L’hiver des peuples

« Hiver des peuples » ou genèse des consciences nationales ? Instrumentalisations mémorielles aux bords de la Russie

Par Théo Lefloch et Adrien Nonjon

Confrontée au centenaire de la révolution d’Octobre, la Russie contemporaine, partagée entre traumatismes et nostalgies, ne sait que faire de l’héritage marxiste-léniniste. La Russie de Vladimir Poutine reste prudente vis-à-vis de 1917, de ses protagonistes Lénine et Trotski, qu’elle ne condamne pas plus qu’elle ne les glorifie. L’idée même de « révolution » semble frappée aujourd’hui d’anathème par une classe politique qui aspire à présent à s’appuyer essentiellement sur l’ordre et sur la stabilité d’une Russie restaurée.

Révolution outragée, révolution célébrée

Déjà en 1985-1986, la glasnost et la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev amorçaient un retour critique sur les causes et les conséquences d’octobre 1917. Les années Eltsine (1991-1999) sont aussi, à leur manière, celles d’une révolution, cette fois libérale et tournée vers l’Europe. C’est en tout cas la vision qu’en ont les pays du bloc libéral de l’ouest. En Russie, elles évoquent surtout le souvenir douloureux des deux guerres de Tchétchénie, la « thérapie de choc » économique, la criminalité endémique et le chaos généralisé. Les révolutions de couleur, qui porteront au pouvoir des forces libérales soutenues par Washington (Géorgie en 2003, Ukraine en 2004 et Kirghizstan en 2005), n’ont fait qu’ajouter à ces réticences. Pour les Russes, elles n’ont fait qu’ajouter la peur du désordre à celle, génétique, de l’encerclement par les marges.

Or c’est précisément aux marges de l’ex-Empire soviétique que l’héritage de 1917 fait l’objet d’une glorification. L’entreprise de commémoration est assurée aujourd’hui à Kiev, à Vilnius et à Helsinki. Point de drapeaux rouges cependant : le langage rappelle au contraire ironiquement le triomphe du « chauvinisme » que vilipendait Lénine. Entre 1917 et 1918, plusieurs territoires de l’Empire russe déliquescent se constituent en États et proclament leur indépendance. Des nations s’éveillent à la triple faveur de la décomposition territoriale de la Russie, des encouragements de Lénine et des modifications frontalières prévues par le Traité germano-russe de Brest-Litovsk, – aux termes duquel l’ex-Empire russe est amputé d’un million de km², de 26% de sa population et de 33% de ses capacités industrielles sur le continent européen.

La Finlande, la Lettonie, la Lituanie et la Biélorussie déclarent ainsi leur indépendance dès 1917, suivies en 1918 par l’Estonie, la Pologne et l’Ukraine. Une Fédération de Transcaucasie apparaît en 1918, pour se scinder la même année en trois Etats séparés : l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie. Des « guerres de libération » sont menées. Au Turkestan russe, les mouvements autonomistes Basmatchi tentent d’affranchir l’Asie centrale de la tutelle russe, sans recevoir toutefois le soutien des capitales occidentales, qui voient d’un mauvais œil leurs velléités panturques. Seule l’Autonomie d’Alash parviendra entre 1917 et 1920 à une relative unité, sur un territoire équivalent à celui de l’actuel Kazakhstan. À la « paix désastreuse » signée par Trotski et Lénine en mars 1918, répondent l’« hiver des peuples » et l’éveil des consciences nationales.

Dès 1918, ces éveils nationalistes sont récupérés par les belligérants voisins. L’alliance, la Triplice, la RSFSR et les armées blanches y voient l’occasion rêvée d’instrumentaliser les nationalismes au profit d’intérêts stratégiques immédiats. Il s’agit pour l’Empire allemand de limiter l’influence russe en Europe par la création d’Etats tampons centre-européens, pour les bolchéviques de contrarier les armées blanches opposées au démantèlement de l’empire tsariste, et pour les puissances alliées de lutter contre le nouveau pouvoir bolchévique en place.

A l’exception de la Finlande, l’indépendance sera néanmoins de courte durée pour ces jeunes Etats, qui retourneront pour la plupart dans l’orbite soviétique. En 1923, à l’issue de guerres civiles sanglantes, puis en 1940, au début de la seconde guerre mondiale, ils seront réannexés à l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), déclinaison marxiste-léniniste d’un Empire russe en pleine recomposition. D’autres encore tomberont sous l’emprise de partis communistes inféodés à Moscou. Qu’importe, les (ré-) annexions ne font alors que remettre à plus tard ce que ces nationalistes identifient aujourd’hui comme une nécessité historique : l’affirmation d’une identité culturelle singulière aux marges du monde russe.

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Comme une revanche des peuples sur cette histoire, ce sont ces mouvements nationalistes qui feront imploser le bloc soviétique dès 1989. Au regard du droit international, la fin de l’URSS ne procèdera pas de « sécessions » mais de « recouvrements » d’indépendance. Pour autant, les nationalismes n’ont pas perdu de leur dynamisme. Au contraire, ils sont, en 2017, plus que jamais d’actualité, encouragés par l’agressivité du Kremlin : deuxième guerre d’Ossétie en 2008, annexion de la Crimée et déstabilisation de l’Ukraine orientale en 2014, opérations d’intimidation envers la Finlande et les pays Baltes, intransigeance à l’égard des républiques centrasiatiques. Les mouvements nationalistes y trouvent une argumentation politique toute faite, exploitant çà et là certains faits historiques pour marquer, sinon leur rejet, du moins leur singularité vis-à-vis du monde russe – le « Rousski Mir ».

De Brest-Litovsk au « droit des nations à disposer d’elles-mêmes », l’erreur originelle de Lénine ?

Une idée reçue répandue voudrait que Lénine ait été un obstacle à l’indépendance des peuples d’Europe, en même temps qu’un symbole de la domination russe sur ses voisins. Substituant la dictature du prolétariat à la monarchie absolue, les bolchéviques se seraient bornés à modifier la justification idéologique sans revoir les prétentions impériales. Lénine le révolutionnaire ne serait-il en fin de compte qu’un continuateur ? Cette compréhension, largement relayée par les discours nationalistes au sein des ex-Républiques soviétiques, doit être comprise dans son fond géopolitique, en tant que représentation. Dans ses thèses sur La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes (1916), Lénine écrit en effet :

« De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer. »

Il espère que la révolution survenue en Russie, « maillon faible » du capitalisme, s’étendra à toute l’Europe. Pour triompher de l’impérialisme, « stade suprême du capitalisme » (1916), la révolution doit dans un premier temps délivrer les peuples de l’ex-Empire des « bourreaux tsaristes ». Construire un véritable transnationalisme, fondé sur les idéaux marxistes-léninistes émancipateurs, implique par conséquent la libération des nations de cette « prison des peuples » qu’est l’Empire des Romanov, et la formation d’Etats libres et égaux. Alors seulement les luttes de classe pourront-elles fusionner dans les pays oppresseurs et opprimés. S’il n’y adhère pas formellement, Lénine se rapproche en cela de la théorie de la « révolution permanente » de celui qui deviendra son proche allié, Léon Trotski.

De fait, le Congrès des Soviets promulgue en novembre 1917 un décret sur le « droit des nations à disposer d’elles-mêmes ». Il reconnaît tacitement le droit à l’autonomie que revendiquent les nations occidentales et méridionales de la Russie. Lénine présuppose que cette indépendance (momentanée) permettra une adhésion spontanée des masses à l’internationale socialiste. Les indépendances suivent immédiatement, mais les braises révolutionnaires ne prennent pas.

La révolution ne gagne pas les pays industrialisés et reste dans les décennies suivantes circonscrite à la nouvelle République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR). Au-delà, les mouvements de révolte sont tués dans l’œuf par les forces conservatrices. La liste des déconvenues du projet léniniste s’allonge au cours des années 1917-1918, laissant rapidement présager un repli vers le « socialisme [assiégé] dans un seul pays » : écrasement de la révolte Spartakiste en Allemagne et de la révolte communiste en Hongrie, répression des troubles dans l’armée française, poursuite du conflit sur le front occidental, et entrée en guerre des Etats-Unis.

Pis encore, les révolutions prolétariennes sont supplantées aux marges de l’ex-Empire par les velléités nationalistes des peuples allogènes, qui n’hésitent pas à proclamer à leur tour leur mépris des idéaux marxistes-léninistes. Forts d’un sentiment national exacerbé aussi bien par la Triplice — qui occupe à l’issue du traité de Brest-Litovsk la périphérie occidentale de la Russie — que par l’Entente, ils se détournent davantage de l’ancienne tutelle russe, perçue comme la véritable menace, que de l’Europe des nations. Rosa Luxembourg dénoncera dans La Révolution russe (1918) une politique « en contradiction flagrante, non seulement avec le centralisme par ailleurs manifeste de leur politique, mais aussi avec l’attitude qu’ils ont adoptée envers les autres principes démocratiques (…). » Avec beaucoup de subtilité, elle déplorera un résultat exactement inverse à celui présagé par son alter-ego russe : « l’une après l’autre, ces « nations » ont utilisé la liberté qu’on venait de leur offrir pour s’allier, en ennemies mortelles de la révolution russe, à l’impérialisme allemand ». L’année 1917 consacrera finalement la victoire d’un « social-chauvinisme », « qui maquille et idéalise, selon Lénine, la guerre impérialiste, réactionnaire, en lui appliquant la notion de défense de la patrie ».

Lénine est-il l’artisan malheureux des indépendances ? Le débat, infiniment vaste, est encore en cours. Nous pouvons cependant tirer un premier constat des éléments précités. Alors que les nationalismes en éveil avait été perpétuellement contrariés par les autorités tsaristes, Lénine – quelles que soient ses motivations – a ouvertement soutenu leur épanouissement d’octobre 1917 à sa mort en 1924. Ce jusqu’au-boutisme lui vaudra d’ailleurs les critiques de son commissaire aux nationalités, un certain Joseph Djougachvili Staline, qui ira jusqu’à le qualifier de partisan du « libéralisme national » dans une lettre adressée en 1922 au Politburo.

La critique stalinienne à Lénine se retrouve d’ailleurs aujourd’hui chez Poutine, des considérations géopolitiques similaires font converger des mouvements politiques apparemment divergents 

Quel regard porter sur l’éveil des nationalismes aux marges de l’Europe de 1917 ? Les périls géopolitiques de l’année 2017 permettent-t-ils de s’adonner, comme le font certains, à des analogies historiques tout aussi périlleuses ? Nous allons tenter de répondre à cette double interrogation par les exemples finlandais, ukrainien et lituanien.

L’exception finlandaise : causes et conséquences d’une victoire durable

Comment la Finlande, petit Etat septentrional d’à peine trois millions d’habitants en 1914, est-elle parvenue à asseoir au cours du XXème siècle son indépendance à l’égard de la Russie bolchévique, puis de l’URSS ?

Sous domination suédoise depuis le XIIIème siècle, la Finlande a toujours bénéficié d’une large autonomie vis-à-vis de Stockholm. Cédée à l’Empire tsariste à l’issue du Traité de Frederikshavn de 1809, la Finlande se dote d’une Constitution et d’une Diète la même année. Le Tsar Alexandre 1er fera preuve d’un remarquable libéralisme envers le Grand-duché de Finlande, favorisant ainsi la sédimentation d’une identité allogène. Un sentiment national se développe alors sans astreinte tout au long du XIXème siècle au sein de ce peuple d’origine finno-ougrienne, de langue finnophone et de confession luthérienne. L’œuvre épique du nationaliste Elias Lönnrot, le Kalevala (1835), fondée sur les légendes populaires et les poèmes des campagnes finlandaises, y contribuera grandement. Considérée comme une genèse du nationalisme finnois, cette épopée affirme l’« exceptionnalité » culturelle finlandaise aux marches de l’Empire des Romanov. Dans son sillage s’épanouissent les artistes romantiques et symbolistes. Ils représentent, par la musique (Jean Sibelius) ou la peinture (Akseli Gallen-Kallela), la mélancolie des vastes étendues caréliennes. Vouées à un échec inexorable, les tentatives de russification linguistique et politique et le projet de conscription lancés par Nicolas II au début du XXème siècle lui aliènent l’ensemble de la société finlandaise, et renforcent le désir d’émancipation.

Fait révélateur, au début du XXème siècle, les observateurs européens ne parviennent qu’avec difficulté à situer la Finlande, au carrefour de l’Europe occidentale et de la Russie. En 1917, Pierre Morane, journaliste français au Correspondant, fait de la Finlande une réalité européenne « civilisée » et développée, au sein d’un ensemble russe dont elle constitue l’une des saillies occidentales ; de même la Finlande décrite par l’historien Edouard Duprat est certes russe, mais dotée d’une identité autonome.

Ce n’est pas un hasard si Lénine s’y était réfugié dès février 1906, après l’échec de la révolution de 1905. Fondant de grands espoirs sur le prolétariat finlandais, qu’il considérait comme la base arrière du parti bolchévique, il y retourne après les émeutes de juillet 1917. La Diète proclame l’indépendance de la Finlande le 19 décembre 1917, comme le décret du Sovnarkom lui en reconnaissait le droit. Une guerre civile éclate aussitôt entre les partisans bolchéviques d’une République soviétique socialiste de Finlande et les forces indépendantistes du général Mannerheim qui, de retour de Petrograd, prend la tête de l’insurrection finlandaise. Celui-ci écrira dans ses Mémoires (1952) : « Je compris que le régime bolchévique allait se consolider rapidement et constituer un danger mortel pour la jeune Finlande (…). Alors que je n’avais constaté en Russie que découragement et passivité, je trouvais dans ma patrie une volonté intacte de lutter pour l’indépendance du pays ».

Soutenues et équipées par l’Allemagne, qui saisissait ainsi l’opportunité de contenir l’influence de la Russie bolchévique en Europe septentrionale, les troupes blanches, habilement menées par Mannerheim, défont, au terme de rudes combats, les dernières poches rouges dans la ville d’Hamina en mai 1918. Cette guerre de libération inscrira dans les gènes de la nation finnoise une méfiance viscérale à l’égard du grand voisin oriental : « La haine du russe est l’essence de l’esprit finnois » constatera même le leader nationaliste Elias Simojoki. Du reste, la victoire de ce petit pays sur les forces bolchéviques procède autant de causes profondes (enracinement culturel, ferveur nationaliste, population largement rurale et imperméable aux idéologies révolutionnaires diffusées dans les centres urbains) que tactiques (soutien militaire et financier de l’Allemagne à l’indépendance, qualité supérieure du commandement blanc, divisions des factions rouges). La prise d’indépendance de la Finlande ne marque pas pour autant l’immobilisation de ses relations avec la Russie, qui restent aujourd’hui encore tumultueuses.

À la suite du second conflit mondial et de l’annexion par l’URSS de la Carélie, berceau culturel et « région focale » dans l’esprit des Finlandais, Helsinki développe une habile politique de résistance. La « doctrine Paasakivi » (du nom du Président finlandais Juho Kusti Paasikivi, qui dirigea le pays de 1946 à 1956) consiste ainsi à conserver à l’égard de l’URSS une neutralité et des relations pragmatiques, afin de sauvegarder sa souveraineté. Son successeur, Urho Kekkonen (1956-1982) souscrira à cette politique du compromis : « Nous devons nous assurer, grâce à notre politique étrangère, que nous serons toujours présents lorsque des décisions seront prises pour notre avenir. Nous devons préserver une position internationale qui nous garantisse à tout prix sécurité, liberté et indépendance » (1967).

Lorsque l’URSS éclate en 1991 et que la Russie plonge dans le marasme économique et social, des revendications nationalistes plaident depuis la Finlande pour une rétrocession de la Carélie, présentée, non sans lyrisme, comme un éden perdu. Pour autant, alors que le Kremlin renoue spectaculairement avec la notion de « sphère d’intérêts privilégiés », Helsinki semble poursuivre une politique de neutralité. Systématiquement inhibées et discréditées par l’Etat finlandais, les velléités nationalistes ne trouvent dans la société finlandaise qu’un écho limité. Entrée dans l’Union européenne (UE) en 1995, elle joue alors un rôle de lien avec la Russie : elle sera notamment à l’origine, en 1997, de la « dimension septentrionale de l’UE », vaste programme de coopération transfrontalière euro-russe.

Faut-il pour autant penser avec Robert Frost que « les bonnes clôtures font les bons voisins », et le pragmatisme économique a-t-il soustrait cette « haine du russe » d’un esprit finnois désormais quiet ? Rien n’est moins sûr, tant la Russie de Vladimir Poutine continue à inquiéter. Avec l’annexion de la Crimée – qui rappelle en creux celle de la Carélie – l’homme fort du Kremlin a astreint les autorités politiques finlandaises à un profond examen de conscience. En 2008, déjà, le ministre de la défense Jyri Häkämies présentait à Washington « la Russie, la Russie et la Russie encore » comme les trois priorités pour la sécurité de la Finlande. Fait cruel et symptomatique, la question actuelle d’un rapprochement, voire d’une adhésion, à l’OTAN d’un pays qui a durant 70 ans conjuré toute velléité atlantiste pose désormais de sérieuses interrogations sur la voie  « pragmatique » suivie depuis 1946, alors qu’on observe une résurgence de la méfiance à l’égard du voisin russe (62% des Finlandais perçoivent négativement la Russie selon le Helsingin sanomat). Le Ministère de la défense a ainsi révélé que 34% des finlandais soutenaient l’adhésion en 2014, contre 25% en 2011.

De ces cent années d’indépendance, la Finlande tire finalement la fierté d’avoir su habilement conserver une souveraineté acquise de haute lutte. Si le particularisme identitaire finnois ne fait plus aucun doute, Helsinki a à coeur de poursuivre des relations pragmatiques avec la Russie. Pourtant, les périls géopolitiques qui pèsent sur l’arc de crises européen (pays-baltes, Kaliningrad, Ukraine etc.) s’avèrent contagieux. Jamais réglées, les questions de l’annexion de la Carélie, de la résurgence d’un nationalisme finnois et de l’adhésion à l’OTAN restent autant d’éléments à risque.

Lénine, (p)artisan déchu de l’indépendance de l’Ukraine

Devenue au fil des XVIIIème et XIXème siècles une marge occidentale de la Russie, assimilée et dominée sans concessions, l’Ukraine n’a jamais connu de mouvement nationaliste pérenne. Dans l’histoire récente, il faut attendre la Première guerre mondiale pour voir ressurgir l’idée nationale ukrainienne. L’irruption de la Révolution russe de février 1917 donne l’occasion de remettre la question ukrainienne au premier plan, par la constitution le 10 juin 1917 d’une première Rada (parlement ukrainien). Le décret du Conseil des soviets sur le droit à l’autodétermination précipite ensuite l’indépendance de l’Ukraine : le 7 novembre 1917, une première République Populaire d’Ukraine est créée.

Menacé dès ses prémices, ce jeune Etat faible tente tant bien que mal de se maintenir en établissant de nouvelles forces armées sur une base ethnique. Cette refonte de l’armée s’accompagne de l’émergence de formations de volontaires nationalistes radicaux telles que le Club militaire ukrainien de Poloubotok, le régiment Hetman Bohdan, ou encore la Cosaquerie libre (Vil’né Kozatko). A l’issue du traité de Brest-Litovsk, l’Ukraine rejoint la sphère d’influence de l’Allemagne. Berlin met alors fin au mandat du président Vynnytchenko au profit de Pavlo Skoropadsky, investi de la fonction d’Hetman (Président de l’Hetmanat) le 29 avril 1918. Simon Petlioura l’en destituera en novembre 1918, et proclamera une seconde République populaire d’Ukraine.

Ces événements montrent que l’émergence d’un sentiment national ukrainien fut systématiquement contrariée. En 1917, une première République Socialiste Soviétique (RSS) d’Ukraine est créée dans la ville orientale de Kharkov. Base avancée du bolchévisme dans la région, cette RSS n’est que la transposition par Lénine du modèle russe en Ukraine, visant à l’épanouissement de la nation ukrainienne par le communisme. Victorieuse après 3 ans de lutte acharnée, la République Socialiste Soviétique d’Ukraine est rattachée le 30 décembre 1922 à l’URSS.

Région agricole clé en mesure de pouvoir ravitailler la Russie affamée par la Guerre civile, disposant d’un grand bassin minier avec le Donbass, l’Ukraine est peu à peu intégrée au dispositif économique soviétique de la Nouvelle politique économique (NEP). En guise de « compensation », une vaste politique d’indigénisation (korenizatsiya) est lancée dès la fin des années 1910. L’usage de la langue ukrainienne est favorisé dans tous les pans de la société et nombre de cadres locaux sont promus à des postes importants dans l’appareil soviétique. L’éveil nationaliste ukrainien, largement permis par Lénine, sera effectif sur la période 1917-1930, avant d’être remis en cause par le nouveau chef du Kremlin, Staline. Dès 1929, le premier plan quinquennal (1929-1933) initie un vaste mouvement de recentralisation. L’Ukraine fait l’objet de réorganisations multiples de ses frontières, et certains oblasts frontaliers russes sont rattachés à l’Ukraine afin de contrevenir à toute résurgence nationaliste. La fin de la NEP  signe en 1930  le terme de l’entreprise d’indigénisation menée dans un premier temps par les autorités soviétiques. Les millions de morts de la grande famine de 1932-1933, organisée par Moscou, viendront briser durablement le mouvement national.

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Annexion de l’Ukraine, déstabilisation des régions orientales, accusations d’ingérence : les différends contemporains imposent aujourd’hui une distanciation symbolique et psychologique du peuple ukrainien vis-à-vis de l’ancienne puissance tutélaire. C’est à cette tâche que s’attelle Volodimir Viatrovytch, Président de l’Institut pour la mémoire nationale en Ukraine. Ce faisant, ce dernier oblitère néanmoinsi le rôle positif qu’a pu jouer Lénine dans le processus d’indépendance ukrainien, lui préférant une vision glorificatrice du nationalisme ukrainien, quitte à multiplier les distorsions historiques. Il réhabilite par exemple la figure controversée du nationaliste Stépan Bandera – qui collabora temporairement avec l’Allemagne nazie contre l’URSS.

100 ans après la révolution russe et la première indépendance ukrainienne, le philosophe slovène Slavoj Žižek confie dans Lenin 2017 : Remembering, Repeating, and Working Through (2017) avoir observé avec ironie les manifestants du Maïdan déboulonner partout les statues d’Oulianov (phénomène baptisé « Leninopad », littéralement, « chute de Lénine). (P)artisan de l’indépendance ukrainienne, le père de la révolution russe catalyse désormais le rejet des résurgences contemporaines de la domination russe et du « Rousski Mir » cher à Vladimir Poutine. La figure de Lénine ne survivra ainsi probablement pas aux exigences nationalistes du régime de Maïdan.

Les « petites » nations baltes et  la valse diplomatique d’après-guerre : l’exemple lituanien

Contrairement au cas ukrainien, la trajectoire qui mène les trois pays baltes — Estonie, Lettonie, Lituanie — vers l’indépendance est moins chaotique. Ces vieilles nations disposent chacune d’une culture unique, d’une langue et d’une souveraineté historique. Si les Baltes furent tour à tour dominés par l’Ordre teutonique, la Pologne puis la Russie, leur vigueur nationale ne s’est jamais dissipée. Les féroces campagnes d’acculturation menées par les élites dirigeantes d’Alexandre III (1881-1894) sont à cet égard restées sans effet durable.

Tout au long de son histoire, le territoire lituanien fait l’objet de disputes territoriales. Son emplacement stratégique, au carrefour de l’Europe orientale, médiane et nordique, explique la sédimentation de dominations et d’influences variées au fil des siècles et des traités de partage. Ces espaces aux marges de l’Europe ont été placés tour à tour sous autorité polonaise, sous tutelle russe puis sous domination allemande. La fin de la Première guerre mondiale se caractérise par de profonds redécoupages territoriaux en Europe, entraînant ici et là nostalgies et traumatismes. Un chantier immense émerge, dans un contexte où s’opposent des forces irréconciliables : nationalismes, pacifisme, idéalisme et intérêts divergents des Etats européens. C’est dans ce cadre particulièrement propice que de nombreux « petits Etats » font progresser leur cause, profitant du déclin ou de la reconstruction des grandes puissances traditionnelles.

Proclamant son indépendance le 18 février 1918, la Lituanie est rapidement entraînée dans la lutte contre les anciennes puissances occupantes russes, allemandes et polonaises, attachées à la préservation de leurs intérêts dans la zone et arc-boutées sur la récupération, coûte que coûte, des territoires revendiqués. Laisser s’installer une Lituanie indépendante les priverait de leur influence sur la région et reviendrait à renoncer à leur grandeur passée. La Lituanie devient donc rapidement un terrain de rivalités âpres et de revendications belliqueuses, émises notamment depuis la Pologne, Varsovie présentant cette revendication comme la solution au « syndrome du royaume assassiné », pour reprendre la formule de George Mink.

Dès 1917, le Deuxième Reich souhaite faire de la Lituanie un Etat satellite. Jouant difficilement des coudes pour gagner sa véritable indépendance, Kaunas (désignée capitale du jeune pays, Vilnius se trouvant en Pologne) est très rapidement prise dans un triple jeu diplomatique. Si ses relations avec l’Allemagne lui permettent momentanément de tenir tête aux partisans bolchéviques qui tentent de proclamer une république socialiste soviétique, la défaite de l’Empire allemand conduit la Lituanie à s’adjoindre les services des missions militaires françaises. Dès 1918, Paris forme et équipe ses armées dans l’espoir de contenir la Russie bolchévique et l’Allemagne, qui conservent toutes deux des politiques d’influence régionale extrêmement actives.

La France témoignera néanmoins un certain mépris pour les petits Etats comme la Lituanie. Elle poussera plutôt ses diplomates à appuyer la Pologne, nouvellement indépendante et considérée comme plus à même de remplir la fonction de « cordon sanitaire » autour de l’Allemagne et de la Russie. De ce revirement diplomatique naît la crise polono-lituanienne. Laborieux, son règlement par la Société des Nations (SDN) aboutira le 7 octobre 1920 avec l’accord de Suwalki. Vilnius, occupée par les Polonais et revendiquée comme capitale historique par les Lituaniens, restera, en dépit des discussions à la SDN, l’objet d’un contentieux viscéral entre les Polonais et les Lituaniens. C’est dans ces souffrances accumulées par les guerres, les compromis et la perte symbolique de l’un de ses territoires historiques qu’apparaît une Lituanie indépendante.

Conclusion

La Révolution d’octobre 1917 était fondée chez Lénine sur le principe quasi-téléologique de l’inévitable triomphe de l’internationalisme socialiste. Les succès obtenus par la doctrine marxiste-léniniste sur le terrain idéologique se sont néanmoins heurtés à la limite des raisonnements doctrinaux : la croyance absolue dans des concepts tenus pour scientifiques et le mépris des contingences du réel.

Or le contexte géopolitique est têtu, et les peuples sont réticents à l’idée de faire « table rase du passé ». La révolution d’Octobre se place aussi dans le contexte européen d’un tardif printemps nationaliste. Lénine a autorisé, par stratégie politique, l’éveil en Finlande, en Ukraine et dans le reste des marches de l’immense Empire russe, de revendications nationales. Ces processus d’indépendance culturelle et politique connaîtront des fortunes diverses. Profondément et intimement ancrée dans les consciences nationales de ces peuples allogènes, la revendication d’un droit à l’autodétermination contribuera des décennies plus tard, des chantiers de Gdansk aux capitales baltes,  à l’éclatement de la grande mosaïque soviétique. L’URSS avait tenté, en vain, d’évincer le nationalisme, qu’elle tenait pour un archaïsme voué aux chroniques de l’histoire. Ironie du sort, ce sont pour partie ces même nationalismes qui l’y relègueront.

Leur raison d’exister – revendiquer une identité allogène à rebours de l’intégration forcée menée depuis Moscou – ayant cessé, nombreux sont ceux qui les vouaient en 1991 à la disparition. « Fin de l’histoire » ; fin, à plus forte raison de la puissance russe, condamnée à voir les parties constituantes de son empire déchu courtiser ses adversaires – Union européenne, Etats-Unis et OTAN au premier rang. Pourtant, les crises géopolitiques qui caractérisent l’espace géopolitique est-européen en ce début de XXIème siècle, marqué par un retour de la Russie vers ce qu’elle désigne désormais comme une « zone d’influence privilégiée », ressuscite la question nationaliste. Cette fois-ci, le nationalisme procède, aux frontières de la Russie, d’une volonté de se distancier du « Rousski Mir » de Vladimir Poutine, au prix parfois d’arrangements historiques et du sacrifice de ses grandes figuresScreenshot 2017-08-24 23.44.37