La finale pour la troisième place d’une Coupe du monde n’intéresse presque jamais personne, sauf quand l’une des équipes en lice est arrivée là contre toute attente.
- Il y a quatre ans, c’était un match de prestige pour le Maroc. Comme ça l’avait été en 2010 pour l’Uruguay, en 2002 pour la Turquie et la Corée du Sud, en 1998 pour la Croatie.
- Des équipes qui méritaient un dernier tonnerre d’applaudissements après un Mondial au-dessus de toutes les espérances.
Cette année, la finale pour la troisième place entre la France et l’Angleterre – coup d’envoi ce soir à 23h – est du pire acabit qui soit. Deux grandes équipes déçues qui se retrouvent là sans l’avoir voulu, et qui éviteraient volontiers d’y être. Deux équipes qui, en demi-finale, ont connu, chacune à sa façon, un revers retentissant contre leur adversaire respectif, l’Espagne et l’Argentine.
La France était venue à ce Mondial pour le gagner, et au fil du tournoi, avait même renforcé son statut de grande favorite.
- Elle avait remporté tous ses matchs dans le temps réglementaire, et pour la première fois depuis que Deschamps la dirige – soit depuis 2012 –, elle l’avait fait en jouant bien, et en prenant du plaisir.
- La puissance de son attaque à quatre pointes soulevait des questions vertigineuses : s’agissait-il de la meilleure équipe nationale de tous les temps ?
- Dans leurs meilleurs moments, Mbappé-Olise-Dembélé-Doué composaient des symphonies grâce à leurs connexions spontanées ; ils dégageaient une joie et une légèreté rares dans un football de plus en plus physique.
Puis est venue la demi-finale face à l’Espagne, où la France n’a pas seulement perdu : elle a été annihilée par un adversaire qui lui a confisqué le ballon pendant 90 minutes.
On s’attendait à un duel entre talent individuel et jeu collectif, mais pas à ce que le second l’emporte de façon aussi écrasante.
- Les joueurs français se sont montrés incapables d’enrayer la possession espagnole, même lorsque les attaquants sont venus prêter main-forte à la défense.
- À chaque fois, la France lisait en retard les rotations, les déplacements dans les espaces, les intentions des joueurs espagnols.
Est-ce la faute de Deschamps ? Difficile à dire : plus que tactiquement, la France a semblé inadaptée culturellement.
- Depuis des décennies, l’école espagnole et l’école française forment leurs joueurs de façon radicalement différente, philosophiquement opposée : la première veille à ce que les individus trouvent leur sens au sein du collectif ; la seconde met l’accent sur le pur talent individuel.
- Les défaites de la France face à l’Espagne s’accumulent désormais : trois de suite, après les demi-finales de l’Euro et la Ligue des Nations. Dans sa façon de jouer, dans sa façon de penser le football, l’Espagne est la kryptonite de la France.
La petite finale d’aujourd’hui clôt l’aventure de Deschamps sur le banc des Bleus. Son bilan divise, comme on pouvait s’y attendre : a-t-il été un grand sélectionneur, ou aurait-il pu faire davantage ?
- La victoire au Mondial 2018 reste un grand résultat, mais le poids des occasions manquées est lourd : l’Euro à domicile en 2016, perdu en finale contre un Portugal pourtant modeste ; la finale du Mondial 2022 ; et les deux dernières éliminations en demi-finale, à l’Euro 2024 et au Mondial 2026.
- On pourrait y ajouter le piteux Euro 2021, où la France de Benzema a été éliminée en huitièmes de finale par la Suisse.
- Deschamps a entraîné les deux meilleures générations françaises de l’histoire. Avec un tel vivier, on aurait pu espérer davantage de titres.
- Il quitte le poste en ayant moins gagné comme entraîneur que comme joueur.
Pour l’Angleterre, la défaite en demi-finale contre l’Argentine a été encore plus humiliante.
- Elle menait à cinq minutes de la fin, et s’est laissé remonter, non sans une certaine complicité.
- Après avoir inscrit son but au début de la deuxième mi-temps, elle a cessé de jouer. Toute l’équipe s’est repliée dans sa propre surface, préoccupée uniquement de tenir et de ne pas encaisser de buts, plutôt que de profiter du fait que l’Argentine allait devoir se découvrir pour revenir au score.
- Tous les commentateurs ont été impitoyables avec les choix de Tuchel : Jack Pitt-Brooke, dans The Athletic, a écrit que la défaite anglaise relevait « d’un effondrement auto-infligé ».
Tuchel a aussi été accusé d’arrogance pour avoir cru pouvoir se permettre une telle passivité.
- Pas seulement contre l’Argentine, mais sur l’ensemble du tournoi, l’Angleterre a joué de façon frileuse, engoncée, mécanique, sans autre stratégie que de gagner les duels physiques et s’en remettre à l’inspiration de Bellingham et Kane.
- L’Angleterre a fait du football quelque chose de lugubre – comme si ce n’était pas un jeu fait de propositions, d’inventivité, de dépassement de soi, mais un terrifiant tutoriel de survie face à un ours : surtout, ne rien faire, rester immobile et attendre que le danger parte de lui-même.
France et l’Angleterre n’ont plus grand-chose à se dire dans cette finale pour la troisième place. Les deux équipes peuvent surtout aider Kane et Mbappé à remporter le Soulier d’Or : le premier en est à 6 buts, le second à 8, comme Messi.
Pour les entraîneurs, la petite finale tient historiquement plus d’un fardeau que d’une opportunité à saisir – les Championnats d’Europe l’ont d’ailleurs supprimée dès 1984. Mais pourquoi continue-t-elle d’exister en Coupe du monde ?
- La raison principale est évidemment financière. Un match de plus, 70 000 personnes dans le stade, des centaines de millions devant leur télévision à travers le monde. Un vide à combler entre les demi-finales et la finale du dimanche avec, à la clé, des revenus supplémentaires à engranger.
- Dans ce Mondial, ces revenus sont plus importants que jamais, à commencer par les billets, la nourriture et les boissons aux abords des stades, mais aussi par les espaces publicitaires télévisés, encore élargis cette année avec les très controversées « pauses fraîcheur ».
Cet été, six minutes de publicité supplémentaires ont été vendues par match. Sur l’ensemble du tournoi, cela représente plus de dix heures de temps d’antenne en plus.
- Selon les données de The Hollywood Reporter, sur Fox Sports – la chaîne qui diffuse le Mondial en anglais aux États-Unis –, un espace publicitaire de 30 secondes coûte entre 200 000 et 750 000 dollars.
- Autrement dit, les six minutes « d’hydratation » par match génèrent en moyenne 4,8 millions de dollars de recettes publicitaires. Multipliées par 104 matchs, on arrive à quelque 500 millions de dollars, soit davantage que les 485 millions que Fox a payés pour acquérir les droits de diffusion.
- Si les pauses fraîcheur sont détestées par les supporters, elles se sont révélées une mine d’or pour les diffuseurs, et pourraient à elles seules avoir remboursé l’investissement dans les droits de diffusion. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’on les supprime un jour.