Varsovie. La venue d’Emmanuel Macron à Varsovie a eu lieu quelques jours seulement après l’officialisation du Brexit. Une date symbolique donc, reprise à la fois par les autorités françaises et polonaises afin de communiquer sur l’importance de l’évènement. L’idée étant que la relation franco-polonaise doit être amenée à devenir l’un des catalyseurs d’une Union Européenne en nécessaire mutation.1 L’importance de ces pays – tant sur le plan économique, démographique que culturel – à l’échelle européenne ainsi que leurs profonds liens historiques doivent encourager leurs dirigeants à bâtir une relation nouvelle basée sur la quête d’un objectif commun : le renforcement de la puissance et de l’unité européenne. 

Néanmoins, comme nous l’avons vu ces dernières années, les deux pays défendent des visions politiques diamétralement opposées sur plusieurs sujets. Cette visite était donc l’opportunité de clarifier les visions politiques de chacun. Emmanuel Macron a notamment consacré la plus grande partie de sa rencontre avec son homologue polonais Andrzej Duda à l’explication de la position française concernant l’OTAN et la Russie. « La France n’est ni pro-russe, ni anti-russe. Elle est pro-européenne » a tenu à rappeler le dirigeant français, expliquant vouloir améliorer les capacités européennes de défense et de sécurité afin que chaque État membre et chaque citoyen puisse se sentir protégé par l’Europe : «Et je serai heureux le jour où les Polonaises et les Polonais se diront : « le jour où je suis attaqué, je sais que l’Europe me protège », parce que là, le sentiment européen sera indestructible. ».

L’OTAN y jouera également un rôle central, notamment dans la protection du flanc Est (missions auxquelles la France participe activement) – une préoccupation stratégique majeure pour la Pologne. A ce sujet, la France a tenu à rassurer son partenaire concernant sa présence militaire sur le flanc Est (4.000 soldats engagés annuellement) au sein des missions de l’OTAN tandis que la Pologne a ouvert la possibilité à une participation à la mission militaire française dans le Sahel.

Les questions stratégiques représentent en effet l’une des divergences les plus criantes entre la France et la Pologne. Cependant, un dialogue régulier et exigeant doit permettre d’outrepasser ces différences afin qu’elles ne puissent pas bloquer une coopération bilatérale nécessaire à l’UE. Le retour de ce dialogue semble déjà porter ses fruits puisqu’un sommet « format Weimar » (entre chefs d’État et de Gouvernement des trois pays) est prévu dans les prochains mois, une première depuis 2011 ! Au-delà de ce format trilatéral, la France pourrait également profiter du réchauffement de ses relations avec la Pologne pour renforcer ses relations avec l’ensemble des pays d’Europe Centrale (pays Baltes, pays du Groupe Visegrád ) ainsi que sur les dossiers Ukrainien et des Balkans Occidentaux, toujours dans ce même but d’un renforcement de l’unité politique européenne.

Au-delà de certaines différences politiques, la France et la Pologne disposent d’intérêts convergents devant cimenter cette relation bilatérale. À ce titre, cette rencontre a permis de définir le cap commun autour de plusieurs axes de coopération. En premier lieu, les possibilités d’action concernant le développement des relations économiques ont été définies. L’une des priorités est un renforcement de la coopération au niveau de la R&D. Le Président Duda a notamment utilisé l’exemple du succès bilatéral concernant le développement des batteries électriques – labellisé à juste titre ‘Projet Important d’Intérêt Européen Commun’. L’interdépendance économique profonde liant les deux pays a également amené les dirigeants à discuter de positions communes concernant l’évolution de l’UE dans le domaine économique et financier. Au centre de ces réflexions, la problématique du budget pluriannuel de l’Union a été évoquée et les deux pays se sont accordés à faire du maintien du budget de la Politique Agricole Commune une priorité absolue.

Deuxièmement, la rencontre franco-polonaise s’est également focalisée sur les questions de coopération en termes d’industrie de défense et de sécurité. Au-delà du débat stratégique, les deux pays ont (ré)affirmé leur soutien au développement d’une industrie de la défense européenne. Au sein de la ‘Coopération Structurée Permanente’, les deux pays travailleront sur le développement des systèmes de combat collaboratifs et les futurs systèmes de combat terrestre. La Pologne est ainsi pressentie pour rejoindre le développement du char européen du futur avec la France et l’Allemagne.

Enfin, le troisième et dernier grand domaine de coopération de la relation bilatérale est la coopération en matière énergétique et de lutte contre le changement climatique. Emmanuel Macron a fait preuve d’empathie en déclarant que la Pologne faisait face à une tâche complexe (neutralité carbone d’ici 2050) et devait donc être aidée via la mise en place effective d’un ‘Mécanisme de Transition Juste’ renforcée elle-même par une « taxe carbonne aux frontières » protégeant l’ensemble des européens. Les deux États se sont également accordés sur la possibilité d’un renforcement de leur coopération énergétique et de l’utilisation par la Pologne de l’énergie nucléaire comme source énergétique décarbonnée alternative au charbon.  

Comme souhaité par les deux pays, cette visite a permis de relancer le dialogue franco-polonais. Néanmoins cette visite doit marquer un véritable renouveau et ne doit pas être seulement un évènement médiatique et électoraliste (élections présidentielles en Pologne en Mai prochain). La relation doit donc désormais être entretenue en permanence afin de mener à des résultats concrets bénéficiant à la fois à ces deux pays et plus largement à l’ensemble de l’UE. 

Du côté de la France, dépasser nos différences demandera de construire une relation basée sur un respect mutuel. En effet, la Pologne n’a jamais oublié les déclarations du Président Chirac (« La Pologne a manqué une occasion de se taire ») ou celles plus récentes du Président Macron (La Pologne et la Hongrie sont dirigés par des « esprits fous » qui « mentent à leur peuple »). Emmanuel Macron l’a rappelé, la France n’est pas venue en Pologne pour donner des leçons. La France doit donc s’efforcer de mieux comprendre son partenaire et ses spécificités. 

L’une des pistes possibles est d’utiliser l’histoire que nous partageons. A titre d’exemple, la France a l’ambition de s’intéresser et de participer au 100ème anniversaire du Miracle sur la Vistule (un détachement français du dispositif déployé en Lituanie assistera aux cérémonies). Pour rappel, cette bataille historique avait permis d’arrêter de manière définitive l’avancée des armées bolchéviques vers l’Europe Occidentale. La France y avait contribué activement via l’envoi de conseillers auprès de la jeune armée polonaise parmi lesquels Charles de Gaulle et le Général Weygand. L’Histoire polonaise si particulière est également l’histoire de chaque citoyen européen et doit être perçue comme telle. 
Plus généralement, ‘l’Europe de l’Est’ n’est pas la nouvelle Europe ou l’autre Europe elle est historiquement et culturellement l’Europe, à part entière.

De l’autre côté, la Pologne doit assumer un rôle qui est à la hauteur de son importance en Europe. Le discours du Président Macron à l’Université Jagellonne de Cracovie est un appel en ce sens : « N’ayez pas peur de l’Europe, de vous y engager, de porter des valeurs de liberté, de paix, de solidarité. N’ayez pas peur de regarder l’avenir la tête haute, votre avenir, notre avenir ». « Nie bojcie sie » a-t-il même osé en polonais, en référence au célèbre discours du Pape polonais Jean Paul II de 1978. En effet, la Pologne – par l’action de ses élites politiques mais aussi de sa société civile – doit être l’un des moteurs de l’Europe de demain et doit ainsi contribuer à son renforcement politique. Ce nouveau rôle n’aura pas pour finalité de dissoudre la Pologne au sein d’une union supranationale, ni même de diluer ses spécificités nationales – éminemment nécessaires à la vitalité européenne. Ce rôle actif doit permettre de renforcer la prospérité et la sécurité de la Pologne et de chaque citoyen polonais. 

La Pologne est un État profondément européen – l’immense attachement de ses citoyens au projet européen le confirme chaque jour un peu plus – et a beaucoup à apporter à ses partenaires politiques. Néanmoins, ce rôle implique aussi le respect des conditions initiales d’appartenance de l’Union Européenne. Une remise en cause des principes d’Etat de droit et de démocratie ne peut être que contre-productif à la fois pour la Pologne et pour l’ensemble des États membres. En ce sens, la signature de la controversée réforme judiciaire par Andrzej Duda quelques heures après la rencontre bilatérale est un signe éminemment négatif.2 Là encore, c’est par le dialogue que des solutions constructives pourront émerger.


Arthur Kenigsberg et Romain Le Quiniou sont les cofondateurs d’Euro Créative – le think tank français sur l’Europe Centrale et Orientale.