposait précisément sur ce qu’on appelait le « menefreghismo », c’est-à-dire le « je-m’en-fichisme ». Le cynisme à la romaine de Jep Gambardella, c’est cela : tout m’indiffère, puisqu’il y a 2000 ans que tout s’est écroulé. Ce rapprochement n’est pas dû au hasard : n’est-ce pas à Toni Servillo qu’on s’empresse de confier les rôles les plus diaboliques, du chef mafieux au pape, en passant par le maire de Naples et, même, le président de la République ?
Dans Il Divo, il incarne la figure politique romaine repoussoir par excellence, Giulio Andreotti, personnage reptilien s’il en est, homme d’État soupçonné de collusions avec la mafia, et dont le film de Paolo Sorrentino explore les motivations troubles.
Si un Dino Risi montrait comment se distribuait et se matérialisait le pouvoir politique au sein des familles et de la société italiennes, avec un film à sketchs comme Les Monstres (I Mostri), par exemple, Sorrentino choisit d’en examiner les ressorts, de poser un regard sur sa force motrice : à savoir, le cynisme élevé au rang d’attribut culturel. Dans Silvio et les autres (Loro), où Servillo est Berlusconi, l’acteur représente mieux que jamais cette idée d’un pouvoir qui s’émousse, comme si le cinéma italien trouvait toujours le moyen, sous une forme ou une autre, de rejouer la chute de l’Empire romain.
Le Directeur du département des Peintures du musée du Louvre, commissaire avec Côme Fabre de l'extraordinaire exposition Jacques-Louis David vous invite à « marcher » dans le tableau qui a fait Napoléon.
Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site web. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait.Ok